LES VALLÉES DU GAILLAN ET DE NOHÈDES
Au pied de Ria s'ouvre la vallée du Caillan où se trouve le village de Gonat (283 habitants). La vallée est très encaissée et très fraîche. Les frênes, les peupliei"s, les saules, les chàtaignieis, les cerisiers, les aulnes bordent et ombragent la rivière, (jui se tord comme un ser- }>ent ; puis, ce sont des champs où poussent le maïs et les pommes de terre, des jardinets qui regorgent de légumes et d'arbres fruitiers, et des lambeaux de prairies d'un vert vif et lustré. Plus haut, le terrain est aride ; des chênes-verts, des bruyères, des cistes poussent à travei's le roc calcaire qui, en certains endroits, a pris des tons si rouges qu'on dirait qu'il saigne. Le chemin est bon, mais dangereux quelquefois ; a un endroit on a du rompre le flanc de la montagne pour lui donner passage, au-dessus d'un afl'reux précipice.
Conat. — On arrive à Gonat après une heure et demie de marche depuis Kia. L'église, qui est à l'entrée du village, est un délicieux monument d'architecture romane, construit en pierres de taille d'un calcaire extrêmement dur ; l'édifice tout entier est d'une solidité remarquable. Sur le linteau monolithe de la porte est gravée une inscription qui doit dater du Xll« siècle comme l'église elle-même.
Gonat était le siège d'une barounie qui appartenait à la famille d'Ortafa. Le Ghàteau, aujourd'hui en ruines, était situé sur la tête du village. On le trouve mentionné sous le nom de (Uistelliun de Chonato dès l'an 1183.
Entre Ria et Gonat, et à une faible distance au-dessus du cours du Gaillan, s'élève l'ermitage de Lliigols. Là se donnent rendez-vous, le jour de Saint-Christophe ^ les habitants de Ria, de Gampome et de la vallée du Gaillan ; femnjes, enfants, vieillards, tout le monde marche pêlemêle, de bon matin, vers la devota. De la petite place (jui est en face de l'église, on jouit d'une vue magnifique: de riantes vallées se montrent à travers les chaînons des
montagnes ; les villages ou hameaux de Taurinya, de Sirach, de Godalel se voient à des distances plus ou moins rapprochées, et le Ganigou, qui, de cet endroit, offre un aspect très imposant, fait le fond du tableau. — Llûgols paraît avoir été un village habité aux XII® et XlIIe siècles.
A Conat, la vallée se bifurque : à gauche s*ouvre le vallon de Nohèdes, à droite celui d'Urhanya. La monta- »»nequi les sépare s'élève insensiblement de liii) à 1441, puis à 1800 mètres d'altitude ; elle va se souder, en tournant à gauche, au massif des Gorc/is ou Etangs de Nohèdes et à la montagne de Madrés.
Urbanya* — Nous nous engageons dans la vallée d'Urbanya. 1 e pays est frais, agréable, parsemé de champs de seigle et de pommes de terre ; les flancs de la vallée sont couverts de verdure. Urbanya, d'un aspect assez triste, est situé sur un plateau d'où la vue se porte vers les forets de pins {La Pinosa surtout) qui couvrent les sommets de la vallée.
Du village se détache un chemin vicinal ordinaire qui va rejoindre Mosset à travers la montagne.
Nohèdes. — La vallée de Nohèdes s'élargit en un vallon bien cultivé et forme trois plateaux d'une largeur qui varie entre 3 et G kilomètres. C'est au-dessus du troisième plateau, à gauche, que se trouvent les fameux étangs ou gouffres.
Urbania et Nohèdes sont des pays pauvres, mais on y est toujours bien reçu ; le lait, les œufs, le jambon, les pommes de terre procurent un excellent repas, et il n'est pas difficile de trouver un bon lit. Ces deux villages ont une population de 280 habitants chacun.
VILLEFRANCHE. — 11» Station.
47 kil. de Perpignan, 6 kil. de Prades.
Villefranche date de 1095, année où elle fut fondée par Guillaume-Raymond, comte de Gerdagne.
Le site n'est qu'un étroit défilé resserré entre la Tel et la montagne de Bédavany ou de Saint-Jacques. Il a été de tout temps traversé par le chemin allant du Roussillon à la Gerdagne, et il est probable qu'il n'était pas entièrement inhabité avant la fondation de Villefranche, car les anciens documents citent un lieu de Campelles qui semble avoir été remplacé plus tard par les maisons qui formèrent le faubourg de Villefranche, sur la rive gauche de la Tet ; il y avait aussi sans doute quelque hôtellerie et peut-être un hospice ou une maison de secours. La charte de fondation établit un marché et promet aux habitants qu'ils seront exempts de tout impôt pendant les deux ou trois premières années de leur établissement ; ils n'en payeront ensuite a qu'autant qu'ils le voudront ou qu'il leur plaira. » Villefranche fut fondée dans le territoire et la paroisse de Gorneilla-de-Gonflent; elle n'en eut jamais d'autre que l'enceinte môme de ses mui^, et son église de Saint-Jacques demeura toujoui^ sous la dépendance d'un prieuré augustin fondé dans ce village.
Gette église fut construite après la mort de Guillaume- Raymond, c'est-à-dire dans les premières années du Xlle siècle. Depuis cette époque elle a été agrandie et même remaniée après l'agrandissement. Elle se compose actuellement de deux vaisseaux joints ensemble et d'inégale hauteur, ayant chacun son portail de style roman, l'un beaucoup plus large que l'autre et plus orné. Des quatre colonnes qui décorent le portail de la première, trois ont le fut uni ; celui de la quatrième est cannelé en spirale. Sur le chapiteau des deux colonnes extérieures s'appuie un tore qui accompagne l'archivolte et qu'enlace un ruban laissant, entre ses enroulements, un vide dans lequel est placé un fleuron. Des groupes d'animaux sont assis sur l'abaque des chapiteaux des colonnes extérieurejs.
Sur l'un des piliers de la grande nef on verra Técusson de Raymond de Saint-Sauveur, intendant de Roussillon (17W). C'est le premier essai de l'enfance du sculpteur Roher, qui naquit à Villefranche en 1771. Il faut citer, parmi les œuvres de cet artiste, un Saint- Jacques, le Martyre des SS. Abdon et Sennen (peinture) appartenant à l'église d' Arles-su r-Tech, la Vierge de l'église de la Real (sculpture) et la statue de Saint- Mathieu de l'église du même nom, à Perpignan. Boher mourut en 1825.
Dans la chapelle Saint-Mic/iei se trouve la dalle tumulaire de Arnal de Bardpyl, avec la date de 1263. Sur le mur extérieur sont les épitaphes de Jacques de Fromigaera (1306), de Jacques de Aruléu (13()8) et de Raymond de Gastelione (1328).
La ville ne se compose guère que de deux rues, ordinairement vides et silencieuses; toute petite qu'elle soit, elle est encore trop grande pour le nombre d'habitants (490). Les maisons, lourdes, sombres, massives ont des façades et des portes en pierre de taille ; le marbre a pris une couleur gris sale tirant au noir, du plus vilain effet. Quelques-unes remontent au XlVe siècle, d'autres au XV« siècle. Dans l'ancienne Rue des Juifs on peut visiter celle qui, dit-on, avait appartenu à la malheureuse famille de Llar; on ne saurait rien imaginer de plus délabré que cet ancien « hôtel », mais il suppose réellement une opulence évanouie.
De bonne heure les juifs furent très nombreux à Villefranche. Us habitaient le petit quartier formé par la rue qui vient déboucher en face de l'ancienne porte de la ville, refaite en 1595 et fermée par Vauban, qui en bâtit une nouvelle à cent mètres plus loin. Levi ben Abraham, qui fut un rabbin très savant, était né ici vers le milieu du XIII® siècle. Il écrivit en hébreu les Coffrets de parfums et VOrnement de grâce, qui sont deux espèces d'encyclopédies des connaissances humaines. Ces deux ouvrages, l'un en vers, l'autre en prose, ont pour base la philosophie et la théologie de Maïmonide.
En fondant Villefranche, Guillaume-Raymond l'entoura d'un mur flanqué de tours ; les souverains aiagonais s'appliquèrent à augmenter ces fortifications et,
sous le règne du roi Alphonse V, une partie de l'enceinte fut renouvelée. C'est alors que fut construite la Tour du Diable^ ainsi qu'en témoigne l'inscription suivante qu'elle porte :
Comensada fo lany M CCCC XXXXI he FinidaUwy M CCCC uni.
L'écriture est la gothique carrée, allongée et serrée, sur marbre rouge du pays. Sur l'autre face de ce marbre se trouve gravée l'épitaphe d'un certain Pons Dui*an<l mort en 1286.
Louis XIV appela l'attention de ses ingénieuix sur la place forte de Villefranche, et Vauban, qui vint deux fois dans le pays, fil construire le Château, les bastions dits de la Heine et du Hoi., à coté de la porte d'Kspagne, et celui du Dauphin^ à coté de la porte de France. Le Château ou Fort est fièrement campé sur un res.<aut calcaire de la montagne de Belloch. Situé à 180 mètres au-dessus du niveau des eaux de la Tet, il communique avec la place par un escalier souterrain de 999 marches, qui est une vraie curiosité, et par le vieux pont de Saint- Pierre, remontant probablement au WW' siècle. En 1252 nous trouvons cité le Pons ComolesiuSy dont nous ignorons l'emplacement. D'un autre côté, nous voyons que, en 1263, le roi ordonna la construction de trois ])onts à Villefranche. ( 1 )
On a longtemps prétendu et quelques-uns prétendent encoie que deux grandes dames de la cour de Louis XIV avaient été prisonnières au Château de Villefranche. On trouve, en effet ici, vers la fin du XVII^' siècle, deux femmes condainncos pour poison, mais qui sont loin d'être des grandes daines de la Cour ; l'une s'appelait Chappelainy l'autre Guesdon, Le nom et la condition de ces deux prisonnièies se trouvent établis avec exîictitude dans les Arcliives de la Bastille publiées par M. Ravaisson. La Guesdon était, avec son mari J. Guesdon, au service de Sainte-C^roix, amant de la mar<juise de
(i) (Juod in dicta ripparia Thetis circa Villamfrancham fiant très pontes.
Bnnvilliers. Elle avait été même, avant son mariat^e et alors qu'elle s'appelait mademoiâelle Hébert, au service de la marquise. Quant à la Chappelain elle avait fait à Paris le métier de devineresse. Par l'intermédiaire de ces prétendues voyantes on prophétisait la mort des personnes dont on voulait se débarrasser en usant de h poudre de succession. La Chappelain fut complice de la Brinvilliers dans les ailaires de ce •^enre. La Guesflon, La Chappelain, La Brinvilliers, Sainte-Croix, tous ^ens (le conditions différentes mais de même farine, étaient donc associés pour l'exploitation de l'empoisonneinont. Li Brinvillie'T^ fut brûlée après avoir été décapitée ( 1()7()) ; le menu fretin fut condamné à la prison perpétuelle et envoyé dans divers châteaux et citadelles du royaume. Li Gnesdon niourut à Villefranche eu 1717 ; la Chappelain, eu 1724. On le voit, nous sommes loin <lo la Cour de Versailles et de ses Grandes Daines.
11 faut maintenant aller visiter une <irotte profonde dont l'entrée se trouve dans les fortifications mêmes de la place. La Cova Bastéra axik'ii une ouverture sur la vallée (le Corneilla ; celte ouverture a été fernjée par un mur percé de meurtrières qui montrent la p^ueule d'un canon.
Nous montons un Ion"; et sombre escalier et nous arrivons dans une vaste salle de forme à peu pnV circulaire. Nous franchissons un étroit passao^eet nous entrons «lans une salle bien phis vaste ([ue la première. Ici, on voit un peu clair j^ràce aux meurtrières dont nous vouons de parler. Nous reprenons les flambeaux ({ue nous avons (lé|)osés sur la base des stalactites mutilées et nous nous enu^ageons dans une j^alerie qui n'a [)as moins de» lôO mètres de lonoueur. 11 faut marcher avec précaution : le sol est jonché de débrir? tombés delà voûte. Le fond de celte immense ^alerje est une espèce de niche où Ton n'arrive qu'avec une ♦,n\an(le difficulté. On prétond (jue la Grotte de Villefranche communiquait anciennement avec celle de Fui lia.
Le Canal de Bohère (du nom d'un teirain inculte des environs de Prades) passe sur la (lova Habitera.
bans ime conspiration ourdie en 1G74 dans le but de livrer le Uoussillon à l'Kspaj^ne, cette» ^lotle stMvit à cacher les miquelets qui devaient s'enq)aier de la j^arnj-
son française. Le complot échoua grâce à Tindiscrétion d'Inès de Llar, fille d'un des principaux conspirateurs. Charles de Llar fut mis à mort avec la plupart de ses amis et de ses parents, lesquels avaient pris part à la conspiration ; quant à la malheureuse Inès, après avoir passé quelque temps à la maison des Dames Enseignantes de Perpignan, elle alla s'ensevelir dans un cloître, déchirée par la douleur d'avoir causé la perte des siens.
Par sa pjosition, Villefranche devait figurer nécessairement dans l'histoire des guerres qui, pendant si longtemps, ont désolé le Roussillon. En 1344, l'Infant Jacques de Majorque essaya vainement de s'en emparer ; il fut plus heureux en 1347 ; mais la place ne tarda pas à repasser sous la domination aragonaise. Le 5 juillet 1654, le comte de Bussy-Rabutin entra dans Villefranche ; les Français ne devaient plus en sortir qu'en 1793, et pour quelques jours seulement. En efïet, le 4 août de cette année, le général espagnol Grespo s'en rendit maître, grâce à la trahison du commandant ; mais dès le 19 septembre, Gilly, à la tête du deuxième bataillon des grenadiers du Gard composé de 450 hommes, reprit la place au général espagnol par un coup de superbe audace. Il s'approche des remparts, laissant dans la gorge de la Tet, en avant de Serdinya, le gros de son monde disposé de manière à simuler la troupe la plus nombreuse possible et, prenant avec lui 60 grenadiei^ seulement, il s'avance en parlementaire aux avant-postes. Là, il mande le commandant espagnol et lui conseille vivement de rendre la place, lui disant : « Voici, sur ces hauteurs, l'avant-gardc de Dagoberl ; je viens te sommer en son nom ; rends-lui la place et tu es libre ; autrement, point de quartier. » Une heure après Gilly et sa petite armée entraient dans Villefranche.
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