‹ Guide historique & pittoresque dans le Département des Pyrénées-OrientalesChapitre 11 sur 71 · E PERPIGNAN A CERBÈRE ET EN ESPA6NE · texte numérisé non relu

E PERPIGNAN A CERBÈRE ET EN ESPA6NE

En sortant de la gare de Perpip^nan, la voie ferrée se dirige vei-s Textrémité orientale des Pyrénées en dessinant une immense courbe qui représente, à peu de chose près, l'ancien cordon littoral à Tépoque où les territoires de Gorneilla-del-Vercol, d'Elne et d'Argelès étaient encore dans la lagune. ~ Après avoir franchi les Arcades et dépassé les fortifications du Serrât (Ven Vaquer qui s'élèvent à droite, le chemin de fer s'engage dans une plaine magnifique comparable à celle de la Salanque. Les vignes, les prairies, les jardins couvrent le sol de cette riche contrée, qui est la plus chaude et peut-être la mieux arrosée du midi de la France.

GORNEILLA-DEL-VERCOL. — Ire Station

lo kil. Sud de Perpignan.

Gorneilla est mentionné dès le IX^ siècle. Son dernier seigneur, Raymond, fit vente de son château à l'hôpital des pauvres de Perpignan, au mois d'août 1205; la majeure partie de ce manoir subsiste encore. L'église paroissiale, citée en 1087, a été démolie; le sanctuaire actuel est tout récent. — On a découvert en 1870 dans le village un fragment d'inscription romaine qui semble se rapporter à un monument votif, élevé par quelque soldat de la légion

— godes Gantabres ;^1 a été porté au Musée de Perpignan. — Le village, bâti sur une petite éminence, compte 470 habitants. Un acte de 845 signale dans les environs, au Nord d'Elne, une forêt appelée Berchale ; ce mot s'est transformé en Bercol et Vercol ; nous en ignorons la signification. Une agulla capdal ou (( canal principal » (du mot latin capitalis) passe ici ; on l'appelle Agulla de la Mar, C'est une tranchée ouverte de main d'hom^ me, un dégorgement qui assainit le pays en supprimant les lagunes jadis si nombreuses dans la plaine qui s'étend à l'Ouest d'Elne. — Tout près de Gorneilla existe une chapelle du Paradis (capella de Nostra Dona de Paradis) qui en l'an 1392 est déjà qualifiée de « très ancienne ».

Théza (2 kil. N.-E. de Gorneilla). — G'est apparemment une des anciennes villas qui s'élevèrent, à l'époque romaine, entre Ruscino et Illiberis. Nous avons déjà dit que la voie romaine allant d'Italie en Espagne passait ici et que ce qui en subsiste s'appelle lo Garni de Carlos Magnos. Le village est assis dans la plaine, entouré de vignes et de prés. — Sur la façade de l'église, façade qui a été refaite dans ces derniers temps, on a scellé deux inscriptions romaines très intéressantes. L'une porté les lettres D et M (Dis Manibus, *' Aux dieux Mânes ") et le mot Rusticania avec les abréviations LiB. et GO. On croit reconnaître des bonnets d' ^' afl'ranchi " sur les bords de la pierre, ce qui concorderait avec le mot lïberta, qui est dans l'abréviation LIE. La seconde inscription est très lisible :

EVHANGELVS SOCIORVM QVADRAGESIMiE SERVVS MeRCVRIO VOTVM SOLVIT LIBENS MERITO (1).

Théza est plat comme la main, divisé en deux parties par une rue et une place démesurément larges ; il ne compte guère plus de 340 habitants.

(i) « Evhang^elus serviteur des percepteurs du^quarantième a dédié ce vœu à Mercure ». — Le quarantième était un droit perçu sur les marchandises à leur entrée dans la Narbonnaise, province sénatoriale, dont faisait partie le pays de Ruscino.

Alénya- — Les Catalans disent Lanya, Le Chemin (l'intérêt commun n» 2 y conduit. C'est un villai^e de 570 habitants, riche en vignes, qui ont remplacé les champs de blé. — Près d'Alénya se trouve le château de Saint-Martin de Boaça, dit aujourd'hui Lo Mas Blan (du nom d'une famille qui en possédait la seigneurie, ce qui n'empêche pas certains de l'appeler " le Mas blanc "). — Les travaux d'assainissement exécutés aux marais de Saint-Cyprien, qui sont à une faible distance, vers le Sud, ont fait à peu près disparaître les mauvaises exhalaisons qui rendaient dangereux le séjour d'Alénya. — Le Chemin de grande communication n® 14 dit De Salses à la Roque, que nous avons déjà vu dans la Salanque, passe dans Alénya et se dirige vers le bord de l'étang de Saint- Nazaire. Cet étang est malsain et son dessèchement serait un heureux événement pour les populations voisines.

Saint-Nazaire. — Village de 480 habitants. Il est appelé de la Solsa dans nos vieux documents, à raison de la <f soude » qu'on y cultivait. Il est situé sur le bord de l'étang qui porte son nom.

De Théza et d'Alénya on se rend directement à Cabestany et, de là, à Perpignan (10 kil.) en passant par le hameau de Saleilles.

Ces villages sont habités par des gens travailleurs, de mœurs pacifiques, mais très superstitieux ; ils pratiquent considérablement le senyar, le conjurt, ïenay gantent et tiennent les rebouteurs et les envoûteurs pour des gens puissants ; (( La Jouanette ^>, habile somnambule lucide de Perpignan, jouit chez eux d'une haute réputation (1).

Uenayganient vient de ce que un animal domestique ou un enfant, et quelquefois une grande personne, peuvent tomber malades jusqu'à mourir pour avoir été

(i) C'est elle qui lait insérer dans les journaux des annonces de ce calibre :

AVIS. — M">e Anna Boutet^ dite Jouanefte, somnambule extralucide, rue de rAloës, n» lo, informe le public qu'elle a délivré la famille LafFont, de Saleilles, d'un mauvais esprit qui, sous la forme d'une couleuvre du poids de36kilo^., cherchait à les étrangler, après avoir étouffé deux enfants dans Pespace de cinq jours ; qu'elle a sauvé deux vaches et deux veaux appartenant à M™® Roland, de

privés d'un objet ou d'un aliment qu'ils ont convoité en le voyant donner à un autre. Le remède propre à combattre cette singulière maladie se trouve, pour les personnes, dans la confiture des fruits d'églantier, et, pour les animaux^ dans une bouillie de plantes diverses. — I.,es paroles du v cm jurt (exorcisme) changent avec la maladie et la plante qu'on emploie. La personne qui s'intéresse au malade s'en va dans la campagne cueillir neuf plantes dites dal cause ; quand elle a cueilli ces neuf plantes, elle en laisse quatre sur le lieu-même, mais retournées sens dessus dessous ; les autres cinq seront pendues à la crémaillère de la cheminée, chez le malade.

A un kilomètre de Saint-Nazaire, en allant vers Cabestany, se trouve une espèce de tumuluSy appelé le ^font'de-la- Terra, auquel se rattachent des souvenirs superstitieux de fantômes et de sorciers.

VilleneuYe<'de-la-Raho. — A l'O. de Gorneilla,

et de l'autre côté de la voie ferrée, Villeneuve-de-la-Rabo ( Vilanova-de-Raho en catalan) se profile dans l'azur du ciel. Situé sur une colline, il domine les plaines fertiles qui l'entourent et porte sa vue jusqu'à la mer. Il y a à peine un demi-siècle, le bas territoire de Villeneuve était occupé par un étang qu'on a desséché à force de travail et de persévérance.

ELNE. — 2e Station.

i4 kil. Sud de Perpignan.

La voie ferrée longe la route, qui forme une allée de magnifiques platanes et d'énormes peupliers blancs.

Vue d'ensemble. — Elne est une petite ville de 3200 liabitants située en partie sur un plateau qui domine an loin les flancs des Albères et la plaine arrosée par le Tiich. Le fleuve coule maintenant à plus d'uii quart de

(^anet, après en avoir perdu cinq; elle a, en outre, découvert un scjueleUe qui se trouvait entre deux puits et qui rendait inhabitable la maison du sieur Rij^arraçue de GoUioure. L'esprit a même porté chez elle un signal qu'elle tient à la disposition du public. {Réiyeil Social, de Perpignan, du 22 juillet 1893).

lieue des murailles d'Ëlne ; il les baignait probahleinent jadis pour aller se jeter dans l'étang de Saint-Clyprieii qui, à une époque reculée, était une petite mer intérieuie isolée de la Méditerranée par un lido. Les eaux du Terh inondaient d'ailleurs une vaste région marécageuse qu'ont remplacée de belles prairies et de vastes cbani|)s.

Elne se divisait en deux parties : « la Ville-Haiite » et (( la Ville-Basse », si bien que des historiens et des géographes parlent Hes « deux villes d'Klne ». Elle est traversée par la « Route de Port- Vend res », route qui a conservé cette ancienne division et qui forme ici une belle rue bordée d'hôtels, de cafés et de magasins. La place publique, où l'on descend par une double rani[)e, est très vaste : il s'y tient un marché de légiimes assez, important. La ville a de l'animation. La festa tnajor de Santa Aularia y Santa Julia (Sainte Eulalie et Sainte Julie, patronnes du diocèse) est très gaie ; ce jour-là les danses publiques offrent un très beau spectacle. — Il faut visiter les restes des vieilles murailles qui entouraient les deux villes. Celles de la Ville-Basse ne présentent rien de particulièrement intéressant, sauf le bastion du Nord-Ouest qui porte le nom de Pou de las Encaniadas (Puits des fées). Ce bastion est de construction relativement récente ; il fut bâti, en effet, dans les premières années du règne de Charles-Quint. Audessus du bastion s'entassent les ruines du Couvent des Capucines d'origine tout-à-fait moderne (1645). Plus loin, on trouvera l'hôpital Saint-Georges avec sa chapelle dédiée à Notre-Dame de Belloch, qui est citée en 1121. Dans le voisinage on verra les restes du vieux « château », qui touchait au « palais épiscopal ». C'est probablement le coin le plus ancien de la moderne cité d'Klne. Non loin delà s'élève la porte de Balaguer, dont l'ogive en marbre blanc est remarquable ; une longue rampe, aux murs tapissés d'agaves y est soudée en forme de barbacane. A la suite vient la rue de Balaguer. A deux pas de l'église se dresse a la tour de Bernât d'Oms » qui tire son nom d'un personnage historique dont la tradition a fait un prisonnier légendaire et mystérieux.

Ces murailles, ces tours, ces portes, hautes et solides, emprisonnaient les deux villes dans une chaîne sans fin.

^ si —

Elles ont été éventrées, démolies en vingt endroits ; des portes, il reste celles « de Gollioure », a de Perpignan )) et (( de Balaguer». La ville romaine a disparu sous les constructions du moyen âge qui, elles-mêmes, ne sont presque plus que des débris. Mais, il reste la Cathédrale et le Cloître, classés parmi « les monuments historiques » de France. Ils ont été victimes d'affligeantes dégradations, qui, espérons-le, ne se renouvelleront plus, ce En attendant les monuments nouveaux, disait un jour Victor Hugo, conservons les anciens. »

Histoire d'Elne. — La ville fut primitivement appelée Illiberis, L'étymologie de ce nom a soulevé de longues discussions : les uns le tirent du phénicien ou de rhébreu (Ili et heris, pour berith, élévation à côté d*un endroit qui a de Teau) ; les autres le croient ibérien et lui attribuent la signification de a ville neuve » (illiberri). Ces derniers ont peut-être raison, car les Ibères ont visité nos côtes avant les Phéniciens, fondateurs de Ruscino.

Il faut rattacher, très probablement, à la même origine le nom de Cocoliberis ou plutôt Kouk-illi-berri (Coliioure). Bien que l'histoire n'ait conservé aucun souvenir des premiers temps de cette ville, on ne saurait mettre en doute qu'elle n'ait été fondée par des peuplades ibériennes, comme Illiberis. Celle-ci acquit proraptement une importance considérable. Elle devint une ville opulente dont le souvenir se conservait encore au premier siècle de l'ère chrétienne. (1) Puis, elle déclina jusqu'à tomber au rang d'une petite bourgade. Cette décadence est un problème historique qu'on a, mais en vain, essayé de résoudre. Ce qui est bien certain, c'est que les Romains reportèrent leurs faveurs sur Ruscino où ils avaient fondé une colonie (2). La cause première de cette ruine pourrait bien être l'arrivée des Celtes ou Gdëls (Gaulois) qui, dans le courant du IV® siècle av.

(i) Voir pour plus de détails notre livre intitulé : Elne historique et archéologique^ Perpignan, imprimerie de V Indépendant , 1887, ^^ vol. in-i2, illustré.

(2) Voir plus haut l'article consacré à Castell-Rossello et à Ruscino (Environs de Perpignan).

J.-G. vinrent fondre sur les peuplades ibériennes de la côte roussillonnaise ; tout porte à croire (jue c'est latrihu «yauloise des Volkes Tectosajies qui occupait notre pays à l'époque d'Annihal.

Ce f^^rand capitaine s'était arrêté devant Illiheris et, de là, s'était rendu à Iluscino [)our conférer avec les chefs du pays. Ceux-ci, de leur côté, vinrent trouver Annibal à Illiberis où, paraît-il, fut conchi un. traité d'alliance remarquable par la sinjrularité d'une de ses clauses : on y stipulait, en eflet, que si les soldats carthajrinois donnaient sujet à quelque plainte de la part des indigènes, ces plaintes seraient porté(\s devant Annibal ou ses lien tenants en Espagne ; que les réclamations des Garthaj^inois contre les indigènes seraient juj^eies sans appel par les femmes de ces derniers.

Pendant la période qui s'étend d'Annilial à ( Constantin, c'est-à-dire pendant au moins tout le temps de la domination romaine, Illiberis ne fait que diminuer d'imjiortance. A partir du règne de Constantin (3(Xî-3îi7 après J.-C.) elle semble renaîtie à la vie ; relevée de ses ruines, elle s'appelle désormais Castrum Helertce, du nom de l'impératrice Helena. Cette a ville fortifiée d'Hélène » prit un essor rapide, et l'administration impériale semble avoir reporté sur elle toutes ses faveurs au détriment de Ruscino qui, dès lors, s'efface à nouveau devant sa rivale triomphante ; cependant cette ville nouvelle ne paraît pas avoir jamais acquis l'importance de l'antique Illiberis.

Au milieu des séditions militaires qui préparaient l'invasion des Baibares et la chute de l'Empire romain, le Roussillon paraît avoir joui d'un certain calme ; toutefois, le seul événement remarquable que nous connaissions de cette période pour notre pays est un assassinat horrible, et il se perpétra à Elue ; c'est en effet dans le Castrum Heleme que Constans, fils du grand Constantin, fut égorgé par un nommé Gaïsson.

Au V*^ siècle, les Vandales, les Alains et les Wisigoths occupent la terre roussillonnaise, désignée alors par le nom de a Pays de Ruscino r> (Pagiis ruscimmensis), division territoriale peut-être antérieure aux Romains. Les Wisigoths leviennent d'Espagne au VI« siècle et s'emparent de toute la Septi manie, dont fait partie notre

(( pays ». Contrairement aux habitudes des Barbares, ies Wisigoths, au lieu de détruire les villes tombées en leur pouvoir, s'occupent de les relever et de les embellir ; c'est ainsi que le Casiruni HeUmie est restauré et élevé au rang de (( cité », de préférence à Ruscino, qui est définitivement abandonné. Bien plus, ces Barbares ariens érigent un évèché dans Tantique cité ibérienne, désormais appelée Helvna^ d'où est venu le nom à'Elna ou Eliie.

A partir de 718, les Arabes occupent le pays de Ruscino; aussi, n'y a-t-il pas de traces d'évêques à Elne jusqu'en 78îi. Chassés du diocèse, les Arabes y reviennent plus tard, au Xll« siècle ; c'est du moins ce qui semble ressortir des plaintes que l'évèque Udalgar porta devant un concile tenu à Narbonne en 1134.

Elne était dès cette époque une seigneurie de pariage entre l'évèque et le chapitre; ce sont eux qui, par une charte de 1156, aloi-s qu'il ne devait plus rien rester de l'ancien Castrum romain, autorisèrent les habitants à murer la ville haute et la ville basse. Vers cette époque aussi furent construits la Cathédrale et le Cloître, qui existent encore.

La charte de 1156 avait donné aux habitants d'Elne l'autorisation de venger au dehoi-s, par la force des armes, les torts et Icb injures qu'ils pourraient recevoir; si cette prérogative ne constate pas d'une manièi'e précise l'octroi d'une charte de commune, elle semble bien, du moins, la supposer ; plus tard, nous trouvons a les consuls » et a les conseillers » d'Elne ; un grand nombre d'habitants portent le titre de civis (citoyen) ; la ville porte toujours celui de civitas (cité).

Nous n'avons rien de remarquable à signaler dans son histoire jusqu'à sa ruine en 1285. Au mois de mai de cette année les troupes de Philippe-le-Hardi la saccagèrent après avoir éventré ses murailles. Les habitants eurent à soulYriV tout ce qu'on peut attendre d'un vainqueur irrité. — Moins d'un siècle plus tard, ils eurent à soutenir un second siège. Pierre IV d'Aragon, disputant le royaume de Majorque à Jacques II, se présenta devant Elne le 8 juillet 1344; quelques jours après, la ville se rendit, et l'étendard d'Aragon fut arboré sur le grand

clocher de la cathérirale. — Pendant la (guerre suscitée par les démêlés de Louis XI et de Jean II, Elne fut encore assiégée ; les troufies françaises s'en einpajêrent après un long siège. Klle avait fait une résistance des plus énergiques ; mais ce fut son dernier effort ; l'heure de la décadence dernière avait sonné. Kl le jt)ua hien encore un rôle pendant la guerre qui eut pour principal résultat la cession du Roussillon à la France, niais le prince Henri de Gondé l'obligea vite à capituler. C'est là le dernier trait historique de cette ville qui compte peut-être aujourd'hui trois mille ans d'existence et dont les annales, quoique tronquées, n'en pitîsentent pas moins quelques pages glorieuses. *

La Cathédrale. — Comme on l'a vu plus haut, Vévêché dCElne date du VI^ siècle ; la (cathédrale est d'une époque plus récente. L'église primitive, réparée vers l'an 900, disparut au XI^ siècle pour faire place à une nouvelle qui, réparée, restaurée et j)eut-être agrandie, sert aujourd'hui d'église paroissiale à la commune. Malgré tous ces remaniements, qui en ont altéré le caractère, elle offre toujours un grand intéi'êt. On ignore l'époque exacte de la construction et de la consécration du monument, mais tout porte à croire qu'il existait en 1069, année où l'ancien maître-autel, qui portait cette date, fut consacré.

A l'extérieur, l'appareil est généralement composé de petites pierres noyées dans le ciment et, jiar places, de cailloux roulés disposés en arête de poisson. La façade est romane ; elle est assez élevée et se termine par un gable crénelé, encadré de deux clochers carrés d'inégale dimension et d'inégale hauteur; le plus élevé prolonge dans les airs sa masse uniforme avec une hardiesse surprenante ; les contreforts en talus qui le soutiennent datent de 1415. Dans le gable, et au-dessous des créneaux, se voient les traces d'un fronton qui portait des arcatures dans le tympan. Quelques-unes des fenêtres, percées ou seulement indiquées dans la façade, ont leurs archivoltes dessinées par des pierres noires qui tranchent avec la couleur des autres matériaux. Cette façade a beaucoup souffert des intempéries des saisons et a dû subir bien des réparations. La grande porte est dépourvue de toute

ornementation ; elle est composée de chambranles de marbre blanc un peu )'oussi, surmontés d'un linteau, d'un tympan et d'une double archivolte, le tout uni, et aussi de marbre blanc.

Le plan du monument est celui d'une basilique divisée en trois nefs sans transepts. La voûte de la principale est en plein-cintre, renforcée d'arcs-doubleaiix de même style ; celle des nefs latérales est un quai't de cercle ou portion d'oj^ive, mais ses arcs-doubleaux sont en plein-cinlre, ainsi que les arcades ; cependant, deux des arcades de la nef latérale de droite sont en tierspoint, et on reconnaît là les traces d'une ré[)aration considéral)le (|u'il faudrait peut-être rapporter au XV« siècle.

L'ornementation de l'é^li.se est très simple. Les piliers, lourds et massifs, ont des colonnes enj^ajçées à chapiteaux grossièrement sculptés qui rappellent le j^albe corinthien ; chapiteaux et piliers sont du Xli^' siècle. La tribune qui porte l'orgue est d'une architecture lourde ; les cintres qui en sont très aigus doivent dater du XV" siècle. Il y avait auparavant sur cette tribune des autels, élevés sans doute à l'époque où on renonça au projet de prolonger l'abside en même temps qu'à finir les chapelles dpnt on verra, tout-à-l'heure, les fondements.

Le maître-autel fut consacré en 1069, ainsi que nous l'avons dit ; l'inscription qui le témoigné subsiste encore. Cet autel était d'argent et travaillé sans doute au repoussé ; il fut vendu en 1721 à la Monnaie de Perpignan qui en donna 10.347 livres 16 sous, et ce vénérable monument de l'orfèvrerie du moyen âge se transforma en vulgaires pièces d'argent. Le nouvel autel est l'œuvre d'un nommé Navarre ; Prosper Mérimée l'appelle avec raison «c un chef-d'œuvre de mauvais goût et de mesquinerie. »

Le trésor de l'ancienne Cathédrale d'Elne a été dispersé. Les principales reliques furent transportées dans l'église Saint-Jean de Perpignan, en 1602, année où la résidence de l'évèque fut transférée dans la capitale du pays. Depuis cette époque, les évêques d'Elne ont pris souvent le nom d' (( évèques de Perpignan », et l'antique Cathédrale est devenue une sinjple église paroissiale.

La chapelle du Saint-Sacrement (à droite du maître-

autel) contient un sarcophage qui est un beau morceau de sculpture du XIV^^ siècle. Le couvercle est prismatique et, sur le versant qui fait saillie, sont représentés la Sainte- Vierge et Saint-Jean au pied de la croix avec deux écussons semblables à ceux qu'on peut voir sur la dalle funéraire de Pierre Costa, dans la même chapelle. L'archéologue L. de Bonnefoy pense, avec raison, que c'est le sarcophage de Raimond IV, évoque d'Elne de 1289 à 1310 et frère de Pierre Costa, prêtre, tous deux (ils d'Arnaud Costa et d'Ausberge.

La chapelle de Sainte- Agnès possède quelques peintures sur bois et sur cuir fort curieuses ; on a toujours dit à Elne que ces panneaux étaient l'œuvre d'un grand peintre espagnol ; ils paraissent remonter aux premières années du XV® siècle. Une inscription gravée sur une dalle incrustée dans la muraille nous apprend (|iie Gilles Batlle, bénéficiaire de l'église, mort en 13i(), fil construire cette chapelle.

Le chœur de l'ancienne Cathé<lrale était placé au milieu de la grande nef. Les morceaux en ont été dispersés, et il n'en reste plus de traces. Carrère qui l'avait vu (1787) en parle en ces termes : « 11 est beau, vaste, remarquable surtout pour la beauté de ses stalles qui sont de bois, mais couvertes d'une sculpture assez belle pour le siècle où elle a été faite ; elles sont de la fin du XIII® siècle, comme nous l'apprenons d'une inscription qui est sur une des hautes stalles. »

On examinera avec intérêt la petite chapelle qui es! h gauche du maître-autel. Il est probable que la naïve pieta placée ici en guise de tabernacle vient dun autre endroit ; c'est, en tout cas, un beau morceau de scul[)ture du XIV'^ siècle.

La porte de la sacristie s'ouvre à coté. On peut demander à voir une jolie clochette portant la date de 1554 avec une légende ainsi conçue :

Me fecit Johannes a fine A 1554. (I)

I..es moulures représentent un Apollon jouant du rebec, un singe assis et tenant le même instrument au

(i) Jean m'a faite, fin de l'année i554.

son duquel semble danser un ours. On y voit encore un autre singe, un sanglier, un aigle, un lapin, deux têtes d'ange et d'autres ornements.

De la sacristie nous passons sur un terrain vague, espèce de terrasse suspendue sur le grand plateau de Tacropole et connue à El ne sous le nom de cementeri dels albats ^.cimetière des enfants morts en bas âge}. Ce terrain est compris entre Tabside de Téglise et des bâtisses plus récentes qui étaient destinées à agrandir la Cathédrale. Cette construction, qui a été interrompue et reprise ensuite, est restée à jamais imparfaite. Le plan était, et la tradition le confirme, de prolonger les collatéraux autour du rond-point avec des chapelles, à l'instar de ce qui ne voit à l'église de Saint-Just de Narbonne et à celles de Saint-Ktienne et de Saint-Sernin de Toulouse.

L'abside actuelle a la forme d'une tour inachevée, et deux arcs la soutiennent en manière de con tre- forts ; au sommet règne une suite d'arcs qui imitent des fenêtres; les cordons de damier qui les contournent marquent bien, pour la construction de cette partie de l'église, la fin du XI*^ siècle. Au bas du mur du chevet existe une ouverture pratiquée dans le chevet de l'église primitive dont la voûte en cul -de- four est encore visible en partie.

Au fond de l'église, on remarquera un énorme bénitier taillé, avec cannelures au pourtour intérieur, dans une pièce de marbre qu'enveloppe entièrement une large et' belle feuille d'acanthe.

Le Cloître eapitulaîre. — A côté s'ouvre la porte qui donne accès dans le Cloître. Cette porte est vraiment remarquable par la pureté de son style et la sobriété de son ornementation ; elle est ogivale et à larges voussoirs de marbre, alternativement rouge et blanc; elle a été probablement construite au XIV« siècle, lors du remaniement opéré dans les galeries du Cloître. Les ferrures attachées aux battants sont simples, mais élégantes. De l'avis (le tous ceux qui l'ont visité, ce Cloître est un très beau monument. Suivant Alart, il « est, sans contredit, au point de vue de l'art et par les souvenirs historiques qui s'y rattachent, le plus remarquable et le |)lus précieux débris encore existant de l'architecture roussit lonnaise. m Le baron Taylor le proclame a un des plus beaux ouvrages

d'architecture romane du midi de laFraiite. m Le Cloilre fut commencé au XII» siècle, mais il n'est formel lenifiit cité qu'en 1240. Il n'existe pas aujourd'hui tel qu'il a été construit au XII" siècle ; certains de ces chapiteaux, relativement modernes, les voiites nvee des nervures saillantes, croisées, et une ceiiaine disposition de l'appareil des galeries indiquent une retouche et une reconstruction du XIV^ siècle, entrevue il y a déjà fon^teni|is et sij^nalée par l'illustre Viollet-le-Duc.

Le plan d'ensemlile du Cloltiv donne un losani;e se rapprochant du carré ; c'est fa forme de piesifue loiis les cloiti-es d'Occident, qui s'appuient oi-ilinaii-ument sur l'un des ciblés d'une éfîtise en forme de liasiliqne laline.

En «lé, le matin, quand le soleil prend .les ttaleriits du Nord et de l'Ouesten liane, tous les détails ressui-tent avec une netteté extraonlinaire : on voit jusqu'aux moindres détails; ilans l 'après-midi, c'est la ti alêne de l'Esl qui est hrillée par les i-ayons solaires, qui l'ont jaunie.

Les sommiers qui, sur les mui-s latéraux, supportent ta retomliée des arcs en ogive, sont fort remarquables et

les sculptures en soiil hien du \\\" siècle. On peut les comparer utilement avec la dnscente de croix cjue nous avons vue dans l'église. Les quatre sommiers qui sont aux quatre angles sont ornéij de la statue des évan^élistes, qu'on a eu la barbarie de mutiler.

Dans le mur latéral de la galoriiî du Nord, s'ouvrent deux' porics dont lime ue doit ("■(rc franchie qu'avec la plus pimde précaution, car on risque de tomber dans un véritable précipire. L'escalier qui conduisait dans ces apparlemenis soiileirains a disparu depuis lun;;tcmps. On arrive dans deux vastes pièces voûtées, pavées de

briques, obscures et communiquant entre elles par une porte étroite; on y voit çà et là des traces de peinture j^rossière. Le peuple ne manque pas de dire que c'étaient là les cachots de l'Inquisition ; c'est tout simplement une vieille église dédiée à Saint Laurent. L'autre |)orte mène à un joli petit escalier en spirale qui débouche sur une terrasse, d'où l'on jouit d'un ma^i^niiique coup d'œil sur la plaine, la côte et les Albères. Celles-ci se détachent avec une netteté incomparable, et leurs lijçnes, harmonieusement ondulées, varient ras|)ect de l'horizon, jusqu'à l'endroit où le dernier éperon rocheux s'enfonce dans la mer. Cet escalier devait faire communiquer les j^aleries inférieures du Cloître avec les jçaleiies su|)érieures où étaient à l'origine les cellules des chanoines ; ces galeries n'existent plus.

Par la petite porte qui s'ouvre dans la galerie du Sud, on entre immédiatement dans la Mairie d'Elne, laquelle occupe les appartements qui, croyons-nous, furent la cuisine et le réfectoire des chanoines.

Le Cloître d'Elne est un véritable musée d'épigraphie ; ses galeries ne contiennent pas moins de vingt-trois inscriptions. Pour la plupart des visiteui>5 ces plaques de granit ou de marbre sont muettes. (1)

L'une des plus intéressantes est sur le côté gauche de la porte du cloître. La voici :

ELNA VIRENS CONDAM NVNG MARCIDA FLORE CADVCO,

DEBILIS, AMISSO LVMINE, CECA JACET.

FLEÇILIS ERGO DOLET DE MORTE JACENTIS ALVMNI,

NON HARITVRA PAREM NEC VIDVATA PARI.

FAMA, DECOR, RROBITAS (sîV) QVESECVLA NOSTRA TVLERVNT,

MORTE, RAIMVNDE, TVA PRECIPITAT A RVVNT.

IDVS OBIS QVINTO JVNII CHRISTIQVE SVB ANNIS

VNDECIES CENTVM QVATVOR VNDECIES.

Elne jadis florissante, maintenant éplorée et flétrie,

(i) Ce sont des inscriptions sépulcrales, des ohiif. On les trouvera reproduites dans Toùvra^^e de L. de Honnefoy inlitulé Kpi(jrapJiie roussiiionnaise. Nous les avons reproduites nons-mème dans notre Elne historique et archéologique et dans notre Guide du touriste et de l'archéologue dans la Cathédrale et le Cloître d'Elne.

est aveugle. Faible^ elle pleure la mort de son enfant. Cette mère n^aura jamais un tel fils, et jamais elle n'a éprouvé une semblable perte. Renommée^ honneur^ probité, tout ce qu'on vit dans notre siècle, disparaissent. Tu meurs le 5 des ides de juin et Van du Christ 11 fois 100 et 4 fois H (1144).

On a longtemps discuté pour savoir à qui s'adressait cet éloge en vers si pompeux, il est probable que c'est à Raimond de Mataplana, archidiacre d'Ëlne, qui vivait encore en 1142.

Au-dessous de Tépitaphe de Raimond de Mataplana se trouve un fragment de pierre sculptée. La tradition veut que ce soit là, un fragment du tombeau de l'empereur Constans qui fut, ainsi qu'on l'a vu plus haut, assassiné à El ne.. A deux pas, on remarquera la statue en bas-relief d*un évêque dont on ignore le nom ; en revanche, la pierre est signée du nom du sculpteur, qui s'appelait Ra\jmundus de Biania.

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