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LES GRAUS DE CANAVEILLES

3 kii, d'Olette, la kil. de Villefranche, i8 kil. de Prades.

Allons reprendre la route nationale. A partir d'Olette la pente se prononce de plus en plus et la vallée se resserre si n«^u Hère ment. Ses flancs se relèvent, se rapprochent, se réunissent presque et forment un véritable barrage. Il y a seulement, à gauche de la route, une fissure circulaire d'environ cent mètres de hauteur dont les parois, parallèles et perpendiculaires, sont éloignées l'une de l'autre de six à huit mètres ; au fond coule la rivière de la Tet.

Là se trouve le petit établissement thermal des Graus de Ganaveilles dont les eaux sont sulfureuses, alcalines naturelles ; le chemin qui nous y conduit se détache de la route nationale à côté du tunnel qu'on a dû percer pour lui donner passage.

Cet établissement troglodytte est une véritable curiosité à cause du* site : il est dans un véritable trou, caché, dérobé à tous les regards. Quand on dévale par le sentier, on croirait aller en enfer ; mais c'est un enfer bienfaisant, agréable même. Il ne faudrait point cependant y séjourner longtemps de crainte de spleen. Ah ! ici, par exemple, il ne faut point parler de casino ou de parc : le jardin vous tiendrait dans la main ; d'ailleurs, les baigneurs habituels sont gens fort posés, ennemis du luxe et des plaisirs mondains : prêtres, religieuses, retraités ou rentiers. La maison est vaste, élevée, et semble faire d'impuissants eftbrts pour aller chercher le soleil. L'établissement, quelque modeste qu'il soit, est très bien aménagé, très propre, et les eaux sont excellentes. La sauvagerie du lieu est fort impressionnante la nuit, quand la rivière crie et hurle à son aise, se bat les flancs contre les parois rocheuses qui la rejettent ; si on lève la tête, on voit un ruban de ciel piqué d'étoiles que Ton peut s'amuser à compter.

Exalada et Les Graus* — Le tunnel dont nous parlions ci-dessus débouche dans un espace en forme

(l'entonnoir d'un aspect imposant. L'ancienne route, bierl avant d'arriver en cet endroit, gravissait la montagne, au-dessous de Canaveilles, perché comme un nid d'aigle, puis redescendait par une pente très rapide pour rejoindre le bord de la Tel. Elle suivait une espèce d'escalier en zigzag, pavé, divisé en gradins ou marches (graus) et on appelait cet endroit les Graus de Cérola ; on dit aujourd'hui Graus de Canavellas, le hameau de Cérola ayant disparu. C'est à côté des Graus qu'était bâti, diton, le monastère de Saint- André d'Exalada, dont il ne reste rien, absolument rien. (1)

Cet abbaye avait été bâtie avant 840 puisqu'il en est fait mention dans une charte de cette année-là. Quelque temps après, six ecclésiastiques du diocèse d'Urgell étaient venus s'y retirer. D'après un diplôme deCharlesle-Chauve, les solitaires survenus à l'asile d'Exalada y acquirent, de leur pécule, un lieu propre au service de Dieu et y bâtirent un monastère en l'honneur de saint André, de saint Pierre et de saint Thomas. Or, comme il en existait un déjà depuis quatorae ans, il est à croire que ce fut, de la part des nouveaux venus une reprise de fondation et, pour ainsi dire, une fondation nouvelle.

Les religieux de Saint- And ré d'Exalada se consacrèrent à la vie pastorale. Witiza, qui était abbé vers 864, acquit avec ses confrères de nombreuses possessions en Confient. En 871, Charles-le-Ghauve confirma la fondation de Saint-André et le prit sous sa protection.

On attribue ordinairement la ruine de ce monastère à une espèce de déluge arrivé en 878. Quelques moines qui avaient survécu à cette terrible catastrophe, firent rétablir les titres qui attestaient leurs possessions, mais ils renoncèrent à relever les bâtiments et vinrent se fixer à Saint-Germain, où étaient déjà plusieurs de leurs confrères; ils élevèrent alors un peu plus haut, dans la vallée, le monastère de Saint-Michel-de-Cuxa.

Si nous en croyons Tomich et Pujades, le duc Otger

(i) On a souvent traduit le mot catalan exalada par exhalaison, vapeur ; il signifie très probablement éboulement ou gorge escarpée. Dans un document du moyen âçe, il est question de la losera de Xalada,

ou Otkar, surûommé Cathalon, fiit enseveli à Saînt- André d'Éxalada. Cet Otkar était fils d'un duc de Bavière qui vivait au connmencement du VIII^ siècle. Il suivit Charlema^ne dans son expédition d*Aquitaine et fut nommé gouverneur de cette province, en récompense des services qu'il avait rendus pendant la {guerre. Appelé par les Wisi«:coths d'Espagne, Otkar les secourut avec succès contre les Maures, précéda Gharlemagne en Catalogne à la tête de neuf barons, qui devinrent la souche des plus illustres familles du pays, et mourut devant les murs d'Ampurias, dont il faisait le siège. Les barons ensevelirent ses restes à Saint-André d'Exalada. Lorsque peu d'années après le monastère fut emporté, le tombeau disparut dans le cataclysme. Tout cela est bien intéresressant, vraisemblable, mais nullement établi.

Il ne reste rien aujourd'hui de l'abbaye d'Exalada et c'est ici que l'on peut dire véritablement avec le poète latin : etiam periere ruinse ! a Les ruines mêmes ont péri ! j>

La route descend, tourne et laisse apercevoir le charmant établissement thermal de Thuès-les-Bains.

THUÈS-LES-BAINS

4 kil. d'Olette, i3 kih de Villefranche, 19 kil. de Prades. 760 m. au-dessus du niveau de la mer.

1® Le Site. — C'est un des coins les plus sauvages et les plus pittoresques de la vallée, lieu fait à souhait pour le délassement et le repos. L'établissement est adossé à la montagne, couverte de vigoureuses frondaisons ; à ses pieds coule le fleuve, frais, égayé par des aulnes, des peupliei's ramus et une luxuriante prairie; en face, une muraille énorme se dresse, nue et lumineuse ; à gauche, elle court parallèlement à la rivière, tandis qu'à droite elle se replie, se creuse en une conque couverte de champs et de jardinets aux pentes vertigineuses, que dominent les maisons de Canaveilles. Ici, la vallée 'est fermée, barrée ; le fleuve, en bas, mugit comme muselé dans une cluse étroite et sombre; en amont, au contraire, elle

s'allonge en un large sillon où les frênes, les noyers et les aulnes enserrent le flot argenté de la Tet. Le paysage est de petite étendue, mais plein d'intérêt ; une chose surtout est remarquable dans cette espèce d'entonnoir : c'est le jeu de la lumière qui, à chaque heure, change l'aspect de tout ce qu'elle frappe ; la transfiguration est continue.

Les Anciens n'ont point connu cette partie de la vallée. Le chemin de Cerdagne ne passait pas ici, mais sur le dos de la montagne, par Canaveilles et les Llansades. Un misérable sentier venant de Nyer montait à En, puis allait rejoindre le village de Thuès en passant par le lieu dit Ayguas caldas, qui a toujours dépendu de Nyer, quoiqu'on l'appelle aujourd'hui Thuès-les-Bains. C'est probablement au XIII® siècle qu'on fit le chemin des Graus^ qui, passant sur la rive gauche, négligeait encore les pentes où naissent les sources d'eau sulfureuse. Enfin, la construction dé la route actuelle,, il y a un peu plus d'un demi-siècle, a permis de les utiliser par la création d'un établissement thermal.

La gorge de Canaveilles ou d'Exalada porte toutes les traces de catastrophes géologiques, opérées on ne sait trop à quelle époque : peut-être au IX® siècle, quand fut emportée l'abbaye. Inondation, tremblement de terre? On ne sait. « Une âme chaude était dans la contrée ï>, a un esprit captif, frémissant, s'agitait » ; il sortit un jour, s'échappa des entrailles de la montagne : ce sont les sources chaudes que l'on voit aujourd'hui, a C'est toute une rivière de santé, de jeunesse, de force, un vrai fleuve de vie, dit Michelet. La phis grande merveille, c'est la diversité des sources. Toute température, toute combinaison y est représentée. Dans ce lieu si étroit, vous trouverez réunies les eaux des Pyrénées, Cauterets, Bagnères, Barèges, je ne sais combien d'autres se sont donné là rendez- vous. Et d'autres sources encore, tressaillant sous vos pieds, réclament, et, des ténèbres perçant à la lumière, semblent dire : « Enfin, c'est mon tour, d (1)

(i) Michelet, La Montagne.

2ol L'Etablissement. — L'élaLlissement, a part t la remise », est composé de deux grands corps d'habitation : l'un, d'aspect très bourgeois, de façade ample, vulgaire, mais très riante, remonte à un demi -siècle ; l'autre, plus coquet, avec des prétentions à un slyle quelconque d'architecture, a été récemment édifié. Cette maison a des chambres spacieuses, très confortablement installées, bien aérées; au rez-de-chaussée s'ouvrent le salon de compaj^nie, le salon de lecture et la salle de café ; le tout agencé sans luxe, mais avec goût. La maison if primitive », peuplée de chambres aux étages supérieure, contient au rez-de-chaussée les cuisines, les salles à manger, la chapelle, et, au-dessous, les thermes.

3» Les Sources. — Les sources naissent toutes sur le flanc de la montagne qui portait anciennement le nom significatif de Ayguas caldas (les Eaux chaudes).

On les divise en trois groupes :

1° de Saint- André, comprenant les sources inférieures, voisines de la grande source de ce nom, dans le jardin.

2® de VExalada, qui réunit les sources supérieures, à l'Est. La source de FExalada est à la température de 62» et débite 72,000 litres d'eau par jour.

3^ de la Cascade, formé de l'agglomération des sources de l'Ouest, sur la rive droite du torrent de Faget. L'eau de la Cascade, d'ailleurs inutilisée, est à 18^ et donne 220 litres par minutes, soit 316,800 litres par jour; celle de las Ayguas calentes n'a que 50^».

Les sources des groupes de l'Exalada et de la Cascade demeurent sans emploi ; on n'utilise guère que celles du groupe Saint- André qui, dès 1847, ont été captées et réunies ; elles sont situées au-dessous de l'établissement dans le jardin en terrasse qui longe la rive droite de laTet.

Source Saint-André, 75». — On l'appelait Lo BouU lidou (la bouilloire) nom qui rappelle V Escaldadou d'Amélie-les-Bains.

Source de la Grotte, TO^'.

Source Saint-Louis, 48».

4o Les Thermes. — Ils se composent de deux galeries :

1» La galerie supérieure alimentée par des eaux alcalines désulfurées, dont la température est à 48» centigrades ;

2« La galerie inférieure qui comprend des baignoires à eau très sulfureuse dont Ifi température est de 75®, et des baignoires d'eau sulfureuse très fortement chargée (le silicates, à la température de 35°.

Ces galeries, situées à dix et douze mètres au-dessus du niveau de la Tet, se trouvent préservées des vapeurs humides de la rivière et sont exposées de bonne heure aux rayons du soleil. Elles sont donc chaudes, éclairées, très gaies.

Au fond de la galerie supérieure est installé un appareil à douches.

5o Les Buvettes. — Les buvettes se trouvent à l'extérieur de rétablissement. Les plus fréquentées, sont :

lo La Buvette sédative ou ?io 23, oii Ton descend par un escalier de onze degrés ; l'eau est très limpide ; on la prendrait pour de l'eau ordinaire accidentellement et faiblement chauffée, car sa température n'est que de 30°.

2® La Buvette de VHortet (du Jardinet) ou n® 4, à la température de 32»; c'est la buvette la plus anciennement employée, excellente pour les maladies des voies urinaireiiy et en particulier pour la gravelle.

3» La Buvette des Eaux-Bonnes, à la température de38o.

6o Classification des eaux. — On peut ainsi classer lés eaux de Thuès-les-Bains :

1° Eaux sulfureuses à thermalité plus ou moins élevée ;

2® Eaux minérales alcalines légères (sulfureuses absolument dégénérées) ;

30 Eaux sulfureuses silicatées.

Ainsi, à côté des eaux minérales sédatives et calmantes, nous trouvons des eaux excitantes, toniques et reconstituantes, des eaux ayant une action résolutive et décongestive.

Michelet avait donc raison de dire que c'est ic! « un vrai fleuve de vie. »

Il faut lire avec la plus grande attention ta brochure si liien documentée et si él^amment écrite que M. le docteur Parahy, médecin -inspecteur de l'établissement, a consacrée à Thuès-1 es-Bains (1) ; examinez surtout le tableau des maladies qu'un a aiibrïtique s peut se llatter de nourrir ! Heureusement, les eaus bienfaisantes sont là toutes prêtes pour la prompte guérison, si toutefois l'on veut bien les employer en suivant les conseils de l'aimable et savant auteur de la brochure.

a Les neurasthéniques b, après la douche, le bain ou la buvette, iront dans « le petit jardin gazonné, parsemé de fleurs qui longe la rivière de la Tet et que traverse une

belle allée de magnifiques acacias parasols i» ; là, par ces journées ensoleillées de juillet et d'août, ils viendront respirer l'air pur, saturé d'odeurs de pins, de thym et de lavande qui descend de la montagne, i»

70 La Montagne. — Les baigneurs ne viennent pas assez sur cette montagne : c'est pourtant ici, à notre avis, la plus charmante excursion qu'ils puissent faire. Tandis que les maisons, en bas, sont battues par les vagues d'air chaud, montons par les cheminots, où l'on marche à l'ombre, dans le parfum. La végétation est superbe, puissamment inculte ; des plantes se lient, s'enlacent jusqu'à s'étouffer; d'un tronc à l'autre courent des chevelures de verdure, des volubilis qui laissent pendre leurs jolies clochettes, des débandades de vignes sauvages et vagabondes.

Le sentier descend dans le torrent de Faget qui disparaît sous l'assaut du feuillage des figuiers, des aulnes et des chênes. Ici, les clématites et les chèvrefeuilles atteignent des proportions énormes, et l'on se met à l'ombre, au frais comme dans une alcôve de verdure. Le sentier traverse le torrent, grimpe à travers les blocs et les arbres jusqu'à la ferme tristement silencieuse d'Entre- Valls, isolée sur le dos de la montagne. Course un peu longue, fatigante, que l'on peut entreprendre par un autre côté.

Revenons sur nos pas. Le sentier s'enfonce dans des taillis de figuiers en buisson ; des lierres épais et puissants habillent de vieux chênes que rayent des coups de soleil. Nous voici sur le franc bord d'un petit canal à sec ; des vapeurs sulfureuses montent; on dirait que les arbres fument: c'est la Cascade, une trombe d'eau chaude qui se précipite en bouillonnant. Nous passons : les plantes, pleines de vie, nous montent aux genoux. Le torrent que nous avons vu en bas, reparaît ici, et plus noir, plus sauvage, avec des précipices affreux.

Il nous faut rebrousser chemin. Nous reprenons le franc-bord du petit canal, et nous allons (c en plaine » ; nous découvrons la conque des Graus, Cana veilles, le lit profond de la rivière, les toits luisants de l'établissement et toute une houle de feuilles, une large pente d'arbres ;

il y a des trous d'ombre d'une fraîcheur printanière et ravissante.

Nous montons encore. Nous voici au petit col de Gérola d'où la vue se porte sur Olette et les monts qui l'environnent. Laissons ce chemin pour le moment. A droite, les forestiers en ont raccordé un qui nous conduit aisément vers le haut de la montagne. Voici qu'il forme une petite rue, sombre, ombragée par des brassées de feuillage impénétrable aux rayons du soleil. Repos. C'est charmant. Le sentier continue à monter, fait un grand lacet, bordé de tout petits arbres et de plantes montagnardes d'où sort une odeur aromatique et pénétrante. Tout en haut, il devient âpre, rocailleux, au moment même où l'on découvre la sombre région des Gouffres de Nohèdes, au pied du Pic de Madrés qui lève sa tète d'un gris fauve au milieu du jour serein.

8» En. — Le baigneur un peu intrépide sort du bois, continue par le sentier et monte vers les sommets, au Pic dels Trespassais^ par exemple, d'où les vieux pins contemplent la région. — S'il trouve la course trop longue, il prendra le sentier d'En, qui court plus bas sur le flanc de la montagne, au-dessus du sombre ravin qui va déboucher en face du petit établissement thermal de Graus de Ganaveilles. D'ici on peut écouter le mugissement de l'eau qui monte du précipice. Il y a des noyers qui portent gaillardement leur grand âge ; là-bas, au fond, il en est un, vieux colosse, patriarche de cette silencieuse vallée, qui mérite une mention à part ; ses flancs, ravagés par la foudre du ciel et la hache de l'homme font peine à voir : et il tient bon, s'accrochant à la vie comme un glorieux soldat mutilé.

Le chemin devient abominable ; plus un aibre, plus une plante : des pierres partout. On monte. Coup de théâtre surprenant : la région de Nohèdes, lointaine, vaporeuse, apparaît. Plus près, Olette, plus près encore, les montagnes de Souanyas, de Maryans et de Nyer, et là, à deux pas devant nous, une église, seule, isolée, monotone, délabrée, c'est l'église d'En. Nous l'avons visité ce vieux sanctuaire qui remonte probablement au XII^ siècle, et qui, depuis ces temps lointains, soutient la lutte contre

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