II. - LA SALANQUE
Revenons maintenant au chef-lieu du déparlement pour le quitter aussitôt.
En suivant la route nationale n» 9 à partir du Pontde-Pierre, on entre dans un nouveau faubourg de Perpignan qu'on peut diviser en trois parties, savoir : le Poni-liouije^ le Bas-Vernet, quartiers tout récents, et le JIant-Ver}iet, qui est très ancien. Le Haut-Vernet est à cheval sur les deux routes nationales n® 9 et n» 117 et sur le Chemin de grande communication n" i, dit Dr Perpignan à Saint-Laurent. Une colonne en fonte, scellée sur un gros pilier indique le terme austral qui, avec une autre borne située à Salses et constituant le terme boréal, forme la base de l'opération astronomique qui servit à la détermination de l'arc du méridien compris entre Dunkerque et Barcelone.
A c(Mé du moulin du Haut-Vernet existait le château de la vieille famille qui a donné son nom à ce haiireau et qui n'a rien de commun avec le Vernet situé au pied du Canigou.
Nous suivrons maintenant le Chemin de grande communication pour aller visiter la Salanque ou Salanea (sal, sel). On appelle ainsi l'espace de terrain compris entre l'étang de Salses, la route nationale n» 9, la Tet et la Méditerranée. Cette teire, de formation récente, conquise sur le domaine de la mer, s'est lapidement colmatée : aujourd'hui elle est transformée en un véritable jardin, où la végétation se développe avec une activité et une intensité qu'expliquent facilement la nature alluvienne du sol, la multiplicité et la fréquence des submersions et
-Bides irrigations, et surtout rélévalion de la température, souvent comparable à celle de l'Afrique septentrionale. La Salanque comprend huit communes qui communiquent toutes entre elles par des chemins commcnles et bien entretenus. La première que nous rencontnms est Bon pas.
Bonpas (7 kil. N. de Perpip:nan). Il n'ofîre rien de remarquable au touriste si ce n'est le site charmant où il est assis, au milieu des vignes, des luzerniêres et des jardins. On y compte 1293 habitants. 11 conserve fort peu de chose de son ancien château du moyen A;;e et de la préceptorie des Chevaliers de Saint- Jean -de- Jérusalem. La forme primitive du noni de ce village est « Mal pas » ou Malo passu, emplojV^e jusqu'au XIII« siècle ; le nom se transforme dès lois en « Honpas » ou Bono passiÂ, on ne sait d'ailleurs pourqucH. ()e cjui est singulier, c'est que cette nouvelle foiine parait être la traduction pure et exacte du nom de Malfias, car celui-ci était probablement celtique et s'écrivait d'abord Madpas ; le mot mad signifie encore « bon » en Bretagne. Le nom était donc formé du celtique i)ia<( et du latin passus.
A un kilomètre de Bonpas se trouve le Mna « Milhaud », que le futur commandant des cuirassioi*s de Waterloo avait acheté en 1794 pendant qu'il était en mission à l'Armée des l^yrénées-Orientales. iMilhaud venait de se marier à Perpignan avec une demoiselle Lignères. — Tout près sont les ruines de la chapelle de Saint-Sauveur de Canonials. A deux pas d'ici passait la voie romaine, se dirigeant sur Ruscino pres(pie en ligne droite.
Nous laissons, à droite, le grand chemin et nous tournons à gauche pour aller visiter Pia, qui est à 1 kil. 1/2 de Bonpas.
Pia (7 kil. N. de Perpignan). — Ce nom paraît être une abréviation du latin Appia ; mais l'histoire de la période romaine est muettesur cet endroit, qui était peutêtre la villa d'un Appius, Au moyen âge, les arclievêques de Narbonne étaient seigneurs du lieu. C'est, en
effet, un de ces prélats qui fit construire le château (12 i5 — 1257). Les habitants de ce village ont eu, pendant longtemps, comme les Béotiens en Grèce et les Champenois en France, la réputation d'avoir l'esprit obtus et grossier. Les Pianenchs étaient devenus un sujet d'amusement, et cependant ils ne sont pas moins intelligents que le reste des Roussillonnais. Le village est gai et coquet, entouré de riches vignobles et de bouquets de verdure qui s'arrosent.
Sous les murs de Pi a passe le torrent de la Llabanère qui, en temps d'orage, ramasse les eaux descendues du versant Sud des collines de Peyrestortes.
Par un chemin de travese, nous allons rejoindre le grand chemin, qui nous mènera à Glayra, après avoir franchi la rivière de l'Agli.
ClaYra (9 kil. E. de Rivesaltes, 11 kil. N.-E. de Perpignan). — Glayra ou Claira (1760 hab.) est situé sur la rive gauche de l'Agli. Il n'en est guère fait mention avant le XII® siècle. Dès l'an 1208, on y trouve un château seigneurial appelé le Château de Bitema^ appartenant à une famille particulière, et il ne paraît pas qu'il y eût encore une enceinte fortifiée pour la ville; l'enceinte commune de Glayra fut sans doute construite dans le cours du XIIP siècle ; elle formait un carré.
A 2 kilomètres du village du côté de l'Ouest, se trouve l'ermitage de Saint-Pierre del Vilar ^ où l'on vient en foule les lundis de Pâques et de la Pentecôte.
Dans les environs de Pia existe aussi un ermitage très connu des Roussillonnais, Notre-Dame de la Salut. Cette chapelle fut, sous l'invocation de Saint Saturnin, l'église paroissiale d'OrfoZanes, village disparu. Saint-Pierre del Vilar, Notre-Dame de Juegas, Notre-Dame de la Salut , telles sont les principales devotas ou lieux de pèlerinage des populations de la Salanque, en général très attachées à la religion catholique.
Saint-Hippolyte (10 kil. E. de Rivesaltes, 13 kil. N.-E. de Perpignan). — De Glayra nous allons à Saint- Hippolyte (2 kil. 1/2) par un chemin assez mal entretenu qui passe au Mas Selva.
A Saint-Hippolyte Tarchéoloffue s'arrêtera avec plaisir pour lire deux inscriptions : l'une du moyen àjçe (1258), Tautre des derniers temps de Rome. Cette dernière doit se lire ainsi :
Flavio Valerio Constantino nobiliashno Caesari,.. A Flavius Valérius Constantin très noble César... (cette colonne est dédiée).
La pierre qui porte cette inscription romaine est une colonne en brèche calcaire de 1 '"05 de hauteur et de ()««42
de diamètre. Elle fut découverte en 1847 au-dessous du maître autel de réglise; elle se trouve aujourd'hui dans un angle du porche, à côté du l)énitier et de Tinscription de 1258. On a longtemps discuté pour savoir si Thommage s'adressait à dionstantin le Grand (306-337) ou à son fils Constantin le jeune (337-340). La question, croyonsnous, n'a pas encore été résolue. Quant à la destination primitive de cette colonne^ il est à peu près certain que c'était une de ces bornes milliaires que les Romains mettaient sur leurs voies ou grandes routes pour marquer les milles (4).
Nul doute qu'il ne faille attribuer une origine antique à Saint-Hippolyte; mais, comme Sainte-Marie et Saint- Laurent, c'est un de ces lieux du Roussillon dont les noms anciens ont complètement disparu et qu'on ne connaît aujourd'hui que par le vocable des églises qui y furent construites par les chrétiens. Au XI" siècle le nom de Saint-Hippolyte fait son apparition ; au XllI®, nous trouvons le village parmi les possessions des Templiers en Roussillon. — Le petit étang appelé VEstaujiol est le seul accident de terrain qui mérite d'être signalé sur la côte, déserte et stérile.
Au lieu d'aller à Salses, que nous connaissons déjà,
Borne Milliaiue
(i) Le mille romain, mesure itinéraire, valait 1.481 mètres et une fraction.
nous reviendrons vers le Sud pour visiter les autres communes de la Salanque.
Saint'Laurent'de'la-Salanque (11 kil. E. de Rivesaltes, 14 kil. N.-E. de Perpignan). — C'est un gros bourg de 4.400 habitants. En 1819. nous y trouvons 2131 habitants, et '3207 en 1836. La population est donc toujours allée en augmentant.
Saint-Laurent a un port appelé le Barcarès (4 kil. N.-E.). C'est plutôt une plage profonde où les vins de la Salanque et la plus grande partie de ceux de la vallée de TAgli prenaient la mer autrefois ; mais l'établissement du chemin de fer de Narbonne en Espagne a fait du tort au Barcarès qui, malgré l'abseni^ d'abri, de quais et de phare, était encore un lieu très animé. Aux mois de juin, juillet et août, les meilleurs ports de la Méditerranée au dire des Espagnols, le Barcarès est un des bons endroits de refuge de cette côte pour les barques peu propres à de lointaines expéditions. Ces barques connaissent cette plage de la Salanque : elles s'éloignent ou se tirent à terre comme les vaisseaux des ancien^, selon les caprices du temps. Pour peu qu'on l'améliore, le Barcarès demeurera toujours un bon petit port de pèche et une station de bains fréquentée.
Saint-Laurent est grand, avec des rues larges, très animées ; c'est un des bourgs les plus florissants du déj)artement. Les habitants, les femmes surtout, passent pour avoir un caractère impétueux, de véritables a Sans-Gène ». Elles ont quelque chose de leste, de vif, avec de l'assurance dans l'allure et de la souplesse dans la taille, ordinairement élancée ; elles ont la riposte hardie et portant bien, un peu « salée » quelquefois.
Nous traversons l'Agli et nous arrivons vite à Torreilles, laissante notre droite la chapelle de Notre-Dame de Juegas ou Jiiliegas, qui est tout ce qui reste d'un village cité au XI« siècle sous le nom de Villa Judaicas.
Torreilles (13 kil. E. de Rivesaltes, 14 kil. N.-E. de Perpignan). — Torreilles compte 1.730 habitants. C'est toujoui^ la Salanque avec ses vastes champs couverts de vignes, de fruits, de légumes et de céréales. Le village
est situé à un kilomètre de la rive droite dé TAj^li et en contact avec le Chemin de {grande communication n« 1 1, d'il De Salses à La Roque, Il esta 2 kil. de Saint-I^urent et à 4 de Sainte-Mariç. — L'éjflise appartenait dès Tan 1070 au monastère de Saint-Michel de Cuxa. Il est probable que c'est la même que celle que nous voycms aujourd'hui sur pied. Anciennement elle a été dess«îrvie par un chapitre réjçulier dont Torij^ine et les fastes sont difficiles à établir. Elle est à trois nefs. La voûte delà nef centrale a été certainement refaite.
Une vieille route, appelée Carrera de Carlos Magnoa^ passe tout près de ce lieu pour aller ensuite vers Honpas ; c'est l'ancienne Via Domitia, probablement réparée au IXe siècle par ordre de Gharlemajçne. On en suit très bien les traces jusqu'aux environs d'Ar^elès. (1)
Sainte-Marie-la-Ner (12kil. N.-E. de Perpi«;nan).
— De Toreilles à Sainte-Marie la route est bordée à droite par des prairies et des champs de céréales, à jrauche par des terrains maigres qui s'étendent jus(ju'à la mer.
— Cette commune ne compte que 640 habitants, mais elle est très riche. Depuis Bon pas jusqu'à Sainte-Marie, la plaine, cultivée avec un soin extrême, ressemble à un vaste jardin. — L'église est très ancienne ; l'abside est pentagonale ; la voûte primitive a été rem|)lacée pai* une toiture apparente.
Lorsque le touriste ira à Castell-Rossello, dont la tour s'élève de l'autre côté de la Tet, il aura tout ce beau pays sous les yeux et pourra juger mieux encore de sa richesse et de son aspect. Vignes, fourrages, céréales, légumes, tout y pousse avec une force et une abondance étonnantes.
C'est près de Sainte-Marie qu'on venait quelquefois plonger dans les eaux de la mer les reliques du bon Saint-Gaudérique, quand on voulait obtenir de la pluie.
(i) Voir à ce sujet notre Elne historique et archéologique^ Perpiçaan, i888, in-i8. Dans cet ouvrage nous avons consacré quelques pages (19-22) à ce fameux chemin qui traversait les territoires de Clayra, Bonpas, Castell-Rossello, Gabestany, Gorneilla-del-Vercol, La Tour-Bas-Elne, Elne, Palau, Argelès.
Le Chemin' de grande communication traverse l'Agi i et monte ensuite au village de Canet. De là, il s'en va dans le bassin du Tech.
Villelongue'de'la'Salanque (9 kil. N.-E. de Perpignan). — Une route ombragée de beaux platanes conduit à Villelongue (3 kil.). L'Archéologue pourra lire dans l'église de cette commune deux inscriptions dont l'une, celle du sanctuaire, porte la date de 4449. Elle est en gothique carré, écriture oi'dinaire de nos inscriptions lapidaires avant le XV*^ siècle ; l'acclamation est en majuscules romaines, qui paraissent pour la première fois à la même époque. L'autre inscription date de 1324. Le clocher, qui remonte a l'année 1508, est bâti en prolongement de l'étroite et vieille nef romane. Vers la fin du XVe siècle, on a construit une seconde nef du côté du Nord. Les deux nefs communiquent entre elles par deux grands arceaux ouverts dans l'ancien mur.
Ce grand village compte plus de 1100 habitants.
De Villelongue à Bon pas la route court entre les grasses cultures et les jardins.