‹ Guide du voyageur aux PyrénéesChapitre 62 sur 226 · DE PAU AUX EAUX-BONNES. I«J · texte numérisé non relu

DE PAU AUX EAUX-BONNES. I«J

où l’on ne peut atteindre qu’en gravissant. Souvent l’herbe a la pointe en bas, et les arbres se projettent horizontalement sur la terre, au lieu de s’élancer vers le ciel.

« Sur le revers de la montagne opposée, an delà du torrent, l’aspect n’est pins le même : le sol est plus égal, et la pente du mont moins coupée d’accidents. Des prairies montent et s'étendent librement sur cette montagne, qui paraît se baisser pour appeler le travail des hommes. D’intervalle en intervalle s’élèvent des granges pour recevoir les récoltes. Quelques-unes sont à une hauteur où les nuages se traînent pesamment les trois quarts de l’année. Les montagnards ont pris sur le désert tout ce qu’ils pouvaient prendre : plus haut, il n’y a que l’aigle qui puisse respirer. Quelques-uns, pourtant ont essayé de passer cette espèce de ligne au delà de laquelle l’herbe même ne pousse plus, ont tracé à grands frais de temps et de sueurs les limites de leurs champs nouvellement conquis : mais ces champs ne produisent rien. Les brouillards noircissent les pierres péniblement apportées pour les enclore, mais ne fécondent pas un sol ingrat.

« En bas coule le torrent, sous une voûte de hêtres et de buis. Ou ne le voit pas, maison l’entend, et son bruit incessant vous accompagne jusqu’au village appelé les Eaux-Bonnes.

« Le chemin qui conduit aux Eaux-Chaudes n’offre aucune trace de culture. Tout appartient au désert : tout est encore là comme il y a mille ans ; et je n’imagine pas qu’il vienne jamais une civilisation qui porte la charrue ou le marteau là où le montagnard n’a jamais mis le pied. C’est là seulement qu’on voit la montagne dans toute son aridité, dans toute son inutilité. Ailleurs, elle est cachée à moitié sous le travail de l’homme ; elle se laisse aborder, elle est sillonnée de petits chemins ; ici elle est nue, inaccessible, toutes les générations passent tour à tour au pied de sa masse éternelle, les unes en se signant le front et en priant Dieu qu’il ne s’eu détache pas un débris qui les écrase; les autres en y jetant un regard de curieux et d’incrédules : mais aucune avec la pensée de mesurer ses forces et ses arts avec ces mondes inconnus.

« L’entrée de la gorge est une des plus grandes beautés des Pyrénées. Vous vous rappelez ce chemin qui part de la vallée d’Ossau, et qui monte presque à pic la montagne transversale. Arrivé au sommet, non sans Ihtigue, vousmar-

chez entre deux murs de rochers tout marquas des tracesde la mine qu’on y fit jouer pour creuser la route. On vous avertit de croiser votre habit sur votre poitrine ; car le vent qui s'engouffre dans ce défilé est froid et pénétrant. Pendant que vous prenez cette précaution, et que vous réfléchissez profondément sur l’inconvénient des coups d’air, le défilé tourne, les deux murailles de rochers tombent, et, flans le même moment, tandis que vos yeux voient les deux rangées de montagnes dont les pieds se touchent, et dont un aigle atteindrait les têtes d’un seulcoup d’aile, vos oreilles sont frappées par une espèce de détonation étrange : c’est le gave, qui tout à l’heure coulait si large et si calme au milieu de la vallée d’Ossau, et que vous entendez maintenant, h une profondeur de quatre cents pieds, lutter contre ses rives, où un mince ruisseau serait à l’étroit. C’est là que le voyageur de l’école de Delille s’arrête et s’écrie : « Voilà une belle horreur ! » Comme si ce qui est horrible pouvait être beau. C’est là que le montagnard, qui a l’expérience des choses de la montagne, et qui sait combien l’homme est faible contre ses avalanches, contre ses pluies, contre son tonnerre, s’arrête, lui aussi, mais pour prier devant la petite sainte Vierge de pierre qui se voit à la sortie du défilé, dans une niche grillée avec une couronne fanée et des grains de verre pour lesquels aucun voleur ne se ferait simoniaque. C’est devant cette petite sainte Vierge que les Espagnols de la Biscaye qui vont à Pau ôtent leur chapeau pointu et orné de banderoles, et les paysans de la vallée d’Ossau leur casquette de drap bleu, à fond large et sans visière. Quant à la civilisation, elle ne se découvre pas, de peur de rhumes, et elle donne à la petite sainte Vierge, qui lui demande un sou pour le pauvre, une pensée de moi /en ihje sur les croyants qu’elle a eus et qu’elle n’a plus.

« L’établissement des F.aux-Chaudes est triste : vous diriez un hôpital, surtout à l’heure où les malades sortent du bain, les uns perclus et se traînant sur des béquilles, les autres à demi courbés par les douleurs, vieillards avant l’âge, que les eaux redressent et rajeunissent, à ce qu’on dit. Il y a peu de ces malades qui prennent la poste pour venir se guérir aux eaux. C’est un établissement pour les gens du pays : je n’y ai vu que des montagnards, des beurriers comme ceux de Pau, pauvres gens dont les variations atmosphériques des

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