ENVIRONS D'ILLE
1° Corbère* — Un large chemin qui se dirige vers le Sud, traverse la voie ferrée à la gare dllle. On atteint bientôt (5 kil.) le village de Corbère-les-Gabanes, traversé par *' le Canal de Gorbère ". La commune compte 500 habitants (1). A une faible distance s'étagent les maisons de Gorbère d'Amont, dont la population compte environ 100 habitants de plus. Gelle-ci est assise et cachée au pied de son Ghâteau, qu'on aperçoit de très loin, car il domine la vallée de la Tet, aux environs d'Ille et de Millas.
Le Ghâteau de Gorbère renferme une curiosité historique. Nous voulons parler de la fameuse inscription Hujus domua dominus fidelitate cunctos superavit Romanos (le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en fidélité), que Ton a si longtemps supposé s'appliquer à un prétendu acte d'héroïsme de Jean Rlanca, consul de Perpignan. Pendant le siège de 1475, Blanca aurait laissé égorger son fils en Sa présence plutôt que de livrer les clés de la ville à l'ennemi. La vérité est que l'acte héi'oïque de ce consul est une fable, et qu'on ignore la destination primitive de l'inscription. Tout ce que l'on sait de positif à ce sujet, c'est que la pierre resta longtemps encastrée dans la muraille d'une maison de Perpignan située dans la rue du Figuier ; elle en fut arrachée un beau jour, et un caprice d'archéologue la transporta ici.
2^ Grotte de Montou* — Voilà un nom bien roman : ^^ mont tôu " (mons tovus^ montagne creuse), ou '^ Montou ". En sortant de Gorbère-les-Gabanes, on grimpe sur une colline peu élevée, d'où Ton peut compter les maisons de Gorbère d'Amont, qui regardent toutes le
(i) Corbère-les-Cabanes ou la Cabana^ comme disent les habitants, n'a été érigée en commune que le 17 mai i856. Cette Cabana^ espèce d'auberge, est déjà signalée dans un acte de 1487. En i665, d'autres maisons étaient venues s'ajouter à celle-ci ; à partir de cette époque on emploie le pluriel les Cabanes.
soleil levant. On franchit un petit col et Ton descend dans le torrent de Sant Julia, dont les eaux glissent sur un lit de sable blanc, à travers une étroite plaine où croissent des oliviers. A notre gauche, se dresse un gros piton de pierre, nu, pelé, stérile : c'est le Montou, que des topographes peu au courant de la langue catalane ont fini par appeler Afoutou ( *' mouton ", en français), qui nous mène loin de la première et vraie dénomination.
La grotte est fort remarquable par son étendue. Les ramifications de sa galerie principale, leur hauteur et les piliers de stalactites qui s'alignent en vraies colonnades, lui donnent un aspect singulier qui fait penser aux temples souterrains de TEgypte primitive. On doit se munir de flambeaux et d'un bon fil d'Ariane pour parcourir ce labyrinthe, autrement on risquerait fort de ne pas s'en tirer et de subir le sort du malheureux peintre Robert dans les catacombes de Rome. '
Quand on examine les parois de l'entrée, on remarque qu'elles ont été polies, et ce ne peut être que par les eaux, à l'époque où la mer pliocène couvrait tout le pays occupé par la vallée inférieure de la Tet.
3« Saint'Naurice. — En allant de Gorljère-les- Cabanes à Saint-Michel-de-Llotes, le chemin coupe des ravins et des gorges ombreuses. G*est dans un de ces recoins que se dresse l'ermitage de Saint-Maurice, avec ses terrasses étagées, ses beaux et grands noyei^, sa fontaine d'onde pure et fraîche. La plupart de nos cantons ont de ces sites charmants, faits pour le repos de tous, croyants et non croyants : Consolation, Notre-Dame-du- Château, Notre-Dame-de-Tanya, le Goral, Saint-Maurice, Font-Romeu, Galamus et bien d'autres. Cet ermitage est très ancien. On le trouve déjà cité au XI1I<^ siècle ; il était connu sous le nom de Saint-Maurice de Graolèra,
4» Saint'Michel'de'Llotes et Gasefabre. — Une
charmante course est celle de Gasefabre ; un peu rude, mais très pittoresque. On passe dans le principal véhinat de Saint-Michel-de-Llotes, qui est bloti dans un nid de verdure, puis on monte au col de la Llayisa^ d'où la vue s'étend sur la verdoyante vallée de la Tet. Gasefabre perche
plus haut, sur la pente delà rive droite du Boules, dans un pays aride, sec et pauvre.
5» Gases-Noves; Regleille. —Sur la rive gauche de la Tet se dressent les falaises cannelées et festonnées qui séparaient anciennement le pays de Fenouillèdes du Roussillon. Au pied de ces falaises terreuses qui se désagrègent tous les jours ont existé deux villages dont les ruines datent déjà de quelques centaines d'années : villages moits, dont le squelette gît à terre et s'en va tous les jours en poussière.
Le clocher de Gases-Noves est encore debout.
L'origine du village de Regleille est une très ancienne cella bénédictine; son église, qui existe encore, semble dater du XI^ siècle ; le reste du monastère est ruiné. En 1524, les bandes allemandes qui couraient le pays de Fenouillèdes firent des incunsions tellement ruineuses sur la rive gauche de la Tet que les habitants de Regleille furent obligés d'abandonner leur village et de se retirer à Ille.
Plus haut, sur la montagne dénudée, mais lumineuse et chaude, scintillent les blanches maisons du village de Montai ba, que l'on atteint par une jolie petite route.
Nous revenons à Ille pour reprendre la voie ferrée.
BOULE-TERNERE. - 6^ Station.
37 kil. de Perpignan, 5 kil. de Vinça. i4 kil. de Prades.
Au sortir d'Ille, les collines des Aspres se rapprochent de la voie. Boule-Ternère s'étale sur le flanc d'une de ces collines. Bula'Teranera(terranigra] fut comprise à l'origine dans la viguerie de Gonflent dont elle fut ensuite distraite. Elle eut toujours les mêmes seigneurs que la ville d'Ille et obtint des privilèges royaux au XVI® siècle. Les restes de son Ghàteau du moyen-àge ne présentent rien d'intéressant. Le Ganal de Gorbère traverse le bas village et passe même sous les maisons.
En 1542, pendant que le gros de l'armée du Dauphin faisait le siège de Perpignan, de fortes colonnes battaient , la campagne, saccageant et rançonnant presque tous les
bouiçs du Roussillon; Boule fit alors une énergique et heureuse résistance.
Serrabona. — La rivière qui passe à Boule s'appelle le Boules ou Bnlcs ; elle descend des sommets de Batère et du pic de l'Estelle (Ij. Daiis cette vallée du Bulès se Irouvent les pauvres villages de Boule d'Amont (393 hab.), de Casefabre (H5 hab.), et le miséraLle hameau de Serrabona.
1! faut parcourir deux lieues pour l'atteindre; c'est un peu long, maïs on doit y monter parce qu'on y voit tes magnifiques ruines du prieuré de chanoines augustins le plus ancien qui ait existé dans le diocèse d'Elne ; il fut en effet fondé en 1082 et Artal II, évèque d'Elne, consacra son église en 1151. Unebulleaposloliquede15U3 unit le titre et les revenus du monastère au chapiti-e de relise de Solsona, en Catalt^^ne.
Après le cloître d'Elne et l'église de Coustouges, f'est peut-être le monument le plus curieux de notre pays. Il est très peu connu : cela tient sans doute à sa position dans un lieu écarté et sauvage. Il n'exisie en effet, de Boule-Ternère à Serrabona, qu'un petit sentier fort peu
(il Dans un acte de <|53, ce £-ro3 torrent est appelé Jlaiaen de Bâta.
(a) Vue prise du côté du Cimetière. Le dessin de «auclie représente l'abside en entier et de face, tandis iju'ou ne 1b voit qu'en /irofil dans celui de droite.
commode, serpentant sur les flancs à peine boisés /de hautes collines schisteuses.
L'église est à trois nefs. Celle du milieu est séparée des deux autres qui forment : Tune, un corridor communiquant avec le pronaos et le chœur de Téglise ; l'autre, une petite sacristie d^abord et une écurie ensuite. Cette dernière nef est à droite, au midi, élevée sur un précipice ; elle était ouverte par des colonnes portant des arcâtures à plein-cintre. Les colonnes, les arcatures et les chapiteaux sont en marbre blanc ; les chapitaux historiés représentent des animaux fantastiques ; la couleur de cette partie du monument est admirable : le soleil a, pour ainsi dire, cuit le marbre, qui est d'un jaune orange mêlé de paillettes d'or.
Dans la grande nef de l'égHse on verra une tribune qui rappelle une distribution architecturale qu'on rencontre souvent en Espagne et en Portugal : c'était le lieu où les moines se rendaient pour chanter en chœur les prières.
Entre la porte du cimetière et celle de la nef centrale se trouve le pronaos^ qui communiquait avec le dehors par un vaste portail couvert de sculptures dont l'exécution et la variété indiquent la belle époque romane. Malheureusement on Ta fermé et masqué par des constructions rustiques, sans forme et sans goût. Le proncLos est orné de colonnes supportant des voûtes et des voussoirs richement sculptés ; le tout, de style roman et en marbre blanc. Nous en reproduisons ci-contre une partie.
Les rares habitants de la vallée ont des mœurs douces et des goûts simples. Ils sont pauvres, mais ils sont heureux. Dans ce pays reculé, triste et silencieux, il n'est pas rare d'entendre les Montanyas regaladas, le Pardal et les Goigs dels Ous, Aux jours de festa --major ou fêle locale, on banqueté solidement, comme pour compenser les privations du reste de l'année.
ASTOR. LENOX ANO TiLDEN FOUNDATIONS.
VINÇA. — 7e Station.
Sa kil. de Perpignan, 9 kil. de Prades.
A partir de Boule-Ternère les flancs de la montagne tendent à se rapprocher, et on voit bientôt s'ouvrir le Col Ternère. Ici, nous sortons du Roussillon proprement dit pour entrer dans le Gonflent, qui comprenait tout le bassin supérieur de la Tet, avec ses affluents, depuis Ternère jusqu'à Mont-Louis, lequel était déjà en Cerdagne. Par un court tunnel nous passons sous la montagne de Rodés, puis nous allons franchir le Hiu B^agès, un gros torrent dévastateur ; par un second tunnel nous traversons la grosse colline de Saint-Pierre, couronnée par une chapelle dédiée à ce Saint, et nous arrivons en gare de Vinça.
Vinça était un des lieux les plus imjwrtants du Gonflent, il passa de bonne heure du domaine des comtes de Gerdagne à celui des rois d'Aragon. En 1218, Nunyo Sanche lui concéda tous les privilèges de Villefranche en y ajoutant la franchise d'intestia dont cette dernière ville ne jouissait pas encore à cette époque. (1) a Plus tard, ajoute Alart à qui nous empruntons ces renseignements, plus tard, Martin, roi d'Aragon, les autorisa à faire de leur ville une tttc ou carrer de Villefranche ou de Perpignan, à leur choix, c'est-à-dire à se considérer comme partie intégrante de ces deux villes dont tous les privilèges leur étaient accordés. î>.
Les actes du XI® siècle parlent d'un Castrum ou Château de Vinça, dont on ne trouve aucune trace sur les lieux, ni aucune mention dans les actes des siècles suivants. L'enceinte fortifiée fut construite vers 1245 ; elle existe encore en grande partie et forme un carré à peu près régulier, sauf pour la face de l'Ouest, avec quatre portes : deux sur la face Nord, une à l'Ouest et une au Midi; les deux dernières ont été récemment démolies. Mais cette ville vieille forme à peine le tiers de la ville
(i) Vintestia est le droit qu'avait le seigneur sur les biens des vassaux morts sans tester.
actuelle. Les faulK)ur^.s furent fortifiés à leur tour par un second mur d'enceinte d'assez faillie consistance et au moyen d'un fossé profond dans lecpiel on fit passer les eaux du Réal^ détournées de leur t'0ui*s naturel. L'intérieur de la ville est un peu triste, désert ; la vie s'est portée sur la route, qui traverse les nouveaux faubourgs.
Vinça compte aujourd'hui 2111 habitants; il est cheflieu de canton. Il est bâti dans une position agréable que nos pères choisissaient habituellement comme séjour, pendant les chaleurs de l'été ; ici n'y ne, en efl'et, cette température fraîche et saine qu'on recomnïande toujours aux personnes qui doivent changer d'air.
L'église de Vinça possède un calice en ai'gent de 1619, quelques vêtements sacerdotaux très anciens et un beau tableau représentant Saint-Sébastien. (l'est une église gothique construite au WllT' siècle, très vaste, très haute, à nef voûtée et chapelles latérales ; « elle parait être une imitation, d'ailleurs malheureuse, (le Saint-Jean» (de Perpignan), dit M. Hrutails.
L'historien Alart naquit à Vinça en 1824. Nommé archiviste du département des Pyrénées-Orientales en 1862, il se livra avec passion à l'étude de l'histoire du Roussillon à laquelle il a fait faire un pas immense. Archéologue et paléographe distingué, écrivain serré et précis, critique mordant, il a abordé tout ce qui touche à l'histoire de son pays: peinture, seul [)ture, architecture, lois, coutumes, religion, sciences, lettres, il a touché à tout, il a tout éclairé d'un jour nouveau. Ses travaux imprimés sont très nombreux. En outre, il a laissé une cinquantaine de volumes de copies de documents faites dans les archives départementales, communales, hospitalières et particulières. Ces volumes s(î trouvent à la Bibliothèque de Perpignan. Alart est niort à Vinca eu