EXCURSIONS AUTOUR D'ARGELÈS
1^ La ValL — Le touriste qui séjourne à Argelès doit aller visiter la gorge de La Vall, dans la vallée de la Massane.
En sortant d' Argelès, nous remontons la rive gauche de cette rivière, trop souvent à sec, et nous atteignons bientôt le hameau de La Pava (anciennement Pausa, lieu de repos). Au-dessus de notre tète, sur un gros piton locheux, se (hessent les ruines du château d'Oltréra. Cette gorge de La Vall, qu'on appelle aussi Vallon de Montbranif est un des sites les plus solitaires et las plus sauvages de l'Ai hère.
En suivant le cours de la rivière on atteint bientôt le hameau de l.a Vall. De là, on monte à la tour de la
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Massane par un chemin escarpé et rocailleux qui gravit le col de la Carbassera. On peut suivre aussi un petit sentier qui se détache de la rive droite du torrent à quelques centaines de mètres en amont du hameau ; il traverse une jolie petite forêt <le houx, mais il est al)ominablèment abrupt. Il y a 2 heures d'ArjfehV à î^ Vall, et une heure et demie de ce hameau à la Tour de la Massane.
Le sentier qui mène de La Pave aux mines (PTltrère et à Termitage de Nostra~Seu]fora'dcl'CaMeH n'est ifuère plus commode que celui dont il vient d'être parlé. La chapelle est perchée sur la montaj*ne couime un vrai nid d'aigles. — On y va ordinairement par un meilleur chemin, qui part de Sorède.
2» La Tour de la Maâsane. ~ D'Argelès à la Tour de la Massane on met trois heures, en montant par le coté Nord de la montagne. On prend le chemin à l'extrémité du village, au pied de la maisonnette d'un garde barrière ; on arrive à la métairie Nomdedeu après avoir traversé un terrain tourmenté où le granit, le schiste, le mica, le gypse, le quartz, le gneiss et le silex se trouvent mélangés dans des proportions considérables.
On se dirige vers la gauche et on atteint un joli bois de lièges, puis des vignes (1 h. 1/2 d'Argelès). A partir de cet endroit, c'est à peine si nous trouvons quelques arbres et quelques plantes rabougries. Le roc .se montre à nu ; le gazon, maigre et rôti par les rayons du soleil, s'aplatit contre le sol qu'il semble mordre ; la bruyère balance tristement ses touffes rougeàtres. ' A droite et à gauche s'ouvrent deux vallons profonds : l'un vers la Méditerranée, qui développe au loin ses vastes nappes d'eau ; l'autre vers la rivière de la Massîiiie, ({ui est cachée par les escarpements boisés sur lescpiels se montrent YeMas de la Monjaei la Chapelle de Saint-Laurentdu-Mont,* qui fut dans le temps une église paroissiale.
Bientôt la' Tour de la Massane se dresse devant nous ou plutôt sur notre tête, car il faut montera pie pour l'atteindre. 11 y avait si peu de place pour construire la forteresse que, vers le Sud, on a dû prendre les bâtisses à 8 mètres au-dessus du sol inférieur et
élever ainsi un mur de soutènement à parois inclinées suivant la forme de la tour. Elle ne diffère pas de la Tour du Diable ou de Madaloch qui est là-bas, à l'Est, fièrement campée sur un pic beaucoup plus abrupt encore que celui qui nous porte. On peut descendre par le Col de la Garbassère ou par le bois de boux dont nous avons parlé un peu plus haut.
Les tours de la Massane et de Madaloch ont passé pendant longtemps pour avoir été construites par les Maures qui, disait-on, s'en servaient comme tours de signaux ; il n'en est rien cependant. Ces tours furent construites par les rois de Majorque dans un seul but de défense militaire, et cela bien longtemps après l'expulsion des Arabes du Roussillon. Ce ne fut guère que sous le règne de Pierre IV, roi d'Aragon, qu'elles servirent à la transmission des signaux. La Tour de Tautavel, qui couronne un des principaux mamelons des Gorbières, est dans le même cas. (1)
3» Notre^Dame^de-Vie. — A 2 kil. environ S.-O. d'Argelès, se trouve la petite chapelle de Notre-Dame-de- Vie. Le sentier, d'abord assez large, passe sous de vieux chênes, puis se rétrécit, monte sur un petit plateau où se dresse la chapelle, bâtie sur le roc nu. Les alentoui-s sont boisés, verdoyants et gais ; la vue sur la plaine et sur la mer est ravissante. Les murs de l'église sont épais, la voûte est lourde, en plein cintre : c'est un monument roman très ancien. Sous un arceau pratiqué dans l'épaisseur de la muraille était une image de Sainte-Made-
(i) Au moyen âge la Tour de la Massane était connue sous le nom de Pera Bona (Pierre Bonne) et comme étant située au CoU de la Massana, nom assez répandu dans nos Pyrénées orientales. Quoique nous soyons décidé à faire le moins d'érudition possible dans le cours de ce livre, nous ne pouvons pas nous empêcher de citer ici un document du XIV*^ siècle que nous croyons inédit II y est dit que « Raymond Duran, d'Ariçelès, reconnaît tenir pour le roi la tour appelée de Pera Bona, que le très illustre seigneur Jacques, roi de Majorque, fît construire pour la défense de ses états ». Turrem meam de Petra Hona, quam in cotlo de Massana illiisfrissimus dominas qui obiit reœ Majoricarum consfrujcit pro tuitione terre sue (Arch. des Pyr.- Or., B. 265, fol. 5i). Voilà qui est fait, ce nous semble, pour dissuader les gens qui persistent à attribuer aux Arabes la construction des tours qui couronnent les sommets des Gorbières et des Albères.
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leine, couchée et semblant méditer sur la mort. Ceci nous conduit à dire que cette é^^lise était effectivement dédiée à Sainte-Madeleine ; chose plus intéressante, un acte de 1574 signale tout près d'ici un endroit appelé la Vila Vella ; s'agirait-il d'un village disparu qui aurait été le primitif Argelès ?
GOLLIOURE (2). — 5« Station.
27 kil. de Perpig-nan, 33 kil. de (ÀTel.
Après Ai^^elès, les montagnes se dressent brusc|uement au-dessus de la plaine ; les vignes, les oliviei>5 et les lièges tapissent leurs lianes larges et échancrés.
Tout à l'heure le terrain était plat à notre gauche ; maintenant il se montre abrupt et rocailleux. La mer n'est pas loin de nous : elle apparaît, en effet, mais pour disparaître bientôt derrière un mamelon sec et maigre. Tout à coup le train s'engage dans un tunnel, celui de la Croix de Force (557 "»), d'où il sort pour s'arrètei* à la gare de Gollioure.
La situation de Gollioure sur le boi'd de la mer est l'une des plus pittoresques qu'on puisse imaginer.
Le Port d'Amont est resté ce que la nature l'a fait. La ville est disposée au Nord, le long d'une plage assez profonde où se jette un torrent, Le Doui ou Dohi, qui baigne les murs d'un pittoresque Ghàteau, ancienne résidence des Templiers, occupé aujourd'hui par un détachement militaire : Dn en garde une vive et lumineuse impression.
Au Sud, une seconde plage mieux abritée que la première et appelée Port d'Avall longe la route de Port- Vendres. Depuis 1870 on a ouvert un passage au [)ie(l des murs du Ghâteau pour faire communiquer les deux ports. On a construit aussi une épaisse chaussée qui.
(2) La véritable orthographe catalane est Colliure. La Icltre u sonne o«, et il faut appuyer sur l'/que l'on marque d'un accent aigu. Le français « Gollioure » n*a déjà plus la gracieuse rapidité du catalan ; mais que dire du « Colliouvres » et du « Couliouvres » de certains étrangers !
joignant Tilot de Saini-VinceDt à la côte, se prolono^e assez en avant dans la mer et fait face au port d'Avall.
Près de quatre-vioj^ts bateaux ont leur point d'attache à CoUioure et se livrent à la pêche des poissons qui fréquentent ces parages : Je thon, la sardine, Tanchois. La population, adonnée à la pèche et à la salaison, n'ou- ,blie pas les travaux de la vigne qui produit, sur les coteaux environnants, des vins exquis et recherchés. Il faut ajouter tout de suite que Gollioure est une station de bains très bien disposée qui pourrait lutter avantageusement avec Banyuls.
Ainsi que nous l'avons dit à propos d'Elne, Gollioure est d'origine ibérienne et son nom signifie a Conque m ou (( Port de la Ville-Neuve », Kouk-Illi-Berri . Les monnaies ibériennes et emporitaines trouvées dans les environs de la ville semblent attestercette haute antiquité, et les médailles romaines, les amphores qu'on a exhunnées du sol prouvent que les Romains l'ont fréquentée.
Dans nos annales maritimes du moyen âge ce petit port joue un rôle important ; il constitue le véritable établissement maritime de Perpignan où se trouve le Consulat de Mer ; il ne fait qu'un, pour ainsi dire, avec Port-Vendres. Dans le courant du XV^ siècle, on voit ici des consuls de Venise, de Florence, de Lombard ie, de Savoie, de Gènes, ce qui prouve bien qu'il était alors le centre d'un commerce considérable.
Quoique le port de Gollioure ne pût recevoir que des navires à faible tirant d'eau, qui, même dans le mauvais temps, n'y trouvaient pas un abri sûr, il sufflsait à la marine du moyen âge ; mais on jugea, dans la suite, qu'il n'était pas assez défendu avec son Château. Au XVI^ siècle, Charles-Quint fit construire un fort qui est devenu le fort Saint-Elme ; en 1674, on éleva au Nord le front du Mirador qu'on relia par un mur d'enceinte au Château, renforcé du côté de la terre d'une belle demilune ; le E'ort Carré, indispensable pour occuper la hauteur de la Justice, et la Tour du Moulin, pour éclairer, le profond ravin du fiavaner, datent de 1725.
Gollioure possédait un couvent de Dominicains dont l'église subsiste encore. Dans nos comtés trois villes seulement possédèrent des couvents de cet ordre : Puig-
cerda, Perpignan et Gollioure. Aux XIV® et XV° siècles, plusieurs Dominicains du couvent de Gollioure exercèrent les fonctions d'inquisiteur en Roussillon, avec <i plein pouvoir de citer, prendre et arrêter les hérétiques ou tous autres suspects pour article de foi ».
L'église de Golliouie plonge ses pieds dans les eaux et son clocher rond et gi-isâtre se dresse comme un phare à l'entrée du port. « Lç maître-autel est colossal ; il va du pavé aux voûtes par une cascade de pilastres, de corniches et de colonnes torses superposées qui servent de cadre à tout un peuple de statues ; quelques has-reliefs, peints de manière à figurer ce que l'on appelle aujourd'hui des tableaux vivants, lui donnent un caractère particulier. » Les retables qui ornent les chapelles ne sont ni moins riches ni moins touffus.
a Le trésor » de l'église est aussi fort riche, et il contient quelques piè(;es d'orfèvrerie du plus haut intérêt : par exemple, un reliquaire du XIV® siècle, un bourdon de 1592, une sardine en or, très ancienne, adoptée comme une sorte d'emblème dans les solennités religieuses, des dalmatiques, une chape en broderie d'or représentant divei'S sujets religieux, parmi lesquels le martyre de Saint-Pierre. — Le retable de la chapelle du Saint-Sacrement fut sculpté en 1684 par Joseph Sunyer, artiste catalan du plus grand mérite. Dans la sacristie on verra un beau meuble en noyer où sont représentées les armes de la ville.
Gollioure est la patrie du général baron Berge dont le buste se trouve sur la Placette ; Berge naquit le 12 mars 1779; il mourut à Paris le 18 avril 1832. Il fit partie de la fameuse expédition d'Egypte en 1798 et y gagna les galons de capitaine d'artillerie ; plus tard il fît la campagne d'Espagne (1808-1813).
Donnons ici un souvenir à Paul Oliver, un botaniste très distingué, né à Gollioure le 16 février 1842 et mort le 22 janvier 1890. — Rièra, dont le buste, œuvre de Faraill, se voit sur la Place, fut un modeste citoyen dont les Gocolibériens n'ont pas oublié les bienfaits.
Les rues de Gollioure sont étroites, mais elles sont plus larges et plus propres qu'elles n'étaient au moyen âge. Au mois d'août 1263, le roi Jacques prescrivait
qu'elles eussent au moins une canne de Montpellier de largeur (1) ; il ordonnait en-même temps la suppression des fosses à fumier ou femoraços qu'on voyait dans ces rues. Tout cela ne donne pas une idée très avantafçeuse de la viabilité urbaine au XIII® siècle dans un centre de population qui était assez considérable.
La ville compte aujourd'hui 3,30() habitants. C'est une population de marins, francs, ronds, indépendants. Les patrons aiment à commander, — habitués qu'ils sont à dominer le bruit des flots, — et, par conséquent, bruyants et même criards ; mais ils sont bons, dévoués, généreux. Sur le bord de la mer, ils se livrent à des di.scussions très vives, emploient des termes crus, fjrossiers, mais ils en viennent rarement aux coups. Il y a peu de scandales, et les mariajçes se font vite. A noter que chez ces gens de langage libre et d'opinions jïIus libres encore, chez ces solides républicains, le sentiment religieux est très développé; ils prient Dieu et vont à la messe ; mais ils vont aussi au bal. Les trois derniers jours de Carnaval, c'est une frénésie qui s'empare de la population ; on s'y cramponne à ce pauvre Carnaval, tout comme s'il ne devait jamais plus revenir. Chaque café a son bal de nuit ; si le tentps le permet, un bal commun se tient sur la place publique.
Les fêtes passées, on se remet à l'œuvre, à la lutte avec la mer. Les barques sont arrivées ; voici les acheteurs, les négociants ; le poisson est vite enlevé ; il est porté dans les magasins de salaison. Les filets sont étendus sur la grève, quelquefois dans les rues ; les feuunes s'assoient sur le sable pour raccommoder les mailles rompues ; les hommes viennent s'allonger à côté d'elles pour se reposer.
On appelle quelquefois les CocoUbériena (on dit aussi Colliourenchs) des Gcmchéros ou « chalands d'eau douce )) ; pourquoi?
(i) La canne de Montpellier ég-ale i"'y(| environ Elle se trouve usitée en Roussillon comme mesure de lone^neur dès la fin du XIIl" siècle. Elle servit à déterminer Vayminate, mesure de superficie, ordinairement rectangle de r)o cannes de long sur 3o de large. La lieue du XIV® siècle en Roussillon est fixée à -îjÔoo cannes, à peu près 5 kiL, comme on estime la lieue du pays.
A quelques mètres du rivagje s'élève, sur un roc décharné, la chapelle dédiée à Saint-Vincent qu'une tradition fait naître et mourir à Gollioure même, tandis que, selon l'histoire, il fut martyrisé à Valence (Espagne). Du rocher de Saint- Vincent part, le 16 août, à neuf heures du soir, une procession qui rapporte dans la ville les reliques du Saint, que le matin même on avait transportées dans la chapelle. Les harques, richement ornées, resplendissent de lumières qui se reflètent sur la mer, ordinairement unie comme une j^lace à cette heure-là. Une foule immense se presse sur la grève éclairée par un feu diaholique qu'on entretient avec des douves de barils de poix et de goudron. Les bateaux hâlés dans le port, les fenêtres des maisons, le Château, les hauteurs qui dominent la mer jusqu'à Port- Vend res, tout regorge de monde attendant le moment où la barque qui porte les reliques du Saint et le clergé touchera le' rivage.
La voici à deux pas de nous : on va débarquer ; pas du tout ; le capitaine du port s'approche et s'oppose au débarquement; il pourrait y avoir ici de la contrebande. Un dialogue s'engage, en catalan :
Le capitaine du port. — a Quelle est cette barque ? » Le patron. — a C'est la barque de Saint-Vincent. » Le capitaine. — a D'où vient la barque? » Le patron. — « Elle vient de Saint-Vincent-de-l'Ile. » Le capitaine. — « Que porte-t-elle ? » Le patron. — a Elle porte les reliques de Saint-Vincent, de Saint-Maxime et de Sainte-Libérate. »
Le capitaine. — « Y a-t-il des passagers et sont-ils en règle ? »
Le patron. — et Oui, il y a des passagers, et ils sont en règle. ))
Le capitaine, — c( Que demandez-vous ? »
Le patron. — a Nous demandons bonne entrée. »
Le capitaine. — (( Au nom de Dieu, ayez bonne entrée ! »
Aussitôt un cri immense, formidable retentit : Sant
Viceits héneit ! et la barque, enchaînée comme un
monstre marin avec des cables solidement attachés à ses
flancs, traverse la grève aussi vite qu'un train lancé à
grande vitesse, et s'enfuit à tire d'aile dans l'intérieur
de la ville. La foule, qui s'est écartée avec précipitation
pour la laisser passer, se remue, se pousse, se bouscule comme font les vagues après le passage d'un gros navire. Le canot sacré s'arrête devant « la Vierge des quatre coins )), on en retire les reliques, et une procession se forme qui va les poiler à l'église.
Cependant les feux de la mer et de la grève s'éteignent, et un silence profond succède aux cris de joie de cette foule innombrable que nous avons vue il n'y a qu'un instant. La fête s'est transportée sur la Place, où les joglarSy installés sur une estrade improvisée, font résonner avec furie leurs instruments aux sons antiques. Rien n'est beau, entraînant, enivrant comme les halls de Gollioure le 16 août, entre dix heures et minuit. Si réellement la danse est un amusement, nulle part au monde on ne s'amuse autant qu'ici.