MONT-LOUIS
35 kil. de Prades, 76 kil. de Perpignan.
Lorsque, après le Traité des Pyrénées, on jugea nécessaire de fermer la nouvelle frontière, on envoya Vauban en Gerdagne. On avait, à cet effet, proposé diverses positions pour construire une forteresse; l'illustre ingénieur choisit une croupe raboteuse située justement à la tête de plusieurs défilés « comme si on l'y avoit mise exprès », à l'entrée même de la Gerdagne, sur la rive droite de la Tet. « Cette situation, disait Vauban, considérée à l'égard des commodités de la vie, est premièrement habitable, puisqu'il y a un village dans le lieu même (le Vilar (TOvansa) et six ou sept aulres à l'en tour ; ses environs sont cultivés et ont quantité de prairies ; elle a d'excellentes fontaines abondantes, de très bonne eau, des abreuvoirs tant que l'on en veut et des rivières au bas, sur lesquelles il y a deux ou trois moulins ; elle a des bois assez proches et en bonne quantité, beaucoup de bons pacages, et jouit d'un air un peu froid, à la vérité, mais si sain que les habitants m'ont dit leur être ordinaire de vivre de 80 ou 90 jusqu'à 100 ans. Les hommes y sont très bien proportionnés dans leur taille, et tous ont la jambe bien faite, les dents blanches, les yeux vifs, de l'esprit, et entendent à demi-mot ce que l'on veut dire ; du surplus,
un peu pendars et gens à escou péter leurs ennemis sans beaucoup de façon. »
C'est le portrait le j)l us ressemblant qu'on ait jamais tracé du Gerdan ; quant à l'assiette de la nouvelle forteresse, il n^était guère possible de mieux choisir dans le pays. En effet, quoique dominée, à une faible distance, par des hauteurs dont la défense doit toujours s'assurer la possession, Mont-Louis a toujours été une bonne sentinelle. Les travaux commencèrent en 1681 ; dix ans après, en 1691, le maréchal de NoaiHes, seportant sur la Séu d'Urgell put y établir les magasins de son armée. Située à l'altitude de 1600 mètres, Mont-Louis est la place de guerre la plus élevée de France. Ses foilifications se composent d'une Citadelle formant un carré à bastions et d'un ouvrage à couronne qui entoure la ville et dont les longues branches se rattachent à la Citadelle. Chose surprenante, Vauban proposa un jour de raser tout cet amas de fortifications, a attendu que Villefranche ferme bien cette frontière. » Cette raison n'était point suffisante et on garda Mont- Louis qui, cent ans après, nous rendit de bien grands services. En eff'et, en 1793, une armée d'invasion espagnole n*osa point passer sous son canon, et Dagobert eut le temps d'arriver pour l'attaquer et la rejeter en Espagne, après un de ces brillants combats où ce a. diable » se couvrait toujours de gloire. Cette bataille de la Perche fut livrée le 28 août ; le lendemain Dagobert et ses vaillantes troupes campaient dans la fière Puigcerda.
Mont-Louis est un chef- lieu de canton, mais sa population ne dépasse pas le chiffre de 550 habitants. La principale rue porte le nom du général Meunier (1). C'est une rampe large, rapide, où les voitures grimpent avec une audace surprenante.
En hiver, Mont-Louis devient une sombre prison. Les nuages couvrent les sommets environnants, s'engouffrent dans le profond sillon de la Tet, descendent, montent, se traînent lentement à mi-côte, puis se dispei-sent, laissant la vue plonger jusqu'au Ganigou qui ferme l'horizon, là-bas, dans un ciel pur; mais, bientôt des
(i) Né à Mont-Louis en 1768, mort çn i83i.
masses flottantes reviennent, on ne sait d'où, se rejoijjnent, s'accumulent sur le large tapis gazonné de la Perche ; le jour s'oflusque, une pluie fine et froide tombe et glace les membres. Un autre jour, c'est un vent furieux qui pousse de gros nuages; ils Hou rbi lion- • nent et jettent avec fureur de grandes et lourdes poignées de neige -qui s'accumule sur le sol et monte jusqu'à rendre tout chemin impraticable. Le lendemain, le pays est tout blanc, le calme s'est fait, et le soleil, doucement, comme si rien ne s'était passé, répand sa lumière éclatante sur le pays, et l'impression de tristesse se dissipe aussitôt. Le climat n'est pas précisément très rigoureux, car le thermomètre varie en hiver de — 2»8 à + 3o2, mais il s'en faut que la ville soit un séjoUr agréable pendant cette saison.
En été, les nuages s'emparent souvent de la vallée, et on jouit aloi's, du haut des remparts de Mont-Louis, d'un spectacle bien singulier. Après avoir enveloppé la ville comme par surprise, des masses floconneuses s'étendent, s'allongent vers La Cassanya et vont butter contre les montagnes ou s'engouffrer dans le vallon de Pratsde-Balaguer. Alors, on a sous les pieds une mer de masses flotfantes dont les flocons an^entés se balancent dans l'azur du ciel.
La nuit, la silhouette de Mont-Louis est d'un efl'et grandiose : les remparts et le campanillé de la Citadelle se découpent sur la lumière pu lé de la lune, et des ombrés, noires comme l'encre, longent ces grosses murailles dont les pieds semblent descendre jusqu'à la Tet. Les larges rues, avec les maiso'ns qui se tassent, èi la grande cour de la Citadelle, où s'allongent les ornières des lourdes casernes, sommeillent au milieu du plus profond silence.
Les mois de juin, juillet et août y sont ordinairement très beaux. Si la journée est chaude, la matinée et la soirée sont délicieusement fraîches. On y trouve alors des touristes de tous pays et des roussillonnais qui viennent « passer quelcjues jours au frais » et respirer la santé dans l'air. Il n'est pas rare d'y rencontrer des naturalistes qui explorent les environs avec une curieuse avidité. Nous avons vu souvent à V Hôtel Jambon^ auberge dans le vieux style, simple et propre, des savants éminents
qui proclamaient la Vallée d'Eyne, située à deux pas de Mont-Louis, « le Paradis des botanistes ». D'ailleurs, autour de la ville même, les plantes poussent à foison, dans les prairies et sur les bords de la rivière. Les arbres .sont rares, fnais les pentes qui tombent dans la Tet sont couvertes de frênes, de peupliers noirs, de trembles et de lilas du plus bel effet. Le sorbier des oiseleurs pousse sur les glacis de la place, et la couleur rouge de ses fruits donne une note gaie aux lourdes murailles de granit d'un gris sale et terne. Les prairies, où Teau abonde, ont une vigueur qui se communique au bétail, et jamais lait ne fut plus gras et plus sain que celui qu'il donne, jamais viande ne fut plus succulente que celle qu'on mange ici : on y mord, et le sang rougit les lèvres. La pomme de terre et le turneps poussent dans les champs avec les choux ; les uns et les autres sont d'une saveur exquise. Au mois de septembre, des champs d'orge jettent des bandes d'or sur plusieurs points.
Sur la Place publique, en face de l'église, on verra un petit monument élevé à la mémoire du général Dagobert, qui vainquit les Espagnols à La Perche. C'était un bien singulier homme que ce général dont les exploits sont restés légendaires dans nos pays. Les difficultés à vaincre l'attiraient ; il faisait la guerre « avec passion », <( avec verve » selon un mot de Sainte-Beuve. Il eut en Gerdagne des coups de main d'une audace surprenante, témoin cette bataille de La Perche et la défaite de la division Crespo aux Llansades, un mois après (4 septembre). Un homme droit et sensé, Gassanyes, accompagnait Dagobert. « Jamais surprise ne fut plus complète , nous arrivâmes sur les Espagnols comme des éperviers», dit-il en parlant de ce combat, qu'on appelle quelquefois ce le combat d'OletteD. A cette époque, Mont-Louis avait déjà changé de noni et s'appelait Le Mont-Libre (depuis le mois d'avril 1793).
Le monument élevé à la bravoure de Dagobert et de ses soldats a été restauré dans ces dernières années (1888), après une répétition de. la bataille de La Perche, dont nous fumes témoin. On a rarement l'occasion de ces représentations où il faut tant d'acteurs. Le canon ronfla, la fusillade crépita, et le Cambra d'Ases répéta, cent ans après, les échos guerriers de 93.