DE MONT-LOUIS A BOURG-MADAME
par le Chemin de grande communication n^* lo ou Route de « La Solana »
Nous sommes en plein mois de juillet. Nous quittons Mont-Louis à l'aube. Un brouillard {çris et léger comme une gaze voile à demi les bautes montagnes qui dominent rénorme forteresse. C'est à peine si le Cambra d'Ases montre sa grosse tête fendue de profondes rides. La vaste nappe du Col de la Percbe allonge ses prés verdoyants jusqu'à La Cabanasse, qui dort encore, là-bas, au fond du torrent de Jardo ; Saint-Pierre dels Forçats est assis sur un plateau rougeûtre, nu comme la main, et qui contraste avec la sombre foret du Moscallo, dont les arbres couvrent les pieds du Cambra d'Ases. Nous tournons la tête pour voir le vaste entonnoir de la Tet qui fume sous les baisers du soleil levant. La lumière augmente, les objets se rapprochent, les montagnes apparaissent dans toute leur majesté, des oiseaux piaulent en passant sur nos têtes : la nature, autour de nous, s'emplit de vie et de joie, et nous respiions à pleins poumons cet air vivifiant qui fait les fortes poitrines des montagnards.
Voici (L Les Maisons de la Perche ». Une auberge a remplacé un ancien hôpital. A cheval, pour ainsi diie, sur le Col, La Perche est à 1577 m. d'altitude. C'est un lieu plus froid que Mont-Louis et^ en hiver, le passage
est souvent impraticable; un jour de tourmente il peut devenir dangereux. Les prairies du versant du Sud s'étalent sous nos yeux et, plus loin, ondulent las mamelons et les montagnes qui enserrent le bassin de la Gerdagne.
Nous quittons la route nationale et nous suivons, à droite, le Chemin de grande communication dit a Route de la Solana ». Le calme le plus parfait règne ici ; .seuls quelques oiseaux le troublent agréablement. La route monte vers le Nord-Ouest pour atteindre un petit village dont le clocher, en forme de pyramide, a déjà montré sa pointe aiguisée et brillante d ardoise. C'est Bolquère, dissimulé derrière sa Serra qui lui cache Mont-Louis. Le jour de la bataille de la Perche, le 28 août 1793, il se livra ici un rude combat; le clocher était comme bondé de soldats espagnols. Nos troupes de Mont-Louis, commandées par le général Dagobert, enlevèrent le camp ennemi avec une admirable crànerie; la droite de l'armée, aux ordras du général d'Arbonneau s'empara de Bolquère et les Espagnols se sauvèrent en Espagne. Cette bataille est un des plus glorieux faits d'armes de la mémorable campagne de 1793.
BOLQUÈRE
5 kil. de Mont-Louis, 4o kil. de Prades, 8i kil. de Perpignan.
Bolquère (456 hab.) fait partie du canton de Mont- Louis. De ce village se détache un chemin qui monte à la Serra^ énorme moraine de l'époque glaciaire, traverse ensuite les pâturages du Pla de Barrés, franchit la Tet en cet endroit et va aux Angles, en Capcir, par la forêt de Barrés. Cette communication entre la Gerdagne et le Capcir est fort ancienne et nous l'avons déjà signalée. Elle portait au moyen âge le nom de Strata francisca superior ou Via rcdesa (Chemin français supérieur ou Voie du Rasez). C'est aujourd'hui Lo Garni dois Capcinesos (le Chemin des Capcinois). On qualiOait ce chemin de superior par opposition à la Strata francisca inferior, qui était la suite de la Via Confluentana (Chemin du Gonflent). On sait que celle-ci partait d'Elne et remon-
tait la Vallée de la Tel jusqu'au pied du Vilar dCOvensa. La Strata francisca inferior allait par La Cabanasse et La Perche jusqu'à la Vallée d'Eyne, où elle se soudait avec la Strata Cerdana ou route de Cenlagne. (1)
Nous suivons la Solanay qui est très bonne ; le granit broyé reluit au soleil et la fait apparaître comme un long ruban de soie blanche. A droite, les pins de la forêt de Font-Romeu semblent marcher avec nous en longues files serrées et noirâtres. Les croix du Calvaire émergent de cette sombre tache et allongent leurs bras dans Tair, qui est d'une merveilleuse transparence. Là-bas, la plaine de la Gerdagne se montre avec un fonds gris, sorte de barrière de gaze sur laquelle se jouent les tons les plus divers : la Sierra de Cadi, baignée de lumière vive et éclatante, la ligne plus terne du Puig Mal, pays schisteux, voilé encore, par ci, par là, de larges bois de pins élevant. leurs têtes altières; et plus près, la Vallée d'Eyne étale ses pentes lisses tombant des crêtes dont la ligne droite coupe le bleu du ciel.
ODEILLO
8 kil. de Saillagouse, 4^ l^il* de Prades, 87 kil. de Perpignan.
C'est un village gai, propret, tout blanc, avec des toits d'ardoise qui brillent au soleil comme des plaques de verre ; tout le raste est du granit. L'église a été restaurée, peut-être refaite ; c'est à peine si la porte et l'abside portent l'empreinte du style roman, auquel elle appartient. Le seuil de la porte est formé d'une grille sur laquelle on doit passer pour entrer ; elle recouvre une fosse d'une certaine profondeur. Presque toutes les églises de la Gerdagne et de l'Andorre en ont une semblable; c'est, dit-on, une précaution contre les loups ou autres animaux qui voudraient s'introduire dans le temple. L'intérieur n'a rien de remarquable — quand la Vierge est à
(1) Le nom de Bolquera ou Bulquera est d'orisçine très ancienne. Il contient les deux mots bol ou bal, que l'on retrouve dans Bolès Burla, Bularic et quera (roche) si répandu dans le département,
Font-Romeu , car c'est ici que la madone réside ordinairement.
Le territoire est un peu inai^çre : quelques landes, des i-ocs stériles, des champs pierreux, mais des liandes de pâturage, des arbres, quelques filets d'eau argentée. En somme, pays peu riche, mais propre à la vie. Deux vents soufflent ici : le vent d'Espagne ou Ve«I d'Avally doux, timide, et la Tramoniana ou Carcanct, violent, humide et froid, même en plein été. Ce dernier arrive ordinairement de la ré^çion du Capeir, accompagné de nuajîes d'un bleu sombre, qui s'allongent en serpentant sur la montagne de La Calm et sur le Col de la Perche : là, ils se traînent sournoisement, cherchent à franchir le Col pour descendre en Cerdagne, mais le courant qui vient du Sègre, veT's Lo forât de la Séu, leur barre le
passage (1) ; ils reculent alors vers Mont-Louis, puis reviennent à la charge avec la persistance d'un animal têtu et malfaisant.
L'habitant, dans cette contrée élevée (1600 mètres) et froide a, d'ordinaire, une physionomie douce, intelligente et un peu triste.
On va d'Odeillo à Font-Romeu par un sentier qui rappelle les chemins d'Andorre, tant il est chaud, montant, malaisé, pénible et rocailleux ; mais, arrivés dans la forêt, nous sommes dédommagés de nos fatigues par l'ombre rafraîchissante qui tombe des pins séculaires, aux trônes bossus et lourds, et par les senteurs des plantes qui poussent dans le gazon luisant.
Odeillo forme commune (480 hab.) avec Via, qu'on voit un peu plus bas, sur la pente qui glisse vers la rivière d'Eyne, profondément encaissée. On l'appelle aussi rivière d'Angoust, et ce nom pourrait bien être le latin angustus, signifiant étroit; Angoustrine a peutêtre la même étymologie. Via, anciennement appelé Avia^ possédait un château fortifié qui avait appartenu à Galcerand d'Urg, dont la fille, Gualda, le vendit à Pierre de Fonollet ou Fenouillet en 1297. — Il y a une bonne auberge à Odeillo, où l'on déjeune très bien, et même gratis pourvu que l'on marque un peu mal ; cela peut tout d'abord paraître paradoxal, mais pourtant rien n'est plus vrai. Nous eûmes un jour toutes les peines du monde pour faire accepter une pièce de vingt sous à l'hôtelière, qui nous prenait pour « un pauvre », tant on était encore à cette époque (il y a 25 ans) peu habitué à voir des (( honnêtes gens » aller à pied.
On peut aller facilement de Via à Saillagouse par un chemin fait de grosses dalles granitiques et qui descend au « Moulin de Via j> ; là, on traverse TAngoust et l'on grimpe le rude et âpre sentier qui va passer près des ruines de Saint-Vincent, situées sur un gros mamelon ; celui-ci, avec son dos poli et grisâtre, a tout l'air d'un monstrueux mastodonte accroupi. Ce chemin pavé de Via doit être fort ancien et contemporain de la Via Cerdana.
{iy Lo Forât de la Séu ou trouée de la Séu d'Urgell est le passage par où le Sègre sort de la Cerdagne et descend vers cette ville.
EGAT
II kil. de Saillagouse, 47 l^il- de Prades, 88 kil. de Perpignan.
Village d'aspect assez triste, suspendu sur des blocs de granit, à une faible dislance de la route. Il garde des restes d'une ancienne Tour qui servait probablement aux signaux en temps de guerre. De cet endroit Tœil embrasse tout le bassin de la Gerdagne. D'Egat, on peut aller à l'étang de Pradeilles par un sentier qui, laissant à gauche le Pic dels Morous, va rejoindre le Roc de la Cal m (2215 m. d'alt.), point culminant de ce massif de pâturages. Il semble que le mot calm^ qui est peut-être d'origine celtique, correspond au mot pacage ou « pasquier }); il aurait le même sens que alp, connu aussi en Gerdagne, où un village porte ce nom. A partir du Roc de La Galm, le sentier infléchit un peu à droite pour aller à la Baixada de las Moles. De cet endroit on découvre la haute Vallée de la Tet, les marais des Bouillouses et, plus près, l'étang de Pradeilles. — L'église d'Egat possède une vieille madone très vénérée.
Après avoir dépassé ce village, la route fait un détour à droite pour franchir plus facilement le torrent qui amène les eaux des pasquiers de Mollet, puis reprend sa course presque en droite ligne vers le Sud-Ouest. La montagne, dominée ici par le Pic dels Morous, est nue ; le paysage est triste : des lambeaux de verdure grisâtre, quelques plantes rabougries qui percent à travers les os saillants du roc se montrent ça et là. Et à notre gauche, quel singulier spectacle ! Figurez-vous une montagne coupée en morceaux par le marteau d'un cyclope en fureur ; les blocs gisent à terre, carrés, longs, anguleux, déchiquetés, entassés, dispersés, informes, bizarres. Quelquesuns sont tout ronds et leurs joues énormes et lisses se chaufl'ent et jaunissent sous les rayons d'un soleil brûlant.
Un petit chemin va au Mas Saint-Estève et au village d'Estavar par une côte très rapide, desséchée, nourricière de sauterelles ; mais on jouit encore, en
faisant ce trajet, d'un charmant coup d'œil sur la Cerdagne française.
TARGASONE
i4 kil. de Sailla^rouse, 49 kil. de Prades, 90 kil. de Perpignan.
Le village consiste en une vingtaine de maisons qui s'étalent en trois groupes d'une façon assez pittoresque sur le Rech de Rivais et au pied de la Solana, couronnée par le Pic dels Morous, Un entassement de rochers de couleur verdâtre domine les maisons ; plus bas, ce sont de jolies prairies, ourlées de saules au feuillage haut, gris et luisant, qui contrasient avec les habitations pauvres, tordues, bistrées et couvertes d'ardoise noire. Des eaux vives entretiennent la fraîcheur dans cette oasis.
Bientôt, notre attention est attirée par un autre entassement de roches granitiques ; certaines atteignent une grosseur colossale. L'une d'elles allonge d'un air morne son dos monstrueux et pelé où l'on pourrait faire une ascension comme s'il s'agissait d'une montagne. D'où proviennent donc tous ces blocs qui ont certainement été roulés dans le temps ? Ce sont encore ici les témoins d'une moraine glaciaire.
Nous sommes parvenus à deux pas du territoire de Llivia. dont la route s'écarte pour passer tout près du Mas Vilalte, vieille métairie, citée avec Palmanill, dans les actes du moyen âge. Nous descendons un moment vers le Sud puis, faisant un coude à droite, nous découvrons le village d'Angoustrine et la vallée de Saint- Martin. C'est comme un brusque coup de théâtre.
ANGOUSÏRINE
16 kil. de Saillagouse, 63 kil. de Prades, io4 de Perpignan.
La Gerdagne est si belle, si séduisante qu'elle force le touriste à épuiser tous les termes de l'admiration. Que dire d'Angoustrine ? Il semble, quand on arrive dans le village pour la première fois, qu'on ne verra
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arrosé, de plus frais, de plus ombragé. Ce ne sont plus ici les pâturages drus et serrés lies environs d'Odeillo et (l'Ei;at ; les prairte^i d'Angoustrine sont des prairies luxuriantes, iai^s, plates comme la main ; l'herbe y foisonne et la nature y végète avec une vigueur surprenante. Nous avons vu un jour des faucheui-s de l'Aride, aux membres aussi solides qu'agiles, promener leur luisant coutelas sur une de ces LiiDLisK ïitiiLt i,.iK^Dtif \ prairies: l'herbe leur
montait jusqu'à la poitrine. Il parait que les AriégeoisKont de terribles faucheurs et qu'ils al>attent de la bes(^ne com me la Mort ; ce sont eus ausstqui viennent couper les champs de sei^^le du pays. Au mois de septembre, quand ils ont ainsi bien dépouillé laCerdajinede ses vêtements d'or et d'émeraude, ils repassent le port de Pimorent jiour re}£a};ner la Gavaxeria, ou pays des Gapaxos, le leur. Vienne d'où il vienne, le mot gavax semble sitçnilier chez nous b tout homme qui ne parle |»as catalan ii. On dirait qu'il correspond au mol liai'baros, que les Hellènes de l'antiquité appliquaient à tout individu qui ne parlait pas grec; le « barbare «qui parlait mal te grec « barbarizait n ; « il parlait gavax » ! On entre dans Angoustrîne par un petit fauliour^' appelé La Part Petila, qui dénote le bien-être ; puis, la route traverse la rivière, dont les eaux, claires comme du cristal, descendent des étangs de Carlit. Le village s'étage en amphithéâtre sur le revers d'nne moraine dont certains blocs portent des maisons; quelques-uns ont été écartelés pour ouvrir les nies. L'église vieille.
qui est très probablement une construction antérieure au XIH siècle, a pour assises un de ces énormes cailloux roulés. On ne saurait rien imaginer de plus osé que l'audace de l'architecte de ce moiiesle monument. Dans le cimetière se trouve un autel, de l'époque romaine, avec l'inscription suivante :
Jovi Optimo, Afaxi- ? mo. Gains Piiblius Polibiiin votum sol- V i t Hbens mcrilo (Caius Publius Pulibius a accompli volontiers ce vœu à JupiterTi^ lion.Très ^rand). C'est donc un autel dédié à Jupiter.
On a cru que le trou creuséà la jiartiesupérieure servait de/'of^wtus pour les sacrifices, mais, si l'on examine ([u'il n'a tru('re plus
Ôi»20 de profondeur, on sera peut-éti* amenéà ne voir ici»]u'un locutus pour les reliques. C'est un autel païen converti en autel chrétien.
Les Romains ont très probablement colonisé An^joustrine, dont le nom parait être latin (Atiffttstrina), comme celui des Eecaldes (Aquas calidtis. — h^aux chaudes), situées de l'autre côté de la moraine. Un a con.struit dans ces dernières années, à An^oustrine, une nouvelle église vaste et bien comprise au (mint de vue architectural.
VILLENKUVK-DES-ESCALDES :5 kil. de Sailla^use, Cj hil. de Prades, io5 kïl. de Perpignan.
Villeneuve est bàlie sur un entassement de rochers granitiques, qui composent le sol de tout ce quartier de pays. Le torrent de la Coma Armada passe au bas des maisons et va rejoindre un peu plus bas la rivière d'Angoustrine.
Cette Coma Armada est délicieuse, tant il y vient de verdure depuis que l'établissement thermal des Escaldes a été recréé. Le village de Samt-Assiscle de Villeneuve est cité pour la première fois en 928 dans le testament de Miro, comte de Gerdagne. On a fait remarquer avec raison que ce nom de Villeneuve ou Vilanova a dû être appliqué, on ne sait à quelle époque, à un groupe d'habitations bâties dans le voisinage d'une villa beaucoup plus ancienne et qui ne pouvait être que celle de Aquas Calidas ou « les Eaux Chaudes. »