PLATEAU LACUSTRE DE CARLIT
Au sortir d'Angoustrine, on remonte la rive droite de la rivière. Le chemin est relativement bon et, jusqu'à la chapelle de Saint-Martin, il est ou serait facilement carrossable si Ton voulait bien enfoncer par ci par là de gros blocs plantés en manière de pavés, combler quelques grands trous et dévier les eaux qui Tinondent en plusieurs endroits. Il est d'ailleurs fort pittoresque, bordé à droite par les grasses prairies qui touchent à la rivière, et à gauche par des pâturages semés de noisetiers, d'aulnes et, aussi, de quartiers de granit descendus de la crête du Castellar et de la montagne des Graus. Cette montagne, âpre et déboisée, domine immédiatement la chapelle de Saint-Martin.
On a souvent confondu Saint-Martin d'Angoustrine avec Saint-Martin dels Castells, qui est au fond de la Gerdagne espagnole, au-dessous de Bellver. Ainsi que son nom l'indique, Saint-Martin des Châteaux était une forteresse, tandis que celui de la Vallée d'Angoustrine paraît n'avoir été, de tout temps, qu'une simple chapelle. Cependant, les habitants d'Angoustrine croient qu'il y avait anciennement ici un village qui fut détruit par une terrible avalanche descendue des Graus. Gela
pourrait bien être de Thistoire ; mais voici certainement de la légende :
Le souverain qui régnait sur la contrée était en guerre avec les Mores envahisseurs ; il donna un poste à garder à son fils, lui recommandant bien de ne pas attaquer l'ennemi, sauf provocation. Courageux et impatient, le jeune prince essaya de surprendre les Mores, retranchés dans les défilés et dans la montagne des Graus, La lutte fut terrible, et les quartiers de rocs descendirent aussi gros et aussi meurtriers qu'à Roncevaux. La victoire resta aux Mores. Le souverain, irrité contre son fils, l'immola sur une pierre qui se voit encore dans la chapelle. Ce bloc de granit devient rouge, dit-on, loi'squ'orf frappe dessus avec force. Nous n'avons pas fait l'expérience, préférant conserver l'illusion de la légende jusqu'au bout. A peu de chose près, c'est celle que nous avons trouvée à l'ancienne abbaye de Saint-Martin-de- Ganigou, en Gonflent; et, à ce sujet, il faut remarquer que la chapelle de Saint-Martin d'Angoustrine dépendait précisément de ladite abbaye.
Gomme nous opposions au récit de notre guide l'absence complète de preuves écrites de la bataille et de ses suites, il nous répondit avec assurance qu'elles existaient pourtant ; que des moines espagnols les avaient emportées à leur monastère de Poblet où les savants feraient bien d'aller les reprendre ; ils se convaincraient ainsi du fait. Quant aux cloches, ajouta-t-il, ce sont les habitants d'Ourlou (Orlu) qui vinrent les voler, il y a longtemps. Ils firent le coup pendant la nuit, et, pour déjouer les recherches, ils se servirent de chevaux ferrés à l'envers, de sorte qu'en venant, ils semblaient s'en aller.
En face des Graus, sur la rive gauche de la rivière, se dresse, à 2076 mètres d'altitude, un des principaux contreforts de la Galm; ses flancs dénudés et rocailleux sont d'une pente très rapide.
La vallée se rétrécit et la rivière fait des sauts prodigieux, hurlant à travers des blocs énormes. 11 y fait un temps afl*reux pendant certains jours de l'hiver; on connaît des pierres, grosses comme des maisons, qui ont été changées de place par des coups de vent.
Le chemin, assez commode jusqu'ici, devient trèsdifli-
cile. La pente s'accentue au Pont de Carlit sous lequel passe le torrent de ce nom. (1)
Le chemin se perd ensuite dans des prairies tourbeuses et reparaît au Po7it de la Casa blanca ; nous allons nous l'eposer un moment sur yn frais tapis de verdure, autour de la fontaine sulfureuse du Prat de les Animas, A droite, s'ouvre la Coma Cernera où Ton voit encore les tracas de quelque végétation ; à gauche, s'étale la Solana de la Casa hlancay nue et pelée jusqu'au vif. Un peu plus loin, nous entrons dans le Pla de ÂfirOy couvert d'un gazon court et desséché.
Voici le confluent des deux gros torrents qui forment la rivière d'Angoustrine. L'un est le Rech del Bach Arissal, l'autre est le Mesclan d'Ayguas. Ce dernier a un nom très significatif, car m,esclar signifie mélanger , en catalan comme en latin. Les deux torrents sont séparés par un énorme piton granitique appelé le Cap del Hom,e; c'est un des contreforts de la forte et solide muraille qui soutient le vaste plateau lacustre de Carlit.
On peut remonter lecoui'S du Mesclan d'Ayguas pour atteindre le plateau de Carlit ; mais il n'y a pas de sentier convenable ; le vrai chemin est un peu plus haut, à La Molina,
Nous traversons le Rech del Bach Arissal sur le Pont dels Empédrats et nous entrons comme dans une seconde vallée. D'énormes gentianes croissent sur les bords du Rechy k côté de genévriers rabougris.
[A partir de la Molina^ la vallée du Bach Arissal s'élarçit. Le ravin se promène capricieusement au travers des mottes de tourbe velue; quelquefois, il disparaît pour aller sortir plus loin, et on entend comme un murmure souterrain. Les fçentianes, les aconits, les fçenévriers, quelques joncs, un maij^re gazon, telle est la modeste parure qu*on a laissée à la terre de ces lieux, qui devaient être vraiment pittoresques avant le déboisement. A notre droite se dresse Lo Niu de l'Aliga (Nid de TAii^le).
Nous arrivons bientôt après dans un endroit si n^'ulier appelé Los Pous de Roda, espèce de marais dans leipiel les eaux du Hech ont creusé des puits dune circonférence parfaite et communiquant tous entre eux. C'est un caprice de la nature qui imite les arabesques les plus bizarres. Le terrain, noir et fangeux, cède souvent sous les
(i) Par pont y il faut entendre ici une grosse pierre plate mise tout bonnement sur deux espèces de menhirs qui remplissent la fonction de piles.
Sieds, et on aurait tort de s'y risquer. Il faut donc côtoyer les ancs de la rive droite. On arrive à la baraque de l'étang de Pradeilles.]
Après la montée de La Molina, nous rejoignons le Mesclan d'Ayguas, et nous traversons de jolis pâturages.
Voici un petit affluent de droite du Mesclan d'Ayguas; c'est le Rech de la coma dels forais (Ruisseau du vallon des trous) qui descend des flancs de la Serra de Coll Roig.
La Vassa d'En Gomhàu, que nous atteignons un moment après, est un marais d'aspect triste et terne, que traversent en serpentant les eaux du Rech de VEstany liai, déversoir des étangs supérieurs ; le Mesclan d'Ayguas sort de la Vassa^ c'est là qu'il commence.
La primitive baraque de VEstany liât était construite avec des dalles énormes de granit et couverte d'une épaisse couche de mottes toufl*ues ; elle était d'une solidité à toute épreuve, et le vent n'y entrait pas plus que dans un œuf. Huit dormeurs y étaient à leur aise, sur un bon lit de camp, couvert d'un duvet recueilli sur les bords des étangs. On la remplaça par une jolie maisonnette, qui, depuis, a été détruite. On vient de la relever.
UEstany liai (Etang large) est le plus considérable des étangs de Garlit. Il a un kilomètre de tour environ. Il est à l'altitude de 2.150 mètres.
On commence la visite des autres étangs par celui qu'on appelle Los Longs^ qui est à 200 mètres environ de VEstany liai. L'étang du Bayell ou Vehell est plus haut. Il faut monter une côte rapide et escarpée pour l'atteindre. C'est un tout petit bassin, mais fort pittoresque, car l'un de ses bords, formé par d'énormes blocs en forme de muraille cyclopéenne, se reflète harmonieusement sur la surface des eaux tranquilles.
Du Vehell à l'étang de Las DougueSy la distance est de 100 mètres environ. Au printemps, ce bassin se déverse dans l'étang del Viver par un canal naturel appelé Boca del Capcir ; du Viver, les eaux vont dans la Grande Bouillouse. C'est par cette unique voie qu'une partie des eaux du plateau de Carlit peuvent descendre à la rivière de la Tet. La pente s'accentue, et, depuis Les Dou-
gués jusqu'à Tétang de Ca»tellar, nous faisons une véritable ascension.
L'étang de Castellar est beau, vaste et profond. Il doit son nom au Pic de Castellar, grande masse en forme de pain de sucre qui le domine Cette montagne ne sera bientôt plus qu'un squelette ruiné, car elle s'émiette tous les jours sous l'influence de l'oxyde de fer. Une longue veine de quartz, d'une blancheur éclatante, la coupe en deux portions.
De l'étang de Castellar, on peut aller au pic de Carlit par une pente douce, en remontant la Serra del Lloser dont la masse sépare le bassin des étangs de la Coma de la Grava, On passe alors au pied du Pic de Castellar en inclinant toutefois sensiblement à gauche. C'est le chemin le plus long pour aller de la baraque d'Estany liai au Pic de Carlit, mais il est incontestablement le moins pénible, et surtout le moins dangereux.
Le bassin supérieur des eaux de Carlit comprend les étangs de Castellar, de la Govema (1), de Trahencs et de Subira. Il est très probable que tout ce quartier étâf t anciennement désigné sous ce dernier nom. L'étang Subira est immédiatement au-dessous du Pic du Carlit et les éboulis de la grande cheminée s'arrêtent sur ses bords. Cet étang est bordé de rhododendrons qui poussent à travers les quartiers de granit et de schiste. Les flancs de la montagne sont couverts de fragments entassés sans ordre. D'ailleurs, cet état de ruine n'est point particulier à cet endroit ; il s'étend sur toute la région de Carlit qui, plus qu'aucune autre, porte des traces de la destruction opérée par les éléments. M. Elisée Reclus a excellemment parlé de cette région et de son état pitoyable, mais nous craignons qu'il ne fasse de Carlit une montagne gyanitique ! 11 se tromperait de beaucoup car les sommets de tout ce massif sont schisteux, à l'exception du Tossal Colomer qui est une masse de blocs granitiques d'origine glaciaire. Le Tossal Colomer est un gros éperon (jui se détache des arêtes
(i) On dit aussi dell Govern. Nous trouvons cette orthographe dans un document officiel de 1809.
schisteuses de Garlit et de la Serra de Coll Roig ; son front a été vivement attaqué par les éléments météorologiques, et ses éboulis dégringolent souvent sur le plateau qui s'étend à TOuest de VEslanif liât.
Le soir, quand le soleil descend derrière les sommets rougis de la Serra del Bach d'Orteil, ses rayons affaiblis donnent à cet immense et grandiose paysage de monts une note de tristesse et de silence inoubliable. La Serra de Cadi, qui ferme le bassin de la Gerdagne au Sud, au contraire, est en feu, et les cimes tailladent l'horizon comme le feraient les dents d'une longue scie, à peine sortie de l'ardente fournaise. Le Pendis montre sa tête altière, et la dépression du Coll de Jou, par où l'on passe pour aller de Bellver à Baga, s'ouvre dans cet horizon incomparable. La montagne de Toses, au pied de laquelle passe la route de Ribes ; le Pla de Salines, nu comme la main, et, plus près, le Puig Mal, géant de cette région, nous ferment le ciel qui couvre la vallée de Rives et la plaine de Vich. A gauche, le Cambra d'Ases commence cette longue série de sommets qui s'épaulent les uns contre les autres jusqu'à la Méditerranée, en passant derrière le Ganigou, dont nous apercevons la face occidentale striée par de longs ravins remplis de neige.
Le matin, on peut assister à la levée des filets; VEstany liât est très habité ; il fournit à lui seul les trois quarts du poisson qui se mange dans les hôtels de la Gerdagne.
Si, de Garlit, on veut aller visiter les sources de la Tet, il faut compter d'y employer une bonne journée. A partir de l'étang de Las Dougues nous infléchissons à gauche et bientôt nous arrivons en face d'un précipice gigantesque, effroyable : tout le goufl*re immense qui contient la haute vallée de la Tet, sauvage et dénudée, est au-dessous de nous.
Si on veut aller à l'Etang de Lanos, on peut passer par le chemin du Lloser; ou bien, on descend dans la vallée de la Grave, sur le bord même de cet affluent de la Tet. Le chemin est un afl'reux sentier, à travers des rochers mobiles et des toufles épaisses de rhododendrons qui, heureusement, tiennent au sol par de fortes attaches ; il aboutit à l'endroit qu'on appelle Los
Branchs ; ce nom vient des sinuosités que le torrent décrit dans un marais et qui dessinent le brancha<^e d'un arbre énorme. On remonte ensuite le torrent de la Grava ; quand on est arrivé au pied de la Soîona hlanca^ on tourne brusquement à «i^auche pour atteindre le col de Lanos. On ^n^ne ensuite facilement Tétanjç de Lanos et le grand bassin de Lanos.
Si Ton veut aller aux sources de la Tet, on traverse le torrent et Ton grimpe vers la Vall Maran par le cbemin que nous avons indiqué plus haut.
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