VALLÉE D’ARGELÈS. — SAINT-SA VIN
au pied d’une gothique chapelle, et ses ogives, scs arcs si divisés, ses fenêtres en forme de rosaces, ses vitraux de couleur à moitié brisés me charmèrent. Enfin, me dis-je en passant sous l'antique porte, voici une véritable abbaye ; c’était pour mon imagination un ancien vœu réalisé. Des Espagnols travaillaient dans la cour. Ces robustes ouvriers remuaient avec gravité d’énormes pierres; et j’appris qu’à cause de leur patience et de leur sobriété, on les employait, dans nos Pyrénées françaises, aux travaux les plus difliciles. Mon compagnon de voyage demanda le propriétaire, et tout à coup un petit homme vif et gai se présenta en disant : Voici le prieur; que lui demande-l-on?
« — Voir la vallée et son prieuré.
« — Bien venus, nous dit-il, bien venus ceux qui veulent voir la vallée et le prieuré. Il nous ouvrit alors une porte qui de celle cour nous jeta sur une terrasse. Tenez, ajoutat-il, vous venpz au bon moment; regardez et taisez-vous. Je regardai en effet, et de longtemps je n’ouvris la bouche. La terrasse sur laquelle nous nous trouvions était justement à mi-côte, c'est-à-dire dans la véritable perspective du tableau, en outre sous son vrai jour : car le soleil se levant à peine donnait un relief extraordinaire à tous les objets. Le brouillard, que j’avais un instant auparavant sur la tête, était alors au-dessous de mes pieds ; il s’étendait comme une mer immense, et il allait flotter contre les montagnes et jusque dans leurs moindres sinuosités. Je voyais des bouquets d’arbres, dont le tronc était plongé dans la vapeur, et dont la tête paraissait à peine; des châteaux à quatre tours, qui ne montraient que leurs cônes d’ardoise : la moindre brise qui venait soulever cette masse l’agitait comme une mer. Auprès de moi, elle venait battre contre les murs de la terrasse, elj aurais été tenté <!e me baisser pour v puiser comme dans un liquide. Bientôt le soleil la pénétrant’ l’agita profondément, et y produisit une espèce de tourmente. Soudain elle s’éleva dans l’air comme une pluie d’or : tout disparut à travers celte vapeur de feu , et le disque même du soleil fut entièrement caché.
« Ce spectacle avait le prestige d’un songe ; mais un instant après celte pluie retomba , l’air se retrouva aussi pur, le brouillard aussi épais, mais moins élevé. Grâce à cet abaissement, de nouveaux arbres montraient leurs têtes; des
coteaux inaperçus tout à l’heure présentaient leurs ciines grises ou verdoyantes. Ce mouvement d’absorption se renou" vêla plusieurs fois, et à chaque reprise le brouillard, en retombant, se trouvait abaissé, et une nouvelle zone était découverte.
« Nous rentrâmes alors chez le possesseur qui, en vertu «les lois de la Constituante, a succédé aux riches oisifs qui s’ennuyaient autrefois de ce beau spectacle, et n’y voyaient que des rochers et d’humides vapeurs.
» C’est le médecin de Cauterets qui a fait celle acquisition, et qui est le patron naturel de ces montagnards, leur conseil dans toutes leurs affaires, leur organe auprès de l’autorité, leur médecin quand ils sont malades. Il s’est nommé le prieur de Sainl-Savin; les habitants lui en ont donné le titre, et il a obligé l’évêque même à le lui conserver. Lorsque cet évêque, «pii n’aime pas trop les acquéreurs de biens nationaux (on s’en convaincrait si je le nommais), arriva dans le pays, l’usage voulait qu’il visitât les quatre vallées; on s'impatientait de ne pas l’v voir. Le nouveau possesseur de Sainl-Savin se rend chez lui, enveloppé d’un grand manteau. On le prend pour un curé pétitionnaire, et il fait la queue. Son tour arrivé, on lui demande ce «|ui l’amène. 11 jette alors son manteau, et montrant à découvert son habit laïque:
« Monseigneur, dit-il , je suis prieur de Sainl-Savin, et je « viens réclamer le privilège dont jouirent mes prédéces- « seurs, celui de recevoir monseigneur quand il visite les « quatre vallées. » L’évêque, charmé, lui pardonna sa nouvelle dignité, et lui accorda ce qu’il demandait.
« Cet hommej aussi adroit que spirituel, a été ainsi le conciliateur de ces contrées, où le sentiment de l'indépendance est très-profond, et s'y joint en même temps à une imagination très-religieuse et à un grand besoin du culte public. Il faut ajouter que le nouveau possesseur, sans changer la forme si originale de cette abbaye, y a lait construire intérieurement une maison de santé des plus commodes, et qu’il a su remplacer assez utilement pour tout le monde l’ancienne hospitalité monastique. De pareils acquéreurs valent bien les anciens abbés, cl peuvent nous réconcilier avec les décrets de 1790.
« Je me rendis de nouveau sur la terrasse pour jouir d’un spectacle tout différent, celui de la vallée délivrée des
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brouillards, fraîche de la rosée et brillante du soleil. Dans ce moment le voile était tiré : je voyais tout, jusqu’il l’écume des torrents et au vol des oiseaux ; l’air était parfaitement pur; seulement quelques nuages, qui se trouvaient sur la direction ordinairement plus froide des eaux ou des courants d’air, circulaient encore dans le milieu du bassin, se traînaient peu h peu le long des montagnes, remontaient dans leurs sinuosités, et venaient se reposer enfin autour de leurs points les plus élevés, oit ils ondoyaient légèrement. Mais la vallée, comme une rose fraîchement épanouie, me montrait ses bois, ses coteaux, ses plaines vertes du blé naissant, ou noires d’un récent labourage; ses étages nombreux couverts de hameaux et de pâturages, ses bosquets flétris, mais conservant encore leur feuillage jaunâtre ; enfin des glaces et des rochers menaçants. Mais ce qu’il est impossible de rendre, c’est ce mouvement si varié des oiseaux de toute espèce, des troupeaux qui avançaient lentement d’une haie à l’autre, de ces nombreux chevaux qui bondissaient dans les pâturages ou au bord des eaux ; ce sont surtout ces bruits confus des sonnettes des troupeaux, des aboiements des chiens, du cours des eaux et du vent, bruits mêlés, adoucis par la distance, et qui, joignant leur eflet à celui de tous ces mouvements, exprimaient une vie si étendue, si variée et si calme.
« Je ne sais quelles idées douces, consolantes, mais infinies, immenses, s’emparent de l’âme à cet aspect, et la remplissent d’amour pour cette nature, et de confiance en ses œuvres. Et si, dans les intervalles de ces bruits, qui se succèdent comme des ondes, un chant de berger résonne quelques instants, il semble que la pensée de l’homme s’élève avec ce chant pour raconter ses besoins, ses fatigues au ciel, et lui en demander le soulagement. Oh ! combien de choses ce berger, qui ne pense peut-être pas plus que l’oiseau chantant â ses côtés, combien de choses il me fait sentir et penser! Mais cette douce émotion passe comme un beau rêve, comme un bel air de musique, comme un bel effet de lumière, comme tout ce qui est bien, comme tout ce qui, nous touchant vivement, ne doit par cela même durer qu’un instant.1 » (M. Thiers).
1 L'abbaye de Saint-Savin, ancien monastère de bénédictins,
l’VKÉNÉES.— KOUTli lii.