‹ Guide historique & pittoresque dans le Département des Pyrénées-OrientalesChapitre 47 sur 71 · PAR LA ROUTE NATIONALE N · texte numérisé non relu

PAR LA ROUTE NATIONALE N

Revenus à Villefranche nous prenons la route nationale 116 qui franchit la Tet sur un beau pont d'une seule arche, au pied même des remparts de la place. A 2 kil. plus loin nous voyons, perché sur les escarpements de la montagne, l'ermitage de Notre-Dame-de-Vie (La Mare de Déu de VidaJ^ connu anciennement sous le nom de Sant'Pere de la Roca.

SERDINYA

5 kil. d'Olette, ii kil. de Prades, 54 kil. de Perpignan.

Le premier village que nous rencontrons est Serdinya. Il compte plus de 500 habitants et se compose de deux parties : le Bach et le Sola^ réunies par un pont ogival très ancien. Là passait la Via Confiuentana qui courait ensuite vers La Bastide d'Olette (rive droite de la Tet). L'église, passablement délabrée, possède un beau reliquaire en vermeil du XV^ siècle et un tableau du XlVe, peint sur bois. Ce tableau représente saint Gôme et saint Damien à genoux, devant un prince qu'entourent un page et des officiers ; un petit démon, qui voltige dans le haut, allonge un croc de fer et cherche à saisir le chapeau du prince. Ces deux Saints sont fêtés à Serdinya le 27 septembre par de grandes dévotions faites en leur église, et aussi par des danses très brillantes précédées et suivies de ripailles monumentales. La population est affable et hospitalière, surtout ce jour-là.

Au moyen âge,. la communauté de Serdinya, composée du village de ce nom et des hameaux deFlaça,Marinyans, Juncet et La Guardia, appartenait au domaine royal et formait une circonscription territoriale qui portait le nom de Sajonia de Confient, Cependant Marinyans devint terre allodiale, et on le trouve entre les mains des religieux Augustins, qiii y établirent une prévôté. Le touriste ne doit pas quitter Serdinya sans monter à ce hameau qui possède une église, abandonnée et lézardée, où nous découvrîmes, il y a vingt ans, un très curieux tableau du XI V® siècle. Ce tableau, qui doit être encore au même endroit, poile sur la bordure inférieure du cadre l'inscription suivante :

... ARDVS PALACII, PREPOSITVS HVJVS LOCI, ME FECIT FIERI III IDVS AVGVSTI ANNO DOMINI M GCGXXXXIL (1)

Excursion à la Font de Coms. — On part de Serdinya de très grand matin pour aller à Juncet prendre le chemin, d'ailleurs fort commode, qui gravit la montagne. Nous voyons à gauche le village de Jujols (152 hab.), planté sur les flancs d'une colline dénudée, et Flaça, assis au pied de quelques gros arbres, arrosés par une petite source. Nous montons toujours en nous dirigeant vers le Nord-Est. La pente devient très rapide ; le pays est aride, et c'est à peine si l'on aperçoit deux ou trois cortals et quelques lambeaux de terrain cultivé. Nous atteignons bientôt la région des pins et La Collada de la Font de Coins. Il faut visiter ici les carrières de marbre rouge dont nous avons parlé quand nous somnnes allés visiter Ria. Autrefois, La Collada était très boisée, mais la hache est venue jusqu'ici (près de 1900 m. d'alt.) porter ses ravages : le sol est jonché de cadavres de pins couchés et desséchés; quelques souches s'enfonceîit encore dans la terre par de telles attaches qu'on n a pas pu les arracher.

La Collada traversée, nous tournons à gauche, a travers un bois de sapins très éclairci ; un petit seatiei*

(i) « Bernard (?) Palau, prévôt de ce lieu, m*a fait faire le 3 des ides d'août, l'an du Seigneur i34a ».

descend sur le flanc opposé ôe la montagne et nous conduit à la Font de Coms. Au pied d'un grand rocher isolé coule une source abondante d'eau glacée où nous essayons, mais en vain, de tenir la main pendant quelques secondes.

Autour du rocher de la Font de Coms s'étend une jolie pelouse verte, émaillée de fleurs de toute couleur. Le botaniste doit explorer avec soin le bois et la pelouse ; ils fourmillent de plantes précieuses. A trois cents mètres environ au-dessus de la Ibntaine, la montagne, taillée à pic, se relève à une hauteur prodigieuse. C'est dans les fentes les plus inaccessibles que croît VAlyssum pyrenaïcum qui, dit-on, 7te se trouve nulle autre part en Europe. Du haut de ce gigantesque rocher (19*27 m. d'alt.), le touriste embrasse des yeux toute la vallée de Nohèdes, depyis la région des étangs jusqu'à Gonat et à Ria.

Arrivé à la Font de ComSy vers huit ou neuf heures du matin, le touriste peut s'y reposer ou herboriser à son aise. Au retour, il reprendra le même chemin, vers deux heures de l'après-midi, et rentrera à îSerdinya après avoir fait une promenade charmante. S'il veut aller aux étangs de Nohèdes, il doit quitter la Font de Coms vers dix ou onze heures du matin ; il aura ainsi le temps d'y arriver avant cincj heures du soir. Il passera la nuit tant bien que mal dans une jassa ou dans un cortal. Il va sans dire qu'une excursion comme celle-ci ne peut se faire qu'en compagnie d'une personne du pays : on trouve toujours à Olette, à Serdinya ou à Flaça un homme connaissant bien ces montagnes.

Excursion aux étangs de Nohèdes. — Mais le

mieux est de consacrer une journée tout entière à cette excursion. Une fois arrivés au pied de la Colladay nous tournons à gauche pour gagner le Bois de Jujols. Nous contournons le mont Cornât (et non Coronat comme on l'écrit trop souvent) ; bientôt nous entrons dans le bois dit de la PinosUy où nous rejoignons le sentier qui, partant d'Evol, monte au Coll Portous.

Nous passons d'abord au pied du Roch de VOars, agglomération de rocher d'où sortent des pins d'une grosseur

et d'une hauteur prodigieuses, puis au Plan d'Arcaè^ à travers un pays affreux où croissent un grand nombre de plantes alpines : peu après nous touchons au Coll Porto us. D'ici nous voyons la montagne de Madrés taillée à pic se dresser dans les airs avec ses amas de roches grisâtres et dénudées.

A partir du Coll Portons se déroule un immense tapis de verdure qui s'étend jusqu'à un endroit connu sous le nom de Jassa dCEvol et jusqu'à l'Etang Noir. La jassa doit exister encore ; en tout cas, cette contrée est constamment fréquentée en été par des bergers qui se feront un plaisir d'offrir un asile au touriste. On ne saurait imaginer rien de plus triste que ce plateau : la foudre a fait ici d'affreux ravages : de vieux et grands sapins se courbent et meurent, semblables à de beaux et vigoureux vieillards atteints par une épidémie; c'est pitié de voir ces habitants de la contrée se dessécher sur place sans se reproduire ; la nature, devenue marâtre, ne veut plus d'eux, et ils penchent mélancoliquement vers la terre leur tête chenue et leurs membres décharnés. Plus haut, vers les Etangs, la végétation est plus forte : les arbres, les arbustes, le gazon croissent avec force, au milieu d'un silence profond, dans un climat affreux.

Les Etangs ou Gorchs de Nohèdes sont distingués par les noms d'Etang Bleu (Stany Blàu), Etang Etoile (Stany Estelat) et Etang Noir (Stany Nègre), à cause des reflets particuliers de leurs eaux, selon la position d'où on les examine : soit qu'elles reflètent l'azur du ciel, soit qu'elles présentent une scintillation, comme les étoiles, ou qu'enfin elles aient une teinte noire qui vient de leur situation dans un étroit enfoncement dont les flancs sont couverts de sombres pins et de vigoureuses touffes de rhododendrons.

A côté de l'Etang Etoile, il y a un amas extraordinaire de gros blocs de pierres dont on ne peut concevoir la présence que par l'action glaciaire. Les têtes chauves de la montagne et les colonnes de pins se mirent dans les eaux qui dorment, en attendant qu'une tempête les agite violemment. Dans le lointain, du côté du Coll Portons et du mont Cornât, s'étalent de vastes tapis de verdure où se voient quelques passas et des troupeaux.

'f:i: Ni:v/ v :;3LIC UBRAKï.

ASTOf», LENOX AND TILDEN FOUNDATIONS.

Plus haut, les bois de pins apparaissent comme vêtus d'une vapeur blanchâtre. Du côté de la montagne de Madrés et du Gapcir, des pans de neige s'étendent comme de vastes taches blanches ineilaçables. L'Etang Bleu, qui est tout petit, est à deux pas de l'Ktang Etoile Celui-ci est séparé de l'Etang Noir par une crrHe qui atteint 2141 mètres d'altitude. On va de l'un à l'autre en trois quarts d'heure. L'Etang Noir est situé dans un véritable entonnoir; le paysage est moins gai, moins grandiose qu'à l'Etang Etoile.

Les Etangs ou Gorchs de Nohèdes ont été de tous temps un lieu redouté des paysans de ces montagnes, et quelques-uns encore ne s'en approchent qu'avec la plus {grande réserve. Ils se gardent bien surtout d'y jeter des pierres, car ils sont persuadés que l'orage en sortirait aussitôt. Feliu de la Pena, l'auteur des Anales do. (Uitaluna, dit en effet formellement que, a si l'on jette une pierre dans l'Etang Noir, l'eau devient trou 1 de et il s'en élève des vapeurs qui se changent en d'aflreuses tempêtes ». D'ailleurs les chroniqueurs catalans se sont beaucoup occupés de ces Etarigs dont ils avaient, à ce qu'il semble, autant de peur que les habitants du Gonflent. Reginald Poe assure que dans ces lacs se trouvent de grandes truites que certains ont osé prendre pour des démons parce que, a mises à la po<Me, elles s'échappent par la cheminée ». Pujades, qui a beaucoup de talent, mais dont la naïveté est sans égale, Pujades nous dit que « l'un de ces étangs, do)it Vcati ent noire,, est si profond qu'on n'en trouve pas le fond » ; (( les habitants des environs, ajoute-t-il, prétendent qu'il y a un palais de démons, bâti tout à fait sous l'eau ; si l'on y lance une pierre, immédiatement, comme si lesdémons étaient offensés, ils sortent, sautent et l'on entend de grands éclats de tonnerrre )).

C'est évidemment de ces mêmes étangs que le même chroniqueur parle lorsqu'il dit que dans un lieu nommé Merchera (?) « un homme, nommé Pierre de Méza, envoyait parfois sa fille aux diables ; ceux-ci acceptèrent l'offre et vinrent dans la maison enlever la jeune fille au milieu d'un ouragan et l'emportèrent. Sept ans après, elle sortit du palais diabolique toute méconnaissable

et couleur de terre. Elle rencontra un homme a qui elle raconta ce qui lui était arrivé; celui-ci avertit le père de la jeune fille qui alla la chercher. Elle revint ensuite dans toute sa santé et raconta que les démons se réunissaient au fond d'un palais et rendaient compte à leurs chefs de ce qu'ils avaient fait par le monde ».

La rivière d'Evol sort de l'Etang Noir ; la rivière de Camps réals ou de Nohèdes sort de l'Etang Etoile.

Deux directions s'offrent au touriste pour revenir des Etangs : ou descendre à Olette par la vallée d'Evol, ou descendre à Ria par la vallée de Nohèdes et du Caillan. La dernière route est plus pittoresque, plus agréable ; mais la première est plus courte.

Si le touriste veut descendre à Ria, il doit partir des Etangs de bonne heure, à dix heures environ, pour arriver à Prades où au Vernet avant la nuit ; s'il descend à Olelte, il partira des Etangs à la même heure et arrivera au bourg vers quatre heures de l'après-midi. Un troisième chemin, le plus court, mais qui offre quelques difficultés, est de suivre constamment, depuis le Coll Portons jusqu'au fort de Villefranche, la crête de la montagne.

Dans ce dernier cas, il faut passer au Roch de la Font de Coms et aller toujours en ligne droite jusqu'à la montagne de Belloch, qui domine le Château de Villefranche. On peut compter cinq heures pour faire ce dernier trajet.

Si l'on veut descendre à Nohèdes et à Ria, il faut suivre, à partir du Gorch Estelaty l'étroite vallée du torrent de Camps réals, qui est profondément encaissée jusqu'au premier plateau gazonné où viennent pacager de nombreux troupeaux de la plaine.

La descente à Olette est la plus facile, car à partir du Coll Portons on suitun sentier bien tracé qui serpente tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche du torrent d'Evol. On arrive à Olette après avoir laissé à gauche les ruines du Château d'Evol et, à droite, le village d'Oreilla,

OLETTE

i5 kil. de Prades, 56 kil. de Peq)ignan.

Olette est ehef-lieu de canton ; elle est principalement formée d'une longue rue, qui n'est autre que la route nationale : Ouleta, vila llarga y estreta ; et en effet, la petite ville est très longue, mais très étroite. Les maisons s'adossent, à droite, contre 'les rochei-s de la montagne ; à gauche, elles ont sous leurs pieds les eaux brillantes de la Tet que viennent rejoindre les rivières d'B^vol et de Cabrils réunies.

La ville vieille se compose d'une rue étroite, affreusement en pente, pavée de cailloux douloureux aux pieds : c'est l'ancien chemin de Cerdagne qui venait descendre sur la rive gauche de la rivière de Cabrils et la travereer sur un pont dont il ne reste plus qu'un misérable lambeau. La construction de la route nationale a créé une Villeneuve, faite de maisons d'aspect très simple mais qui indiquent le bien-être. La Place, ombragée de beaux platanes, est très vaste ; le grand Café du Commerce en est le principal ornement. La fête de Saint-Etienne se célèbre très brillamment à Olette. Les danses de nuit, pendant lo saraou, sont féeriques, d'un entrain étourdissant. Gomme à Serdinya le jour de Saint- Cosme, on fait à Olette le jour de Saint-Etienne des ribotes qui rappellent les noces de Gamache.

Les étrangers sont bien reçus; d'ailleurs, en général, les gens sont fort aimables, polis et accueillants.

Olette est certainement un des endroits du département où l'instruction a le plus démoli les vieux préjugés. Les habitants étaient très amateurs de bruxas et de saludadors^ très friands du respon de Sant Antoni ; ils faisaieijt bénir leurs ânes par le curé le lendemain de la Saint-Jean ; en compagnie de ce même curé, ils montaient aux Gorchs, qu'ils croyaient habités par les démons, et les exorcisaient. Actuellement, ils sont très dévots à saint Sébastien, et cela, au moins, se comprend, puisqu'ils sont persuadés que le Saint les délivra de la peste en 1653 ; quant à saint Antoine,

qui a une chapelle tout près de la ville, ils Tinvoquent pour faire contre-partie aux sorcières : on lui offre des pieds de cochon, qui constituent un remède, un contrepoison pour combattre les maléfices de ces maudites vieilles vendues au Diable.

Sur le mur de Thôtel de ville, on a encastré une pierre qui doit provenir du château d'Evol. En tout cas, l'inscription nous enseigne que le vicomte y a fait reconstruire un mur que les ennemis avaient ébranlé et que les années avaient fait tomber. Voici le texte de cette inscription :

STEPHANO PROTOMARTIRI SVO MAJORVMQUE TVTELLARI GASPARD GALCERANDUSGURREIVS ET ARAGONIVS DEl GRA- TI\ VICECOMES EVOLENSIS. — EVOLIANAE ARCIS AB EVOLO ROSSELLIONENSIS COMITE ANTE CLADEM HISPANIAE CONS- TRVCTAE REGVM CONFVGII CONFVGARVM ASVLÏ MERIDIO- NALEM MVRVM ARMIS INFRACTVM VETVSTATE DIRYTVM SVBDITORVM EXTERORVMQUE SVMPTIBVS PROFVGIQVE JVRE SOLITI EXPENSIS JVSSIT ITA INSTAVRARI. ANNO CHRISTI NATI MDCXXX.... (1).

ENVIRONS D'OLETTE

lo Oreilla. — On construit en ce moment une jolie petite route qui remontera la rivière de Gabrils. Elle se détache de la route nationale à l'extrémité d'Olette, à l'endroit même où cette petite rivière se jette dans la Tet. Elle laisse à gauche les ruines du a Pont de Gerdagne » dominées par une tour fauve et délabrée, puis s'en^i^age dans la vallée d'Evol, franchit le torrent et monte à Oreilla, perché sur une espèce de promontoire qui sépare les deux petites vallées d'Evol et de Gabrils. Oreilla, qui s'appelle locus de Aureliano dans^les actes du moyen âge rédigés en latin, est tout petit (200 habitants environ), mais il est dans une position merveilleuse, frais, ombragé

(i)' Il manque très probablement un ou deux chiffres. — Gaspard Galcerand de Gurrea ou Hijar, vicomte d'Evol, dont il est miestioa ici, était mort avant 1664.

et très arrosé. Ses blanches maisons contrastent sinjçulièrement avec les prairies, les frênes^ les aulnes et tes peupliers qui lui font comme une verdoyante ceinture.

Les habitants d'Oreilla ont une très (grande dévotion à Saint Lin, dont ils célèbrent la fête le ^7 ao»U. Ils sont persuadés que ce pape, dont la mère était ori^i^inaire de Marcevol, est leur compatriote. Lin habitait à la métairie de Gabrils, actuellement annexe de Talau, paroisse d'Aygjijatebia. Un jour qu'il était en train de lalK)urer, des ambassadeurs venus de Rome vinrent lui annoncer qu'il était désigné pour succéder au pontife régnant, grjavement malade. — « Je n'ajouterai foi en votre mission, leur dit Lin, que lorsque cet aiguillon sera couvert de fleurs et de fruits. » A l'instant l'aiguillon se couvrit de fleurs et de fruits. — Lin continuant: « Je ne croirai à votre mission que s'il sort du lieu que je touche -une source d'eau vive, claire et fraîche i». A l'instant la source jaillit à ses pieds. Convaincu cette fois, il ramena ses bœufs à la ferme, dit adieu à sa mère et suivit les ambassadeurs romains.

Effectivement, il fut élu pape. Sa mère vint à Rome pour le voir. Gomme on pense bien, elle était habillée comme les paysannes du Gonflent, corsage en velours noir, jupe de laine grossière, bonnet catalan, chaussure grossière. Les Courtisans lui firent endosser un costume superlio, à la mode des dames romaines. Lin reçut sa mère, et dit: a Je ne reconnais pas cette femme ; qu'on lui enlève cette vanité qui lui sied si mal. » Ainsi fut fait, et quelques instants après le pape était dans les bras de sa mère, qu'il embrassait alTectueusement.

2« LasGarrotxas. — La route infléchit vers l'Ouest et entre dans la Vallée de Gabrils, anciennement appelée Valldel Feu (VaWée du Fief). Elle comprend les métairies de Turol, Guixa, Gelra et les villages de Talaii, Ayguatebia, Gaudiès, Railleu et Sansa. On appelle celle contrée Las Garrotxas, c'est-à-dire « les terres arides, âpres, escarpées. » C'est en effet, un pays pauvre, où le bétail, d'ailleurs peu nombreux, constitue à peu près la seule ressource des habitants.

Celra fut dépeuplé à la suite d'une peste qui se pro-

duisit dans de singulières circonstances, s'il faut en croire la tradition. C'était fête au village. Le curé et sa servante assistaient seuls aux vêpres. Tout le monde dansait sur la place publique située au centre du village. Un homme cependant se mourait pendant que les auti'es s'amusaient. Le curé fut appelé par la famille ; il se rendit à son appel pour donner les derniers sacrements au moribond et traversa la Place. La musique et la danse continuèrent et les habitants ne témoignèrent aucun respect ni pour les choses saintes ni pour leur concitoyen, qui mourut le soir même. Quand le curé rentra chez lui, on dansait encore. Tout à coup un oiseau noir, un corbeau sans doute, tomba mort au milieu de la joyeuse assemblée, qui s'amusa à le pousser des pieds et des mains. Cet oiseau introduisit la peste dans le village. Le lendemain même de la fête, le fléau sévissait avec furie ; seuls le curé et sa servante furent épargnés.

La route laisse Talau, Ayguatebia et Railleu sur la rive droite de la rivière, mais ces villages lui sont raccordés par des chemins très praticables. Ayguatebia, qui tire son nom du latin aqua tepida (eau tiède), est certainement le lieu le plus agréable de la contrée : il compte plus de 400 habitants. Nous y avons trouvé une auberge, où il n'a point fallu descendre jusqu'à la supplication et jusqu'aux menaces pour obtenir de quoi manger, comme cela nous est arrivé à Sansa. Ici, chez Gavaxou, ce n'est qu'à la vue du sabre d'un lieutenant d'infanterie venu le même jour que nous pour faire « les cantonnements w que nous avons pu nous faire servir à diner. On nous prenait pour un employé des contributions indirectes, et le malin Gavaxou avait oublié de se faire délivrer une licence par l'Administration des Contributions Indirectes !

D'Ayguatebia on peut aller facilement en Capcir en passant par Railleu (200 hab.) et le Coll de Créu ; de Sansa (170 hab.), un bon chemin monte au Coll de Sansa et l'on descend en Capcir par un affreux sentier tracé en zigzag qui vient finir à Real. .

3o EvoL — Olette fut le chef-lieu de la vicomte d'Evol, mais les principales forteresses du fief étaient à Evol et

à la Bastide. La famille des vicomtes d'Evol était originaire du Château de So (Usson, dans la vallée de TAude)» Elle s'allia en 1420 avec la famille de Castro et, à la fin du XVI« siècle, î^vec la famille des ducs d'Hijar, appartenant à la grandeza d*Espajrne.

Nous montons à Evol, aujourd'hui simple annexe d'Olette, par un chemin qui nous permet de revoir le village d'Oreilla et la vallée de Cabrils, et de contempler la sombre vallée qui nf>ène aux Gorchs, Le hameau est habité par des gens qui ont la réputation d'être très rusés, ce qui ne les empêche pas de croire aux hruj-asj au respon de Sant Antoni et autres balivernes ; il est vrai que les habitants d'Olette, comme on Ta vu plus haut, leur ont donné le mauvais exemple à ce sujet. Les mœurs étaient très sauvages dans ce coin reculé du Gonflent ; elles se sont adoucies depuis cent ans ; mais TEvolien est resté brutal. Pour le constater, il faut l'avoir entendu jurer ou administrer des coups de gourdin à son àne : Mal rellam fasclès, lo hourrou; mal garrot de hajou te partis ! En général ils sont paresseux et joueurs ; c'est la femme qui peine aux travaux les plus rudes.

L'église d'Evol est très ancienne ; elle a çté peut-être bâtie au commencement du XI»' siècle.

Les ruines du Château, de couleur fauve, se dressent sur un plateau à 864 mètres d'altitude, en pays dénudé et sec. Cette forteresse n'existait pas probablement avant le milieu du XlUe siècle. Elle fut construite vei*s 126() par Guillaume de So; l'un de ses héritiers, Jean de So, lit élever La Bastide en 1340. La vicomte d'Evol avait été créée en 1312 en même temps que celle d'Ille et de Ganet. Ces deux forteresses d'Evol et de La Bastide se composaient principalement de quatre murailles ou courtines reliées par des tours. A Evol, les tours et les courtines, quoique délabrées et sans épiderme, tiennent encore assez bien ; à La Bastide, il ne reste *^\H^re que deux tours.

Au pied dii Château d'Evol existe une chapelle de Saint- Etienne ; on y verra un tableau représentant la vie de saint Jean-Baptiste et portant le portrait de Bernard de So, premier vicomte d'Evol. Ce portrait a été peint en

1330 par un nommé Bordo de Gortsavi. A l'autel de Notre-Dame du Rosaire, le retable est daté de 1578.

4° Excursion aux étangs de Nohèdes. — Il y a

deux excellents hôtels à Olette : VHôtel de la Fontaine et V Hôtel Gaillarde^ où il faut venir souper et coucher. De très bon matin on se met en route avec un guide portant des provisions pour la journée. On monte à Evol, puis on va passer sous les ruines du Château, et, laissante gauche le hameau de Thuir ou Toir, qui est comme dans un trou, on suit le sentier qui remonte tantôt la rive droite tantôt la rive gauche du torrent d'Evol jusqu'au Coll Portons, (1)

5« Nycï*» — Une jolie petite route conduit à Nyer (500 habitants), un des plus charmants villages du département; il est placé à l'entrée d'une sombre gorge, dans une position délicieuse, à 4 kilomètres d'Olette. De belles prairies bordent la rivière, des arbres fruitiei's, des noyers séculaires couvrent les champs et les rives souvent escarpées des ravins. On monte assez commodément à Marians et à Souanyas, deux gros hameaux qui forment commune et dont il a déjà été question quand nous avons fait la course de Vernet à Olette par Escaro. Les habitants sont peut-être plus superstitieux ici qu'ailleurs : il suffit qu'un étranger regarde leur troupeau pour qu'ils croient au mauvais œil (un cop dhill dolent]. Ils vont consulter une dormidtira (somnambule), à Vinça ou à Perpignan. Le lemède contre l'ensorcellement se compose de jus de plantes, de quelques gouttes d'un cierge bénit et d'un peu d'eau bénite prise dans trois églises diflérentes. Avec ce singulier philtre on arrose les quatre coins de la bergerie, en prononçant une formule plus ou moins baroque ; le troupeau guérit !

Du haut des sommets escarpés de Nyer, on voit sur la rive gauche de la Tet le village de Ganaveilles, assis au sommet d'un plateau très escarpé et très aride où végètent quelques chênes-verts rabougris que le touriste distingue fort bien au bout de sa jumelle.

(i) Voir plus haut p. 3ii,

Kyer est dominé par un vieux caste), ancienne résidence de la famille de Banyuls de Montferrer, très célèbre dans l'histoire du Roussillon. Il appailient aujourd'hui à la famille de Rovira qui s'est étudiée à y former une collection de meubles et d'objets d'archéologie du plus grand intérêt. C'est un a Musée de Gluny » de province. Ajoutons tout de suite que les visiteurs et les curieux y sont reçus avec la plus parfaite amabilité.

A une faible distance du village, le tourisle trouvera au milieu de rochers escarpés et d'eftroyables précipices et comme suspendue au-dessus de la rivière, une chapelle connue sous le nom de Nostra-Senyora de laRoca.

Une fille de Nyer était allée à la montagne pour y faire un fagot de bois. Sa besogne terni inée, elle regagnait le village, quand elle fit une chute en face d'une grotte ; voulant reprendre son fagot, elle s'aperçut qu'à son côté, dans la grotte même, se trouvait une image de la Vierge. De retour à la maison, elle instruisit ses parents de cet événement. L'image fut portée à l'église paroissiale de Saint-Jacques de Nyer; mais elle disparut de l'église pendant la nuit, et on la retrouva au mêxne lieu d'où on l'avait retirée ; on reconnut que c'était là et non ailleurs que Marie voulait être vénérée. Toutefois l'aspérité du rocher ne permettant pas d'élever un édifice à l'endroit où était située la grotte, on construisit une chapelle de l'autre côté de la rivière.

Il faut cinq heures pour aller à Mantet. Le touriste doit éviter absolument de se laisser surprendre par la nuit (comme cela nous est arrivé) dans ce pays désert, sauvage, mais d'un aspect pittoresque et souvent grandiose. On monte d'abord à l'antique métairie de Porcinyans, puis l'on va rejoindre le Canal de Nyer qui serpente sur le flanc de la rive droite de la rivière. Après avoir dépassé la prise d'eau du canal, on rejoint le sentier qui mène à Manlet. (1)

(i) Voir plus haut p. 284.

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