‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 218 sur 226 · ENVIRONS DE VERNET.— LE CANIGOU. G · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE VERNET.— LE CANIGOU. G

serpentent des gorges étroites et profondes. I illefrariche, ville de guerre en miniature1, à 2 kil. de Ria, est moins remarquable par ses petits remparts, ses petites portes et ses petits bastions, que par deux merveilles que l’on montre à tous les curieux.

» La pluie tombait avec abondance. Nous vînmes chercher un abri sons une des portes de la ville. En montagnard, monté sur un âne, y arriva presque en même temps que nous. Sa ligure était mâle et sévère, comme celle de presque tous les habitants des montagnes ; mais une teinte de bonhomie et de cordialité adoucissait l'austérité de ses traits. Il entama le premier la conversation : il nous dit qu’il se nommait Olilm Garçon , et qu’il demeurait à Castel; il nous offrit l’hospitalité dans sa cabane , et promit de nous conduire le lendemain au Canigou. Nous acceptâmes ses offres avec empressement. Un verre de ratafia, puisé dans sa gourde, ranima notre courage; le plus fatigué de nous enfourche le coursier du montagnard, et nous voilà trottant sur le chemin de Castel.

« Nous continuâmes à monter en suivant un étroit ravin. Nous étions sur le point d’atteindre Corneilla, joli hameau à 2 kil. de Villefranche , quand nous fûmes témoins d’un magnifique spectacle. La pluie venait de cesser; deux coups de tonnerre brisèrent le rideau de nuages qui couvrait nos tètes, et un rayon de soleil brilla. Soudain nous vîmes les nuages s’agiter et se mettre en marche; ils descendaient dans les vallées inférieures; dans un instant ils furent à nos pieds; le petit point bleu qui avait apparu dans le ciel alla toujours en s’élargissant, et un quart d’heure après il ne restait plus d’autres traces de l’orage que cinq ou six petits nuages d'une blancheur éblouissante, assis mollement sur la crètedes pics, comme des voyageurs égarés qui se reposent un moment avant de reconnaître leur roule.

« Après avoir traversé le Vernet, gros bourg renommé par ses eaux thermales, nous arrivâmes à Castel à cinq heures du soir. Du plus loin qu’üliba Garçou aperçut sa cabane, il héla sa femme pour lui annoncer notre arrivée. Aussitôt toute la maison fut en rumeur : la femme et les enfants se lavèrent les mains et le visage, et se parèrent de leurs habits de fêle.

1 Fondée en 1075 par Guillaume Raymond, comte dcCcrdogne, fortifiée parVauban.

(ÜS PYRÉNÉES. — ROUTE *29.

I.e ménage eut aussi sa toilette ; eu un clin d'œil tout lui rangé, frotté, balayé. On nous servit un diner frugal, composé de pain bis, de lait de chèvre, de tranches de lard , do pommes à demi sauvages, de miel parfumé, et d’un vin rouge doux comme du sucre. Le repas était modeste; mais notre hôte nous l'offrait de bonne grâce; la nappe était blanche, et nous avions fait trois lieues dans les montagnes.

« A trois heures du matin la voix du montagnard nous éveilla. Le ciel était serein. Nous chaussâmes l’espadrille, et nous commençâmes à monter. Le montagnard ouvrait la marche, muni d’une outre d’excellent vin. Son (ils, qui n’était pas encore monté au Canigou, et qui comme not s faisait ses premières armes, formait l’arrière-garde, cha.gé d’un bissac dans lequel étaient nos provisions, avec des chemises et des chaussures de rechange.

« J’ai déjà dit que le Canigou était isolé de toutes parts, excepté par son revers occideutal qui le rattache à la chaîne des Pyrénées. C’était ce revers occidental que nous gravissions en ce moment. Notre horizon était très-borné; mais à mesure que nous nous élevions, il allait en s'agrandissant, et nous voyions sans cesse à nos pieds de nouveaux ravins et de nouvelles vallées au fond desquelles apparaissaient comme des points blancs Castel , le Vernet, C omeilla, et tous les hameaux que nous avions traversés la veille. Le sentier que nous suivions était large et facile; l’air était pur, vif et parfumé d’odeurs balsamiques. Nous marchions en silence, pénétrés «le cette douce joie que nous apporte toujours le malin d’une belle journée, quand on a vingt ans, pas de soucis, une bonne santé et du plaisir en perspective. Dans l’ardeur de notre impatience il nous arrivait parfois de dépasser notre guide; mais il nous rappelait d’une voix sévère, et nous engageait à réserver notre courage et nos jambes pour le moment oit nous en aurions besoin.

« Au bould’une heure nous atteignîmes Saint- Martin- du- Caniçjou, couvent situé sur un petit plateau au bord d’un précipice de ICO met. de profomleur. Ce couvent, ruiné pendant la révolution, offrait un abri bien uide aux voyageurs. Son architecture romaine annonce qu’il fut fondé aux premiers siècles de Père chrétienne ’. Ceux qui le détruisi-

' Au commenccmonl i!u vif siècle, les Maures ravageaient la

ENVIRONS DE VERXET.— LE CAN1GOU. «49 renl y avaient peut-être reçu plus d'une fois l'hospitalité. Dans une chapelle souterraine, les ossements des moines gisent épars et sans sépulture. A 2 kil. du couvent le chemin tracé cesse tout à coup. C’est alors que commencent les fatigues et les périls de l'ascension. Il faut franchir des ravins abruptes et profonds eu s’accrochant aux pierres, aux arbres, à tout ce qu’on rencontre. C’est en cet endroit que M. Melling, auteur du beau Voyage pittoresque dans les 1‘ y renées, effrayé des difficultés de i’ascensiou, abandonna son entreprise et rebroussa chemin.

« Notre guide nous recommanda de marcher serrés les uns contre les autres pour éviter d’étre blessés par la chute des rocs qui fuyaient sous nos pieds. Nous nous dirigeâmes en ligne droite à travers des rochers éboulés vers un crêteau placé au-dessus de nos têtes. 11 y avait quatre heures que nous marchions. Déjà les haltes fréquentes étaient devenues nécessaires : la lassitude, le découragement allaient s'emparer de nous, quand nous atteignîmes enfin le sommet tant désiré. Mais quel fut notre désappointement, lorsque nous aperçûmes la seconde crête du Canigou , qui se dressait presque à pic devant nous, deux fois plus haute que celle que nous venions {le franchir, hérissée de rocs, entièrement nue et tachetée çà et là de larges traînées de neige ! C’était là • l’ennemi qu’il fallait vaincre : nous étions à peine au tiers de notre expédition.

«L’annonce du déjeuner nous rendit notre bonne humeur; nous nous étendîmes voluptueusement sur les rocs, au soleil, près d’une petite source qui filtrait à travers un rocher avec un léger murmure. Notre guide étala les provisions, et nous fîmes honneur à ce repas agreste avec toute la verve d’un appétit aiguisé par l’air vif des montagnes et une promenade de quatre heures. Un pâtre accourut au bruit que nous faisions, et quitta les deux cents vaches dont la garde lui est confiée, pour jouir de l’aspectd’élres humains, qu'il voitrarement dans ces régions élevées. Nous lui offrîmes une part dans notre festin ; en échange, il nous conta les merveilles

Ccrdagnc. Le comte Guifred envoya contre eux son neveu, qui livra bataille et fut vaincu. Geifred irrité tua son neveu. Le pape Sergius IV lui imposa pour pénitence de bâtir un monastère dans le lieu même où le crime avait été commis*

<>oO PYRÉNÉES.— ROUTE 29.

du Canigou, et le superbe panorama qui allait se dérouler à nos regards du haut de sa cime : au sud, toute la Catalogue et ses places fortes, Roses, Figuières, Girone, Barcelone ; au nord, le Roussillon ; à l’est, le golfe de Lyon et sa riche ceinture de villes françaises, Perpignan, Narbonne, Béziers, Montpellier : tel était le magnifique tableau dont nous devions jouir. Nous écoulions avidement les paroles du pâtre. Oliba Garrou confirma celte pompeuse annonce en l’einbellissant encore. Aussi, lorsqu’il donna le signal du départ, nous nous levâmes pleins d’ardeur et prêts à le suivre jusqu'au bout du monde.

« Nous côtoyâmes une large vallée pour aller gagner l’embouchure d’un ravin qui semblait descendre du sommet même de la montagne. Ces arbres commençaient déjà à devenir rares : à peine quelques pins sauvages se montraient çà et là isolés et rabougris. Bientôt nous atteignîmes la limite des neiges. La forme effilée du pic du Canigou ne permet pas aux neiges de s’y arrêter : elles descendent toutes dans les ravins où elles s’entassent et se conservent. Comme leur surface est recouverte d’une croûte épaisse et dure, on les traverse sans difficultés.

« Cependant la roule que nous suivions dans notre ravin plein de neige devenait de plus en plus impraticable. Une masse de rochers éboulés nous barrait le passage ; nous essayâmes de gravir une des côtes du ravin et d'escalader une espèce de parapet aigu et tranchant qui borde et défend sa crête. Nous réussîmes à franchir ce retranchement, et nous nous trouvâmes subitement sur le revers septentrional du Canigou. La nouvelle scène au milieu de laquelle nous étions transportés était aussi originale que terrible. Le Canigou, du côté du nord, présente un escarpement gigantesque et presque vertical. Une ligne immense (le rochers écroulés court sans interruption depuis sa cime jusqu’à sa base : aucun plateau secondaire, aucune vallée intérieure, ne repose l’œil et ne coupe la rectitude effrayante de ce précipice. C’est au milieu de cet escarpement que nous étions placés.

« La cimedu Canigou se dressailpresque à pic sur nos télés.

« Sous nos pieds s’étendait un horizon immense, où nos regards ne plongeaient qu’avec effroi. Nous étions suspenddus entre le ciel et la terre. Oliba Garçou nous recommanda de marcher droit devant nous, et de ne pas regarder en arrière.

ENVIRONS DE VERSET.— LE CANIGOU. f>M Le sol était couvert d’une couche épaisse de grosses pierres dont les aspérités favorisaient notre ascension et formaient des espèces de degrés. Mais cet escalier bizarre n’était pas sans danger : il arrivait parfois qu’une de ces marches naturelles cédait sous notée pied; alors nous la voyions rouler d’abord lentement, puis s’animer par degrés, bondir de rochers en rochers en jetant des milliers d’étincelles, et enliu s’abîmer à perte de vue avec un bruit sourd pareil à celui du tonnerre. Toute trace de végétation avait disparu autour de nous : plus d’arbres, plus de Meurs, plus de verdure : rien que des pierres et quelques mousses maigres et rares. Nous montâmes ainsi pendant quatre heures, et le pic fatal sur lequel nos regards se tenaient constamment livés apparaissait toujours aussi élevé, an-si inaccessible. Notre respiration commençait h devenir diflicile ; nos artères battaient avec violence ; nous étions en proie à une soif inextinguible, nous ne pouvions faire vingt pas sans nous arrêter Que de fois nous nous jetâmes sur les rocs, découragés et abattus! Un instant, l’idée de redescendre nous passa par l’esprit; mais qui de nous eiit osé la proposer? qui de nous ne l’eût repoussée, tout en la partageant en secret ? Enfin, nous approchions du terme de nos fatigues ; nou> n’étions plus qu’il un quart d'heure du pic, nous pouvions déjà distinguer la petite cabane qui couronne son sommet, quand notre guide s’écria, en montrant une tache blanche dans le ciel à I occident ; « Ilàlons-nous, hâtons-nous, voici les nuages ! - Nous voulûmes doubler le pas, mais il était trop tard : les nuages nous gagnaient de vitesse. Non- vîmes leurs colonnes déboucher des montagnes voisines, s’éparpiller dans l'air autour de nous, et nous envelopper d’un rideau de brume épais et grisâtre. Le froid me saisit, je sentis mes jambes chanceler et mon cœur défaillir; tous les objets tournaient autour de moi ; j'allais tomber. Oliba Gareou, qui se trouvait près de moi en ce moment, me saisit d’une main vigoureuse, et m’adossant contre les rocs pour empêcher ma chute, il me lit avaler quelques gouttes d’eau-de-vie. .le n’ai plus qu’une mémoire confuse de ce qui s’est passé depuis cet instant jusqu’à notre arrivée sur la cime : je nie souviens très-bien seulement de la sensation délicieuse que me lit éprouver l’eau-de-vie que j’avalai, quoique j’aie toujours eu cette boisson en horreur. Notre guide m’a dit depuis dans son langage

énergique, que je me cramponnais à la houieille qu’on voulait m'arracher, comme uu enfant au sein de sa nourrice.. le crois me rappeler qu'Oliba Garçou nie traîna par la main jusqu'au pic, et qu’en arrivant je me couchai sur les pierres dans un état de complet anéantissement. Il était midi et demi. Il y avait presque dix heures que nous marchions.

« Je revins à moi au bout de sept ou huit minutes. Mes premières pensées furent pour Dieu et ma famille : l’un placé au-dessus de moi, et dont il me semblait que je m’étais rapproché, les autres restés si bas, si loin, et que la distance même rendait plus présents à mon esprit. Mes compagnons dormaient épuisés de fatigue. Le montagnard et son tils mangeaient avec appétit et gaieté.

« Le plateau sur lequel nous étions n’a guère que 8 môt. de longueur sur 3 de largeur. 11 est couvert, ainsi que ses bords, d’une couche épaisse de rocs brisés. Au nord s’étend l’escarpement par lequel nous étions arrivés; à l’est, au sud et à l’ouest, sont des précipices taillés à pic, et du sein desquels se dressent une multitude d’aiguilles eflilées et menaçantes. Un de ces précipices surtout était plus effrayant que les autres. C’était une espèce de puits profond et étroit au fond duquel les nuages se livraient bataille. Nous les voyions, chassés par le vent d’ouest, s’engouffrer en tournoyant dans l'abîme, se heurter, se briser, se confondre, puis remonter à l’ouverture et s’échapper en tourbillons serrés et nombreux. Parfois quelques-uns se détachaient de la bande et arrivaient sur nous; nous sentions alors je ne sais quoi de froid et d’humide qui glissait autour de notre corps ; puis nous les apercevions qui s’enfuyaient de l’autre côté du pic, semblables à des ombres ossianiques. Quand un rayon de soleil venait illuminer cette mer de nuages, la scène devenait admirable : du choc des nuées jaillissaient des effets de lumière d’une singulière beauté, et nous passions en revue toutes les nuances délicates et infinies qui séparent le blanc du noir, depuis le satin éblouissant jusqu’à la poussière du charbon.

« Nous attendions toujours qu'un vent favorable vînt balayer la brume, et nous rendit le beau panorama annoncé par le pâtre, dont nous avions si bien acheté la jouissance. Ce lut en vain : le ciel se couvrait de plus en plus : une tempête pouvait s’élever, et alors notre perle eût été à peu près certaine.

ENVIRONS UE YEKNET. — LE OANIEOl . O.'ii

Notre guide déclara qu’il fallait songer à la retraite. En parcourant une dernière fois le plateau que nous allions quitter, nous découvrîmes une petite Heur bleue qui montrait sa tête entre deux pierres : c’était une gentiane dentée, ses couleurs brillaient d’un éclat extraordinaire : elle était seule sur ce ce plateau, venue on ne sait comment, épanouie sur des cailloux, battue des vents et prête à disparaître sous les premiers coups de l’orage. Nous respectâmes la petite (leur, incertains si nous serions nous-mêmes respectés par l'orage.

« 11 était une heure et demie lorsque nous quittâmes le plateau du Canigou. Nous voulions descendre par le revers méridional de la montagne, c’est-à-dire du côté opposé à celui par lequel nous étions venus. Le seul chemin praticable était précisément ce puits effrayant que j’ai décrit plus haut, au fond duquel les nuages tourbillonnaient d’une si étrange manière. Le premier de nous qui se hasarda au bord du précipice recula épouvanté. Oliha Garçou nous montra l’exemple, et s’enfonça hardiment dans celle descente infernale. Nous le suivîmes tous : il nous recommanda de nous tourner la face contre le roc et d’avancer à reculons, pour n’êlre pas saisis de vertiges. Nous descendîmes ainsi pendant un quart d’heure, suspendus sur un rocher entièrement vertical, mais dont les nombreuses aspérités présentent aux mains et aux pieds des points d’appui sûrs et faciles. Un ennemi plus redoutable, estaient les nuages qui nous disputaient le passage et se jouaient en cent façons dans le gouffre autour de nous. Notre corps était pénétré d’un froid humide; une douleur cuisante brûlait notre visage; nos doigts rouges et raidis ne se cramponnaient plus aux rocs qu'avec difficulté- Heureusement nous touchions au terme de notre descente verticale. A la sortie du précipice que nous venions de traverser, s’étend un escarpement à peu près semblable à celui par lequel nous étions montés, moins élevé, mais aussi raide. Il n’était plus possible de continuer de marcher à reculons, car le sol étant tapissé d’une couche de pierres mobiles, il était nécessaire de savoir où l’on posait le pied ; d’un autre côté, il n’était guère plus facile de marcher de face, car nos regards tendus constamment sur l'abîme auraient probablement occasionné notre chute. Dans cette occurrence, je pris le parti de me laisser glisser sur le der-

rière : et, au grand étonnement du montagnard, malgré les rires de mes compagnons, qui Unirent par suivre mon exemple, je cheminai bon train dans celte posture, et me trouvai fort bien de ma nouvelle manière de voyager. Enfin, nous arrivâmes aux neiges, indice certain que nous approchions de quelque vallée; nous les traversâmes avec plaisir, car leur tapis moelleux et velouté reposait doucement nos pieds meurtris par les rochers.

<• Nous avions fait un quart de lieue à peine sur ce chemin uni et facile, quand nous aperçûmes un homme armé d’un fusil, qui se cachait derrière un rocher. C’était le premier être humain que nous retrouvions. Nous l’abordâmes avec empressement, mais notre présence ne parut pas lui faire le même plaisir : c’était un douanier ; il était à l’affût d'une bande d’isards que notre approche avait fait fuir. Ce brave homme nous avoua ingénument qu’en nous voyant descendre lentement et avec précaution, il nous avait pris pour des contrebandiers, et qu’il se disposait à nous arrêter.

« Cependant quelques traces de végétation commençaient à reparaître autour de nous : çà et là brillaient des fleurs appartenant à la famille des plantes alpestres, gracieuse avant-garde du règne végétal, qui ne demandent pour naître et pour fleurir qu’un ponce de terre, un abri sous un rocher et un rayon de soleil.

« Nous arrivâmes bientôt à Carii, cabane de charbonnier, située au milieu d’un désert trisfe et sauvage. Le procureur du roi de Perpignan et le substitut de Montpellier étaient lâ depuis deux jours, couchant sur la dure, et vivant du produit de leur chasse, en attendant qu’un temps favorable leur permît de monter au Canigou. Nous aperçûmes quelques pins sauvages : plus loin nous revîmes quelques arbrisseaux, puis des tapis de verdure, des lièges, des mélèzes, des noyers, etc. Nous retrouvions pièce à pièce toute la nature animée.

« Notre lassitude était extrême ; à chaque instant nous nous couchions sur la pelouse, épuisés et haletants; et ce n’était qu'avec beaucoup de peine que notre guide parvenait à nous faire lever, en disant que le jour baissait, et qu’il fallait éviter d’être surpris par la nuit dans une roule si périlleuse; enfin nous atteignîmes un chemin frayé. Le soleil brilla, le ciel redevint pur, et, bien qu’il nous restât encore cinq

Ii VINS Dli MOLITG. 600

lieues à faire, nous oubliâmes un moment nos fatigues pour admirer la belle nature qui nous entourait. Le pays que nous traversions se compose d’une suite de petites vallées échelonnées par étages, les unes au-dessus des autres. I/aspect de ces vallées ne peut être rendu que par le pinceau. Qu’on se figure un espèce d'entonnoir oblong et immense, dont les parois inférieures sont tapissées de Rhododendrons aux Ileurs rouge-cramoisi, et de genévriers aux fleurs couleur d’or; au fond un torrent écume et bruit; un sentier large de deux pieds serpente le long des flancs de la montagne, descend sur le bord du torrent, le traverse sur un pont dont un tronc d’arbre et deux pierres ont fait tous les frais, puis se relève et monte jusqu’au sommet opposé. A mi-côte, des chevaux paissent en liberté, et des vaches à moitié cachées sous les arbustes se trahissent par le son fêlé de leur clochette ; tout auprès, sur quelque roc isolé, se tient leur pâtre, à la veste brune, aux cheveux longs, au corps maigre et élancé; h le voir ainsi appuyé sur un bâton, immobile et silencieux, on le prendrait pour le dieu de la vallée. Cependant quelque montagnard gravit lestement le revers opposé, en sifllant un refrain du pays; un chamois, effarouché par le bruit, bondit sur les hauteurs et disparait plus rapide que l’éclair; ajoutez à cela un air tiède et embaumé, et un ciel bleu foncé éclairé par le soleil couchant, qu'on ne voit pas; voilà un vallon des Pyrénées-Orientales.

« Il était neuf heures quand nous découvrîmes le petit hameau de Castel. Il y avait dix-huit heures que nous en étions partis. »

BAINS DE MOLITG.

Des eaux de Vernet, le voyageur qui voudrait se rendre à l’établissement thermal de Molitg serait obligé de regagner Yillefranche, ou bien d’aller à Prades directement en passant par Taurinya et Codalel, 9 kil. environ. — S’il part de Perpignan, il suivra la roule de poste jusqu’à Prades,

42 k i ) . , et de là aux Thermes: en passant par le village de Calllar, on compte 8 kil. — La route est belle et traverse un pays varié et pittoresque.

Le petit village de Alolitg est situé à mi-côte sur un petit plateau couvert Oe prairies et de jardins, sa population est de 600 hab.

Au bas de la montagne sourdent les eaux thermales.

Les bnins Mamet sont éloignés du logement des baigneurs, d’un kil. environ ; mais le chemin du village aux bains est fort agréable et très-varié.

Promenade. — Le château de Paracols, qui s’élève en face du bain, est le but d’une intéressante promenade.

L’ancien château de Molilg a été converti en logements destinés aux malades. On vil en société, on mange à la même table. Un traiteur y lient une table d’hôte bien servie; le gibier abonde. Perpignan envoie aux baigneurs les richesses de ses marchés, la Méditerranée ses poissons.

Les communications entre Prades et Perpignan sont actives.— L’étranger qui voyage avec sa voiture peut être conduit jusqu’à Prades. C’est par Prades qu’arrivent chaque jour à Molitg les journaux et les lettres.

Trois à quatre cents malades viennent chaque année chercher ou la santé ou des distractions dans ces bains, qu’on a nommés Pains de délices.

Un médecin inspecteur réside dans le village.

Sources. Quatre sources appartiennent aux thermes de Llupia ; trois seulement sont utilisées: la plus importante par sa chaleur et le volume de ses eaux surgit d’un rocher dans l'intérieur de l’établissement; les deux autres se trouvent à l’extérieur. Les bains Mamet sont alimentés par onze sources répandues sur une petite surface.

Propriétés physiques. Les eaux sont limpides, incolores, très-onctueuses; leur odeur et leur saveur se confondent avec celle du blanc d’œuf cuit récemment; elles sont légères et dillèrenl très-peu de l’eau distillée. La première source de rétablissement Llupia fournil par heure 4,684 litres; la seconde 371 ; et la troisième 142 litres.— Température de l’eau, 37° 50 cent.

Propriétés médicales. — Les eaux de Molitg provoquent les urines, exercent une action stimulante sur les membranes muqueuses, accélèrent le pouls, causent la constipation,

BAINS D'ARLES OU AMÉLIE-LES-BAIXS. 637 augmentent la transpiration; en bain elles font éprouver un bien-être très-marqué, adoucissent et calment les irritations; elles sont encore utiles dans les catarrhes pulmonaires, vésicaux, utérins; dans l’atonie de l’appareil digestif, les pâles couleurs, les irrégularités dans la menstruation, les douleurs nerveuses, et dans la gravellc.

On administre les eaux tîe Mol il" en boisson; mais c'est principalement en bains, à cause de leur douce température, qui se trouve en harmonie avec celle du corps humain : ces eaux rendent la peau douce, et la font glisser sous la main comme si elle était ointe d'une substance huileuse. C’est ce genre d’impression qui a fait donner à ces bains l’épithète de Bains de délices '.

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