‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 217 sur 226 · ÉN VIRONS DE VKRNET.— LE CANIGOU · texte numérisé non relu

ÉN VIRONS DE VKRNET.— LE CANIGOU

majestueusement h une hauteur de 2,884 met. au-dessus de la Méditerranée, dont il est séparé par une plaine d’environ 60 kil.

« L’effet de cette montagne est magnifique. Écrasant tout ce qui l'entoure par sa masse gigantesque, elle domine en reine sur un immense horizon. A ses pieds et sur ses lianes se pressent de nombreux villages, deux ou trois villes, plusieurs rivières, de riches vignobles, de verts pâturages, et des champs fertiles et bien cultivés. D’innombrables taches de neige brillent sur son sommet et lui forment une espèce de couronne. Jetez par là-dessus le ciel d’Espagne , si bleu et si pur, puis éclairez ce tableau parle beau soleil méridional, qui imprime à tous les objets des teintes chaudes et vigoureuses, et dites-moi si ce n’est pas là une scène admirable! J’ai parcouru depuis ce temps le Jura et les Alpes, et je n’ai rien vu d'aussi beau.

« En arrivant à Perpignan, mon premier soin fut de prendre des informations sur le Canigou : car j’avais résolu de le visiter en détail et de monter au sommet. Dans ma naïve ignorance, je m’imaginais que c’était tout au plus l’affaire de quelques heures. On m’apprit que l’ascension du Canigou était fort difficile ; que cinq ou six voyageurs à peine la tentaient chaque année, et qu'il fallait faire provision de force et de courage. Je répondis que je ne manquais ni de courage ni de force, et qu’à vingt-cinq ans, avec de bonnes jambes, une forte paire de souliers et de l’argent dans sa poche, on se tirait toujours d'affaire. Mon hôte hocha la tête; et moi je le quittai d’un air superbe, en vrai héros de mélodrame, le jarret tendu et le nez an vent. Pourtant ce ne fut pas sans un certain frisson que j'entèndis deux femmes s’écrier en me montrant dans la rue : « Voyez-vous ce monsieur-là? il va au Canigou ! » Une célébrité ainsi prématurée

1 Le Canigou est la montagne la plus haute de la branrhe orientale des Pyrénées; mais le point culminant de toute la chaîne est le pic de la Maladclta, élevé de 3,57$ mét., hauteur bien faible encore, si on la compare à celle des pics principauv des autres chaînes de montagnes. On sait que le mont Blanc, aux Alpes, a $ ,920 mét., leChimborazzo, dans les Andes du Pérou, 6,660 met., et le Dhawalagiri, dans ('Himalaya, 8,600 mét. Des astronomes ont mesuré dans la lune des montagnes de 8,000 mét. d'élévation.

était l'annonce évidente de quelques pér ils. Je iis emplette d’une gourde pleine d'eau-de-vie, d’un bâton ferré et d’une paire d’espadrilles1; et le 16 juin 4831, à cinq heures du matin, je me jetais dans la diligence qui va de Perpignan à Prades, sous-préfecture distante de 48 kii. , et située au pied même du Canigou.

« Il était trois heures, le temps était à l’orage. Le Canigou se dressait à notre gauche, et nous semblait si près, qu’on eût dit que nous allions le toucher avec la main. Nous comptions distinctement ses pics, ses ravins et ses neiges; il nous semblait qu’une heure était plus que suffisante pour traverser tout cela, et nous traitions déjà d’exagération et de poltronnerie les sages conseils qu’on nous avait donnés. La cime de la montagne était voilée d’un noir rideau de vapeurs. Peu à peu les nuages se détachèrent des sommités : ils descendirent en tourbillonnant le long des lianes du Canigou, et se dispersant autour de nous dans la vallée, ils nous apportèrent une pluie fine et pénétrante.

« Cependant nous cheminions gaiement, chantant à plein gosier et portant notre bagage au bout de notre bâton, à peu près comme ces garçons perruquiers qui partent de l’échoppe paternelle pour aller chercher fortune. A trois quarts de lieue de Prades, nous trouvâmes liiu, hameau très-pittoresque, groupé sur le dos d’une petite montagne qui a la forme d’un triangle *. C’est ici, en quelque sorte , l’entrée des Pyrénées; on ne rencontre plus au delà que des montagnes entassées les unes sur les autres, au milieu desquelles

1 Espèce de chaussons en corde tressé, qui s’attachent au pied au moyen de cordons entrelacés autour de la jambe : c’est un reste du cothurne romain. L'usage de l’espadrille est général parmi les Catalans. Avec cette chaussure, les montagnards courent sur les rochers sans crainte de glisser : elle est légère, très- flexible, et ne fatigue pas.

- Ria est célèbre par la famille d’Aria ( Arianum ), qui en est issue, et qui lui a donné son nom. De la famille d’Aria descendent les comtes de ltarcelonne, dont la postérité a donné des rois et des reines à l’Aragon, à la Navarre, à la Castille, à l’île Majorque, au Portugal, au royaume de Naples, à la Sicile et à la France. Ainsi la plupart des souverains qui gouvernent aujourd'hui l'Europe méridionale sont originaires du petit hameau de Ria.

Page 1