‹ Guide historique & pittoresque dans le Département des Pyrénées-OrientalesChapitre 38 sur 71 · ENVIRONS DE PRADES · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE PRADES

lo La vallée de Saint^Nichel. - Gette vallée est parcourue par la Ribereta, appelée aussi ce Rivière de Taurinya », du nom du village qui la reçoit à sa descente du Ganigou ; anciennement on l'appelait la Llitera ; ce nom est resté à un quartier de terrain de la rive gauche, en face de Godalet, où se trouve la Font de Llitra. La vallée comprend les territoires de Godalet et de Taurinya avec les restes de l'ancienne abbaye de Saint-Michel-de- Guxa.

2<* Codalet. — Le village (280 hab.) est très agréablement situé. G'était une possession de l'abbaye de Guxa, dès le IXe siècle. Gette petite localité fut, en 1141, l'objet d'un essai de poblacio ou plutôt d'une tentative de déplacement de population qui ne paraît pas avoir abouti. I.0&S abbés de Guxa accordèrent ensuite divers privilèges aux habitants, et une charte de 1342 leur donna

une organisation municipale complète. Dans ces derniers temps on a démoli le dernier portail qui restait des fortifications de Codalet. Par là passait un petit chemin qui venait de la rive gauche ; c'est aujourd'hui une belle route avec un beau pont. On verra tout près une fontaine dont l'ornementation est constituée par un arceau tiré du Cloître de Saint-Michel.

3"* Saint'Mîchel-de-Cuxa. — Il y avait à l'endroit qu'on appelle aujourd'hui les (iraus de Gana veilles, un monastère du nom de Saint- And ré d'Exalada. Ce monastère fut détruit vers l'an 878 par une catastrophe inexpliquée; quelques moines seulement échappèrent au désastre. On croit communément que ce sont eux qirt vinrent fonder le monastère de Saint-Michel-de-Guxa; cela n'est pas tout à fait exact. La vallée possédait, dès 866, une communauté sous le nom de Saint-Germain et ce lieu appartenait à Saint-André d'Exalada, qui était la maison mère. Après la destruction de Saint-André, les moines survivants vinrent rejoindre leurs confrères de Saint- Germain. Quelcjue temps après, il remontèrent la vallée tous ensemble et vinrent fonder le monastère de Saint- Michel-de-Guxa. (1)

Le testament de l'abbé Protasiiis, mort sans doute en 879, constate qu'il y avait à Guxa une bibliothèque de trente volumes : c'était beaucoup pour une époque si barbare et si reculée. Ce monastère devint, d'ailleurs, un de plus florissants du pays : l'ahbé jouissait des honneurs é[)is(opaux avec juridiction quasi-épiscopale sur une quinzaine de paroisses dont il était en mênie temps seigneur temporel. L'abbaye acquit une si haute réputation de sainteté que |)lusiours personnages distin«çués vinrent y prendre 1 habit monastique, entre autres saint Romuald et Pierre Orseolo ; ce dernier avait été do^e de Venise.

(i) En 84'), in villare Cuj'ano ; in villnre Coxano. On trouve encore les formes Vitvsano, Guissano et Guixani^ qui rapprochent sintçulièrement ce nom du ii^othique Witisa^ écrit aussi Guitisa et Guitsa, nom d'homme. Nous pensons que le petit domaine de Saint- Germain était silné sur la rive çauche de la rivière, en face du village de (lodalet.

La situation du monastère est charmante : il est placé au sommet d'une petite colline au pied de laquelle murmurent les eaux de la Rihereta. De tous côtés s'élèvent en amphithéâtre des collines qui s'ouvrent vers le Sud- Ouest pour laisser apercevoir, dans toute leur majesté, les larges flancs et les hautes cimes du Ganigou. Des fontaines d'une eau fraîche et salubre jaillissent en plusieurs endroits. Personne ne savait choisir un emplacement mieux que les moines. La vie a, pour ainsi dire, disparu de ce délicieux vallon où la foule des religieux s'agitait autrefois. De vieux arbres, qui ont sans doute abrité les anciens habitants de ces lieux, jettent encore vers les cieux leurs bras verdoyants ; leur ombre couvre le gazon, mais le moine ne va plus s'y reposer. Solitude faite à souhait pour le recueillement, la prière et le travail ; et on travaillait ici : les uns défrichaient les terres incultes, les autres copfiaient ou illuminaient de beaux manuscrits; vie paisible et uniforme, car pas un écho du monde n'arrivait jusqu'à eux. Plus tard, avec les gros revenus survint le luxe, et aussi le dérèglement.

Cette belle abbaye de Guxa, cet admirable monument roman, est en ruines, et il est bien difficile de reconnaître l'ancienne distribution de tous les bâtiments. La porte principale de l'enceinte a conservé 'de curieux débris; elle représente sur les montants — l'arceau qu'ils suppoilaient a disparu — Saint-Pierre et Saint-Paul d'un côté, et, de l'autre, un hibou, des lions et des animaux fantastiques. Ces sculptures, notamment celles des deux Saints, ont un singulier air de famille avec le style byzantin et semblent remonter au XI^ siècle.

La cour est toute jonchée de débris. On passe dans le Cloître ou plutôt sur son emplacement, car il n'en reste plus rien. Il avait été construit dans la seconde moitié du Xle siècle ou pendant la première partie du XII<^. Les arcades étaient en plein-cintre avec de magnifiques chapiteaux de marbre rose. Nous en avons déjà vu une partie à l'établissement des bains de Prades.

Derrière le Gloîtreétaitl'égliseavec transept et nef unique à cinq arcades. Le cœur est de style ogival ; tout le reste est en plein-cintre. Cette longue nef, où bruissaient les pas mesurés des moines, n'est plus maintenant qu'un grenier

sans toit. L'église avait deux clochers dont l'un s'écroula en 1839 ; celui qui reste penche senslblemenl du côté de Taurinya de|iULS l'époque de sa construction. L'architecte, dit-on, eut peur; un profond désespoir s'empara de lui ; il quitta aussitôt le pays où on ne le revit jamais plus.

La porte de ta maison abbatiale est bien conservée. Elle est en marbre blanc Jauni par le soleil, couverte de sculptures d'une exécution remarquable. Au-dessus on a dessiné un cadran solaire sur lequel est peint un relifrieux bénédictin le^^ ycu\ fixés sur un soleil, avec cette inscription : siib uno solis radio omnem mundum collectum conspcxit.

A une petite distance de l'abbaye, on verra la chapelle qui fut, dit-on, bâtie surl'emplacement de la cellule d'Orséolo, le do^fe de Venise devenu moine de Saint-Michel.

On raconte qu'une nuit, l'abbé ayant fermé la porte du monastère, Orséolo, qui revenait de sa cellule, ne put entrer. 11 se mit en prières ; aussitôt appanirent deux anges avec une échelle qu'ils drossèrent contre le mur d'enceinte; Orséolo put ainsi rentrer au couvent. (1)

4" Taurinyâ- — Une jolie route, ombraj»ée et fraîche, conduit à Tauiinya, qui est perché sur un plateau fertile et ferme la vallée. 11 est dominé par le Pic dcls Pradelh et le Roch Mo^quit, dénudés au sommet, mais couverts de pins sur leurs flancs. Le villa^^e semble se cacher sous l'aile immense et verdoyante du Canijiou. En bas, d'ailleurs, tout autour du villajçe, se développent de belles prairies arrosées par les eaux de la Ll itéra.

La Villa Taurinkino apparaît vers 845; son église, dédiée à Saint-Fructueux, est signalée en 937. Elle a un clocher roman très intéressant pour l'archéologue : les fenêtres géminées du deuxième étage sont ornées de colonnes et de chapiteaux de marbre roussi, gracieusement sculptés, mais qu'on a eu le tort d'encastrer dans une grossière maçonnerie.

Le touriste ne manquera pas d'aller visiter la fontaine de Flagells (à l'Est et au-dessous du village), dont les eaux sont d'une fraîcheur, d'une limpidité et d'une légèreté remarquables. Dans les environs de Taurinya le touriste n'a pas à craindre la soif : Garrère dit, en eft'et, quen enfonçant un bâton dans la terre on est assuré de faire une fontaine.

De Taurinya on va facilement au village de Clara ouCléra, qui apparaît dès 879 dans nos vieux docunients comme une dépendance de l'abbaye de Saint-Michel-de- Guxa. Le hameau de Billerach ou Villerach, caché dans la verdure, est une annexe de Clara, dont la population peut être évaluée à 290 habitants environ. En franchissant un petit col, on descend facilement à Eslohcr. Le canal de Bohère, dont la prise est à Serdinya, passe dans ces parages ; on peut le suivre sans difficultés.

(i) Le monastère « avec son enclos consistant en une éçlise, sacristie, les maisons et jardins des relig-ieux en dépendant » fut vendu au sieur Lavcrrou, le 28 mai 1791, pour la ridicule somme de 17.287 livres.

On jouit alors d'une suite de spectacles assez inattendus : vignes, champs, prairies, ravins éventrés, précipices affreux, bois de pins, fourrés de genêt épineux et de ronces qui s'accrochent aux chênes rabougris, mélange de la nature sauvage et de la nature cultivée.

Au-dessus de Clara existait au moyen âge un Château dit de Saint-Etienne, Castrum Sancti Stephani. C'est là que fut tenu en 865 le plaid dans lequel l'abbé de La Grasse prouva qu'il était le légitime possesseur de Prades et de son territoire. A une faible distance de l'emplacement du Château, sur la cime d'un roc escarpé qui porte le nom de Roch del MorOy s'élève la chapelle de Saint- Etienne de Pomers,

De Taurinya on peut faire très facilement l'ascension du Canigou par la forêt de Balatg. — Mais nous reviendrons tout à l'heure sur ce sujet.

5» Los Masos. — Sous ce nom, qui signifie a Les métairies », on désigne une commune formée par la réunion des hameaux d'Avellanet, Juncet, la Sacristia et Llonat, très anciens puisqu'ils sont déjà cités aux IXe ou XJe siècles. Le Mas de la Sacristia appartenait à l'abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa. La chapelle de Nostra-Senijora-del-Roure ne présente qu'une lamentable ruine; la voûte est tombée, et les murailles se sont fendues et penchent en dehors.

6» De Prades à Sirach et à Rîa. — C'est une bien jolie promenade à faire. Nous allons d'abord à Codalet ; nous traversons le village et nous descendons à la Ribereta, qui a un pont tout neuf. Le chemin nous conduit au pied d'une haute colline où brille une chapelle blanchie au lait de chaux, Saint- Augustin. Nous grimpons la colline ; sur le plateau, nous trouvons une ferme d'aspect antique, grise, avec une chapelle ; c'est Saint-Jean de Bosserons. Le Riu Merder^ gros torrent, profondément encaissé, plein de fraîcheur, nous sépare de Sirach, planté sur un piton (1). Nous le traversons facilement. L'église

(i) Ce nom de Riu iXerderse retrouve en plusieurs endroits. Les documents rédigés en bas-latin écrivent Rivas Meretarius, ce qui sij^nifie « rivière claire ».

du hameau domine tout le riant bassin de Ria ; elle est d'aspect gris sale, faite de cailloux roulés, et non récrépie. Le vieux Ria, vu d'ici, est d'un pittoresque achevé; ses maisons échelonnées par étages sur la côte schisteuse et aride forment comme une seule demeure très originale.

Une ordonnance royale du 3 avril 1822 réunit les communes de Ria et de Sirach.

A une petite distance du hameau, on peut aller visiter une grotte fort curieuse. On rentre à Piades par la route nationale, qui est bordée d'arbres.

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