LA VALLÉE DE CASTELLANE
Pour visiter cette vallée, on suit le Chemin de grande communication n^ 6 bis qui se détache de la route nationale à l'extrémité occidentale de Prades, presque en face du chemin qui conduit à Godalet et à Saint- Michel-de-Guxa,
1<» Catllar. — Jusqu'au « Pont de Catllar », la route suit une belle avenue plantée de platanes et bordée de jolies villas. Elle monte ensuite et contourne le gros promontoire qui cache la vallée de la Gastellane. Cette partie de territoire s'apelle Canoiies; c'était le nom d'un petit village dont l'église de Saint-Martin est encore debout. Il faut noter ici que le cours de la Tet a été dévié en cet endroit, car la Villa Canoiies était située sur la rive g^auche de la rivière. Avant d'entrer dans Catllar, nous trouvons l'église bénédictine du Riquer, ancienne dépendance de l'abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa ; elle est convertie en grenier, mais c'est un monument intéressant et fort ancien. C'est probablement la même église qui fut consacrée en 1073.
On arrive à Catllar, village de 604 habitants, qui fit partie des possessions de Cuxa. Les bords de la rivière reg'orgent de verdure ; des tiges de houblon grimpent le long des fûts élancés des aulnes. 11 faut visiter rég'lise sans se fier à son aspect d'un gris sale ; le retable du maître-autel est grand, très fouillé, très doré ;
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les autres (il y en a six au moins) méritent d'attirer Tattention ; ils sont de même style. Sur celui de Saint- Michel une curieuse peinture représente les tourments de l'Enfer. A Tautel de la Viei^e, se dresse une statue dont la tête manque de proportions, mais qui reproduit d'une façon frappante le type de la jeune femme catalanée. Par ci par là, des tableaux, qui ne sont que d'énormes a machines )). — Une grande réparation qui date de la seconde moitié du XVII*^ siècle a défijçuré l'église romane primitive. Le clochera été conservé, mais il n'est plus qu'une vieille loque de pierrailles. L'abside, pauvre et désossée s'appuie contre un abominable cortaL
GatUar est un pays de fruits renommés. Les gens sont très industrieux, travailleurs, économes, faisant de l'argent avec le moindre brin de légume. Les premiers, dans le département, ils s'adonnèrent à l'élevage des vers à soie, et ils y sont passés maîtres.
La route, de Gatllar à Molitg, remonte la vallée de la Castellane, qui descend des sommités de Glariana, coule paisiblement sous Mosset, se fraie un passage à travers les rochers au-dessus de Gampome et arrive à Gattlar après bien des détours dont le plus compliqué contourne de trois côtés le Pic de Paracols, où se voient les ruines d'un Ghàteau construit dans la seconde moitié du XI^ siècle.
2*' Paracols. — « Le vieux manoir domine encore la vallée, dit Alart, et, du haut de son nid d'aigle, il semble regarder en pitié les constructions modernes qui s'entassent au fond du vallon et peuvent à peine s'établir sur les rochers que la féodalité conviait de son ombre. G'est en vain, d'ailleurs, qu'on interroge ce voisin indiscret pour arracher à ses remparts démantelés le secret de leur histoire. Quelques débris d'une tour formant donjon, des traces douteuses d'une citerne perdue au milieu des décombres et une chapelle en miniature suspendue sur des abîmes attirent tout au plus l'attention de l'antiquaire ; mais aucun nom historique ne retentit en ces lieux ; la chronique locale est à peu près muette, et il ne reste plus au visiteur qu'à s'expliquer, comme il peut, comment des êtres humains ont pu se fixer sur ce repaire... »
Il existe au sujet du ChAIeau de Paracols une k^ende bien singulière : on dil, en effet, qu'il fut londé par un peuple très ancien, sur un es|>ace de terrain circonscrit parla peau d'un hœul' coupée en laniéi'es. Mais c'est là précisément la légende phénicienne attachée à la aai:jsancedeCarthage. Nous ne prétendons point que Paracols ait été bâti après l'opération ou d'apœs le plan dont nous venons de parler, mais comment cette légende peut-elle se rencontrer à Paracols et à Cartha;;e en m^ine tem()s'.* Aurait-elle été portée chez nous par les Phéniciens '.'
3° Molitg et Bains de Holitg. — Mulil;.' (1) apparaît vers 845. Il est situé à mi-côte de la monlajrne, sur un petit plateau couvert de prairies et de Jardins ; il compte environ 400 habitanls. l^es eaux thermales qui ont rendu son nom célèbre jaillissent au fond du vallon, à 2 kilomètres au-dessous.
On ne peut pas dire que les Rains de Molitji soient un lien bien ajîréalile; ils sont dans un bas-fond étroile-
(1^ O nom, de furniR L rata Moleyiga t-X Mnhghi.
simplement un mol de U hss
ment fermé, d'où Ton ne découvre que des montagnes aux pentes escarpées; mais qu'importe le paysaj^e si les eaux sont bonnes, curatives. D'ailleurs on a fait des essais de jardins avec allées qui ont très bien réussi, et les ombrages de la rivière ne manquent pas de charme.
Le beau Château de Massia, fièrement campé sur un piton rocheux, domine l'établissement.
Les eaux de Molitg sont sulfurées, à base de soufre avec une température qui varie entre 27® 50 et 37** 75. Elles sont très recherchées, et chaque année leur amène un grand nombre de baigneurs. « Ces eaux, disait Garrère, ont une célébrité bien acquise pour les maladies de la peau, même les plus rebelles et les plus invétérées. Elles ont dans ces maladies un degré d'efficacité qu'on ne trouve dans aucune eau minérale de la France. » On emploie encore ces eaux dans certaines maladies chroniques des organes abdominaux, dans plusieurs affections chroniques des membranes muqueuses, dans certaines altérations de l'organe visuel, dans les affections calculeuses, dans les douleurs nerveuses.
Avant 1754, un petit bassin carré servait de piscine commune aux personnes qui venaient utiliser les eaux de Molitg. En 1786, le marquis de Llupia, seigneur du lieu, fit bâtir un petit établissement, où il fit installer six baignoires, desservies par la source qui a conservé son nom. Depuis lors, on a élevé d'autres constructions, on a utilisé d'autres sources. Aujourd'hui, les « Bains de Molitg y> constituent un établissement des plus importants. Baignoires, douches, etc., sont très bien et proprement installées ; le restaurant est de premier ordre. Sur la route qui monte au village les baigneurs trouveront des maisons à louer et un hôtel où ils seront très bien traités. Ces maisons et cet hôtel sont absolument indépendants de l'Etablissement thermal.
4® Gampome. — Au sortir des Bains, on laisse à droite la route qui monte au village et l'on se dirige à gauche pour passer dans une véritable fou aux paroiîs perpendiculaires. On découvre bientôt un pays bossue mais riant d'aspect. A gauche apparaît le village de Campome. La réunion de quelques maisons situées sur
la rive droite de la rivière, non loin de Campome, formé le hameau de Brezes, annexe de la commune de Mosset ; il faisait partie de la haronia de Mossei, qui appartint depuis longtemps à la famille d'Aguilar, laquelle avait aussi un château à Codalet. Campome dérive peut-être de Campus ulmi (champ de l'ormeau) ; en tous cas la seule orthographe adoptée au moyen âge est Gampolme.
5« Notre'Dame-de'Gorbiac. — Nous remontons toujours le vallon de la Castellane en suivant la rive gauche du torrent et hientôt nous dépassons la région des vignes pour entrer dans une zone moins méridionale où le thym, la lavande, la santoline et heaucoup d'autres plantes aromatiques tapissent les collines pierreuses. Nous passons près les ruines de Notre-Dame-de-Gorbiac et du lieu où s'éleva sans doute le Château des chevaliers de Gorbiac, illustre famille de Gonflent qui s'éteignit vers 1376. La chapelle de Gorbiac fut donnée, en 1575, à des religieux Trinitaires, et le seigneur de Mosset, qui fit cette donation, demanda qu'il fut édifié un monastère à côté, ce qui fut fait.
Tous les monastères du Gonflent étaient entourés de hautes et épaisses murailles qui en faisaient de véritables forteresses. Le monastère de Gorbiac fut muré en 1576, pour résister aux Huguenots, et le prieuré de Marcevol conserve encore un chemin de ronde et des meurtrières pratiquées dans ses épaisses murailles. Plusieurs églises furent aussi fortifiées aux X^et XI® siècles; on les appelait ecclesix incastellatœ,
Qo Mosset. — A 5 kil. des Bains de Molitg, nous atteignons Mosset, situé sur la rive gauche de la Gastellane, à l'entrée d'un vallon qui remonte vers le Nord. Le territoire de Mosset est couveii de pacages et de riches forêts. Le village compte plus dé 1000 habitants ; bâti sur un escarpement, il présente un aspect très plaisant, à la mine honnête et pacifique. Il y a plusieurs maisons datées de la seconde moitié du XVII« siècle. On arrive au Château par des couloirs, qui sont des ruelles montantes, affreusement pavées. La partie du manoir qui regarde le soleil levant constitue une belle façade cens-
truite vers le milieu du XYI^ siècle ; elle fait supposer une grande opulence évanouie.
Sur la rive droite de la rivière, en bas, jïisent leî§ ruines de réglise Saint-Julien. A Téglise du village on remarquera un lustre, qui, dit~on, faisait partie de « la Salle de billard » du seigneur de Mosset. Cette pièce se compose d'un bloc de bois ayant la forme d'une araignée du corps de laquelle se détachent les branches qui portent les bougies et à l'extrémité de chacune desquelles est une figure en relief. La pièce principale et les branches sont ornées d'arabesques d'un joli travail. — Gomme ceux de Gatllar, les fruits et les légumes de Mosset jouissent d'une grande réputation.
7» Le « Monastir » de Sainte-Marie-de-Jau. —
Au-dessus du village, le vallon de la Castellane remonte à l'Ouest. On en suit les contours sur le versant septentrional, entre les montagnes nues du Boch de VEscala qui la dominent du côté du Nord, et la grande forêt Salvanère, qui la domine du côté du Sud. Cette belle forêt recouvre les pentes où naissent les nombreux ruisselets qui constituent les sources de la rivière de la Boulzane, afluent de l'Agli. Après avoir traversé pi usieui-s torrents, on pas.se sous une butte qui porte la tour ruinée de Mascarada (2 kil. 500 de Mosset). On arrive bientôt au Motiasiir (6 kil. 500 de Mosset).
Ce (( Monastère » n'est autre que l'ancienne abbaye cistercienne de Sainte-Marie-de-Jau ou de Clariana qui existait déjà en 1162. Elle était ruinée dès les premières années du XYIII^ siècle, mais elle conserva des ab))és en titre jusqu'à Tépoque de la Révolution. Elle avait plusieurs granges, entre autres celle d'IUe, située en face et à l'Ouest de la Rodona, celle de Saint-Martin de la Riba (entre Néfiach et Millas) et celle de Jau, anciennement connue sous le nom de Manse de Cavanach, au territoire de Calce, sur la rive gauche de TAgli, entre Eslagel et Cases-de-Pène ; mais il paraît que les revenus étaient maigres. La tradition encore conservée à Moî?set fait remonter la ruine de l'Abbaye de Jau aux premières années du XIV*^* siècle ; elle raconte que le monastère était habité par les Templiers, à qui l'opinion vuljçaire
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rattache tous les souvenirs religieux de notre pays, comme elle unit tous les faits chevaleresques de notre histoire aux noms d'Annihal, de Roland et de Gharlemagne ; mais ce ne sont là que des traditions purement légendaires (l).
« La vallée que Ton parcourt depuis Mosset jusqu'aux sommités de Jau, dit Alart, offre partout, pendant près de dix kilomètres, de riches domaines dont la plantureuse végétation, les vertes prairies et les innomhrables cortalades parsemées le long de la rivière de la Castellane, présentent, à chaque pas, de magnifiques paysages au sein d'une séduisante nature qu'anime une industrieuse et énergique population.
(( L'aspect de la vallée se modifie un peu en approchant de la côte qui mène au col de Jaii, et le chemin, qui mène aujourd'hui sur des pentes dénudées, traversait autrefois une riche foret que les anciens de Mosset ont vu tomber dans ces derniei-s temps, et dont on peut encore se faire une idée par la foret dite de la Moline, qui couvre toute la rive droite de la rivière, en face des ruines du monastère et du col de Jau. Toutes les hauteurs, à partir de ce point, sont le domaine d'innombrables troupeaux dans les mois de la belle saison, le partage des neiges pendant le reste de l'année ; et l'on se prend aisément à se figurer que le désir de porter secours aux voyageurs qui traversaient alors ce redoutable passage entra pour une bonne part dans la ferveur religieuse qui poussa les cénobites de Gîteaux dans ces lieux reculés. Le monastère de Jau serait donc le Saint-Hernard de ces parages ; ce serait, comme les hôpitaux du col d'Ares et de la Perche, une de ces sentinelles de l'humanité que la religion de nos pères posait sur nos montagnes, dans les passages dangereux qui introduisent l'étranger dans le diocèse d'Elne. »
Au col de Jau est l'extrême frontière septentrionale de la langue catalane ; sur le versant opposé de ces montagnes on parle le languedocien ou gavach.
(i) Toutefois la tradition pourrait bien avoir raison en ce qui concerne l'époque de la première décadence du monastère, car on lit dans un acte de i488 que « lo monastir e la esr/lesia de Jau son en gran royna, pobretat e perdicio, tant per la aspretat del loch quant encore per occasio de guerres passades. »
t)u haut de ce col, limite des deux départements des Pyrénées-Orientales et de l'Aude, on voit, à l'Est, la gorge de la Castellane, couronnée par intervalles de saillies de granit, descendre vers M osset dont les maisons se distinguent encore. A l'Ouest s'ouvre le vallon de LapazuH où abondent les sapins, l'ombre, le gazon et les eaux. Un peu plus loin on distingue le Pla de la Gallina, d'où la vue s'étend sur les plaines du Roussi lion.
RIA. — 10e Station.
44 kil. de Perpignan, 3 kil. de Prades.
En sortant de la gare de Prades, la voie ferrée s'engage dans une tranchée que domine le Petit Séminaire, puis court en plein air, longe le village de Codalet et va traverser la Riberette sur un pont très élevé et très élégant ; ensuite, elle contourne la colline qui porte Saint-Jean de DosseronSy traverse le torrent de la Bernade et arrive à la station de llia, qui est toujours encombrée par des wagons chargés de minerai de 1er ou de blocs de marbre.
Le village de Ria se divise en deux parties : La Llissa et le Pont réunies par le pont dit de Na-Bernada. La Llissa, qui est le vieux village, est bâtie en amphithéâti'e sur la rive gauche de la Tet, tout près de l'endroit où le lleuve reçoit le Caillan, formé par la réunion des deux torrents de Nohèdes et d'Urbanya. Sur un rocher gris sale qui domine le village de même couleur, se voient les ruines du Château d'Arria, déjà mentionné en 1194 dans nos vieux documents; quant au village même, qui fut une dépendance de l'abbaye de Cuxa, nous le trouvons cité dès 855.
Selon quelques écrivains, Guiifre d'Arria (Guifred ou Wifred) dont les descendants montèrent sur le trône d'Aragon, naquit au Château d'Arria. Il se signala de bonne heure dans le métier des armes et combattit les Sarrazins avec succès. En récompense de ses exploits et de ses services, Robert-le-Pieux le créa comte de Barcelone ; mais, victime de la calomnie ou de la vengeance, Guiffre périt assassiné, en se rendant avec son
fils encore en bas-âge, à la cour de Charles-le-Chauve. Celui-ci confia l'éducation du fils de Guiffre à Baudouin, comte de Flandres, et le nomma ensuite au poste que son père avait occupé. Alors, selon la promesse formelle de la comtesse de Flandres, le jeune comte de Barcelone obtint la main de la fille de son tuteur, Guinidilde, dont il avait eu en secret un enfant. C'est cet enfant, appelé Guiffre ou Wifred le Velu et mort en 906, qui fut la tige des comtes héréditaires de Barcelone et des rois d'Aragon. Tout cela paraît être de la légende.
(( L'usine de Ria » fut construite en 1823 par un certain Bernadac qui y installa une forge à la catalane. En 1856, l'usine fut transformée afin d'appliquer les méthodes nouvelles à la production du fer et de l'acier. En 1859, elle devint en partie la propriété des Holtzer-Dorian qui, en 1871, achetèrent à Rémy-Jacomy les hauts- fourneaux qu'il avait fait construire. A partir de cette époque, l'usine fabriqua presque exclusivement de la fonte.
(( La Société des hauts- fourneaux de Ria » a mis en valeur dans ces dernières années les marbres de Serdinya (Font de CofnsJ, de Belloch et de Villefranche. Le marbre acajou de Serdinya est remarquable par sa finesse, sa solidité, la régularité et la chaleur de ses tons ; la carrière de Terre-Rouge fournit de la griotte (( œil-deperdrix » ou <ï coquillée » ; Villefranche fournit le marbre rouge incarnat et le violet. La couche de ce dernier est très puissante et se laisse débiter facilement en blocs de toutes dimensions, solides mais d'un travail de taille ou de sculpture très facile. Les scieries de Ria sont grandiosement installées, servies par un abondant canal qui, au sortir de l'usine, se précipite en une cascade échevelée.
Entre Villefranche et Ria la Tet passe dans une gorge profonde dont les parois tombent à pic. Cette partie du coure de la Tet est certainement une des curiosités les plus ignorées, même par les gens du pays. Une passerelle franchit la rivière en cet endroit et permet de rejoindre un petit chemin qui mène à Gonat ou à la ferme de Belloch ; c'est le Pont de Gorner. Au-dessous, sortent des flancs de la rive droite des sources très abondantes qui sont connues sous le nom de F'onts de Gorner; elles sont déjà citées sous ce nom dans des documents du Xllle siècle.
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