Seconde vue de l' amphithéâtre. — Des cascades
Nous sommes situés au véritable point d’où l’on peut considérer en tous sens celte enceinte magnifique. On ne voudrait pas y vivre, mais on se félicite d’y être parvenu, parce qu’on en rapporte de grandes idées, de longs souvenirs.
Avant de considérer les parties supérieures et le fond de cette espèce de monument où sont entassées toutes les formes colossales d'une architecture gigantesque, où l’on est entouré de toutes parts de tertres, de mornes, de crevasses . de gouffres , nous remarquerons que la digue sur laquelle nous sommes élevés forme un long parterre inégal tout couvert de petits pins enracinés entre les fentes des rocs, surtout de liges d’iris dont les fleurs, d’un bleu foncé, conviennent à l’imposante austérité de celle âpre et vaste solitude.
Tournant le dos à l’amphithéâtre pour regarder l’espace que nous avons traversé, nous apercevons à gauche une seconde forêt de pins dont la plupart, morts de vétusté ou renversés par les ouragans , pourrissent sur les pentes du vallon, comme dans un climat inhabité. Ne cherchez ici ni cabanes ni culture : le génie de ces montagnes n’v souffre que. des observateurs et point de colons. D’ailleurs, les hommes et les animaux redoutent cet arsenal , d’où la foudre frappe périodiquement les monts ; d'où les nuages qui se forment à la pointe du Mnrborr , venant à crever tout à coup, entraînent avec les rochers des torrents de substances pierreuses qui étoullent au loin la végétation , et s’y refusent pendant des siècles.
Il est temps de pénétrer dans l’intérieur de ce sanctuaire de fabrique naturelle, où résident l'énergie et la majesté d’une nature indépendante qui, depuis l’origine des choses , n’obéit qu’à ses propres lois. Nous allons vers la droite de l’amphithéâtre en tournant vers la gauche.
Sur le retour du demi-cercle qui en forme la circonférence, trois torrents, échappés des hauteurs, précèdent la cascade que l’on vient admirer de si loin. Elle commence à couler en juin avec plus d’abondance à la première fonte des neiges. Qui voudra le voir dans tonte sa beauté doit attendre le milieu d’août. Cette cascade , l’une des plus élevées que l’on connaisse, s’élance de 420 mètres de hauteur*.
A son départ, elle forme un petit arc que l’on ne peut distinguer que de près. Bientôt elle rencontre un rebord saillant qui en relève un peu la direction. Elle ne coule pas sur un plan incliné ; elle ressemble bien plus au saut du Niagara ou aux cataractes du Nil qu’à une cascade proprement dite.
Tous ceux qui l’ont vue conviendront qu’une partie de la principale cascade de l'amphithéâtre de Gavarnie, comme celle de Laulerbrunnen, s’exhale le plus souvent en brouillards. D’ailleurs cette cascade, malgré le volume de ses eaux, n’olfre guère, surtout lorsqu’on la voit de loin, que de la poussière ou des vapeurs autour d’un centre condensé. Ajoutez que le moindre zéphir suffit pour enfler celle grande voile, qu’alors on comparerait volontiers à d’immenses réseaux d’une mousseline déliée flottant au gré du vent qui les agite. L’auteur des Pyrénées françaises, parlant de la' cascade de l’amphithéâtre, se sert d’une hyperbole un peu trop hardie peut-être, mais cpii ne déplaît pas : il dit que se; eaux, élancées dans le vague de l’air, ne ressemblent plu; qu’à du vent tissu. Ainsi, l'on n’en peut sentir tout l’effet qut de près et en se mettant en face, comme nous l'avons fait c’est alors seulement que l’on distingue la largeur de s;1 nappe, dont autrement on ne saurait apercevoir que la frang' i étroite.
Descendus à travers les ponts de neige jusqu’au milieu d i l’enceinte et vis-à-vis de la grande cascade, nous la voyons | non telle qu’on vient de la peindre, mais telle qu’il n'est pa
i MM. Rebocl et Vidal l’ont géométriquement mesurée e (788.
GAYARNIE. — L’AMPHITHÉATRE. 425
possible (le le pressentir. Le soleil l’embrase tout entière : elle ne forme plus, depuis le sommet d’où elle part jusqu'à l’abîme où elle s'engouffre , qu’une colonne de feux de diverses couleurs, qui se reproduisent en arcs-en-ciel mobiles sur les vapeurs épaisses dont elle était environnée. Obliquement aperçue , elle ne nous oll're d’abord , et pour ainsi dire, que les pièces éteintes d’un grand l'eu d’artifice; au lieu qu’en face nous en avons l’entier effet , et dans le montent le plus chaud de son action. Sa splendeur alors l’emporte autant sur tout ce que l’industrie humaine est capable de produire en fait de phosphores brillants et lumineux , que l’astre du jour l’emporte sur nos illuminations artificielles.
Peut-être serait-il à désirer que la nature, au lieu d’avoir posé l’urne de cette cascade intarissable presque à l’entrée de l’amphithéâtre et sur le retour, l’eût placée au milieu. C’est de là qu’en arrivant elle nous aurait bien plus frappés, que nous l’aurions vue régner en souveraine sur les autres cascades, qui lui auraient été bien mieux subordonnées, lui e encore et plus d’éclat. Quoi
indiscrètes. Répétons bien plutôt avec mylord Bute : — La grande, la belle chose!
Bute avait raison quant à l’ensemble et même aux détails. Ne changeons rien. Ce n’est pas de face, mais de profil qu’il faut d’abord l’envisager. Supposez qu’elle fût située comme on le voudrait d’abord, qu’v gagnerait-on ? D’en voir la nappe dans toute sa largeur? En verrait-on les eaux turbulentes se détacher, s’élancer de la montagne? Offriraientelles l’image d’un fleuve qui, tout à coup perdant ses points d’appui , se précipite dans le vague de l’air, d'où il retombe en gerbes vaporeuses? Non , le premier coup d’œil n’existerait pas, tandis que le second se ferait longtemps attendre. Mettez la cascade au milieu de l’amphithéâtre, les eaux sembleraient tomber sans impulsion , couler sans élan le long d’un mur vertical auquel elles paraîtraient adhérentes, ce qui en détruirait l’un des plus beaux effets. Laissons donc cette cascade où elle est. Heureusement la nature ne se réforme point au gré de nos caprices.
D’où viennent les eaux de la grande cascade de Gavarnie? Du point où nous sommes, nous ne pouvons pas en voir
nature à subir nos censures
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l'origine. i\l. Moisset, ingénieur qui a travaillé à la carte des Pyrénées, prétend que la source jaillit d’un glacier trèsélevé qui, d’un côté, fournit les eaux de Garantie, de l’autre, celles du lac de Cauterels.
Considérons les mâles décorations qui, de part et d'autre, forment les deux frontispices ou avant-corps du monument. Au-dessus de la cascade, et vers la droite de l'amphithéâtre s’offrent, sur une montagne très-élevée, plusieurs apparences qui frappent l’homme instruit autant et plus que l’ignorant. D’une espèce de casque bronzé , qui parait eu couvrir le sommet , sort un torrent précurseur de la grande cascade. Ce casque est surmonté de plusieurs aigrettes formées par des neiges d’une blancheur éblouissante. Voilà pour le côté droit. Quant au côté gauche, il est terminé par une roche immense et plus considérable que la montagne qui lui sert de support.
Que l’on se représente maintenant l’amphit héâtrc surmonté, dans toute sa largeur, par cinq ou six terrasses non moins hautes que la première, d’où s’élance la cascade. Cette terrasse est décorée, sur le bord de l’entablement, par une longue file de petits cônes, dont plusieurs ressemblent à des ruches d’abeilles Entre chaque terrasse il y a de longs talus; et la dernière, c’est-à-dire la plus haute, est surchargée de roches magiques. Tout ici, comme nous l’avons remarqué en remontant le gave, va toujours s’embellissant, se renforçant. Ces roches, de loin comme de près, ouvrent à l'imagination la plus vaste carrière. Que l’on se représente encore les parois de ce monument concave, garnies dans le contour et du haut en bas d’eaux dont les nombreux filets s’enlacent, se croisent de diverses manières ; d’eaux tantôt tumultueuses, tantôt sourdement épanchées comme de grosses larmes ruisselantes, et l’on pourra se figurer ce qu’on sent, bien mieux qu’il n’est possible de l’exprimer.
Ce que les montagnards disent de l’hiver de Gavarnie, de ses glaçons pendants, de ses montagnes surchargées de montagnes de neiges, et de l'amphithéâtre qui en est presque
1 Voyez dans l’ouvrage de M. Palassoc la planche où sont représentés, non-seulement la grande cascade de (iavarnie , mais encore beaucoup d’autres détails; vous y trouverez, quelque incomplète qu’elle soit, l’apparence dont il s’agit.
GAVARN1E.— L’AMPHITHËATKë. 127
comble; toul cela est fait pour étonner, même après les relations du Groenland. Croira-t-on que la gffnde cascade, et par conséquent toutes les autres, soient quelquefois saisies d’un froid assez vif pour rester en partie immobiles et suspendues dans les airs?