‹ Guide historique & pittoresque dans le Département des Pyrénées-OrientalesChapitre 55 sur 71 · BOURG-MADAME ET HIX · texte numérisé non relu

BOURG-MADAME ET HIX

9 kil. S. de Saillaçouse, 58 kil. de Prades, 98 kil. de Perpiçnan.

Nous voici à Bourg-Madame après une bonne journée de marche, à partir de Mont-Louis. Si nous avions traversé la Gerdagne en suivant la route nationale n" 1 16, nous aurions mis moins de temps ; mais le touriste ne voyage pas pour changer de lieu ; il voyage pour changer d'idées et de sensations. D'ailleurs nous n'avons rien perdu et nous franchirons le Col Rigat, quand nous remonterons à Mont- Louis.

La commune de Bourg-Madame comprend le joli village de Bourg-Madame, situé au confluent des deux rivières de la Régur et du Sègre, et le hameau d'Hix, situé sur la rive gauche du Sègre. Hix est très ancien, tandis que les premières habitations de Bourg-Madame ne datent que du règne de Louis XIV. C'est en elî'et en 1693 qu'un pages d'Ur nommé André Giiault vint construire une maison sur la rive gauche de la Régur, à quelques mètres de la limite franco-espagnole. La maison Girault prit bientôt le nom de Guiiigueta et, plus tard, quand de nouvelles maisons se joignirent à celle de Girault, tout le quartier s'appela Las Guingiictus cVHix. Le 10 juillet 1815, une ordonnance du duc d'Angoulème, datée

de Puigcerda, attribua « aux Guinguettes » la dénomination de Bourg-Madame et y transporta le siège de la municipalité d'Hix. Celui-ci alla en diminuant jusqu'à devenir simple métairie.

Et cependant Hix (1) avait été, pendant le moyen âge, la capitale de la Gerdagne ; au XI^ siècle, le grand marché du pays s'y tenait, et tout porte à croire qu'il y avait été établi dès les temps les plus reculés, et même lorsque la ville romaine de Llivia était la capitale du pays. Alphonse I^r, roi d'Aragon qui régnait à la fin du XII® siècle, venait régulièrement passer une partie de Tété à Hix. Il eut ridée de faire une place forte en Gerdagne, sur un vaste plateau appelé le Mont Cerda^ où se trouvait déjà une tour de défense. G'est là que le roi résolut de créer « une nouvelle ville d'Hix » et d'y transférer la capitale du pays. Elle prit le nom de Puig Cerda ou Puigcerda (1177).

L'église d'Hix est une des plus anciennes et des plus intéressantes de la contrée. Elle appartient à celte architecture romane antérieure au XI^ siècle, si gracieuse et si solide et dont nous avons déjà vu plusieurs spécimens. La voûte, qui est ogivale, semble dater du XI V«^ siècle. L'église possédait dit-on une image vénérée de la Vierge, donnée jadis par le Gomte Guiffred. Un jour les habitants de Puigcerda s'en emparèrent et la portèrent chez eux.

Bourg-Madame est une rue, pleinière, régulière, ni village ni ville. Le dimanche elle est très animée ; les autres jours, elle est monotone, maussade, déserte : un chien, un douanier, et c'est tout :

Al carrer de Bourg-Madama Y iroharéu un gos y un guarda.

Sur une borne de granit qui se dresse à l'entrée du village on lira les indications suivantes :

(i) Ce nom est écrit Iliœ en 889, Exi en 974, 982 et 990, Jaci en loii, y^xi en io34, Eœium en 1096, Yx ou Ix pendant tout le xii« siècle et Hix à partir du siècle suivant.

Route Nationale N® 20.

De Paris à Toulouse et en Espagne.

x^aris oD«^

Toulouse 179

Foix . 97

Ax 55

Route Nationale N« 116.

De Perpignan à Mont-Louis et en Espagne.

Perpignan 99 (1)

Prades 57

Mont-Louis 21

Sur le pont international de la Régnr on |)eut se payer le plaisir d'avoir un pied sur chaque empire, « ce qui est fort majestueux. »

Nous franchissons ce pont et nous montons à Puig cerda en moins de vingt minutes, par une rampe un peu pénible mais très ombragée.

(i ) Nous n'avons compté que 98 kil. de Perpie^nan à Bour^- Madame, parce que, de Perpignan à Prades, la voie ferrée, que nous avons suivie, ne compte que 4i kilomètres.

f^^^Wsmm^f^Ss^mmtmBS^^^Bis^^nSRmSB

PUIGCERDA ET LLIVIA

1^ Puigcerda. — Pour bien comprendre lu Gerdaj»ne, il faut la voir le 8 septembre à Font-Homeu et un dimanche à Puigcerda. A Font-Romeu, c'est la joie, le repos, la dévotion ; à Puijicerda, c'est la vie commerciale, industrielle, le travail, la reli«>ion plus luxueuse, et moins sincère peut-être. On ne saurait imaginer un lieu pins international et même plus cosmopolite.

Nous entrons dans la ville par \aPuerta de Escolapios encadrée de mui>>cyclopéens, et nous suivons la Calle de la Libertad. 11 faut s'arrêter un instant pour examiner le portail i^othique et l'éjrlise du Collège de Escolapios et, un peu plus loin, la chapelle de Gracia, aussi de style ogival. La rue que nous suivons passe devant la Fonda de Tixayre pour aboutir à la Plassa Mayor ou de la Constitucion . La Place est assez vaste : c'est ici que se tient principalement le marché du dimanche. Sous les porches, à côté des colonnes luisantes et boiteuses qui les forment, s'ouvrent des boutiques sombres, reculées. A l'un des coins s'étale la blanclie et très moderne fa(;ade de la Fonda de Europa. Tout près, les jeunes filles de la campagne sont alignées, debout, un panier posé à terre devant elles : elles sont là [)our vendre des (pufs et des volailles. En général ce sont des figures fanées, des corps malingres et défaits : le travail et souvent l'indigence en sont la cause. Quelle différence avec ces rondes et solides filles de la ville, pleines de santé, opulentes de hanches et de seins ! C4ertaines de ces paysannes vendent des oignons énormes d'un bleu rose et violet, des raisins

couleur d'ambre jaune, de guirlandes d'aulx, des piments ou pahrots aux flancs vermeils et ventrus, des radis bleuâtres, des choux frisés, fran^çés, allant du jaune-blanc au vert cendreux, des figues, des pommes, des poires, tous les produits de la terre.

Au milieu de la Place s'élève la statue du général Cabri nety inagurée le 9 septembre 1880. Cabri ne ty demeure le héros le plus populaire des luttes contre les Carlistes : le 11 avril 1873 il délivra Puigcerda qu'ils tenaient assiégé.

En été, le dimanche, la Calle de Santa-Maria^ qui joint la Place à l'église paroissiale, est si animée que Ton se croirait dans l'un des coins les plus mouvementés de Barcelone. La sortie de la messe est un spectacle unique. Jamais rue ne fut plus remplie de monde, plus éblouissante : les familles espagnoles en villégiature y étalent des toilettes voyantes, élégantes, superbes et forment des groupes d'une animation extraordinaire. Des officiers, étincelants de galons, présentent leurs hommages à de belles dames, et ce spectacle est très original.

Dans les autres rues et sur la Place, c'est un fouillis houleux, bruyant et pittoresque de mulets, de chevaux, de paysans et de paysannes venus des deux Cerdagnes. Les costumes présentent une variation, une polychromie inoubliable. Les balcons en saillie, recouverts de toiles multicolores, forment des espèces de chambres aériennes, où l'on cause le soir en humant l'air frais. Les magasins, comme les rues, regorgent de monde ; dans les hôtels, les tables sont prises d'assaut par les étrangers, pendant que les citadins, infatigables, se tiennent à leurs boutiques qui ne désemplissent pas. Vers deux heures, les cafés se peuplent ; le Casino, très beau, très vaste, prend l'aspect d'un immense bar. Mais déjà les chemins se couvrent de gens qui regagnent leurs pénates. A quatre heures, Puigcerda est revenu au calme.

L'église est b^sse, lourde, à trois nefs. Ces voûtes surbaissées, soutenues pai* des piliers cyclopéens et de larges arceaux qui se courbent dans une demi-ombre vous écrasent et vous font plier instinctivement les genoux. Le premier mouvement qu'on ressent en entrant dans ce vaste tombeau est un sentiment de respect mêlé

de frayeur qui donne le frisson. Le portail de l'Est a cinq archivoltes reposant sur des chapiteaux à niascarons. La porte du Sud n'a point de caractère, mais, aussitôt qu'on l'a franchie, on se trouve devant un aiitre portail de style ogival du plus bel effet. Il est en marbre rou«;e et ses cinq archivoltes reposent sur des chapiteaux carrés. C'est une œuvre ma«;:nirique, simple, d'une pureté de lignes admirables ; il ferme l'entrée de la nef centrale. On croirait tout d'abord à la façade d'une église enchâssée dans une autre. Le maître-autel est orné de colonnes en porphyre avec une profusion de statues de bois dorées ou coloriées. Il y a un beau retable du XV^ siècle dans la nef de gauche ; dailleurs, l'église est pleine de curiosités : statuettes, retables, inscriptions tumulaires.

Puigcerda est une de ces fières cités de combat comme il yen a tant en Espagne; si elle n'a pas connu les rapidas légions mauresques, elle a eu à soutenir le choc d'autres ennemis forts et puissants ; les Carlistes n'ont pas été les moins redoutables. Quoiqu'on ait exagéré les forces de Saballs pendant le siège de 1873, il n'en est pas moins vrai que Puigcerda se défendit avec une énergie et un courage remarquables et dignes des plus grands éloges. L'alcade répondit tout simplement, aux sommations menaçantes et emphatique.-- de Tristany, que la ville n'épargnerait rien pour défendre la cause qu'elle avait embrassée, et l'alcade et la ville tinrent parole.

La ville héroïque a publié son « Livre d'honneur », recueil de récits de guerre et de félicitations à l'adresse de ses défenseurs. Derrière l'abside de l'église de Sainte- Marie, on verra un obélisque en marbre d'Isobol érigé en l'honneur de ceux qui moururent en défendant Puigcerda en novembre 1837, en avril 1873, en août et septembre 1874. Sur l'une des façades de V Ayuntamiento une plaque commémorative rappelle aussi le siège de 1874,

Il faut noter ici, que depuis la destruction de la Citadelle, Puigcerda n'est défendu que par des murailles, redoutables en apparence seulement, faites à la hâte, moitié en pierre sèche, moitié en terre.

Derrière l'Hôtel de V Ayuntamiento ou Casas consistorialeSy d'aspect lourd et sévère, se trouve la Plassa

de lafAionjas, d'où Ton jouit d'un spectacle ravissant. On domine la riche et vaste plaine de la Gerdajyne espagnole, parsemée de villages dont les façades, blanchies au lait de chaux, se détachent au milieu de la verdure des jardins et des prairies. Cette plaine est sillonnée par les replis tortueux du Sègre qui se perd dans l'horizon avec les derniers contreforts des monlagnes qu'il faut franchir pour aller à la Séu d'Urgell et à Lérida. En bas, sous nos yeux, dans ces merveilleuses prairies de Sant-Martl, s'élève une magnifique filature qui comprend un charmant petit château. C'est là que notre bon ami Narcis 011er, le célèbre romancier catalan, a composé quelques-uns de ses ouvrages, chefs-d'œuvre d'observation, de finesse et de style.

Le vieux couvent des Dominicains sert de caserne à la garnison de Puigcerda ; on visitera son église, qui devait être fort belle.

Puigcerda n'est pas une ville ancienne, puisqu'elle fut fondée à la fin du Xll^ siècle, mais elle grandit très vite ; elle atteignit, vers la fin du XI V^ siècle, un état de véritable prospérité et de développement. Elle amena de Teau chez elle au moyen d'un beau canal dont la prise est à 14 kilomètres dans la vallée de l'Aravô et qui vient se déverser dans VEstany ; elle se fortifia solidement, bâtit des églises et des couvents, construisit des usines pour travailler la laine, sans délaisser les travaux de l'agriculture. Le tremblement de terre du 2 février 1428 arrêta ce développement en causant des ruines et (les morts nombreuses, dans cette ville déjà serrée, compacte, où, comme le disait un touriste, « les maisons se forment en bataillon carré. y>

2^* Llivia.— Nous avons dit comment cette petite ville espagnole se trouve enclavée dans le territoire français. On y va de Puigcerda en une heure, par le chemin qui franchit la Régur sur le Pont de Llivia^ à l'altitude de 1159 m. De Bourg-Madame, on ne met guère plus de temps; on suit d'abord la route nationale, puis on prend à gauche le chemin international, qui ne tarde pas à entrer dans le territoire espagnol. 11 est bordé à gauche par des champs de céréales, à droite par de superbes

|p.:r3LlCUBRARY.;

^^H>r. iF.NOX AND

prairies qui s'étendent jusqu'au bord du Sè^re. La ville se montre bientôt, allongée <c au pied d'un monticule qui forme l'extrémité méridionale d'un chaînon descendu de Carlit et dont il a été peut-être détaché par la main de l'homme, d C'est sur ce monticule que s'élevait, sous les Romains, le Château ou Castrum que nous trouvons encore mentionné en 672.

Livia n'avait pas été a colonie romaine », mais elle avait joui du droit latin. La ville occupait à peu près le même emplacement qu'aujourd'hui. Sous les Arabes et les rois francs Carolingiens, le Castrum Lihyse garda le titre de capitale de la Cerdagne ; mais à partir du IX® siècle, il prit le nom de Livia, qu'il porte encore de nos jours sous la forme catalane de Llivia. En 813, la ville est appelée Civitas Livia; en 836, elle est citée comme paroisse. En 1245, il est question de « la ville vieille de Livia » ; en 1306, l'infant Sanche confirme les privilèges et coutumes aux consuls et tmiversité de Livia. En 1375, l'autorité royale se préoccupait de la défense de Livia. On voit par un acte de cette époque qu'elle se composait du Castrum, de la força et du harrium. La forsa avait 600 canes (de Montpellier; de circuit. En 1410, Pons Descatllar, « Châtelain du château de Livia et hatlle ou bayle de la paroisse de Livia d, expose que « le dit château, qui est la clé de la Cerdagne, est très élevé et très grand et se trouve cependant très mal muré ; ses barris sont aussi très grands et très étendus; le mur nouvellement construit et les murs anciens des dits ha^^ris sont imparfaits et fort exposés à une surprise, car ils ne sont pas finis et n'ont ni fossés, ni tours, ni corseres, ni merlets, qui seraient pourtant bien nécessairesd. Il est facile de comprendre, par ces quelques lignes, que c'est dans les premières années du XVe siècle que furent élevées les principales fortifications de Llivia, en dehors du Château proprement dit qui était très ancien.

Il est probable que Llivia conserva toute son ancienne importance pendant la période comtale : c'était toujours le plus grand centre de population qui existât en Cerdagne, et son Château fut la principale forteresse

-3ÔÔ-

du pays jusqu'à l'époque du roi Louis XI (fin du XV« siècle), qui en ordonna la démolition.

Llivia est assez sale, mal bâti et n'offre rien de remarquable : tout y est foncièrement espagnol, comme de juste. Les gens se montrent, en général, très affables. La plupart sont d'ailleurs en relations continuelles avec des Français, principaux auxiliaires du bien-être qui se remarque dans la ville. Il n'y a guère qu'une rue qui compte, celle du Mercadal, grande, quelque peu tortueuse et raboteuse, et aboutissent à la Plassa de La Constitucion.

Il faut visiter Téglise qui possède de riches ornements. Le retable du maître-autel est énorme, d'un luxe immodéré, divisé en compartiments et en étages par des colonnes torses massives, surchargées de statues, et où se découpent à profusion feuilles de vignes, grappes de raisins, oiseaux, roses d'or. Que d'or! que d'or ! L'autel de Nostra Senyora del Roser y dels sagrats cors de Jésus y Maria y est magnifique avec son baldaquin, style renaissance, ses panneaux ovales et ses peintures sur toile.

La ville de Llivia n'a guère plus de 1200 habitants. Deux hameaux, Sereja et Gorguja, n'en comptent guère plus de 100. Ce sont deux domaines très anciens, qui furent probablement des villas à l'époque romaine. Sereja est planté sur une hauteur, entouré d'arbres et de quelques prairies. Gorguja est sur le Pla, tout près de la rive droite de la fraîche rivière d'Err. A côté passe un chemin, bordé de hauts peupliers, qui va à Ro et à SaîUal^ouse; un embranchement se dirige vers le village d'Err. La vieille route, venant de Ro et de Saillagouse, passait ici et se dirigeait ensuite vers Caldégas et Hix, reliant ainsi Saillagouse et Puigcerda. Elle fut délaissée après l'annexion, alors que le gouvernement français construisit une route dans le territoire annexé.

A Llivia naquit l'une des gloires de l'Ordre des Frères prêcheurs, le bienheureux Romeu, surnommé a l'ami de Jésus et de Marie n, mort à Garcassonne en 1261. Le P. Cormier a écrit sa biographie.

Le savant Don Luis Ciitxet, journaliste et historiert, ami de Victor Balaguer et du général Prim, auteur de la Caialuha vindicada et du Sili de Gerona^ naquit à Llivia. (1)

(i) Pour plus de détail^, voir V Enclave espagnole de Llivia, par Emmanuel Brousse fils, dans l'Annuaire du Club Alpin français, 34* volume, 1897, et son ouvraiçe intitule La Cerdagne française^ Perpignan, imprimerie-librairie de V Indépendant, 1896. — Nous conseillons aussi an touriste de lire la Cerdagne espagnole, par Albert Salsas^ Perpignan, imprimerie-librairie de Y Indépendant, 1899.

WWVWaiMPJMBTOVWVwVWVW

AU

Page 1