Troisième vue de l'amphithéâtre. — Des ponts de neige
Ce qu’on ne saurait bien se figurer, à moins de l’avoir vu soi même, c'est le bassin, en forme d'entonnoir, au fond duquel se réunissent toutes les eaux, tant infiltrées qu’élancées des diverses parties de l’amphithéâtre. Elles s’engouffrent d’abord, sans laisser de traces extérieures, sous ce qu’on appelle les ponts de neige. Un en compte quatre de diverses grandeurs. On peut s’en approcher sans risque, pourvu qu’on ne marche que sur le sol découvert. En s’inclinant, on entrevoit autour, et de distance en distance, à travers de larges soupiraux, des espaces ombragés oit les eaux s’agitent de diverses manières. On entrevoit encore, à travers quelques fractures, des voûtes épaisses de plus de 30 pieds, et doublées d’une croûte si dure que l’acier, dit-on, peut l’entamer à peine.
Il est évident que ces voûtes ont été originairement formées par les eaux qui se sont successivement frayé différents passages à travers les neiges entassées. Il n’en est d’abord résulté que de simples canaux ; mais après les fontes ou les grands orages, le fond du bassin venant à se remplir, et la masse de neige étant intérieurement travaillée en tous sens, les canaux se sont creusés, élargis; la voûte s’est exhaussée, des espaces considérables sont restés couverts d’une immense pavillon de glaces et de neiges permanentes.
« C’est là, dit M. de Siran, qu’il faut aller voir les grands effets d'une congélation sans date, et tant d’autres merveilles si frappantes. Que dira-t-on, par exemple, d’une calotte de neige et de glace de 1 ,200 à 1 ,300 pieds de diamètre , espèce de dôme d’où pendent de longues mèches brillantes comme de superbes stalactites? Vous y verriez aussi des trépieds, de grands candélabres, et des modèles de ce que nos arts offrent de plus brillant. Le tout est éclairé par des regards ouverts de distance en distance.
« Si vous n’avez visité que les bords extérieurs de ces différents ponts, ^)us n’y avez guère pu distinguer que de la neige condensée et de l’eau courante. Moi qui en ai parcouru toutes les sinuosités, j’ai vu sous le pont caché dans l’ombre, indépendamment des miroirs, des cristaux et de tant d’autres modifications, les dépouilles de vingt montagnes entraînées dans ce gouffre par les torrents qui en descendent, soit en se précipitant, soit en s’ouvrant des roules souterraines. A chaque pasc'étaient de rares végétaux, desminéraux brillants, les squelettes blanchis de l’aigle allier, de l’ours formidable, et surtout de ces timides isards, dont les bandes errantes sur les sommets les plus déserts sont quelquefois emportées de cascade en cascade par des lavanges furieuses.
« Ce qui m’a le plus ravi, ajoute M. de Siran, c’est la trépidation continuelle d’une multitude de petits torrents luttant les uns contre les autres, se pénétrant, se confondant, et n’en taisant plus qu’un. Dés lors, ce torrent déjà plein de force et d’activité va toujours erensant de plus en plus, et s'ouvrant un passage étroit, mais profond, à travers les substances les plus dures. »
Si quelqu’un était tenté de vérifier ce récit, qu’il se garde bien, à l’exemple de cet intrépide voyageur, de céder au désir d’aller constater lui-même les dimensions de toutes ces cavités, où l'on risque d’être écrasé par des fragments de voûte. S’il se promène sur ces ponts, qu’il ne s’approche pas trop près de ces regarda dont les bords sont glissants. Les soupiraux, quoique situés dans les parties inférieures, n’exigent pas de moindres précautions. Si voisin de ce qui pique la curiosité, on veut sans doute la satisfaire; mais plus d’un curieux, nouvel Empédocle, n’v a trouvé que son tombeau. Je n’en citerai qu’un trait. Un Anglais, il y a quelques années, y fut entraîné par le torrent. Il se perdit dans le canal , d'où il sortit enfin avec la rapidité d'une truite. Il n’en mourut pas, mais on eut bien de la peine à le ressusciter.
Je dois avertir que M. Rantond nie qu’il y ait sous les ponts de l’amphithéâtre deGavarnie de la glace proprement dite, et telle qu’il en a vu sous les glaciers. Cela se peut quanta la densité ; mais qu'il y ail de la glace, on n’eu sausait douter. Outre le témoignage de M. de Siran, les montagnards affirment qu’on en trouve de fort ancienne, et qui ne
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fond jamais. M. Noguès a écrit en propres termes que la voûte du grand pont est doublée de cristal.
Au reste, tout ici confirme nos observations préliminaires sur les modifications successives qu'ont éprouvées les Pyrénées. Quiconque, en effet, sait apprécier la quantité d’eaux descendue des montagnes voisines de l'amphithéâtre, en tirera ces deux conséquences nécessaires : l’une, qu'elles remplissaient jadis les trois lacs dont nous avons constaté remplacement; l’autre, que le travail des eaux primitives a tout fait ici comme dans les autres vallons, et que la pluie, la neige, les gaves ou torrents, sont les véritables architectes de tout ce que nous y avons admiré. Les premiers antiquaires, au sein de ces montagnes, ce sont les naturalistes.
O. Quatrième vue de l'amphithéâtre. — Des monts supérieurs .
Des ponts de neige, remontons sur la digue ou culée (pii fermait l’ancien lac, afin de saisir d’un coup d’œil l’ensemble de ce que nous n’avions considéré qu’en détail, et d’en recevoir une dernière impression.
Kamond, cet intrépide naturaliste, sourd aux représentations de son guide, et n’obéissant qu’à ses vives impulsions, voulut (en 1787) voir les sources des torrents et les glaciers qui les recèlent. Prenant du côté gauche de l’amphithéâtre par une échelle de rochers, il s’élance. Rien ne l’arrête, ni la rencontre des contrebandiers, qui ne font, il est vrai, de mal qu’à ceux qui les poursuivent, ni les pentes courtes de glaces et presque verticalement inclinées sur les abîmes. 1! franchit pareillement les ravins creusés dans le roc nu, et où, sans quelques fentes transversales, on ne pourrait marcher que la hache h la main. Parvenu sur les glaciers, il y trouve bien d’autres obstacles, et qui feraient pâlir les montagnards les plus hardis : mais, conservant toute sa tête, il les surmonte, muni de crampons de sa propre fabrique. C’est luimême qu’il faut entendre. Je ne donnerai que le sommaire de son récit vraiment intéressant :
«J’avais, dit-il, la têtefaiteet les yeux exercés : aussi n’ai-je guère éprouvé dans cette expédition périlleuse que des émotions agréables, comme toutes celles qui naissent d’un danger évité. Lorsque je dominai l'amphithéâtre de Gavarnie, son
enceinte ne me parut qu'un gouffre obscur ; je n’y remarquai distinctement que la grande cascade éclairée par le soleil. Tandis que je m’élevais de plus en plus, une lavange parcourut avec le bruit du tonnerre les gradins du Marboré.
€ Ce qui attira le plus mon attention dans ce long trajet, ce fut un vaste ovale de couleur grise, et qui interrompait la blancheur des neiges dont était couverte une pente prolongée. La couleur, la forme et la situation de cet ovale, les crevasses qui le traversaient , tout me désignait l’un de ces rognons de glace qui sont l’origine des glaciers et en forment la tête.
« Bientôt je m’assurai que les neiges qui s'offraient à moi affectaient l’exposition du nord, soutenaient celle du levant et ne résistaient qu’accidentellement aux rayons du couchant et du midi. Je reconnus que les amas qui chargeaient les gradins du Marboré contenaient de vrais glaciers, et que, bien qu’accessibles, ils ne pouvaient être observés de plus près que lorsque les neiges les auraient découverts. Je fus également convaincu que l’olivâtre grisâtre qui barrait la brèche de Roland était un véritable glacier, lequel commençait à se dégager de ses neiges, et que le torrent qui coulait au-dessous de moi sortait de ses cavités. Je ne pouvais douter ni de son étendue, ni de la dureté de ses glaces, lorsque mon guide me dit qu’une fois découvert en entier, il fallait à coups de hache y tailler des degrés.
« Je m’arrêtai quelque temps pour considérer hFttrchella, le pic d ’Allanz et la Frazona, d’où tombe la grande cascade. Les couches de ces montagnes sont toutes redressées et presque verticales, quoique calcaires; ce qui leur donne un aspect âpre et hérissé. Cependant j’y voyais de spacieux gazons : un troupeau espagnol, comme tombé du ciel, y paissait au bord d’un affreux précipice. Marboré, au contraire, qui forme la crête des Pyrénées, et se prolonge, dans la direction de la chaîne, eu un long rempart sur lequel tombent perpendiculairent les directions apparentes de ces monts, Marboré n’est couvert que de neiges ; et sa masse régulière, coupée en grandes tranches, qui, vues dans ce sens, paraissent horizontales, semble un amas d’eaux tranquilles, et présente sur ces hauteurs des formes d’une rare simplicité. »
On va voir que M. Ramond, qui a si fidèlement décrit les
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formes îles montagnes, n’a pas dédaigné les apparences qui en résultent, et qu’il s’est livré comme un autre à de charmantes illusions. — t Après avoir, ajoute-t-il, franchi les glaciers, je me trouve en lace d’un portail gigantesque.
« Que l’on se ligure une muraille de 100 à 300 mètres de hauteur, élevée entre la France et l'Espagne, et qui les sépare physiquement; que l'on s’imagine enfin que Roland, monté sur son cheval de bataille, et voulant s’ouvrir un passage, y lit vers le milieu , d’un coup de sa fameuse épée, une brèche de 100 mètres, et l’on aura l’idée de ce que les montagnards appellent la Brèche (le Roland. Le mur a peu d’épaisseur; mais il en acquiert davantage du côté des tours de Marboré, qui s'élèvent majestueusement au-dessus de la porte et de toutes ses avenues, comme une citadelle que Roland aurait placée là pour en défendre le passage.
« Outre la porte , deux fenêtres sont ouvertes dans le même mur, au milieu des deux cornes du croissant, à une égale distance de la porte ; et vis-à-vis des deux pointes de ces deux cornes, deux monts pyramidaux, placés à des distances pareilles , servent d’avant-corps à l’édifice, comme pour protéger le cirque qu’il renferme : car ici tout est symétrique, et Roland a travaillé sur un plan qui fait autant d’honneur à son intelligence qu’à la force de son bras.
« C’est un affreux désert cependant que celui où je me trouvais : point de végétation , des neiges accumulées du côté de la France à une hauteur considérable. Plus rares du côté de l’Flspagne et moins durables, ces neiges, cédant aux ardeurs du midi, découvrent de longs ravins et de vastes éboulements que la nature n’a pas encore fécondés. Des rochers de toutes parts, plus âpres et plus hérissés du côté de la France, plus dégradés du côté de l'Espagne, et suspendus sur les précipices d’une manière plus menaçante. Des monts plus entassés et plus hauts vers le nord, où la forme et la blancheur des sommets inégaux rappellent l’idée des vagues courroucées; tandis que les croupes vertes et arrondies des sommets, qui vont toujours en s’abaissant vers le midi, ressemblent aux ondes d’une mer plus tranquille.
« Ici s’ouvre une immense perspective ; et c’est par les fenêtres du cirque, c’est par-dessus le cirque même que l’œil peut parcourir l’ Aragon. Rien en effet ne s’élève entre • l’enceinle de ce cirque merveilleux et les plaines qui fuient
jusqu’aux homes de l’horizon : aussi voit-on les monts s’ahaisser insensiblement , les vallées tortueuses s’ouvrir de plus en plus et se perdre dans les campagnes. »
O d'un pouvoir terrible inexplicables jeux !
O monts de Gavarnie ! ô redoutable enceinte !
Sur vos flancs escarpés, sur vos remparts neigeux,
De ce monde changeant la vieillesse est empreinte : L’auteur seul à mes yeux s'obstine à se cacher.
De ce vaste tombeau je ne puis m’arracher.
Ces cyprès renversés, ces affreuses peuplades,
De noirs rochers au loin l'un sur l'autre étendus,
Sur des gouffres sans fond ces hameaux suspendus,
Ce luxe de ruisseaux, de torrents, de cascades,
Par cent canaux divers à la fois descendus.
Tout m’attire et me plaît, tout m'annonce l’empire De l’éternel vieillard qui fuit sans s’arrêter;
Sur la nature enfin tout force à méditer.
Qu’elle est belle en ces lieux ! quelle horreur elle inspire ! Il nous faudrait ici Buffon pour la décrire,
F.t Delille pour la chanter.