‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 24 sur 26 · OS D I VE R T I M E N T O S · texte numérisé non relu

OS D I VE R T I M E N T O S

OS TIIEATROS.

11 serait aisé, sous ce titre, de faire tout un cours de littérature. En débutant par l’Académie^ présidée par Taréja, la femme de Henri de Bourgogne, sous l'inspiration des troubadours béarnais;— en s’arrêtant ensuite aux chansons de Gonçalo Hermiguès et d’Egaz Moniz; — aux sonnets de dom Pedro, lils de Juan I er ; — aux romans chevaleresques de Yasco de Lobeira — le créateur du genre ; —aux chroniques de Fernand Lopez — le Froissart du Portugal; — aux poésies pastorales de Berardin Ribeyro — l’inventeur de ces mœurs imaginaires de bergers et de bergères impossibles qui ont trop longtemps donné lieu à de si fausses et si fades peintures; — aux travaux historiques de Mendez Pinto ; à la grande conception épique de Camoëns; — aux romances de Garcia de Resende, aux odes d’Antonio Ferreira, aux comédies de Gil Vicente — le précur-

seur de Shakaspeare et de Lope de Vega; — aux discours du jésuite Vieira. aux poésies légères de Vasconcellos, aux bucoliques de Manoel da Costa, — l’on pourrait ainsi parcourir toute l'échelle littéraire et l’on aurait un tableau complet de tous les genres que la plume du poète et du prosateur peut aborder et mettre en lumière. Mais ce cadre est trop vaste et puis ce serait quelque peu sortir du sujet que d’y toucher; aussi je le laisse quitte à le traiter plus tard et ailleurs.

Sansdonc remonter quasi jusqu’au déluge, je dirai tout bonnement qu’avant José L r le Portugal n’avait pas de théâtre national, car il serait difficile de donner ce nom aux farces grossières de l’époque, aux autos sacramentaos. Les premières pièces à peu près régulières qui furent données au public furent celles de Simao Machado et d’ Antonio José; elles furent représentées par une troupe de fantoccini, et le bon goût, le sentiment des convenances, le choix du langage étaient choses inconnues des auteurs, des comédiens et des assistants.

A quelque temps de là, de simples particuliers formèrent le projet d’élever un théâtre dans lequel des artistes choisis sur les meilleures scènes de l’étranger constitueraient une troupe digne d’une ville comme Lisbonne. On était résolu, dès ce moment, à faire représenter des traductions de chefs-d’œuvre de la littérature anglaise et française, et à augmenter le répertoire des productions nationales qui ne manqueraient pas de surgir alors que les écrivains auraient l’espoir fondé d’être encouragés. Le marquis de Pombal, ce ministre

si soigneux de toutes les choses qui pouvaient ajouter à l’éclat du règne de son maître, favorisa celle intelligente entreprise, et la société d’Arcadia, qui avait déjà rendu de grands services à la littérature, exerça cette fois encore une utile influence sur le personnel de la troupe et sur le choix des pièces à représenter. La célèbre Todi, dont toute l’Europe a longtemps admiré la voix, la méthode et la déclamation, occupa pendant plusieurs années, à ce théâtre, l’emploi de soubrette. Sa sœur, Cecilia, excellait dans un genre tout différent : elle jouait les reines et les héroïnes ; dans les rôles d’Af zire et de Zaïre elle était, au dire des écrits qui en parlent, tout simplement ravissanfe.

Le véritable mérite de ces deux actrices et celui d’un de leurs camarades, le Portugais Pedrinho, excitèrent la noblesse à favoriser les progrès du théâtre naissant, et, en 1771, un édit royal réhabilita la profession de comédien. Alors parurent la tragédie de Mégare, conçue d’après les règles les plus sévères du théâtre grec, par Frédegache, Quitta et Seixas ; une traduction très-applaudie de Tartuffe, par le capitaine Manoel de Souza ; une traduction de l’ébouriffant Bourgeois-Gentilhomme, parle même; plusieurs contes deMarmontel, appropriés à la scène ; quelques comédies fort agréables et devenues très-populaires de Felicianode Ploraes, attaché à la secrétairerie d’Etat; les imitations des œuvres dramatiques de la scène anglaise par da Cru/, e Silva ; la tragédie d'Osmia. comprise dans le goût français, par la comtesse de Vimieiro; un nouveau

drame ù' fiiez île Castro, par Juan Cornez, et vingt autres travaux dignes au moins d’intérêt.

José, de son côté, donnait l’exemple des encouragements aux artistes lyriques. Aimant passionnément la musique, il avait pris à sa solde toute une troupe de chanteurs italiens, et il fit construire une salle- splendide, dans laquelle il put réunir les musiciens d’Europe le plus en renom. Le monarque rétribuait magnifiquement ces interprètes des chefs-d’œuvre des grands compositeurs, et élevait, par exemple, les appointements d’Egizielli et de Cafarelli à 7:2,000 fr., ce qui représente, pour l’époque, une valeur énorme.

Le théâtre prospérait, le goût du public, celui des auteurs et des acteurs nationaux se formait, une école se fondait quand la mort de José vint porter un coup funeste aux nouvelles institutions. Les scrupules de conscience de dona Maria I r ‘ la déterminèrent à défendre aux femmes de paraître en scène ; et, comme si ce n’était pas assez de rendre impossible l’exécution des ouvrages dramatiques, le gouvernement refusa d’assurer une subvention aux auteurs. Ceux-ci n’étaient pas, d’ailleurs, protégés par une loi leur assurant la propriété de leurs ouvrages; ils cessèrent d’écrire, et le théâtre de la rue dos Condes fut d’abord négligé, puis ensuite fermé.

Juan VI, alors qu’il n’était que régent, se montra plus favorable à l’art dramatique ; il révoqua même la défense de la reine, sa mère. Mais le départ de la famille royale pour le Brésil et l’occupation française empêchèrent les effets des bonnes dispositions du

prince de se produire, et les choses en revinrent presque à ce qu’elles étaient du temps de la reinç dona Maria. Cependant peu à peu les progrès artistiques reprirent le dessus, et malgré les guerres civiles, malgré les agitations du règne de dona Maria Segunda, le théâtre se trouve aujourd’hui honoré à Lisbonne autant qu’en aucune ville d’Europe.

Les seènes nationales ne sont pas riches en artistes de véritable valeur; elles ont bien des comédiens amusants, dont la finesse naturelle séduit et charme ; mais la vicieuse déclamation des uns et le manque d’instruction des autres ont singulièrement retardé la régénération complète du théâtre portugais. Il est juste aussi de le reconnaître, les auteurs dramatiques modernes n’ont pas fait 'et ne font pas ce qui serait nécessaire pour éclairer les comédiens et guider le public. Leurs compositions manquent de goût et de tact, et elles n’ont pas celte grâce, cette élégance, cette distinction de formes qui assurent au théâtre français une incontestable supériorité.

La vogue des artistes italiens ne saurait donc être balancée par les écrivains et les comédiens portugais. Les érudits n’ont pour le théâtre national qu’une très-mince estime; et la société de la haute aristocratie et du grand commerce, les seigneurs de la cour et les riches négociants fréquentent, par goût plus encore que par ton, S. Carlos, qui passe, du reste, pour l’une des meilleures scènes lyriques d’Europe. Les artistes les plus célèbres de ce siècle , depuis Crcscenlini et M ma

Catalani, jusqu’à Saint-Léon et M"' Alboni ÿ ont été engagés, et le gouvernement, en outre de privilèges considérables qu’il lui assure, le subventionne de 24 eontos de reis.

Le théâtre S. Carlos est un vaste monument, élevé sur les dessins du Portugais José da Costa. Il ne fut accordé à l’architecte que six mois pour achever une aussi importante construction : elle devait être inaugurée à l’occasion de la naissance de la princesse de Beira, sœur de dom Pedro et de dom Miguel, qui devint par la suite l’épouse de don Carlos Y, le prétendant espagnol. L’aspect de ce théâtre ne manque pas d’un certain cachet de grandeur ; on y retrouve bien un peu la'marque de la précipitation avec laquelle les plans et profils ont été tracés, mais ce n’est assurément pas une œuvre médiocre. La salle est richement décorée. Elle est divisée en cinq rangées de loges. Une vaste tribune est réservée à la famille royale, pour les jours de gala.

J’ai déjà parlé du théâtre Dona Maria Segunda, élevé, en 1847, sur la praça Dom Pedro, et j’ai dit que le mieux était de ne s’y pas arrêter. Je n’en soufflerais mot si je n’avais à dire que la troupe française y tient, pendant plusieurs mois de chaque année, ses grandes assises. Cette troupe, qui joue le répertoire de P Ambigu et de la Porte-Saint-Martin , celui des Français et du Gymnase, celui des Variétés et celui encore du Palais- Boval, est, en général , composée d’artistes d’un ordre peu élevé. Il s’y rencontre bien parfois une jeune première assez "gracieuse, une soubrelte-Déjazet suffisamment piquante , un comique-Arnal presque

spirituel; mais elle pèche, ainsi que toutes les compagnies dramatiques qui exploitent, en France, la province, par la base, c’est-à-dire par l’ensemble; et puis, elle vise à trop de genres à la fois : elle ne saurait briller également dans les fureurs tonnantes du Drame, les grâces exquises de la Comédie et les folies audacieuses du Vaudeville. Ces messieurs et ces dames passent successivement, dans la môme soirée, du grave au badin, du digne au trivial; il leur faut tenir la coupe et chausser le cothurne, porter le talon rouge et se (rainer dans les farces illustrées par Odry ou Grassot. Celte tâche, en vérité, est trop rude; elle épuiserait des forces plus grandes que celles mises en œuvre sur le théâtre Dona Maria.

Le théâtre Dom Fernando II , construit sur les ruines de l’église de Santa-Justa, et dont l’achèvement ne date que de 1849; le Gymnasio, Je théâtre de la rua dos Condes, établi en 1771, et le petit théâtre de Salilre, sont consacrés à la declamarao portugueza. Les pièces qu’on y représente, sont, pour la plupart, ou des traductions, ou des imitations de vaudevilles, de comédies et de drames français. J’ai vu jouer ta Fille de l'Air, la Rne de la Lune — sous ce titre : La Lettre de Californie, — et d’autres pièces que j’ai saluées comme d’anciennes connaissances de « mon pays, mon cher pays, « comme dit Camoëns. Les acteurs et les actrices remplissent leurs rôles ayecsoin ; ils ont quelques qualités natives, de bonnes intentions de diction, et souvent môme ils arrivent à la malice fine et pénétrante. Ils sont sobres de gestes, d’allées et de venues

sur la scène; ils ne se tordent guère, et ne forcent pas reflet par des mouvements de convulsionnaires ; mais cette extrême réserve les conduit souvent à jouer un peu trop — comme on dit vulgairement — les mains dans les poches. Leur débit a de la monotonie; et, somme toute, les bonnes dispositions qu’ils manifestent arriveraient à un résultat autrement brillant, si elles étaient réglées et développées par des études sérieuses de la matière.

Ce qui m’a beaucoup frappé, ce sont les airs inlcrcallés dans les vaudevilles. Ils sont d’une grâce d’allure, d’une fraîcheur de mélodie, d’une vivacité de coloris adorables. Les artistes les chantent d’une certaine voix gutturale, qui n’est pas bonne si l’on veut, mais qui se prête à merveille à l’interprétation des motifs dolents écrits par les compositeurs portugais. On dirait presque que Félicien David, dans Christophe Colomb et dans la Perle du Brésil, s’est inspiré de la musique née, sans beaucoup d’apprêt ni d’art, sur les bords du Tage.

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