GAVARNIE. — EXCURSION DEPUIS BAKÉCES. U‘J
premiers étages du Mont-Perdu , et ils s’élèvent tout à coup avec une fierté qui annonce dignement les avenues de sa cime. Quatre ou cinq terrasses empilées les unes sur les 1 autres forment autant de degrés, dont les marches sont comblées en partie ou de neige, ou de débris, qui facilitent un peu l'accès de ces murailles, autrement inaccessibles. Les premiers de ces débris sont d’assez gros blocs. Ils paraissent appartenir au prolongement de la couche parasite de grés qui couronne la montagne de Niscle-
« J’outrepassai ces blocs en peu de temps, et en continuant à m’élever obliquement du nord-est au sud-ouest, c'est-à-dire dans une direction qui coupait à peu près à angle droit la direction générale des bancs, j’atteignis bientôt les ruines qui appartiennent à la continuation des couches dont le corps même de la montagne de Niscle est formé.
* Nous employâmes près d’une heure à traverser ces débris, et celle partie du voyage nous excéda de fatigue, par l’effort qu’il fallait faire tant pour gravir des pentes fort inclinées, que pour lutter contre la tendance qui entraîne incessamment ce terrain mobile vers le précipice. Enfin , nous parvînmes à la terrasse supérieure, et nous nous trouvâmes sur une bande de rochers qui forme d’abord une étroite arête, mais qui, s’élargissant peu à peu, conduit commodément et de plain-pied à une espèce de vallon où commencent les glaciers dont le pic est entouré.
« Dans la partie découverte de celte longue arête, je remarquai de grands bancs d'une pierre calcaire compacte, noirâtre, remplie de gros rognons de silex de même couleur.
Ils sont inclinés légèrement de la verticale au sud, et dirigés comme l’arèle et comme la chaîne. C’est une répétition des bancs de même nature que j’ai observés dans le port de Pinède, au Pimené et ailleurs. Ici comme là, ils paraissent au nombre de ceux dont la direction est la plus suivie, et je les reconnaissais dans la montagne de Niscle qui était encore sous mes yeux , et où leur tranche s’étend de la base au sommet de sa coupe occidentale.
« Mais bientôt ces diverses couches s’enfoncent sous les glaciers, et on les perd de vue. Nous abordâmes ces glaciers, qui sont là à leur origine, et par conséquent peu inclinés. La traversée, cependant, en fut assez désagréable.
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Tantôt leur surface était dure cl glissante; tantôt nous enfoncions jusqu’aux genoux dans les neiges nouvelles qui étaient tombées sur les cimes vers la fin de messidor. Sous ces neiges, nous sentions des crevasses où nous courions à chaque instant risque de nous perdre. D’autres crevasses étaient ouvertes et contrariaient notre marche. Peu s’en fallut même que la dernière ne nous arrêtât à 200 mètres au-dessous de la cime. Celle-là s’étendait transversalement, depuis la naissance du glacier jusqu'aux escarpements de la vallée de Béousse. Il n’y avait que quatre jours que mes guides l’avaient passée fort commodément sur un pont de neige. Ce pont s’était effondré. Il fallait franchir l’intervalle en sautant de bas en haut; nous y réussîmes; c’était le dernier obstacle que nous eussions à vaincre. J’ai mesuré la profondeur de cette crevasse ; elle avait 1 3 mètresou 40 pieds; et comme le lieu oit nous la passâmes répondait à la convexité de la montagne, il est clair que c’était aussi le lieu oit le glacier avait le moins d’épaisseur.
« De là, je voyais la cime qui m’avait été constamment cachée par la disposition des pentes que j’avais parcourues. Elle se montrait sous la forme d’un cône obtus, tout resplendissant de neiges sans tache. Le soleil brillait de l’éclat le plus pur, mais son disque était dépourvu de rayons, et le ciel semblait d’un bleu noir si fortement nuancé de vert, que mes guides même furent frappés de son étrange apparence. La première teinte a été observée sur toutes les hautes montagnes; mais il n’y a point d’exemple de la seconde, et je ne sais à quoi attribuer celte singulière illusion d’optique.
« A onze heures un quart j’atteignis le sommet, et j’eus le plaisir de voir enfin toutes les Pyrénées sous mes pieds.
« Le pic est couvert de neige depuis le grand glacier jusqu’à sa cime. Mais vers le haut, l’épaisseur des neiges est peu considérable, parce que la forme tranchante du faite de la montagne n’en soutire point l’acumulalion. Au sommet, elles ne m’ont pas paru avoir plus de 3 mètres de profondeur. Leur consistance est rare et légère, et elles ne recèlent que que peu ou point de glace, attendu que les dégels sont ici de trop courte durée pour les imprégner d’eau, et que la plus petite quantité qui se forme durant les plus Leaux jours de l’été s'écoule promptement le long des deux versants. Mais sur la pente septentrionale, ces mêmes neiges prennent
GAVAHME.— EXCURSION DEPUIS BAUÉGES. loi
peu îi peu de la solidité, et se transforment bientôt en un vaste glacier qui descend jusqu’au bord du lac, et dont la hauteur verticale est d’environ 800 mètres.
« Au sud, au contraire; le sol du pic était à découvert : ce qui résulte moinsde l’action de la chaleurque de l'extrême roideur de l’escarpement, les neiges ne peuvent s’y soutenir ; elles tombent continuellement du haut de la montagne sur un talus situé à G00 ou 700 mètres au-dessous, et elles forment un glacier assez considérable pour résister à la chaleur directe et réverbérée à laquelle cette situation l’expose.
« Du haut du Mont-Perdu, l’œil saisit à la fois tout ce système de montagnes semblables, et reconnaît la même constitution dans tout ce qui s’élève au-dessus des hauteurs ordinaires. C’est une longue suite de sommités à couches redressées, qui se rangent sur une seule et même ligne, dirigée parallèlement à la chaîne, et qui partage l'immense horizon du spectateur en deux parties, aussi différentes de niveau que distinctes par la forme des montagnes dont elles sont hérissées.
« Au nord s’élèvent les montagnes primitives qui constituent l’axe de la chaîne. Leurs cimes aiguës et déchirées s’enchaînent étroitement, et forment une bande de plus de 4 myriamètres d’épaisseur transversale, dont l’élévation intercepte totalement la vue des plaines de France. Telle est de ce côté l’insensible progression des abaissements, que cette large bande se compose de sept à huit rangs de hauteurs graduellement décroissantes, et que le pic du Midi de lîagnères, qui se trouve au dernier rang visible, n’est encore qu’à 600 mètres au-dessous du Mont-Perdu.
« Au midi, le spectacle est bien différent. Tout s’abaisse tout d’un coup et à la fois. C’est un précipice de 1,000 à 1.100 mètres, dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l’Espagne. Aucune n’atteint à 2,500 mètres d’élévation absolue ; elles dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles s’ouvre l’immense perspective des plaines de l’ Aragon.
« Au col de Niscle, c’est-à-dire à la hauteur de 2,516 met. ou 1,291 toises, le sol est encore tout couvert de verdure. On y trouve en abondance le potentillu lupïnoïrft'S de Willdenow, et le rauunculus monlauux du même auteur. Ces doux plantes sont constamment alpines dans les Pyrénées, et la
première leur est peut-être particulière, si elle est réellement différente du P. valderia.
« A 150 ou 200 mètres plus haut paraît le runumulus parassiafolius. Celle rare espèce est là très-commune. J’observe qtiejf ne l’ai encore rencontrée que trois fois dans les Hautes-Pyrénées, et toujours à la même élévation précise.
« Au-dessus de cette station, tout est neiges permanentes, ou débris mobiles, jusque sur la terrasse supérieure ; là les végétaux reparaissent : il y a même beaucoup de graminées et quelques saxifrages communes.
« Le grand glacier arrête encore une fois la végétation ; mais au pied du pic quelques rochers solides et découverts présentent du gazon de saxifraga groënlandica et androsacea, et quelques touffes de 1 ’arlemisia rupestris de Lamarck. Ces plantes sont petites . mais très- vigoureuses.
« Enfin , autour du pic même, j’ai recueilli un cerastium, que plusieurs auteurs regardent comme Valpinum de Linné, et Varetia alpina à fleurs roses, dessinée par Jacquin.
« Les végétaux accompagnent le Mont-Perdu presque jusqu’à sa cime. Je me contenterai d’indiquer les stations les plus remarquables.
« Les arbres s’arrêtent, même au midi, à la hauteur absolue d’environ 2,150 mètres. Ce sont des pins de l’espèce de celui d’Écosse. Au-dessus, la végétation des arbrisseaux est très-vigoureuse. Celui qui subsiste à la plus grande hauteur est le genévrier, qui laisse le rhododendron bien en arrière. Dans les sous-arbrisseaux, j’ai remarqué le cislus roseus de Jacquin. »
Ouvrages a consulter. — Loi pige au Mont-Perdu, par Ramond, in-8», Paris, Belin-Leprieur.
Voyage au sommet du Mont-Perdu , par Kamond, in-8°, Paris, Bossange, Masson et Besson.
ORSERVATI0NS.
11 faut plusieurs jours pour faire l’ascension du Mont- Perdu.
On fera bien de prendre deux guides, car il y a quelques dangers dans ce voyage ; toutefois ces dangers sont moins grands qu’on ne les fait et que ne les présentent les habitants des montagnes.