CHAPITRE IX
CINTKA.
L’on n’est pas encore arrivé à Lisbonne, que déjà l’on éprouve le désir de visiter Cintra et de gravir les pics du château des Maures et du palais de marbre de la Pena. Avant d’entrer dans le Tage, les hardies découpures de la sierra portugaise ont frappé les regards; elles ont une physionomie si inattendue, elles frangent le ciel d’une façon si bizarre, que voilà tout aussitôt l’esprit tenaillé par l’infatigable démon de la curiosité.
Celte riche verdure, ces vallons, ces collines, tout cela, est-ce un nouvel Eden? Quelle main alors pourrait guider la plume et suivre l’œil ravi dans ces lieux aussi éblouissants pour la vue mortelle que les merveilles décrites par le poète qui ouvrit au monde surpris les portes de l’Élysée? Ces roches nues et sauvages, ces pierres amoncelées par le chaos, hachées par le temps, brûlées par le soleil, balayées par les vents, sèches, lisses, grises et froides, ne for-
menl-clles pas la barrière redoutable qui sépare les hommes des bords sombres ? Quel cœur assez auda' deux saurait les braver, qui oserait les approcher, quel pied voudrait les fouler, quelle voix essaierait de se faire entendre au travers de ces gouffres habités sans doute par la désolation, la terreur et les larmes? Ce doit être bien admirablement beau : cette nature est si opulente! Ce doit être en vérité horrible à voir : ces rocs ont un aspect si affreux ! Les profondes vallées, l’azur poli du paisible Océan, les pommes d’or suspendues au vert feuillage des orangers, la vigne qui rampe sur les collines, le saule qui se balance, tout contribue à varier ce paysage enchanteur! Les pics effroyables, les précipices bordés de broussailles, la mousse des montagnes noircie par un ciel brûlant, les ravins desséchés où des arbrisseaux souffreteux pleurent les rayons toujours absents du soleil, le mugissement sonore et continu des torrents , le feuillage glauque des pins, les pierres qui se détachent des cimes et qui roulent jusqu’au fond retentissant des abîmes — grand Dieu! que tout cela offre une terrible image! . C’est le brillant paradis! C’est le noir enfer!
Qu’importe! il y faut aller voir... et en route pour ce fantastique séjour. En route donc, et fouette cocher.
O CASTELLO DOS MOl’ROS.
A Lisbonne, Ton compte 4 lieues 12 de la ville à
Cintra. Je crois que les lieues portugaises sont un peu comme celles que les bonnes gens du Poitou appellent lieues de pays. En tous cas, si elles ne sont pas déterminées, ainsi que dans les plaines de la Vendée, au hasard d’appréciations individuelles, elles ont certaine merit pour base une mesure en complet désaccord avec la nôtre, car, sur les bords du Tage, 4 lieues 1/2 doivent répondre à 7 lieues kilométriques de France.
Quoiqu’iben soit, nous voilà partis. Deux excellentes mules nous entraînent par monts et par vaux, de calçada en calçada, et, soulevant des flots de poussière, nous courons à toutes allures sur la chaussée qui conduit à Cintra. Nous franchissons tout d'abord le long et brillant faubourg de Sete-Rios ; sur la droite c’est la splendide quinla — ou villa — das Larangeiras , appartenant au baron de Quintella, comte de Farrobo, et celle habitée par la vicomtesse de Régalera. Nous passons devant Bemfica; à gauche, l’on nous montre Campo-Grande, où reposent les dépouilles mortelles d’un Larocbpjaquelein. En 4832, après l’insuccès de la levée de boucliers tentée dans la Vendée par les partisans de Henri V, plusieurs gentilshommes français passèrent en Portugal et vinrent mettre leur courage éprouvé au service de dom Miguel. Quelquesuns payèrent de la vie leur dévouement à la cause de l’oncle de dona Maria, et le héros vendéen, frappé d’une balle, mourut comme son oncle, comme 6on père, de glorieuse ntémoire, de la mort des vaillants.
Nous arrivons bientôt, de toute la vitesse d’un excel-
lent attelage, à Porcalhola, où l’on s’arrête cinq minutes, le temps de laisser souffler les bêtes et de leur donner du cœur pour tout le reste de la journée, en leur faisant manger une poignée de fèves. Reprenant ensuite notre course à fond de train sur la grand' roule qui serpente bordée d’aloès gris, au milieu d’une campagne roussie par soleil, nous rencontrons quelques rameaux du grand aqueduc ; nous voyons , tantôt à droite, tantôt à gauche, les bâtiments de couvents aujourd’hui abandonnés; une tour mauresque attire un instant nos regards; nous apercevons des puits nommés noi as, dont le dessin et les combinaisons viennent des Arabes ; Queluz , quinta royale où l’empereur dom Pedro rendit le dernier soupir est atteint, et nous faisons une halte à Cacim. Avant d’arriver à Cacim, le paysage a pris un aspect plus riant et plus agréable. Triste et monotone aussitôt que les portes de Lisbonne sont dépassées , image d’un pays où tout meurt sous l’action d’un soleil trop ardent, il apparaît désormais plein de gaîté : les arbres sont forts et des feuilles vertes garnissent leurs branches vigoureuses, l’herbe est épaisse, partout la végétatioq est active et vivace, partout la verdure réjouit de ses tons frais les coteaux et les vallons.
Mais bientôt nous repartons au galop. Xarneça et Ramalhao, une fois franchis, nous touchons aux abords de Cintra. Après aVoir salué au passage le palais, tout couvert d’éclalanles porcelaines, de la reine Isabella- Maria, sœur de dom Pedro, nommée régente par l’empereur du Brésil, à la mort du roi dom Juan VI; après avoir admiré en courant le palais et la quinta du
marquis de Yianna , nous mêlions enfin pied à terre, lout près de la montagne, devant l’hôtel de Victor Sasseti, et nous faisons, sans retard, les préparatifs nécessaires pour monter au château des Maures. .
Mais avant de commencer ce voyage aérien, nous descendons vers le Palais-Royal de Cintra, dont l’entrée est indiquée par deux pyramides rondes d’un assez mauvais effet. Ce palais n’est qu’un amas de constructions sansplan régulier, entassées,àdifférentesépoques, les unes sur les autres. C’est le roi dom Manoel qui a mis le dernier la main à ce singulier château, intéressant toutefois par quelques détails d’architecture sarrasine de la plus rare beauté, et par une salle d’armes où sont rangées, au nombre de soixante-quatorze, les armoiries des familles nobles du pays.
Pour visiter le château, il nous fallait savoir de Valmoxarife — ou gouverneur — si la chose était possible. Cet almoxarife ne doit certainement point passer, en Portugal, pour le personnage le plus poli du royaume. A la demande qu’un d’entre nous — un Portugais du ton le plus parfait et le plus distingué — lui adressa en termes fort convenables de nous autoriser à visiter le palais, le voilà, cet homme, qui se rebiffe et s’emporte. Il nous refusa net , avec mie brutalité de formes et d’allures qui nous donna la plus déplorable idée de son petit esprit et de sa pauvre éducation. Cela nous causa d’autant plus d’étonnement, qu’à toutes les portes de châteaux, d’établissements, de palais, etc., etc.,, où nous avions frappé, nous avions, jusqu’à ce moment, toujours reçu le plus hien-
veillanl accueil; el si nous venions, péchant par ignorance, nous heurter contre une barrière officielle, ou une défense partie de haut, on nous en donnait avis de la meilleure façon, ainsi que cela se doit entre gens de bonne compagnie. Le gouverneur de Cintra s’est pris d’autre sorte pour nous manifester sa volonté ou les ordres reçus; j’en suis fâché pour lui, car les individus mal élevés ont seuls, dans tous les pays du monde, le privilège d’un certain langage. Il est bon d’ajouter que ce que je viens d’écrire n’est que la reproduction des vérités que s’attira, de vive voix, en cette occasion, l almoxarife du Palais-Royal de Cintra. 1 Ce petit compte une fois réglé, nous enfourchons des ânes amenés pour rendre plus commode et plus prompte l’ascension des pics qui servent de bases colossales au Castello dos Mouros et au Palacio acastellado da Pena. Ainsi juchés sur ces bonnes montures à petites jambes et à longues oreilles, la fatigue ne saurait être grande et l’on s’engage gaiement au milieu des difficultés du chemin.
Ma foi, si c’est le sol infernal que nous foulons, il est bien attrayant, et je bénis la bonne inspiration qui m'y a conduit. Il est vrai que de tous côtés, à droite comme à gauche, devant comme derrière, si l’on trébuchait seulement de la longueur d’une demi-enjambée, l’on tomberait dans un vide affreux, pour arriver au fond, déchiré en mille pièces ; si peu que l’on se penche, l’on aperçoit des profondenrs qui donnent le frisson ; si c’est vers le -ciel que se portent les regards, les pierres qui surplombent paraissent prèles à se détacher
pour écraser le passant téméraire t Hast! point de terreur vaine; le grison a le pied sûr et le pas régulier, le sentier qui nous tient suspendu au-dessus de l’abîme, est bordé d’hortensias, de géraniums, de mimosas, de fuchsias et de sureaux ; c’est sur les Heurs les plus brillantes que l’on marche; c’est énivré de leurs parfums que l’on contourne les géants de pierre dont la principale masse granitique est flanquée ; enfin, c'est la vue toujours tenue en éveil par une luxuriante végétation, que l’on va d’une crevasse à une gorge et d’une gorge à un précipice. En vérité, l’on ne saurait cotoyer la mort dans de plus adorables conditions.
L’herison, à mesure que pous montons, se déploie et plus vaste et plus imposant ; pas une tache au ciel, pas une ride sur l’Océan; le pic voisin porte — ainsi qu’une reine la couronne — l’éblouissant château de la Pena, et cet immense terrain, se déployant comme un tapis à nos pieds est semé de villages, de hameaux , de quintas et de cités ! Nous sommes au pays des chimères, des fantaisies et des rêves. Ces grottes sont peut-être la retraite de quelque noir génie, et qui sait si, du fond de ces antres sinistres, des êtres invisibles à nous autres mortels, ne sortent pas, au coup de minuit, pour commencer leurs rondes et leurs ébats? Chacune de ces roches doit avoir son histoire ; de toutes ces fissures, il n’y en a pas une sans doute qui ne conserve sa légende. Le vent qui agite le doux feuillage des accacias, c’est le souffle d'un esprit qui passe, et cet endroit où la terre est restée infertile, c’est le pied
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velu d’un démon qui s’est arrêté là. En avant ! en avant! Gravissez lentement les chemins étroits et tortueux , et du haut de chaque sommité rocailleuse , tournez la tête pour contempler une perspective nouvelle et plus riche ; reposez-vous au pied de cette croix ornée d’un croissant , c’est là qu’ont été réunis les ossements trouvés dans les environs pendant de récents travaux. Tout au près, c’est la Mosquée. Lorsque les Arabes furent attaqués dans cette retraite, ils retinrent longtemps les efforts des assiégeants aux abords -du lieu consacré pour l’exercice de leur culte ; les dépouilles qui reposent à l’abri du signe du divin Rédempteur et de l’emblème du Prophète, sont celles des vainqueurs et des vaincus : des chrétiens , soutiens de la foi de nos pères; des. infidèles, fils de Mahomet. Non loin des ruines de la Mosquée l’on montre une citerne qui date nécessairement de la fondation du château, et qui est toujours pleine de huit mètres d’une eau parfaitement claire et bonne. En avant toujours, mes camarades ! Tenez, voilà le chaos ; rien n’a été changé à tout ceci depuis que le monde est monde, et ces rochers grisâtres, entassés et arrondis comme les cailloux sur les plages de l’Océan, sont tels que les a placés là, en formant d’un signe notre globe, la volonté toute puissante de Dieu. A les voir, on dirait qu’ils bouillonnent à la surface d’une immense fournaise.
Montons, montons toujours. L’air est plus vif, les voix du monde qui vit à no? pieds et qui tout-à-l’heure étaient encore distinctes, s’effacent et se perdent dans un bruit
vague et indécis comme celui des dois moutonnants de la mer; les lignes de l’horizon deviennent si incertaines qu’elles finissent par s’estomper dans la brume et par se confondre avec la voûte céleste. Le chemin' est plus rude; depuis quelques moments déjà nous avons dû quitter nos paisibles grisons, et, les mains aidant les pieds, nous escaladons les dernières cimes qui nous séparent du château des Maures. Ici, nous n’effeuillons plus de fleurs en marchant ; il n’y a ni violettes ni mauves à cueillir ; c’est en vain qu’on chercherait un seul brin d’herbe. De temps à autre , l’un de nous s’assied et se cramponne à la pierre la plus proche ; le vertige le saisit, et pour un peu il se jetterait de lui-méme éperdu et haletant dans le vide incalculable qui l’environne. Mais lin camarade arrive, lui tend la main et l’on achève à deux la route qu’il faut parcourir.
Enfin nous y voilà ! Nous touchons les premiers parapets, nous passons sous les premières arcades, nous sommes dans le château des Maures.
C’est une suite de tours carrées, reliées entre elles par une muraille crénelée , qui va d’une saillie du pic à l’autre, sans s’interrompre jamais. La muraille et les tours s’avancent, se retirent, se dérobent, se révèlent suivant les caprices du granit; elles montent ou descendent, serpentent en larges anneaux ou se brisent à angles aigus, glissent, incrustées dans les flancs du rocher, s’enfoncent dans une coupure , tombent dans un creux ou se redressent sur une aiguille. Tout cela placé à trois mille pieds au-dessus de la mer, qui est