‹ Guide historique & pittoresque dans le Département des Pyrénées-OrientalesChapitre 37 sur 71 · LA PLAINE ET LES ENVIRONS DE VINÇA · texte numérisé non relu

LA PLAINE ET LES ENVIRONS DE VINÇA

1» La plaine de Vinça, Joch, Finestret, Rigarda, Saorla.— La plaine de Vinça est un vaste et gai jardin piqué de maisons blanches à toits rouges, et entouré d'une ceinture de collines couvertes de vignes : l'ensemble du paysage est charmant. Partie de cette plaine est arrosée par les eaux de la Tet, partie par celles du Lentilla ; celles-ci sont amenées au moyen d'un tumultueux canal qui passe dans le village de Joch. Ici, à une égale distance de Joch et de Vinça, passait la Via ou Strata Confluentana, vieille *^ route " qui, partant des côtes roussiilonnaises, s'en allait dans le froid pays de Gerdagne par le long et profond couloir que la Tet s'est creusé en Gonflent. C'est encore de nos jours lo Cami de la Stradciy ** le Chemin de la Route ", ainsi dénommé par suite de l'ignorance des habitants qui ne savent plus ce que signifie le mot sirada, pourtant bien catalan.

Joch avait un Château, très haut perché, dont les ruines pittoresques subsistent encore. A ses pieds, les maisons, audacieusement accrochées au rocher abrupt et penchant, regardent vers la plaine couverte de cultures riches et variées. Sous les comtes de Gerdagne, le Château de Joch fut le siège d'une vicomte et la résidence des " vicomtes de Gonflent ". A partir du XIV® siècle, il ne fut plus occupé que par de simples " barons ", et ce n'est guère que dans les dernières années du XVI® que ces seigneurs reprirent le titre de vicomtes de Joch. Mais c'est le souvenir des " barons de Joch " qui s'est seul conservé dans le voisinage où l'on désigne encore, sous le nom de Baronia^ les villages dépendant de l'ancienne vicomte, tels que Joch, Finestret et Saorla, situés à une faible distance l'un de l'autre. Saorla n'est plus qu'un hameau, annexe de Vinça.

Un peu plus loin, dissimulé dans un coude de la petite vallée de Motzânes, se cache Rigarda qui possédait un Château et une Tour dont tout a péri, jusqu'aux ruines. La Strada, venant du col de Bula Terraneray passait sous Domanova et sous la Tour de Rigarda, qui

dominait tout ensemble la plaine de Vinça et la vallée de Motzânes. De ce côté, elle protégeait le viHaj^e de Vilella, dont il ne reste qu'une vieille église décharnée, et pouvait échanger les signaux avec la vieille « demeure » de Domanova perchée sur un piton boisé, tandis que plus loin, au fond, elle faisait face au Château de Rodés juché sur une crête pittoresquement dentelée qui, aux époques géologiques, a dû barrer la route au flot rongeur de la Tet. Toute cette contrée est remplie de souvenirs du moyen âge.

A Rigarda, par exemple, on redoute encore les sorcières du Rech de Vilella, La nuit, quand elles ne lavaient pas leur linge dans ce ruisseau, elles venaient se promener dans les rues du village et frappaient de leur battoir les gens qu'elles rencontraient. La source à laquelle elles prenaient l'eau est très saine, mais les personnes âgées n'y boiront encore jamais sans y jeter une mie de pain, de crainte de s'ensorceler.

L'église de Rigarda possède une jolie croix processionnelle et un tableau fort curieux qui doit remonter au XlVe siècle.

Finestret, lui aussi, est situé dans un bas-fond, mais sur un point opposé, sur la rive droite du Lentilla, qui débouche en plaine ici même. Une énorme touffe d'arbres majestueux couvre le village de son ombre. 11 est tout petit, n'ayant guère plus de 380 habitants, mais il est gai, riant, très visité parce qu'il se trouve sur le chemin qui mène à Espira et à Estoher. L'église ne manque pas d'intérêt ; nous y avons vu une statuette de la Vierge qui doit remonter au XII I^ siècle et un retable, à l'autel de Sainte-Colombe, qui porte des bas-reliefs très bien exécutés ; cette Sainte est la patronne de Finestret.

2^ Domanova. — Domanova (Domns nova) fut d'abord une simple (( maison » fortifiée dépendant du Château comtal de Rodés. C'était un de ces fiefs militaires si nombreux en Roussi 11 on pendant le moyen âge. Dès le XIII® siècle, après l'extinction de la famille seigneuriale, une église remplaça a le Château ». Cette église devint le siège de la paroisse de Rodés au XI V<* siècle.

Ce n'est plus aujourd'hui qu'un ermitage, mais il est

1res fréquenté des populations des cantons de Vinça et de Prades. On y monte par un chemin abrupt serpentant à travers un bois qui offre des sites délicieux. La chapelle contient de riches ornements. Dans la vallée de Groses, qui passe derrière Domanova, existait autrefois une éjçHse de Saint-Michel. Le lieu s'appela Glesavella (iglesia vella, '^ éj^lise vieille ") ; c'est aujourd'hui Glavella : ainsi se déforment les noms.

3o Rodés. — La voie ferrée n'a pas de halte à Rodés, qui s'étale en amphithéâtre au pied des ruines de son Château ; l'église contient quelques objets intéressants. On y va de Vinça en passant par l'étroite gorjjje de Saint- Pierre, ainsi nommée d'une vieille chapelle que nous avons déjà signalée.

A la veille de la Révolution, la chûtellenie de Rodés appartenait au comte Abarca de Aranda, ambassadeur d'Espagne à Paris, à qui elle était échue comme héritier de la famille dePerapertusa. — Le Château de E\odès fut attaqué le 10 décembre 1652 et défendu énergiquement par le bayle, qui fondit sa vaisselle d'étain pour en faire des balles ; après avoir tenu trois jours, il se sauva vers Rigarda et Villefranche.

La Tet passe dans l'étroite gorge de la Bau ou de la Guillérciy creusée dans le roc poli parle travail incessant des eaux. On verra ici les restes d'un vieux pont qui traversait ce pittoresque défilé ; on l'appelle lo Pont dels SarraJiins. C'est l'ancien viaduc qui menait de la rive gauche sur la rive droite les eaux du canal primitif de Thuir ; il n'a rien à voir, très probablement, avec les Sarrazins.

4" Glorianes. — De tous les villages du département, Glorianes est peut-être celui qui reçoit le moins de visiteurs, si l'on excepte les voisins de Vinça et de l'ancien Baron'uiy qui, bien entendu, n'y vont que pour aflaires sérieuses. Raison de plus pour nous d'y faire une ascension ; c'est en effet une véritable ascension de trois heures qu'il faut exécuter pour l'atteindre. 11 est là-haut éparpillé sur le penchant d'une colline, dans un pays frais, pittoresque et silencieux; mais quel isolement! En hiver, il arrive que les habitants restent cloués chez eux peu-

dant des mois entiers, car Taffreux sentier qui les relie à Vinça est alors impraticable, dangereux même. — L'éjçlise présente une pauvreté désolante; elle n'a pas de clocher. On n'en dit pas moins, en parlant d'un monsieur très cossu, qu* <( il est fier comme le clocher de Glorianes ». — On peut aller jusqu'aux ruines de la Chapelle de Sainte- Anne, ta Capella de Santa Anna dels Quatre Termes, qui gisent mélancoliquement à terre sur une crête, à 1340 mètres d'altitude.

50 Espira-de-Gonflent« — Le chemin d'intérêt commun n^ 24 passe à Finestret, travei-se le Lentilla sur un pont très élevé, fait un grand coude et s'engage dans la vallée de Llech. Sur la rive gauche se dressent les murailles délabrées d'un vieux château, Loa Casteltassous, puis, un peu en amont, le village d'Espira. Le chemin enjambe le gros torrent, mais ne monte pas au village, trop haut perché sur la falaise d'origine glaciaire ; il reste en bas, enfoncé, ombragé par de grands arbres et (les massifs de verdure, qui font de ce lieu un des coins les plus sauvages et les plus frais de la contrée. Espira a eu un prieuré de chanoines réguliers de Saint- Augustin, dont la chapelle sert d'église paroissiale. L'extérieur est misérable ; l'abside surtout tombe en ruine ; les gros blocs équarris qui en forment la base s'en vont en poussière, mettant l'édifice en péril. Elle doit remonter au XII*^ siècle. L'intérieur présente des parties qui sont de la même époque. La chaire porte des sculptures. A la muraille sont suspendus plusieurs tableaux fort intéressants, hauts-reliefs sculptés sur bois repré- ^ientant des scènes religieuses ; ils semblent avoir été exécutés à la même époque, probablement pendant la première moitié du XYII^ siècle, — L'entrée de l'église est précédée d'un porche surmonté d'une niche 011 nous avons aperçu une statuette de la Vierge portant l'enfant Jésus, d'un style absolument barbare.

On laisse à gauche le hameau de La Vall, puis on jîravit une forte rampe qui débouche sur la plaine d'Estoher, couveirte de belles cultures.

6° Estoher. — Espira ne compte que 230 habitants ;

Estoher en a 350. Le village doit être très ancien ; il est cité sous le nom de Villa Astovere dans un acte de 879, oui signale son église de Saint-Etienne. L'abside de 1 église actuelle est probablement du XII^^ siècle : elle est cachée par des maisons de particuliers. On trouvera à Estoher une excellente fontaine, une bonne auberge, un café, un bureau de tabac et de braves gens. Le jour de la fête locale (3 août) la grande Place ombragée par un immense micocoulier regorge de monde ; les joglars « sonnent » au milieu de cette foule avide de halls et de contrepas. — La vallée monte, se rétrécit, s'ensauvage et s'enfonce dans les formidables entrailles du Canigou.

7» Ballestavi. — Nous avons déjà vu que le Chemin de grande communication n» 3 relie la vallée du Tech à celle de la Tet par les hauteurs de Batère. Il passe sur la tête de Finestret et s'engage aussitôt dans la gorge d\i Lentilla. Il a été taillé à coups de mine dans le flanc de la montagne et domine la rivière à une très grande hauteur. Certains endroits présentent un réel danger si l'on va en voiture, surtout dans les tournants, qui sont très aigus. Après trois heures d'une bonne marche le piéton arrive à Ballestavi, formé de deux hameaux séparés par le Lentilla : maisons basses, rues étroites et tortueuses, d'aspect triste ; toutefois, les habitants sont affables, très passionnés pour la danse; ils chantent volontiers les Moiitayiyas regaladas et les Goigs dels Ous, (1) Le pays, d'ailleurs, ne manque pas d'une certaine aisance ; il y a une bonne auberge où l'on peut commodément passer la nuit. Ceci soit dit principalement pour les touristes qui veulent monter au Pic du Canigou par la haute vallée de la Rivière de Llech.

8" Velmanya — Mais, pour cela faire, il nous paraît piéf'érable d'aller coucher à Velmanya, qui a le même nombre d'habitants (300) et qui offre les mêmes ressources que Balle^tavi. (2) Les deux villages ne sont séparés que par une distance de 7 kilomètres. De Velmanya, on

(i)En catalan on écrit Vallestavia.

(2) En catalan on écrit Vallmania,

remonte la haute vallée du Lentilla par un sentier bien tracé qui passe par les masos de Barjau et de Paroutxe, puis tourne à droite pour atteindre le Prat Cabrera, De cet endroit on gagne facilement le Châlet-Hôtel du Coll dels Cortallets, où Ton se prépare pour l'ascension du Pic. Cinq heures suffisent pour faire le trajet que nous venons d'indiquer ; il constitue une merveilleuse excursion.

90 Nossa-les-Bains. — De Vinça se détache un chemin qui franchit la Tet aux environs de Nossa. Ce chemin mène au village d'Arhoussols et dans le pays de Feiiouillèdes, sur la rive gauche de la Tet. Ici, les rochers grisâtres, dénudés et profondément ravinés, contrastent d'une façon frappante avec le verdoyant plateau qui leur fait face.

L'établissement de Nossa est délicieusement situé au pied de ces falaises rocheuses, ombragé, tranquille, simple et modesle. Il est alimenté par des sources sulfureuses et alcalines tièdes (25** c). Anciennenient on les appelait Fonts del sofre (Sources du soufre). Dès 1754, Garrère avait révélé leurs qualités au public, et, en 1756, il les classa parmi les meilleures dans son Traité des eaux minérales du Roussillon, Plus lard, Anglada les comparait aux Eaux-Bonnes et disait qu' « elles semblent se mieux prêter que d'autres plus actives à la eu ration des affections de poitrine, et cela grâce à leur faible température, à leur richesse en ingrédients alcalins et au moindre développement des éléments sulfureux. » — Telle est encore l'opinion des médecins du Roussillon et de quelques professeurs^ de la Faculté de Montpellier qui envoient fréquemment des malades à Nossa. Cet établissement est aussi fréquenté par les personnes atteintes de maladies de la vessie et de maladies de la peau.

Les familles trouveront à Nossa les commodités de la vie domestique appropriées à toutes les positions de fortune, et les malades y éprouveront les l)ien faisants effets d'une situation topographique des plus favorisées, sous un climat exceptionnellement doux et égal.

10» Prieuré de Marcevol. — De l'établissement thermal, on monte par une côte rude et aride sur un pla-

teau où existent les restes du prieuré rie Sainte-Marie- (le- Mai-ce vol, fonilé vers l'an 1147, sécularisé en 1484 et uni la même année à la communauté des préti-es de l'étîlise de Saint-JiiUen de Vînça. C'était un couvent de clianojnes réguliers de l'Ordre du Saint- Sépulcre.

L'élise de Marcevol est cla^e parmi les monuments historiqueni. Le portail est fort remarquable; c'est un précieux morceau d'architecture romane. La matière en est riche; le linteau monolithe se détache, par sa

couleur foncée, du marbre roui;e des impostes, et supporte un tympan de marhre blanc orné d'une simple moulure caractéristique du Xil*> siècle, tl^tte partie du portail de Marcevol a lieaucoup de rapports avec celui de l'é<;lise de Saint-Feliu d'Amont, mais il est plus riche, quoiqjie dcnuéde ljas~reliers. (1)

I^ monastère n'otVre plus au' visiteur que la masse imposante de son église et la richesse des marhi'es de son portai), qui forment le plus navrant contraste avec la nudité de l'intérieur, 'de même que l'aridité des terres environnantes et la misère du hameau de Mai'cevol font l'essortir le magnifique point de vue que présente le cours de la Tet, depuis la (for^fede Villefranche jusqu'au rivage de la mi>r.

(1| Pour plus lie drlnils, voir iiiiln- f'fllde historiiiiit inr /.■ prieuré de MarcronI, dans W \X1.\> Bullelin de Id Sociélù agricole. «cieiiliHquc cl iiUtraire des Pj-rénécs-Oricntalea, iWi.

À Marcevol se trouve une chapelle appelée Santa Maria de las Gradas à cause des « de^^rés » qui donnent accès au sanctuaire, que rien ne recommande à l'attention de l'archéolo^çue, sauf peut-être un vieux tableau peint sur bois et encadré de sculptures jîothiques ; la peinture en a quelque mérite, mais elle est bien endommagée. — Nous avons retrouvé dans réj^li.se du monastère un bénitier de marbre qui, nous a-t-on dit, provient de l'église de las Gradas. Sur ce l)énitier, dont nous donnons le dessin, est sculptée la croix du Saint-Sépulcre entre deux têtes recouvertes d'une es[H*ce de capuchon : on dirait deux têtes de chanoines de l'Ordre. — Nous savons que dès le XI^ siècle Sainte-Marie de Marcevol attirait les pieuses libéralités des fidèles. Des personnages importants lui tirent des legs ; rien n'indique la cause particulière de leur dévotion envers cette église, mais elle était certainement en grande recommandation au XII® siècle ; on ne doit donc pas s'étonner que les chanoines du Saint-Sépulcre l'aient jugée convenable et propice pour y fonder un établissement de leur Ordre.

Le petit village d'Arbussols est situé à une faible distance de Marcevol. Au Nord (3 kil. d'Arbussols et 1 kil. de Marcevol) se dresse le Rocfi dal Movoh (Hocher du Maure) ; on y va par une rude montée. Un njaure l'habita, au temps jadis : de là son nom. Du sommet de cette sorte d'aiguille rocheuse et légendaire, on aperçoit tout près de soi le vallon de Tareracli et la ceinture de la Desig, petite rivière qui serpente dans les coins et recoins de la « Corbière de Sournia », puis va rejoindre TAgli ; on voit très bien aussi le Pic de Bugarach, qui, là-bas, domine la ligne bleuâtre et grisonnante des Corbières. Au Sud, la vue sur le Canigou. les Albères et les Aspresesl imposante. — Au pied du Roch dal Morou se dressent des lambeaux de murs en pierre sèche. D'après un Marcevolois de nos amis, ce sont là des restes de constructions arabes : on ne discute pas avec les légendes. Non loin d'ici, se trouve le Rochforadal (Rocher troué). Au plafond se creusent des cavités, qui sont aussi l'œuvre des Arabes. Un peu plus bas, sur une plateforme, nous voyons encore des trous : c'est là que les Arabes

faisaient la cuisine 1 Singulière vaisselle ! — Après les Arabes, les fées et les sorcières. Près d'un rocher creusé sort une fontaine : c'est la Cova das Encantadas. Le petit flot cristallin court, s'augmente et forme un ruisseau où les fées venaient laver leur linge, qu'elles étendaient à côté pour le faire sécher. Un jour, un habitant de Marcevol eut la hardiesse de dérober une serviette; aussitôt, tout le linge disparut, et la nei^ tomba du ciel drue et serrée. Roch del Morou, CastvU del Morou, Cova de las Encantadas, Prat de las Bi-uxas, etc., tous ces noms, qui rappellent le vieil arsenal de la superstition ou de l'ignorance, on les retrouve un peu partout dans nos montagnes.

Et, à ce propos, revenons un instant à Mai-cevol, pour constater une fois jiour toutes comment le peuple fait l'histoire. La CTOyance populaire n'admet pas que le monastère ail été construit et habité par des chanoines augustins ; elle place ici, comme dans presqu etous nos anciens bâtiments religieux, les sympathiques chevaliers du Temple dont le .souvenir est resté si vivace parmi les populations rurales du Boussillon. — Un grand nombre d'églises ont le linteau de la porte fendu par le milieu, et de ce nombre est l'église du prieuré de Marcevol, Demandez au paysan la date de cet accident purement physique ; il vous répondra qu'il arriva le jour même où un pape fulmina la bulle qui supprimait les chevaliers du Temple.

I Cette fente, on ne sait pourquoi, est à ses yeux le signe falal qui caractérise les églises de la fameuse Milice ou Ca~ valleria, comme on di- B£NitiEB * uabcevol sait en Roussillon.

MARQUIXANES. — S» Station.

36 kil. de Perpignan, 4 kil. de Vinça, 5 kil. de Prades.

Ce village appartint longtemps à Tabbé de Saint-Mailinde-Ganigoii qui, en 1172, fut autorisé par le roi Alpbonse à construire une enceinte fortifiée, dont on voit encore des restes.

L'église mérite d'être visitée, car elle possède deux ou trois retables fort remarquables par leurs sculptures pleines de finesse et de vie : il faut citer celui du maîtreautel et celui de Notre-Dame-du-Rosaire (Nostra-Senyora del RoserJ. Le clocher date de 1611.

A partir de Marquixanes, la vallée, qui s'était rétrécie, s'élai^it pour laisser apercevoir la belle plaine de Prades.

De l'autre côté de la rivière nous voyons Eus (1). Ce village (690 hab.) est lûen un des plus gracieux et des plus pittoresques du département. Les rues forment un dédale d'escaliers tournants. L'église a l'air d'un château-fort ; Eus en avait un, mais il n'en reste que peu de chose; il est cité en 1218, en 1311, époque où le roi de Majorque l'inféoda à Pierre de Fenouillet ; puis, en 1344, en 1598, époque où les Français essayèrent inutilement de s'en emparer.

En 1793, les Espagnols, déjà maîtres de Prades, se portèrent sur Eus (6 août) qu*ils bombardèrent. Mais les habitants ne voulurent pas se rendre ; ils préférèrent abandonner leur domicile et se retirer dans la montagne, d'où ils virent les flammes consumer leurs maisons.

(i) Ce mot semble venir du latin ileœ (chénc) qui fait ilicis au p^énitif. En io35, nous trouvons Villa Elz ; en iog5, Caatrum de Ilice; en i2i3, Helz ; en 1218, Heutz ; en 1243, Castrum de Eucio,

PRADES. — 9e Station.

4i kil. de Perpignan.

La plaine de Prades a une lieue de largeur sur deux de longueur. C'est peu, conime on voit ; mais le climat est si beau, le sol si nourricier, si bien arrosé par les canaux dérivés de la Tet, que tous les fruits et tous les légumes y viennent avec une abondance merveilleuse.

Prades compte 3,877 habitants. Il est le chef-lieu du troisième arrondissement.

C'est une jolie et fort agréable petite ville, d'une tenue propre. Elle a perdu de son animation depuis que la ligne ferrée a été continuée jusqu'à Villefranche.

Dès le IX<^ siècle, il est fait mention d'une église à Prades, placée sous le triple, vocable des Saints Sauveur, Pierre et Jean. Cette église disparut dans les premières années du XVII^ siècle et fut remplacée par l'église actuelle de Saint-Pierre qui, sans doute, occupe le même emplacement. En 1686 elle était terminée, mais en plein XVIIIe siècle on y ajouta les chapelles qui sont à chaque bout du transept. Telle qu'elle est aujourd'hui, l'église Saint-Pierre affecte la forme d'une croix latine. Le retable du maître-autel est l'ouvrage /lu sculpteur Joseph Sunyer, artiste catalan d'un grand talent (1699), qui a beaucoup travaillé pour les églises du Roussillon et de la Cerdagne ; nous avons déjà signale une de ses œuvres dans l'église de Collioure.

Quelques-unes des chapelles, celle de la Mare de Déu del Carme (Notre-Dame-du-Mont-Carmel) et celle de Saint-Benoît, méritent d'être visitées. L'inévitable Saint- Galdéric a aussi sa chapelle dans l'église de Prades ; son retable est très intéressant ; les reliefs sont très bien conçus et fort bien sculptés-; il doit dater de la fin du XVII^ siècle. Les habitants implorèrent le Saint en 1652 contre la peste, qui les affligeait, et, en 1679, contre la sécheresse, qui consumait leurs récoltes. La chapelle de Saint-Benott ou Sant-Benet est très riche ; elle est ornementée dans le style espagnol, c'est-à-dire qu'il y a abus de couleur et surtout de dorure; on dit que le retable provient de

Saiïit-Michel-de-Cuxa. La statue de saint Benoît est fort belle : la tête a de Tex pression et le corps est bien posé. Dans le transept de droite il faut examiner attentivement un retable doré, avec des peintures du XV1I« siècle ; la tète de la statue, d'un rouge pâle, est fort expressive.

L'église est trop peu éclairée, surtout par les temps sombres ; les sculptures et les peintures qui la décorent, estompées par la nuit, prennent des aspects singuliers : on démêle vaguement des formes fantastiques dont la plus curieuse est le gros et lourd saint Pierre qui siège, mitre en tète, dans la niche centrale du maître-autel.

Le clocher ne porte pas d'inscription, mais on y voit gravé, sur le parement extérieur de la face Ouest, le nombre 5S5. Gomme il est en chiffres arabes, on Ta pris pour une date de Thégire, correspondant à l'année 1140 de l'ère chrétienne; on a, par suite, conclu de cette supposition, que le clocher avait été construit par les Sarrasins ; mais il est probable qu'il faut lire I5S5 et rapporter cette date à ime réparation du clocher. Toutefois, il n'en faut pas moins considérer cette tour comme une belle construction du XII«5 siècle, sinon de la fin du siècle précédent ; c'est donc le clocher de l'ancienne église. Gomme il a été respecté et qu'on a eu le bon goût de ne pas l'empâter de badigeon, on peut aisément étudier son âge et son ossature romane.

Il y a dans la chapelle de l'hôpital des peintures sur bois qui rappellent le genre des primitifs du XV" siècle, mais il est probable qu'elles sont du XVl^.

La Mairie, construite en 1850, est située sur « la Place »,

presque en face de l'église. Gelle-ci e.^t longée au Nord et

à l'Est par le Réravalt ; ce nom rappelle l'ancien fossé

{rétro vallum) des fortifications de Prades, dont il ne

reste à peu près. rien. G'est ici la promenade favorite

des Pradenchs. Elle est plantée de platanes du plus bel

effet; on lui a donné le nom d' (c Allées Arago ». Le

dimanche et les jours de fête, la Place et le Béravall se

remplissent d'animation et de gaieté ; la jeunesse pradé-

enne s'y donne rendez-vous. Quand le bal se tient ici, une

folle rumeur règne sur tout le quartier. Les Pradéennes

sont lestes, vives, fringantes, se coiffent à merveille et

sont presque toutes très jolies.

Une fontaine de marbre rouge orne la Place : on dirait qu'elle sue du sang.

Le Palais de Justice, situé dans la Grand'rue {La Roua ou Garrer de la Roua), a été rebâti en 1857. La salle d'audience possède un tableau représentant le Christ en Croix qu'on suppose être l'œuvre d'un peintre espagnol) Domenico Théotocapuli, dit /i Gréco, qui vivait encore au commencement du XYII® siècle.

L'hôtel de la Sous-Préfecture est situé sur la route nationale (Lo Caini-Ral, comme on dit en catalan). Il fut élevé en 18(>5; c'est un monument quelconque. Du Cami-Ral, on va dans le Passage- Aymerich ou rue de l'Industrie ; là se trouve un établissement de bains construit en grande partie avec les arcades et les colonnes du cloître de Saint-Michel-de-Guxa. On ne saurait rien imaginer de plus contraire au bon goût que cet accouplement de baignoires et de chapiteaux romans; et puis, on a ruiné, démoli, dévalisé un des plus beaux monuments de notre pays. Cet acte de barbarie date de 1840.

Il est probable que Prades remonte à l'époque romaine : son nom de Prata est tout latin, et on a trouvé un grand nombre de médailles consulaires dans ses environs. Sous l'Empire, Prata dut être, de bonne heure, une station de la Via Confluentana ; toutefois, ce n'est qu'en 84^^ que notre ville apparaît pour la première fois dans l'histoire. Sunifred ou Seniofred et son épouse Ermessinde la donnèrent à l'abbaye de La Grasse qui s'en vit, quelque temps après, disputer la possession par un certain Saroardus ; mais l'abbé de La Grasse Andedatus prouva qu'il était le juste propriétaire de Prata, Un acte sur parchemin de 865 qui se trouve aux archives de la mairie se rapporte précisément à ce procès et fut dressé à cette occasion.

Tant qu'il demeura sous la dépendance du Camérier de La Grasse, Prades ne paraît pas avoir eu des privilèges bien considérables ; le consulat n'y fut établi qu'en 1423. Le domaine royal ayant acquis les hautes justices de cette ville vers la fin du XVI« siècle, ses habitants obtinrent des privilèges aussi étendus que ceux des autres villes royales du Confient.

En 1773 le siège du viguier de Confient, qui était à

Villefranche, fut transféré à Prades, devenu le lieu le plus important de cette contrée.

Prades a vu naître Tixedor (François-Xavier), docteur en droit civil et en droit canon, juge royal et lieutenant du roi pour la vijçuerie de Gonflent (1713-1778); Tixedor a écrit divers ouvrages dont l'un, Ijx France commerçante, parut en 1775. Barrera (Pierre-Jean-Gosme) et Izos sont nés aussi à Prades. Le premier fut un botaniste distingué (1736-1812) et fut l'ami de Gouan, de Goder, de Xatart, de Lapeyrouse, de Pallassou, elc. ; il a écrit un Itinéraire du botaniste dans les Pyrcnées-Orientales et une Flore topographigue et méthodique des Pyrénées-Orientales. Izos, après avoir élé député aux Cinq-Cents, devint Sous-Préfet de Prades (1800) et exerça ces fonctions jusqu'en 1816 ; il mourut en 1836.

Citons encore Julien Rocaet Tixedor ( François- Xavier- Valère)qui furent députés aux Etats-Généraux de 1789, et Denis Jacocnet, qui mourut en 1829 après avoir été membre du Gonseil des Anciens (1797), du Gorps Législatif (1805) et de la Ghambfe des Représentants (1815).

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