‹ Guide du voyageur à Lisbonne histoire, monuments, moeursChapitre 4 sur 26 · IL · texte numérisé non relu

IL

Nous franchissons rapidement la distance, et nous nous engageons dans le Tage, entre les deux forts qui en commandent l’entrée.

C'est peut-être ici l'occasion de rappeler l’expédition que l'amiral Houssin accomplit heureusement, en 1831, contre cCs fortilications. Cette expédition a cela de remarquable qu’elle détruisit l’opinion , depuis longtemps accréditée en Europe, que le Tage était inexpugnable du côté de la mer, et elle infligea, en même temps, à un roi cruel et insensé une leçon aussi dure que méritée.

Juan VI était mort subitement le 10 mai 1826, au milieu de troubles toujours, renaissants. Dom Miguel, nommé régent du Portugal pendant la minorité de sa nièce dona Maria, avait, le 15 avril 1828, à la suite d’un mouvement populaire préparé de longue main, usurpé le trône. Menacé par dom Pedro, père de la reine dépossédée, ne pouvant s’appuyer ni sur l’Angleterre, ni sur la France, qui se refusaient à lui accorder le bénéfice des faits accomplis, dom Miguel vivait dans un état permanent de colère furieuse, et sa haine à l’égard surtout des Français qui vivaient dans ses Etats, se manifestait en persécutions stupides et féroces.. Un étudiant de l’Université de Coïmbre, M. Bonhomme, et un négociant, M. Sauyinet , tous deux sujets de la France, furent un beau jour condamnés, le premier, pour un délit imaginaire, à être flagellé en pleine place publique de Lisbonne ; le second, parce que, au moment d’une émeute, une fusée volante était partie de son jardin, à être déporté sur l’une des plages les plus inhospitalières de l’Afrique. Les .plaintes et les réclamations de lanière patrie restèrent sans effet, et les deux sentences furent

exécutées avec toute l’inhumanilé qu'on pouvait attendre de bourreaux à ta solde d’un monarque barbare.

Cependant la France comprit qu’elle ne pouvait laisser s’accomplir des actes aussi iniques sans protester à l’aide de l’argument irrésistible de ses canons. M. de Rabaudy, -capitaine de frégate, fut chargé, par le gouvernement de Louis-Philippe, de conduire en vue du Tage une division de frégates et de bloquer l’entrée du fleuve. Le chef des forces navales françaises était investi, d’ailleurs, de pouvoirs étendus, et il put, par exemple, disperser la croisière portugaise qui bloquait Terceira, l’une des Açores, où s’étaient réfugiés le gouvernement de dona Mar*ia et quelques troupes restées fidèles, sous les ordres du comte de Villaslor.

La leçon n’eût pas été suffisante si nos vaisseaux n’avaient pas reçu l’ordre de se mesurer avec les citadelles redoutées du Tage. M. famiral Rous-. sin , arrivé au cap Roca le 25 juin, se mit à la tète des opérations; il communiqua d’abord avec M de Rabaudy, qui venait d’envoyer à Brest sa séizième prise ; il fut rallié par les vaisseaux qui lui arrivaient de Toulon et de Brest-, et bientôt il se trouva a- la tète d’une flotte qui témoignait assez de la puissance de la France. Cependant au moment d'agir, l’amiral, voulant tenter un dernier effort en. faveur de la paix, écrivit au vicomte de Santarem, ministre des affaires étrangères, afin de lui ouvrir les yeux surla véritable situation des choses et sur la justice des

lèrent tous, à cinq heures, à 300 toises des quais de Lisbonne, rangés en ligne de bataille, menaçant de leur mille canons une cour aux. abois, qu'une défaite si prompte et si décisive frappait de stupéfaction et de terreur. Le 14, les négociations, ouvertes avant Tes hostilités et continuées après la victoire, étaient terminées à bord du vaisseau amiral : la France était vengée; des indemnités considérables étaient accordées à MM. Bonhomme et Sauvinet, et toute la flotte portugaise était envoyée prisonnière à Brest.

Le lendemain de cette journée glorieuse, quelques officiers de la flotte française descendirent à terre pour visiter la ville. A peine se trouvèrent-ils sur la place du Commerce, qu’ils furent accueillis par les huées et les sifflets de sept ou huit cents individus animés par quelques .émissaires de la faible cour de dom Miguel. Nos officiers mirent l’épée à la main et firent mine de charger celte populace insolente. En moins de temps que je n’en mets pour raconter le fait, la place du Commerce s’était vidée, et par les rues de droite et de gauche, par celles qui conduisent au Boscio, les braillards, fous de peur, se sauvaient de toute la vitesse de leurs jambes. Les officiers français continuèrent leur promenade, mais ils restèrent ^en groupe et prirent garde à ne pas s’isoler.

Quant à dom Miguel, -humilié par la France, il ne resta pas longtemps sur le trône qu’il avait usurpé. Dom Pedro réunit ses partisans à Belle-Isle, donna le commandement de- sa petite armée au général français Solignac, et débarqua, le 8 juin 1832, sur les côtes

du Portugal. Après la journée d'Almoster, dans laquelle dom Miguel fut battu complètement par le maréchal Saldanha, les droits de doua Maria furent reconnus par son oncle, qui de plus, par uOe convention particulière signée à Evora, le 29 mai 1834, s’engagea à ne jamais se mêler des affaires politiques du royaume.

Cependant la rapidité avec laquelle s’écroula la réputation séculaire des défenses de l’entrée du Tage, donne à croire qu’à bien prendre les forts de Cascaes, de S. Juiiao , de Bogio, de Belém et de S. Sébastien, ainsi que toutes les batteries échelonnées sur les deux rives, n’avaient pas, à beaucoup près, la force de résistance qu’on leur attribuait. Du reste, ils se trouvaient et Ils se trouvent encore dans des conditions qui don? vent évidemment leur être préjudiciables, et assurer au contraire la supériorité des vaisseaux qui les attaqueront. Ils sont construits sur les hords d’un .fleuve dont les eaux régulièrement profondes sont presque toujours tranquilles; en second lieu, les vents. d'ouest, ceux qui viennent de la mer, régnent en ces parages pendant les trois quarts de l’année; de plus les passes sont faciles, et à toute heure de marée pour ainsi dire les navires du plus fort tonnage peuvent donner, sans appréhension d’échouage, dans le Tage, dont la largeur moyenne de 10 kilomètres, laisse aux. évolutions navales un champ libre et vaste/

En 1831, nos bâtiments étaient poussés par une forte brise du nord-ouest ; naviguant sous leurs huniers seulement, ils étaient tellement couchés sur la hanche de tribord, que, pour atteindre les. batteries et même

les forts, 'il fallait que les pièces Je bâbord, celles qui devaient faire feu, fussent pointées à couler bas. Tirant'sur un point fixe, nos marins avaient la chance belle de frapper juste, tandis que les artilleurs portugais, surpris par ces masses qui, tout en ne faisant que passer, leur envoyaient des bordées meurtrières, réglaient leur feu avec précipitation et envoyaient un peu au hasard leurs obus et leurs boulets. La Villede-Mnrseille, qui démolit aux trois quarts les batteries et le fort de Bclém, ne reçut, malgré la vivacité de la riposte, qu'un seul projectile, qui vint se loger dans ses bastingages.

Mais, au lieu de rester inactive, à l’abri du château S. Jorge, qui ne pouvait lui être d’aucune utilité, comme la suite l’a prouvé, si la flotte de dom Miguel était venue prendre sou poste de combat à l’entrée du Tage, au travers des passes, elle eût ainsi montré la résolution de retenir par ses bordées la flotte française sous les canons de Bogio et de S. Juliao. Qui sait si l’amiral Roussin n’eût pas alors reculé devant les conséquences d’une lutte dans laquelle les chances de 'réussir ne se présentaient plus pour lui que d'une manière indécise? qui sait encore si, engageant l’affaire, il n’eût pas donné raison aux dispositions prises pour la défense des eaux portugaises?

Quoi qu’il en soit, les forts sont loin d’être, par eux-mêmes , aussi redoutables que les a faits la trompette menteuse de la Renommée. Cascaes a peutêtre trente canons en batterie; S. Juliao en compte au plus quatre-vingts; Bogio, planté au beau milieu du

Tage, en face de l’Océan, sur un rocher comme une vedette perdue, n’en doit pas faire tonner plus de vingt à la fois; enfin Belém est armé d’environ vingt pièces, et S. Sébastien de quinze. Quant aux autres batteries des deux rives , en 1831 elles avaient chacune deux ou trois canons. Un pareil ensemble serait sans doute respectable et il serait sage d’y regarder à deux fois avant d’aller en affronter les colères, s’il était bien entendu et bien combiné. Malheureusement tout cet échafaudage do défense pèche par la base; il manque de cohésion, il ne se soutient pas, et l’on peut faire tomber l’un après l’autre : Cascaes que rien ne défend d’une attaque isolée; S. Juliao et Bogio du même coup, Belém et le Lazaret, en tirant en môme temps à bâbord et à tribord, et S. Sébastien, ainsi que les batteries intermédiaires, tout bonnement en passant sur leur front. Toutes ces différentes chances de succès paraissent certaines, et une flotte formée au large et défilant vent arrière, aura toujours raison, avec son feu que la tranquillité des eaux lui permettra de maintenir constamment exact et régulier, de ces murailles derrière lesquelles l’on a cru si longtemps la puissance portugaise à l’abri. D’ailleurs, ce que je dis là pour le Tage, peut se dire aussi bien pour presque toutes les défenses élevées à l’entrée des lleuves, car pas une ne pourrait empêcher de passer des escadres ayant pour elles le vent et la marée, et, à défaut de vent et de marée, la vapeur.

LIS’JON.NE

Nous entrons donc dans le Tage, rangeant à gauche, à quarante mètres, le fort S. Juliao, dont les lignes de construction sont très-pittoresques et très-originales. S. Juliao, pendant les six années du règne absolu de dom Miguel, servit de prison d’Etat; une grande quantité d’individus attachés aux opinions libérales y furent enfermés et y subirent toutes les horreurs? d’une détention cruelle. C’est Philippe II, d’Espagne, qui construisit ce fort , et plus d’un portugais soupçonné d’hérésie ou d’attachement à la famille de Bragance, y trouva la mort. La justice du roi espagnol avait des formes très-expéditives, qui consistaient à . jeter, la nuit, à la mer, les. prisonniers qui étaient amenés le jour dans le fort S. Juliao. L’on voit de nouveau à l’horizon, au sommet des pics les plus" élevés et îeâ plus aigus de la sierra de Cintra, la Pena et le château des Maures, silhouettant sur le ciel uni et bleu leurs profils étranges et fanlasliquas ; l’on passe tout près — à y toucher presque

— de Cachias, petite ville de la rive droite, où, pendant la saison des bipus, se réfugient le roi et la cour, et dont les maisons blanches et coquettes so reflètent gaiement dans les eaux transparentes du Tage; l’on suit une côte brûlée par le soleil de juillet

— mais cultivée partout et habitée partout — qui s'affaisse ou s’élève suivant les caprices de collines suc-

cessives, et l'on voit tourner les ailes d'innombrables moulins dont la forme remonte pour sûr jusqu'au temps de l’occupation sarrasinc. De l'autre côté, sur la rive gauche, ce sont des dunes arides et sèches, au pied desquelles s’abrite tristement le gros bourg de Porto-Braindau , refuge d’une énergique race de rudes pécheurs. Enfin, aü moment où le panorama de Lisbonne commence à se développer dans toute son imposante splendeur, l’on s’arrête un instant, tout juste le temps de prendre un préposé des douanes, devant le plus gracieux, le plus élégant, le plus charmant des bijoux ciselés sous l’inspiration des fantaisies mauresques, devant la tour de Belém , toute couverte de guipûres taillées dans la pierre et le marbre.

C’éSl de là que Vasco de Gama , le grand et immortel navigateur, partit en 14&7, après avoir reçu les dernières instructions du roi Manoèl, dit le Fortuné, pour la conquête de la route des Indes , qu’il devait rechercher, en doublant le cap de Bonne-Espérance, découvert quelques années auparavant par Barthélemy Diaz.

Auprès et joignant la tour de Belém, une batterie rasante porte encore les traces du passage fulgurant de l’amiral Houssin. La journée dp 11 juillet 1831 est également inscrite sur une batterie en mines du fort de Cascaes.

Une fois le préposé des douanes à bord, le steamer reprend sa route et s’éloigne rapidement de la tour de Belém. Lisbonne et sa rade apparaissent alors

-Digilized by.GnnqJe

dans toute leur gigantesque magnificence. Figurezvous... Non, vous ne pouvez pas vous figurer un pareil tableau dans un pareil cadre , et il est inutile d’essayer de dérouler un rideau panoramique do cinq ou six mille mètres de longueur ; c’est tout au plus, sans môme chercher à pénétrer dans tous ces détails, à fouiller dans toutes ces profondeurs, si l’on peut tenter d’en esquisser à grands traits les lignes principales, d’en signaler les points dignes d’une attention plus grande.

Ainsi, voici une lieue et demie — peut-être plus — de terrain, en suivant les ondulations diverses d’un sol constamment houleux, tout chargé de dômes, de campaniHes, de clochers et de clochetons de marbre , de riches palais, d’hôtels de porcelaine, de maisons éclatantes de blancheur, de villas perdues dans les jardins, et de monuments grandioses ; tout cet amas de pierres blanches, de marbres polis et étincelants, de toits rouges, de croisées vertes, dejardins ombreux, se détache inondé d’une merveilleuse lumière sur la chaîne de montagnes qui s’étend à l’horizon. Audessus c’est le ciel; aux pieds des palais et des églises c’est le Tage.

D’abord l’on passe devant l’ancien couvent dos Jéronimos, fondé par le roi Manoel en 1500, aussitôt après le retour heureux de Vasco de Gama. C’est un admirable monument que celui-lù. L’on y retrouve confondus et combinés avec un art infini le gothique, le bysantin, le mauresque et la renaissance. A côté, tout au bord de l’eau, ce sont les vastes bâtiments

de la Corderie qui- se prolongent, et denière, sur le versant du t<Heau, c'est TKglise expiatoire élevée pour le roi dom José, et consacrée à INotre-Dame-de-Bon- Secours en souvenir de l'attentat auquel il échappa comme par miracle le 3 septembre 1758. C'était la nuit , le roi se rendait en voiture chez la marquise de Tavora, sa maîtresse, lorsqu’il fat assailli par des hommes armés de carabines. Le duc d’Aveiro, suivi de deux hommes, attaquait son maître. Le duc tira sur le postillon ; le coup ne partant pas, il jeta l’arme en blasphémant. Les deux compagnons de l'assassin suivirent au galop le carrosse qui s’éloignait rapidement, et désespérant de l’atteindre, ils firent feu. Le monarque, blessé, perdant beaucoup de sang, eût succombé sous les coups d’autres assassins appostés plus loin, s’il n’eût bravé le péril de retourner sur ses pas pour aller se jeter dans les mains de son chirurgien, à la Junquiera. Cette courageuse détermination le sauva. Les auteurs de ce guet-à-pens étaient, outreje duc d’Aveiro, le marquis et la marquise de-Ta-voreh,leurs deux fils, dont l’un, mari de la royale favorite, avait à venger son honneur outragé, et enfin un jésuite, le père Malagrida , qui, d’après les déclarations du duc d’Aveiro, avait, en compagnie de plusieurs de ses confrères, conseillé le crime. C’était un vieillard mystique aux idées extravagantes et directeur de conscience de la marquise douairière de Tavora, dont l’exaltation ne le cédait en rien à la sienne. Tous les gentilshommes furent livrés à une cour spéciale à laquelle aucun d'eux n’échappa. Ils furent écartelés en

Dioitized by Goog le

place de Belém après avoir subi d'alTreuses tortures. Quant à Malagrida, abandonné par le pouvoir ù l’Inquisition, il sévit condamné non comme régicide, mais comme hérétique et ennemi de la foi catholique, il périt sur l’échafaud et ses livres furent brûlés.

Le 3 septembre 1759, un édit chassa les jésuites, comme traîtres et rebelles* de tous les Etats et domaines du Portugal, avec défense, sous peine de mort, d’y rentrer jamais. En 1780, dom José était mort ; sa fille, la reine dona Maria l re ordonna la révision de ce jugement, il fut cassé et les régicides déclarés innocents.

Après l’Église expiatoire — l’Igreja da Memoria — c’est Junquiera, séjour recherché et peuplé de villas charmantes qui bravent, à l'ombre fraîche d’épais bouquets d'arbres, les ardeurs d’un soleil dévorant. C’est à Junquiera que se trouve le palais d’été du Patriarche de Lisbonne. En arrière, sur la hauteur, ce grand monument de marbre, c’est l’Ajuda. Voilà une coûteuse fantaisie que n’ont pas conduite jusqu’au bout les rois de ce pays, car elle a été abandonnée à peine arrivée à moitié de sa construction. La façade principale, deux pavillons d’angle et des portions seulement des façades latérales sontàpeu près terminées; quant au reste, on ne songe plus guère, je pense, à l’édifier, et l’achèvement s’en fera vraisemblablement attendre jusqu’à la consommation des siècles.

Viennent ensuite à la file om par groupes les villas de S. Amaro et celles d’Alcantara. — C’est ici que sont placées les barrières d’octroi de Lisbonne — qui pré-

cèdent le palais das Necessidades , ancien couvent, dont les rois et les reines du Portugal font leur résidence de ville depuis le tremblement de terre de 1755. Les bâtiments lourds et massifs de la demeure royale ressortent, sans faire pour cela un grand honneur à l'architecte qui en a fourni les plans, sur l’énergique verdure des beaux jardins qui les encadrent. L’église deSainl-François-de-Paule paraît maintenant, et après, c'est Pliôtel du comte d’Obidos; ii est un peu en ruines , mais il a bonne mine encore , assis sur son rocher que le fleuve bleu caresse en passant. Puis, dominant toute la ville de son dôme orgueilleux, .de ses deux légères campanilles, de sa fière basilique de marbre, c’est l’Estrellâ, la fastueuse église du couvent dédié au Sacré-Cœur de Jésus, et bâti par dona Maria I r % la fille de dom José, la femme de dom Pedro III, la mère de dom Juan VI, pauvre reine qui mourut en 1810, frappée de démence , pendant que la cour de Portugal était comme exilée au BrésiL L’Estrella est dépassée, et l’église dos SanlosVeilhos aussi. Tout au fond, l’on distingue le réservoir des eaux qu’amène le colossal aqueduc achevé en 1732, en vue de l’alimentation de la ville et des environs. C’est un des plus beaux échantillons de l’architecture moderne, et je ne sais même pas si les grands bâtisseurs de l'antiquité, ces maçons géants, ont en ce genre rien entrepris et mené à bonne fin d’aussi simplement imposant, d’aussi dignement majestueux.

Avant d’arriver au palais des Cortès, établi dans l’ancien et splendide couvent de S. Benlo, et entouré

des opulents jardins cjuc les religieux s’étaient ménagés pour leurs promenades pieusement solitaires, l’on- passe tout près de la belle calçada du marquis d’Abrantès. Il est bon que l’on sache que l’on appelle calçada toute rue ou voie de communication- dont la pente dépasse un niveau donné. Les calçadas sont toujours très-rapides.. Après le palais des Cortès,' l’on aperçoit l’ex-Collége des Nobles. Soutiens enthousiastes et convaincus de la couronne et de la croix , vaillants, héroïques, ils versaient tout le sang de leurs veines sur Tes champs de bataille où il plaisait à leurs souverains de les conduire; ils allaient, sans regarder derrière eux, en Asie, en Afrique* en Espagne, peu leur importait, et ils mouraient de faim au retour, ces valeureux gentilshommes, après avoir assuré à leurpays une fortune sans seconde. Un roi, Dieu merci, je ne sais lequel, les prit en pitié. Il institua un lieu de retraite où ils purent, blessés et mutilés, achever en paix leur glorieuse existence, et de ce moment ils cessèrent d’implorer d’une voix affamée l’assistance des personnes charitables et compatissantes qu’ils rencontraient sur leur chemin. Oh! la gloire! Les nobles pensionnaires de ce Collège étaient revêtus du costume de l’Ordre du Christ. Cet établissement n’existe plus, et lès vastes bâtiments de refuge des héros portugais sont occupés, à l’heure qu’il est, par l’Ecole polytechnique.

Après le couvent de Jésus, au sommet d’une colline, c’est Sainte-Catherine; au pied, c’est la Monnaie. Saint-Roch et Saint-Paul viennent à leur tour, et le pic de France porte sur sa tête altière, au-dessus de

l’horizon, une église dédiée à Nossa Senhora da Penha da França, la grande protectrice des marins, la divine patrone des navigateurs. C’était autrefois un vaste couvent habité par des frères de l’Ordre de Saint-Augustin.

Nous rasons le quai de Sodré; nous voyons le couvent qu’habitaient jadis les Franciscains, et où se trouvent aujourd’hui la Préfecture et une riche bibliothèque; la colline de Nolre-Dame-du-Mont se dresse couverte d’habitations modestes ou somptueuses protégées par l’église de la Senhora do Monte, qui date de 1243; l’Arsenal de la Marine s’étend parallèlement au Tage, et nous arrivons devant la place du Commerce, régulière, monumentale, au moins autant que les plus belles de notre pays. Mais une nouvelle colline s’élève et semble défier les hommes dans leurs insultes, le temps dans ses ravages ; elle porte une couronne d’ouvrages défensifs, et tout un système de courtines et de tours de granit s’échelonne sur sa crête. Vaines menaces, inutile orgueil: c’est le château S. Jorge, citadelle prise ]par les Maures, reprise plus tard par les chrétiens, et détruite en partie par la catastrophe de 1755. L’on a relevé les pans de murs du colosse abattu; l’on a fait revivre le géant, et désormais il se trouve en état de défendre de ses canons, si le cœur lui en dit, le pavillon qui fiotte sur ses remparts restaurés.

Aux pieds de la forteresse, la Cathédrale élève deux tours carrées, lourdes, pesantes et sombres ; plus à l’est, S. Vicente, l'asile funèbre des princes de la maison de Bragance domine de ses deux clochers de marbre

des constructions confuses et sans ordre, et Santa- Engracia attend en vain que l’on reprenne sa construction interrompue. C’estencore là une de ces tentatives avortées comme il serait facile d'en signaler souvent à Lisbonne. Santa-Engracia eût été un établissement religieux hors de toute proportion s’il eût été achevé, et l’on a sagement fait d’en suspendre les ruineux travaux. La ville se prolonge encore vers l’Orient, sur les bords du Tage ; mais je m’arrête.

J’ai parlé des monuments ; je les ai nommés les uns après les autres ; j’ai suivi l’ordre du panorama; mais c’est tout. Quant à la couleur du tableau, quant aux aspects différents de la ville aux sept collines , quant-à l'impression causée par ce long déroulement d'églises et de maisons entassées et superposées, qui montent ou descendent, qui se détachent sur le ciel ou dont le Heuve reproduit l’image, selon que le terrain s’éfève ou s’abaisse ; quant à cette lumière nette, vive, précisé, éclatante, depuis les premiers plans jusqu'aux plus extrêmes lignes de l’horizon ; quant aux ombres douces, vaporeuses et tièdes que déterminent les variations sans cesse renouvelées du sol ; quant enfin à ce merveilleux et prismatique fouillis de tous les tons, de toutes les formes, dans lequel grouillent comme autant de diamants, des détails sans nombre, insaisissables, qui reçoivent, chassent, reprennent, repoussent de nouveau et divisent en les répercutant à l’infini, les rayons d’un soleil radieux ; quant à tout cela, qui lient bien plus d’un effet dioramique que de la réalité, il faut renoncer à le peindre.

Page 1