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LE TAGE

Nous quittons Vigo vers dix heures et demie.

Le perspnnel des passagers de la Vilk-de-Lübonne s’est augmenté de deux ou trois Gallegos, qui passent en Portugal. C’est le petit nombre qui reste au pays et qui fait le métier complaisant de cicerone; la plupart des Gallegos émigrent, au contraire, et vont à Lisbonne oit à Oporto, à Cadix ou à Madrid, exercer loin de leurs foyers la rude industrie de portefaix ou de porteur d’eau.

La constitution montagneuse de la Galice donne à ce pays un grand air de parenté avec l’Auvergne. Les Gallegos, grands, forts, nerveux, supportant aisément les fatigues, allant au loin chercher leur subsistance et amasser un petit pécule, qu’ils rapportent au pays, peuvent à bon droit, eux aussi, être comparés à nos

Auvergnats, si robustes, si, patients et si courageux. Ceux qui servent dans l'année de Sa Majesté Catholique se font remarquer par leur énergie et leurs habitudes de sobriété. Du reste, ils ont tous, cicérones, soldats, porteurs d’eau ou portefaix, une haute opinion d’eux-mémes et de leur origine , et ils se croient fièrement, depuis le premier jusqu’au dernier, en vertu d’un arrêté royal octroyé en je ne sais trop quelle circonstance, hidalgos de droit et cle fait.

Puisque je viens de dire comment la noblesse galicienne finit, il est juste fie rappeler en deux mots comment les Gallegos ont commencé. Les- Galls, poursuivis par les Kimrirs, ces farouches Bretons des anciens âges, émigrèrent en Espagne et s’établirent sur la pointe nord-ouest do la Péninsule ibérienne. Les Suèves vinrent ensuite et expulsèrent les Galls ou les mirent en servitude. Les Visigoths parurent à leur tour; ils s’établirent en vainqueurs conquérants dans la sierra Cantabrique, et firent, de là, une puissante et énergique guerre de résistance aux terribles soldats du Croissant. Érigée en royaume quasiindépendant en 1005, la Galice resta comme séparée de l’Espagne jusqu’en 1474; époque à laquelle Ferdinand V, le Catholique, l’arracha au joug féodal et la fit rentrer définitivement dans le giron de la monarchie espagnole.

Aujourd’hui, la Galice est surtout célèbre par les nombreuses et monotones complaintes que chantent les pèlerins, à leur retour de Sainl-Jacques-de-Compostelle, et les gentilshommes galiciens, pour quelques

cuartos ou pour quelques rcis, dans toutes lés villes d’Espagne ou de Portugal, mettent leurs larges épaules ' au service du premier rustre venu. • .

Pour entrer dans la rade de Yigo nous avions pris la passe du nord; pour en sortir nous suivons la passe du sud, tout près des îles Corrégos, qui dressent à droite leurs flancs, dépouillés et arides. Une fois en dehors des îles, après avoir longé la côte à bonne distance , et après 60 kilomètres de route sur une mer très-houleuse, nous distinguons parfaitement à l’aide d’excellentes lorgnettes, l’embouchure du Minho, qui , depuis Laguardia , point où ce fleuve se jette dans l’Atlantique, jusqu’à Melgaço, la dernière ville portugaise. qu’il arrose de compte à demi avec les cités espagnoles situées sur l’autre rive, sert de limite au royaume de S. M. Catholique la reine Isabelle II d’une part, et à celui de S. M. Très-Fidèle le roi Pedro V de l’autre. Puis, comme il faut suivre une ligne droite formant ainsi la corde tendue d’un arc dont la côte de Portugal , régulièrement rentrante jusqu’au cap Roca, dessine le courbe immense , nous voilà de nouveau en pleine mer, passant le 8, à 1 h. 1/2 du malin, au large du groupe des îles Berlenguas, au milieu desquelles il serait peut-être dangereux, malgré le feu que porte la principale de ces îles et malgré celui qui brille à la pointe du cap Carvoïero, de s’engager pendant la nuit.

Au jour, nous apercevons le cap Roca , dont le profil se dessine bien avant au large.. C’est l’extrémité occidentale- de la sierra de Cintra . qui appar-

tienl, comme la sierra d’Ëstrella , dont elle est une ramitication et le prolongement, à la grande chaîne du système ibérien connu sous le nom de Carpetano Vëtonique. Le cap Roca détermine, avec le cap Espichel , la vaste baie au fond de laquelle débouche majestueusement leTage.

Les côtes du Portugal n offrent pas 4 beaucoup près le môme aspect que - celles de la Galice. Elles ne sont pas aussi élevées; au lieu d’ôtre l’image de la désolation , au lieu de paraître abandonnées des hommes, elles présentent partout les traces d’une, végétation vigoureuse, et, sur les versants de toutes lés collines, des maisons tranchent par leur blancheur sur les tons fauves qui les avoisinent. Moins poétiques, moins sourcilleuses, elles sont aussi moins attristantes et moins terribles. On s’en approche au lieu de les fuir ; on les regarde sans effroi, car leurs abords n'ont rien de menaçant. Il semble que l’Océan, après avoir fait éclater ses colères sur le vaillant cap Finisterre, ait réservé ses caresses pour les flancs plus unis et plus doux du cap Roca.

Bien avant de doubler le cap Roca , tout-à-fait sur les dernières lignes de l’horizon , et malgré la brume qui s’élève de terre, apparaît au milieu d’une contrée stérile et déserte, Mafra, immense couvent, palais gigantesque, établissement colossal, dans lequel un voyageur qui avait, paraît-il, du temps et de la patience devant lui, n’a pas compté moins de 870 appartements, 5,200^ fenêtres et portes et 300 cellules. Trois splendides églises élèvent leurs dômes élégants

au milieu de cette masse de bâtiments, qui couvrent un carré de près de 245 mètres sur chaque face ; deux de ces églises étaient réservées au Service du monastère , alors qu’il . était occupé par les capucins , et la troisième, construite sur le plan fastueux de St- Pierre de Rome, ornée de deux clochers habités par 128 cloches, était ouverte aux fidèles laïcs. Un parc de 10 kilomètres entoure cette merveilleuse piais triste fantaisie, construite, à grands renforts de millions, par un prince aussi débauché que dévot, dom Juan V, auquel fut accordé, par le pape Benoist XIV, le titre de roi Très-Fidèle, que ses successeurs sur le trône de Portugal ont conservé et conservent encore.

Dom Juan V ne fut pas le seul roi Portugais dont les déportements causèrent du scandale. En effet, la cour de Lisbonne fut pendant bien des siècles souillée pür des licences inouïes; les. princes et les -princesses qui marchaient à la tête de cette dépravation, pour trouver grâce sans doute auprès du Souverain Juge, étaient d’autant plus exaltés dans leurs pratiques religieuses, que leurs mœurs étaient plus relâchées, plus dissolues. Cette immoralité couronnée dura pour ainsi dire jusqu'à dona Maria segunda. Cette princesse, pendant tout son règne, a donné, au contraire, l’exemple des vertus les plus touchantes de la femme et de la mère; jamais reine ne fut ni plus honorable ni plus honorée, et il n’est pas un Portugais qui ne s’incline religieusement devant la mémoire vénérée de la mère du roi actuel.

En novembre 1717, dom Juan présida à la pose de

la première pierre do somptueux édifice de Mafra, dont la construction ne demanda pas moins de dixhuit années de travaux pour ainsi dire non-interrompus. Un artiste allemand, Jean Ludovic, en avait fourni les dessins, conçus dans le goût de l’architecture italienne classique.

C’est à Mafra qu’est aujourd’hui établie l’Ecole royale militaire.

Après Mafra, au sommet d’un pic perdu dans les nuages, l’on suit les découpures dentelées du château de la Pena, ancien couvent acheté et restauré récentment par le roi régent , père de Pedro V. Sur un pic jumeau, le château des Maures, construction étrange, fantastique; mais en partie ruinée, déroule ses murailles aux mille créneaux. La Pena et le château des Maures seront l’objet d’ün chapitre spécial, et alors je dirai comment et pourquoi, en visitant ces lieux, l’on se demande si la' baguette d’une fée ou ïe doigt d’urt génie n’ont pas passé par là. Les jardins d’Armide, lés châteaux magiques qui paraissent et disparaissent dans les Mille et une Nuits, les merveilles de. l'imagination des artistes de l’Orient, tout jusqu’aux précipices affreux dont le Calife de Bagdad entendit plus (Tune fois la description effrayante, se trouve sur ces pics audacieux, à la Pena et au château des Maures. Au pied de la haute montagne, dont le double pic porte le palais enchanté et la vaste fortification sarrasine, s’étend, gracieuse et animée, la petite ville de Cintra, séjour ravissant, choisi par lès rois de Portugal pour une de leurs résidences d’été, et, dont le nom demeure

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attaché à la convention que le général Junot signa, le 30 août 4808, pour l’évacuation du royaume, dont il avait reçu de l’Empereur mission d’achever la conq uôte.

Une fois le cap Roca dépassé, la côte s’abaisse, et la mer, au lieu de se briser avec fracas sur des masses granitiques, déferle lentement sur une plage sablonneuse. Sur cette plage, jusqu’au fort S. Juliao, toute une ligne de petits fortins — qui n’ont probablement d’autre prétention que celle de s’opposer aux tentatives des contrebandiers et de servir ainsi de postes fortifiés aux douaniers de la côte — a été construite sur un plan uniforme et régulier. Avant d’arriver à 'S. Juliao, c’est-à-dire à l’entrée proprement dite du Tage, l’on passe devant le village de Cascaes et le fort du môme nom. Au moment où notre navire va atteindre et doubler le fort S. Juliao, un vaisseau anglais, chargé de troupes revenant de Crimée, passe et nous rappelle la gloire impérissable que viennent de conquérir en commun , unissant fraternellement leurs héroïques bataillons dans les mêmes dangers, les deux nations qui ont le plus ébranlé le monde du bruit de leurs formidables querelles.

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