O PALACIO ACASTELLADO DA PENA
Nous descendons vers la gorge d’Où s’élance le pic du palais de la Pena, et nous retrouvons les ânes qui nous font lestement accomplir celte seconde ascehsion. La route est si heureusement dessinée, les rampes sont si ingénieusement ménagées que, jusqu'au sommet de l’aiguille, l’on peut trotter en voilure. L’on
traverse un merveilleux parc qu'animent (Jes autruches ? des paons, des cerfs, des biches, des gazelles et des cygnes, et nous atteignons le pied de ce bijou de marbre. Entrons vite, car c’est pour sûr un palais magique, et, d’un coup de sa baguette, Me I usine ou Morgane pourrait bien le faire disparaître à nos yeux.
Il faut d’abord que l’on sache que sur cet emplacement s’élevait naguère encore un monastère dédié à Nossa-Senhora-da-Pena ; — ce qui ne doit pas être traduit par Notre-Dame-du-Châtimcnt, ainsi que l’a prétendu lord Byron, mais bien par Notre-I)ame-du-Pic ; — ce monastère appartenait aux moines du l’ordre de Saint-Jérôme, et c’est le roi Manoel qui le fonda ù la suite d’un vœu, alors qu’il venait passer, en cet endroit, de longues heures dans l’attente du retour de Vasco de Gama. Lorsque les couvents furent fermés, le monastère de la sierra de Cintra subit la loi commune. Ses bâtiments tombaient en ruines, et, dans un avenir prochain, ce chef-d’œuvre d’architecture gothico-mauresque allait disparaître, lorsque le roi dom Fernando, dont le. goût pour les arts est aussi vif qu’éclairé , s’en empara. Il en fit sortir ce château devant lequel pâlissent les descriptions des palais enchantés d’/Madin ou de Sinbad-le-Marin.
A l’extérieur ce sont -des étages de tours et de tourelles carrées et rondes, et puis des clochetons, des dômes, des campanilles et des donjons ; ce sont des corps de logis crénelés et blasonnés, et puis des aiguilles fines, délicates, élancées comme des minarets ; ce sont des murs lissés et polis que percent des fenêtres
encadrées de feuillages marmoréens, et encore des galeries taillées à jour à la façon orientale et suspendues au-dessus des nuages ; c’est enfin ce que l’on peut imaginer de plus coquet, de plus étincelant, de plus spirituel, de plus hardi et de plus insoupçonné. Après avoir passé sous plusieurs portes merveilleusement belles, on laisse à gauche des écuries et des remises dignes de figurer dans les Mille et une Nuits ; l’on franchit à droite un pontlevis, et, par une arcade décorée d’une ornementation de boulets très-ingénieuse, l’on s'engage sous une voûte longue et tortueuse. C’est par là que l’on arrive au centre même du palais, et que l’on pénètre dans les bâtiments de l’ancien couvent.
Du couvent il reste un cloître admirable — beaucoup plus petit mais au moins aussi beau que celui de Belém ; — des arcades le divisent, un promenoir supérieur le domine, de tous côtés reluit la porcelaine , et sur les piliers et les parois se sont brillamment exercés, il y à trois siècles et demi, la verve et le talent de sculpteurs habiles. C’est du temps du grand roi Manoel que s’accomplissaient tant de belles choses ; alors il suffisait à l’heureux monarque d’exprimer une volonté, pour qu’aussitôt se révélassent des hommes capables de la comprendre, et dignes d’en être les interprètes.
La chapelle est également tapissée de porcelaine; les stalles du chœur sont en bois sculpté avec cet art et ce fini d’exécution que j’ai tant de fois déjà signalé. Toute la décoration de l’autel est en albâtre transparent; l’on nous a montré un tabernacle mobile, également en albâtre, qui, en accomplissant sa révolution
rotative, développe la succession de tous les sujets de la Passion. Un vitrail de la chapelle représente le retour de l’aventureux navigateur envoyé par Manoel à la recherche du territoire des Indes. La sacristie a reçu, elle aussi, un complet revêtement de porcelaine. Quelques cellules et plusieurs chambres du couvent sont encore dans l’état où les laissèrent les Iliéronymitès.
Les appariements du palais ne sont pas terminés; quelques salles sont peintes, quelques jolis meubles y ont été transportés ; mais l’on attendra probablement, pour achever cette installation intérieure, que les dernières assises du second donjon soient en place et que tous les travaux de sculpture, en ce moment en cours d’exécution, soient arrivés à leur tin,
Quant à l’extérieur de ce prodigieux monument, tout-à-Pheure j’en ai rapidement décrit l’apparence générale ; il n’y a presque plus rien à ajouter, car je ne saurais avoir la pensée de mettre successivement le lecteur en présence de chacune de ces quarante ou cinquante tours et tourelles, ni de compter avec lui, jusqu’à complète addition, les fenêtres qui sont ici, les portes qui sont là, les créneaux qui sont partout. En résumé, nous avons parcouru des galeries impossibles, nous nous sommes accoudés sur des balcons inouïs, nous avons vu de nos yeux, touché de nos doigts une ornementation effaçant en légèreté , en moelleux et en richesse , tout ce que nous avions admiré ; du faite de la chapelle— plantée sur le point le plus élevé du pic — nous avons compté 105 marches avant d'atteindre la plate-forme du grand donjon; assis sur
le dernier appui de la plus haute tour, nous sommes restés stupéfaits en présence' de ce panorama dans lequel le Tage n'est qu'un imperceptible fil d’argent et le cap Roca qu'un insaisissable point noirâtre ; nous avons fouillé tous ces bâtiments, dont les lignes imprévues, rensemble elles détails n’avaient encore été aperçus qu’au travers des récits nés de l’imagination des poètes de l’Asie fabuleuse, et, après avoir bien regardé, bien vu, bien fureté au dedans comme au dehors , il faut dire que si la France parle avec orgueil de son Versailles et l’Angleterre de son Windsor, si l’Espagne cite avec fierté son fastueux Escurial, dom Fernando vient de léguer à son pays d’adoption le plus étourdissant et le plus heureux tour de force d’architecture que l’on ait jamais conduit jusqu'à parfait achèvement. (1)
Nous venons de quitter la demeure bâtie tout exprès pour le prince Charmant; nous descendons dans les jardins d’Armide, l'amoureuse enchanteresse : le charme dure toujours et l’on se demande si le terme de ces incroyables surprises pourra venir jamais^ Perché sur un pic froid et dénudé, le palais n’eût été qu'une maladroite folie. — Le sinistre château des Maures s’enroule autour d’une aiguille désolée et c’est au mieux; — se
(l) S. M. le roi dom Fernando, pour Ions les travaux d’embcllisscmcnts qu'il a fait exécuter à la Peiia, s’en est en général reposé sur le gofil et le talent d’un artiste allemand, M. le baron d’Eschwegc.
drossant radieux en plein milieu d’un pyramidal bouquet de verdure et de fleurs, le palais de la Pena se présente aux regards dans toute l’harmonie d une toilette éclatante de jeunesse et de sourires. L’œil le plus scrupuleux elle plus exercé n’y signalerait pas une erreur; l’oreille la plus fine et la plus délicate n’y saisirait pas une note fausse ou un accord douteux.
Jadis en cet endroit Pliœbé eut Un autel, des prêtres et des adorateurs, et la Mythologie peupla les environs de nymphes redoutées des voyageurs isolés. Une fois attirés sur ces roohers couverts d’ombrages voluptueux, l’on n’en pouvait sortir, et il fallait, dans la crainte des plus affreux tourments, devenir l’époux de l’une de ces tendres immortelles. Dans ces lieux ravissants, imprégné de parfums inspirant la mollesse, pénétré de la lascive fraîcheur des bosquets qui invitent à un languissant repos, l’esprit s’inquiète, le cœur ému bat d’un mouvement inaccoutumé et l’écho des souvenirs de la fable causent les sensations les plus suaves et les plus étranges. De chaque détour du chemin l’on s’attend à voir apparaître un groupe de diaphanes et vaporeuses beautés ; le bruissement du gazon semble annoncer leur dangereuse présence, et le musical bavardage des fontaines n’est que le prélude de leurs chants mortels.
Le parc réservé s’étend du pied du château jusqu’au bas de la montagne ; tantôt il se développe à ciel ouvert sur le flanc du rocher, tantôt il s’égare et s’enfonce dans une cavité ombreuse. Les fleurs, les arbustes et les arbres y sont à profusion: la main d'un artiste en
a déterminé les dispositions générales et particulières, et partout s’exerce la surveillance la plus inquiète et la plus attentive. Les camélias, les dahlias, les fuc*hsias — rouges, roses et blancs — les pensées de- toutes, les couleurs, les déodoras, les mimosas, les épicéas, les géraniums, les cèdres de Virginie, les héliotropes, les punaxeiros, les rosiers, Içs palmiers, les accacias y sont là par massés compactes et profondes. 11 y a aussi des serres qui renferment les plus rares échantillons de la flore américaine et indienne, et des bassins dans lesquels surnagent les plus belles variétés de nénuphars; il y a de. plus des pavillons rustiques tapissés de liège, et des kiosques chinois couverts de porcelaine; il y a enfin des rochers d’où l’eau s’élance plus transparente que le cristal; un impénétrable bois de pins, et des étangs doni la claire surface est incessamment sillonnée par les grands cignes et les canards blancs qui les habitent.
Ces étangs, au centre desquels s’élèvent de pittoresques tours sarrasines, sont en vérité d’un effet saisissant. Ils forment comme le fond limpide et miroitant d’une vaste cuvette, cernée, d’un côté par les pins étagés du bois, de l’autre, par le picgranitique qui sert de soubassement au palais de la Pena. Par une brusque coupure, la montagne se sépare, et du bord de celte large ouverture l’on plonge sur un panorama sans limites. Il n’est pas possible, que le souvenir d’un pareil tableau ne reste pas à jamais gravé dans la mémoire de celui (pii l’aura contemplé.
Admirable spectacle que celui de cette nature si in-
fatigable et si généreuse. La main île l'homme lui vient parfois en aide : ce qui lui est demandé, elle le donne sans compter; ce qui lui est confié, elle le rend au centuple ; elle ouvre toutes ses veines pour faire écouler plus largement les trésors qu’elle recèle; à tout instant, elle les répand au dehors: à tout instant, elle en' promet de plus abondants encore.
O CONVENTO DK SANTA-CItl’Z.
.le viens de parler d'une ouverture ménagée dans le liane de la montagne et aspectanl sur une immense perspective. Une grille ferme cette tranchée ; tout près se trouve le guichet de sortie : c’est la limite du parc Noyai.
Nos bons petits ânes, que nous avons laissés avant d’entrer dans le palais et sans lesquels nous avons visité les jardins, nous attendent. Le plus long de la course reste à fournir ; en moins d’une minute l’escadron des touristes est en selle, le signal est donné et nous voilà en route par les chemins impraticables et impratiqués de la sierra de Cintra.
Quel changement soudain ! plus de frais ombrages et plus de. délicieux réduits de verdure ; plus d’herbe tendre et plus de (leurs joyeuses ; les portes de l’Eden se sont fermées, et, sous les yeux, nous n’avons plus que la vue de solitudes désolées! Des pierres grises
usées par les années, descrêtesdéchiquetées, des ravins obscurs dans lesquels il faut descendre, des somraels abruptes qu’il faut atteindre, des gorges encaissées qui se succèdent, des rochers qui se croisent comme les coulisses d’un théâtre, des percées profondes qui apparaissent et disparaissent lout-à-coup, dés difficultés nouvelles naissant à chaque pas, un silence de mort, un soleil de plomb, une chaleur étouffante, telles sont les conditions dans lesquelles va s’accomplir notre pèlerinage aü couvent de Santa-Cruz.
En gravissant les pentes à pic des rochers, on voit quelques croix grossièrement taillées. Ce ne sont pas des témoignages de dévotion; ce sont de fragiles monuments qui rappellent un temps de meurtres et de crimes. Ces parages, il n’y a pas longtemps encore, étaient infestés de brigands, dontla rage furieuse s’exercait sans pitié sur les voyageurs. Partout où le poignard d’un assassin répandait le sang d’une victime, on élevait une croix formée de deux lattes vermoulues, et il y a une trentaine d’années toute cette partie de la sierra — aussi bien que les jardins du monastère de la Pena et les aigudles du château des Maures — étaient remplis de ces tristes marques d’une criminelle fureur. Alors Lisbonne elle-même recevait la visite des brigands; et, en plein jour, au centrede la ville, les lois étaient insuffisantes pour protéger la vie de l’homme. Lord Byron, en se rendant au théâtre, n’a-t-il pas failli devenir le héros d’une de ces lamentables histoires? Quoiqu’il en soit, l'on peut aujourd’hui cheminer en toute tranquillité d’esprit, et les bandits et
les détrousseurs n’éxistent plus guère, dans la sierra de Cintra, qu’à Pétât de souvenir.
Le long dés montagnes, l’on remarque tout un système de petits canaux qui se ramifient, se divisent, se croisent, en suivant les pentes diverses du sol. C’est le drainage appliqué sur une vasté échelle aux rochers de Cintra. L’eau coule abondamment de ces rochers;
au lieu de la laisser se perdre selon les caprices des ravins qu’elle creusait elle-même, on la recueille et on la dirige sur des territoires moins favorisés. Il n’y a peut-être pas de pays où l’on ait poussé aussi loin qu’en Portugal la science des grands travaux hydrauliques.
Cependant, après une heure et demie d’une marche fatigante et pénible, nous arrivons au terme de cette partie du voyage. L’aspect du pays a cessé peu à peu d’être sauvage et aride ; de temps à autre l’œil se repose sur une clairière verdoyante; nous côtoyons des sillons fraîchement labourés ; un pâtre garde ses moulons en chantant d’une voix gutturale un air monotone et traînard ; la brise de la mer vient tempérer les feux du soleil, et bientôt nous attachons les brides de nos courageuses montures aux barrières en partie abattues du couvent de Santa-Cruz.
Je ne m'essaierai pas à peindre l’émotion qui nous gagna lorsque nous pénétrâmes dans celle austère et pieuse enceinte. Je vais dire aussi simplement que possible ce qu’elle est , et le lecteur — religieux ou philosophe c— en tirera telles conséquences que lui inspireront ses croyances ou ses doutes.
L’entrée du couvent est annoncée par quelques croix en bois taillé sans art. La première porte donne accès dans une salle à ciel ouvert, formée par le rocher luimême; à gauche Ton voit une fontaine d'eau vive, abritée par un grand chêne-liége ; tout auprès se trouvent une table et des bancs de pierre. C’est là que les moines venaient jadis recevoir les étrangers; assis à leurs côtés, ils leur montraient leurs petites reliques et leur récitaient les légendes de la contrée. Au fond de la salle, quelques crevasses du rocher ont permis aux moines d’établir plusieurs chapelles. Ces chapelles sont encore décorées de grandes slatues enluminées, représentant des Franciscains, célèbres dans l’Ordre par leurs vertus. D'une seconde Salle également découverte et communiquant avec celle dont je viens de parler, l’on découvre l’admirable vallée qui va jusqu’à Collares. Nous entrons dans la chambre du chapitre. Qu’a- t-elle de long et de large? Cinq ou six pas peut-être. Et les cellules? Il y en a dix ; pour y pénétrer, il faut ramper sur les mains et les genoux. Et le réfectoire, quel est-il? Un petit creux du rocher, une table et des sièges de granit au milieu. Et la chapelle principale? Elle peut contenir vingt fidèles tout au plus; c’est un nouveau compartiment de la grotte, et l’autel n’est qu’une pierre décorée d’une grossière mosaïque.
Derrière celte partie du couvent, le rocher se relève; par un escalier façonné dans le roc, de la main des anachorètes, en suivant des contours pittoresques, ombragés de beaux chênes-lièges, d'oliviers grisâtres,
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d’arbousiers et de lauriers luisants, l’on arrive à différents repos. L’on rencontre là encore des autels au pied desquels les religieux venaient faire leurs dévotions et se recueillir dans la prière. Enlin, après avoir gravi quelque temps encore, l’on atteint une grotte supérieure qui domine l’Océan et le pays dans un rayon déplus de quarante lieues. C’est là qu’llonorius, un saint vénéré dans tout le royaume, vécut de longues années, s’appliquant à mériter le ciel en se faisant un enfer de la terre. Si bien des larmes ont été répandues sous la voûte de cette grotte, combien de douleurs ne s’y sont-elles pas apaisées dans les ardeurs
de la foi ! ... . • . .
Les cénobites, pour se préserver $u froid et de Phümidité, avaient tapissé de liège leurs cellules, le réfectoire, la chambre du chapitre et la chapelle principale. Ce revêtement existe toujours, et c’est à lui que cet ermitage doit de n’étrc connu en Portugal que sous le nom de Courent de'IÀérje. .
Le couvent de Santa-Cruz a été fondé én 1500 par dom Alvares de Castro, fils de ce vaillant dom Juan, vice-roi des Indes, qui mettait gravement ses moustaches en gage pour emprunter la somme d’argent nécessaire à l’achèvement du long et dillicile siégç.de Diù. Les descendants de l’illustre Portugais habitent, l’été, tout près du couvent, à Penha-Verde, l’ancienne demeure du vice-roi, et ils entretiennent dans ce couvent un ancien frère chargé de tenir en état et de montrer aux voyageurs l’humble retraite d’Honorius.
Çc frère est certainement l'homme le plus bancal, le
plus bossu et le plus boiteux dont Cullol ait jamais buriné les monstrueuses difformités.
Le voyage dans la sierra continue.
Nous n’avons pas encore rencontré une roule aussi fatigante; cependant il faut marcher jusqu'à l’extrémité du cap Roca. C’est un nouveau pèlerinage qui commence, ce sont de nouvelles jouissances qui se préparent. La peine est grande; les rochers escarpés sont difficiles à gravir et les ravins dangereux à traverser; souvent l’on doit mettre pied à terre, car parfois il y aurait péril et folie à rester sur ces bétes qui finissent par hésiter et par ne plus avoir le jarret assez, ferme. Allons, ne perdons pas courage : dans une heure nous arriverons au couvent de Peninha, et nous aurons là un point de vue plus beau encore que tous ceux déjà admirés. De ce promontoire qui s’avance au milieu de* flots bouillonants, l’on voit le Tage, majestueux et grandiose dans son cours ; les terres de la rive gauche, les lignes indéfinies du cap Espichel, et l’Océan, uni au large, tumultueux sur les bords granitiques du continent ; puis, derrière, c’est le château des Maures, c’est le palais de la Pena, c’est toute la chaîne des montagnes de Cintra se prolongeant au nord.
Après une halte au couvent, il faudra se diriger sur la Pedra d’Alvidrar, énorme rocher qui surplombe sur l’Océan. Nous passerons ensuite au village d’Almoça-
geme,et la caravane s’arrêtera à Penlta-Longa. Au sommet d’un pic très-élevé, l’on trouve une énorme pierre et sur cette pierre une croix ; pour en toucher des doigts la base, il faut escalader les quarante ou cinquante degrés d’une échelle. On fait la fréquente rencontre, sur celte montagne, de renards et de loups; toutefois, comme il ne s’agit pas d’y passer la nuit, à la lueur vacillante des étoiles, aux doux rayons de la lune, il n’y a pas de dangers sérieux à courir. D’ailleurs, si un orage se déclare — ce qui parait peu probable avec un ciel pareil — si la promenade se prolonge jusqu’à mettre les touristes dans l’impossibilité de rentrer le soir à Cintra, il y a, tout près, les bâtiments d’un vieux couvent, et s’il le faut, nous dormirons dans les cellules sanctifiées des anciens Hiéronymites (1).
Toute cette dernière partie du programme d’une journée commencée avant les premiers éclats du soleil, fut accomplie heureusement, et avant le coucher de l’astre brillant du jour, nous étions de retour à Cintra.
En passant, nous avions vu la jolie petite ville de Collares, où l’on récolte un certain vin rouge qui a la prétention, en Portugal bien entendu, de jouer les crûs du Bordelais. J’en ai fait la connaissance et je puis
(l) En 18-21, bien qu’un certain nombre de couvents eussent été abandonnés faute de moines pour les habiter, il y avait encore en Portugal 3so maisons conventuelles d’hommes, occupées par 5,760 religieux et possédant un revenu de 607 millions et demi do rcis ; à la même époque, 3,603 nonnes étaient réparties dans 138 monastères, ayant 3!3 millions de rcis de rentes.
îl 1 )
ullinner qu’il les jo\ie Irès-raal ; fort en goût, épais et cliargé en couleur, il n’a lien qui rappelle les produits savoureux des bords de la Gironde. Collares compte 2,000 habitants.
Nous avions aussi délilé devant la quinta de Sitiaes, dessinée dans le goût anglais. Cette demeurance prin- ' cière appartient au marquis de Marialva. C’est là que Junot. signa avec Wellington le fameux traité connu dans l'Histoire sous le nom de Convention de Cintra, et que lord Byron apostrophe en ces termes dans le premier chant du Pèlerinage de Child-Harold :
Voilà le palais où des chers se sont rassepiblés traguèFC ! palais odieux à tout cœur anglais ! Voyez ce démon, ce nain de l’enfer au l ire moqueur, qui porte pour diadème le bonnet de la folie ! Voyez-lc assis et revêtu d'un manteau de parchemin ; . à scs côtés sont un 'sceau çt un noir rouleau, où brillent des noms connus dans la chevalerie et un grand nombre de signatures que le nain malicieux montre du doigt en riant de bon cœur.
I.a Convention est le nom du démon qui se moque des chevaliers rassemblés dans le palais de Marialva. H sut les priver de toute leur cervelle (s’ils en eurent jamais) et changer en deuil la vainc Joie d’une nation. La sottise foula aux pieds le panache du vainqueur. f)ue de lauriers croissent en vain pour des chefs tels que les nôtres ! Malheur aux vainqueurs plutôt qu'aux vaincus, depuis que la victoire languit dédaignée sur les côtes de la Lusitanie.
Depuis le jour de celte assemblée fatale, ô Cintra! ton nom fait pâlir la Bretagne ; ceux qui tiennent les rênes de l’Etal frémissent et rougiraient de honte st leurs fronts savaient rougir. Comment la pos’érité appellera i -clic cet acte déshonorant ?
aiy
Nos descendants et vaux de nos alliés ne verront-ils pas avec mépris ces généraux privés de toute leur gloire ?- Les cnpemls vaincus dans le combat ont été les vainqueurs dans ce palais, où nous nous sommes dévoués aux railleries des nations pendant les siècles à venir.
Cédant aux avis de quelques amis. Byron consentit à retrancher plusieurs autres strophes dans lesquelles, arrivant au paroxysme de l’indignation, il traitait tout simplement Arthur Welesley et les autres généraux de l’armée britannique « de biais, de nigauds et d’imbéciles. » v , -
Continuant notre mouvement de retour vers Cintra, Penha-Verde, où reposent les restes glorieux de dom Juan de CastFO, nous arrêta un instant; c’est une des plus belles villas du pays. Nous vîmes ensuile les ruines de Monsérrale, une fantaisie de l’Anglais Beckfort, dont les travaux furent abandonnés pour vice de construction ; on nous lit remarquer encore les châteaux du duc deSaldanha, du duc de Palmella, du marquis de Pombal, du comte de Redondo ; nous regardâmes rarpidemenl des centaines d’habitations moins considérables, moins fastueuses que celles que je viens de nommer, mais toutes remarquables par leur belle mine, leur joyeuse apparence, leurs frais alentours. Et puis dans quel pays se dressent ces palais, ces villas, ces hôtels, ces châteaux et ces gracieuses maisons bourgeoises ! C’est à n’y pas croire, tant la nature s’est montrée prodigue, sur ce point, de ses dons les plus enviés et les plus rares.
Avant que la nuit ne fût venue nous reparlions au
galop de nos mules du matin. Des nuages s'étaient amoncelés sur les cimes de la sierra et dérobaient aux regards le palais de la Pena et le château des Maures. Nous nous demandâmes alors si nous n’avions pas été le jouet, une journée durant, de visions magiques, et si, en vertu de son pouvoir surnaturel, Mirddyn l’enchanteur ne venait pas de faire disparaître tout-à-coup les merveilles qui nous avaient causé de si incroyables surprises. La chose peut, il est vrai ne pas sembler croyable ; cependant il y faut ajouter foi, à moins que l’on aime mieux supposer un rêve dont un cahot de la voiture nous réveillant sur la route de Lisbonne, aura brisé les longs fils d’or.
Voici quelques renseignements que le voyageur aura probablement l’occasion de consulter.
Il n’y a qu’une manière de se rendre à Cintra, c’est par la grand’roùte. Dans quelque temps, un chemin de fer liera ce point à la capitale; mais jusqu'au jour où des locomotives feront le service, il faudra avoir recours soit aux omnibus, soit aux séges et aux calèches.
L’administration générale des omnibus est sur le largo do Pelourinho — traduisez : petite place du Pilori — À certaines heures de la journée, il part des voitures attelées de deux ou trois paires de mules pour : Belém — 120 reis; (notre franc.vaut 170 reis). — Sete-Rios — 120 — Bemfica — 200 — Ociras — 320 — Lumiar
an
— 200 — I’oço do Bispo — 120 — Campo-Grandc — 200 — Cintra — 000 — Mafra — 1,203. —C’est peut-être le moyen le plus simple d'aller de Lisbonne à l'un des lieux dont on vient de lire Ténu nîration, mais ce n’est pas le plus amusant, et même, en certaines -circonstances, ce n’est pas non plus le moins coûteux.
En effet, il existe dans le quartier S. Roque une Compagnie dirigée par des hommes intelligents, qui fournit des séges, des carinhos — petits cabriolets — des coupés et des calèches, dans des conditions de confortable et de prix qui doivent les faire préférer à ces longs et tristes omnibus. Avec un carinho, où trois voyageurs trouvent aisément leur place, l’on va quand on veut, l’on retourne dès que cela fait plaisir ; pendant toute une journée l’on court de Lisbonne à Cintra et de Cintra à Lisbonne, et l’on donne pour tout cela 4,000 reis. Avec l’omnibus, qui vous prend et vous laisse à ses heures, le même trajet revient à 5, Tôt) reis.'
Puisque je viens de parler des voitures de remise et des omnibus, il n’est pas hors de propos de dire ici un mot des voitures de place. y
Des stations sont en permanence sur la praça do Commercio, au Corpo-Santo, à Loretto et auprès du Passeio publico. Une personne paie pour une heure de course, dans la ville, 350 reis et deux personnes 480. La demi-heure s’acquitte avec 210 reis et 320; le quart d’heure avec 120 et 100. Hors des murs de la ville, dans un rayon d'une lieue et demie, une heure pour un voyageur se solde par 720 reis, et pour deux par
!)G0; une demi-heure, par 480 ci 040; un quart d'heure, par 240 et 320.
Des vapeurs desservent le Iraut du Tage; ils partent tous les jours pour Azambuja, Villa-Nova, Carregado, Yilla-Franca, Alhandra, Yalle de Zebro, Barreiro e Seixal, Aldeü Galega. Deux vapeurs, o Vesuvio et o ditque d'n Porto, font le service de Lisborine à Porto.