‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 128 sur 226 · Cascade du Ccriiel · texte numérisé non relu

Cascade du Ccriiel

Le premier endroit oii l’émotion, le plaisir, la terreur,

* Cette masse prodigieuse a été tirée d'an marais, près d’une baie que forme le golfe de Finlande; elle pèse trois millions de ux ernt mille livres. On l’a transportée et placée A l’étersbourg.

l'admiration sont à lotir comble, est la cascade du Ccrizel. .le n’ai reçu de nia vie une impression semblable ; je n’ai vu nulle part une réunion aussi complète du magnifique, du terrible, du tendre, du ravissant. Ce fut avec un véritable cri que je prononçai l'expression que je répète : « Voilà le « chef-d’œuvre de la puissance naturelle, il n’est rien au « delà! »

Depuis l’antre de Mahourat , nous ne cessions île gravir sur des débris de monts fracassés.

Nous descendons sur un tapis de mousse élastique, gonllée, humide, spongieuse. Un brouillard nous enveloppe ; son épaisseur ne nous repousse point ; sa fraîcheur nous attire. Ce brouillard même, qui jusque-là nous a caché le tableau, va tout à l’heure en faire la magic.

Le torrent écume, s’élance, se précipite; et oit va-t-il se perdre? Un voile ravissant nous empêche de le voir. Sous nos pieds, et dans une profondeur tortueuse, un magnifique arc-en-ciel étale la pompe de ses couleurs. Il est midi; le soleil semble être monté au plus haut de sa course pour nous donner ce spectacle et pour le contempler lui-même. C’est vers lui que le torrent, dans la rapidité d’une chute violente, fait monter une vapeur épaisse, qui s’étend, se replie, tourbillonne, se dissipe, et est à l’instant remplacée par une vapeur nouvelle. Ainsi, dans le même lieu, dans le même

moment, un torrent qui tombe, un torrent qui s’élève

opposition admirable des plus beaux mouvements !

Quelques pins superbes ombragent la cascade ; la vapeur les entoure, les pénètre, s’y condense; ils la rendent en pluie; on est comme jeté au centre de tous les météores à la lois.

Au-dessous de la cascade, le lit du torrent est profond, étroit, sinueux; on peut changer de position et varier soimême les magnifiques scènes de ce grand spectacle. Le point le plus frappant est en face de la chute; on est là sous un bel arbre; on est porté sur une roche saillante; l’arc-en-ciel déguise, augmente, décore la profondeur de l’abîme que l’on a sous ses pieds. A travers cette gaze brillante et légère, on cherche le torrent, on le voit qui s’écoule ; il écume, il fume encore. ..

L’œil s’arrête sur un énorme rocher que le torrent presse, pousse, et qui résiste à sa force. Ce rocher est un objet des plus frappants de la scène ; c’est un énorme prisme

CAETERETS.— PONT D’ESPAGNE. 361 h quatre faces qui sont taillées à angles droits. 11 est assis sur l'une de ses laces, et dans le sens même de la cascade ; sa base est sur le bord du précipice : sa longueur est à peu près double de sa grosseur.

Avant d’arriver au pont d’Espagne, deux cascades fixent les regards : le Pas-de-l' Ours et du Coussin.

O. Pont d’Espagne t.

J’avais beaucoup entendu parler du pont d’Espagne *. Depuis notre départ, mon imagination s’était souvent reposée sur le plaisir de le voir; je le vois.... il répond à mon attente.

Deux torrents se réunissent : l’un en roulant sur la croupe inégale d’un large rocher, s’est déjà partagé en plusieurs nappes écuiuanles. Le second se précipite dans un lit étroit, profond, tortueux et sombre : là, il fuit connue un trait; mais il se poursuit lui-même, il ne cesse, comme le temps, de se poursuivre et de se fuir.

C’est un peu au-dessus de l’endroit où les deux torrents viennent de s’unir que l’on a jeté le pont d’Espagne. Les culées formées par la nature sont deux masses de granit, taillées d’aplomb, d’une hauteur d’environ 20 mètres, d une largeur et d'une longueur inconnues.

D’une culée à l’autre, les pasteurs du canton ont jeté transversalement cinq ou six poutres de sapin, auxquelles

1 Deux heures et demie de marche de Cautcrels ; trois heures et demie jusqu’au lac; autant pour le retour.

2 On fera bien de prendre un guide pour aller visiter le pont d'Espagne et le lac de Gaube. Cette course se fait à pied ou à cheval.

Le promeneur aux Pyrénées n’oubliera pas que, s’il se montre peureux, le guide, en général, se contentera de lui indiquer ce que tout le monde voit et connaît. Que si, au contraire, il alTeele de la témérité, le guide semblera alors ne douter de rien, et pourra l’égarer, ce qui arriva à M. Arbanére dans son ascension au Vignemale.

Du reste, rien dans les visites au pont d’Espagne, au lac de Gaube, qui doive effrayer. Ces courses ont été faites par la reine Hortense.

l’VUKsérs.

ils onl laissé toute leur rondeur, ils ont garni les vides avec du gazon ; ils ont un peu élevé des deux côtés deux poutres parallèles qui servent de parapet. Tel est le pont, en quelque sorte pastoral, sur lequel on traverse un effrayant abîme.

Il faut se placer au-dessous du pont, sur une roche cassée, qui s'avance dans le lit du torrent. De ce point de vue l’aspect a une grande magnificence. Le torrent s’élance et il gronde. Ces beaux arbres qui décorent l’entrée du pont, ce pont lui-même, ouvrage simple et fragile de l’homme si faible ; ce pont reposant sur des masses fortes, ouvrage solide de la nature si puissante; ce bruit, ce fracas, cette blancheur éblouissante de l’eau qui se précipite, cette limpidité de l’eau qui s’apaise, ce mouvement terrible et sans tin, celte immobilité d’une roche fortement tranchée, cet éclat du torrent, cette roche sombre et rembrunie : une si grande opposition entre de si grands objets frappe, elfrave, élève l’âme.

Oui , c’est dans de tels lieux que la nature tient école de sublime. Un moment lui sullit pour qu elle en donne les leçons, les preuves les plus frappantes.

Après avoir quitté le pont d’Espagne par la vallée à gauche *, ainsi nommé parce qu’il faut le passer pour se rendre de Caulerels dans ce royaume, nous eûmes à monter pendant plus d’une heure avant d’être rendus au lac de Gaube. Notre chemin, dans cette partie, ressembla à celui que nous avions parcouru. Nos pieds ne reposaient jamais que sur des blocs de granit éboulés ; les montagnes, qui accompagnaient notre marche, étaient toujours déchirées et nous menaçaient de leurs ruines pendantes. D’ailleors, elles suivaient l’inclinaison de notre route, c’est-à-dire qu’elles s’exhaussaient proportionnellement à la hauteur dont nous nous élevions.

Avant d’arriver au lac, nous nous reposâmes une seule fois, et sous l’épais ombrage d’un sapin singulièrement chargé de mousse parasite. Des llocons de celte mousse, en forme de chevelure, pendaient aux plus petits rameaux des branches. Celle chevelure traînante, d’une apparence négligée, d’une couleur blonde, faisait un singulier contraste avec le ton vigoureux de l’arbre qu’elle décorait.

1 Trois heures et demie de marche de Cauterets, A pied, à cheval ou en litière.

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