ASCENSION DU PIC DE CARLIT PAR LE BASSIN DE LARDS
A partir de Porté,* nous remontons la rive droite de la rivière de Fontvive ; le chemin va passer au-dessus de l'étang du même nom. Nous faisons une halte à Tombre d'une baraque ; ensuite, par une pente excessivement raide nous atteignons la Font de la Ningonella (de la sangsue), cachée dans un repli de terrain couvert de gazon. Le sentier se fait si petit qu'il finit par disparaître à nos yeux, et c'est à travers des éclats de schiste tranchants que nous descendons au bord de la rivière,
( I ) Elisée Reclus s*est demandé si Lanouœ ne serait pas Vètang noir ? Rien ne peut justifier une semblable signification. Lanos est incontestablement un nom d'origine romane, mais les mots nègre ou niger n'ont rien à faire ici. pas plus que les mots nix^ neit ou nox qui signifient /luiV, et il faut remarquer tout de suite à ce sujet que les Catalans écrivent, et ont toujours écrit Lanos ou La Nos^ et prononcé Lanous.
La est évidemment ici l'article féminin tiré du latin illa ; mais d'où vient Nos ?
Il y a dans le Pays de Berga, en Espagne, un village appelé aujourd'hui La Nou cité en 889 avec la forme de Illa Noz. Le mot noz, avec l'article illa dont la première syllabe a disparu, signifie incontestablement la noix ; c'est, à notre avis, le même mot dans le cas qui nous occupe. Le roman not et noz vient du latin nucem et non de nocteni.
Le nom du village de Noheda (prononcez Nouéda) signifie '* lieu planté de noyers ", et on le trouve écrit Nosedes et Nozedes de 1181 à 1870 au moins, et, en 1175, le nom de notre étan^ est parfaitement écrit Lanos, Nous ajouterons qu'il existe au territoire d'Argelès un quartier appelé Vall de nous (Vallée de noix ou de noyers) depuis le XIV® siècle au moins. Il faut conclure de tout ceci que l'étang de Itanos est l'étang de la Noix ou du Noyer.
dont les eaux semblent se reposer, après les cascades effrénées qu'elles ont faites un peu plus haut. Le coup d'œil est ravissant Le soleil nous passe par-dessus la tète; la haute vallée de Fontvive est dans l'ombre. Une bienfaisante fraîcheur a succédé aux rayons accablants du soleil ; elle est la bienvenue, car la montée qui recommence va durer pendant près de deux heures.
Les ombres grandissent, les pics de Fontvive, de la Coma d'Or et de las Xemeneyas (des Cheminées), dont le schiste ardoiseux miroitait au soleil un moment auparavant, prennent une couleur noirâtre qui annonce la nuit. Il faut se hâter. C'est à peine si nous jetons un coup d'œil sur la Coma Joan, un grand cirque où les eaux du torrent se promènent tranquillement, et nous commençons une véritable escalade pour gravir la solide muraille qui supporte la petite mer de Lanos. Pourquoi va-t-on chercher des points de vue, des paysages dans le reste des Pyrénées? Cette région de Carlit et de Lanos est merveilleuse; elle a été beaucoup trop délaissée parles touristes à qui on a fait croire jusqu'ici que « les Pyrénées » n'existaient que du côté de l'Océan.
A notre gauche s'ouvre la Coma de Cortal Rosso ; à droite, celle du Rechdels Forais, dont les eaux viennent se mêler à celles qui sortent de Lanos. La nuit est arrivée quand nous touchons à la baraque, assise derrière un ressaut de terrain qui cache tout d'abord la vue de l'étang. En avant s'étend une large pelouse -toute verte.
Le pêcheur nous reçoit à bras ouverts ; il a une bonne provision de rhododendrons, de genévriers et de branches de pin. Nous allumons le feu. La flamme monte à dix mètres en l'air et jette des clartés fantastiques à un kilomètre à la ronde. Un silence profond enveloppe la contrée, interrompu seulement par les crépitements du genièvre qui se tord dans le feu et les cris d'admiration que nous poussons devant ce spectacle infernal ; les crêtes et les sommets environnants constellés d'étoiles brillantes se détachent à l'horizon, avec une pureté de lignes admirables ; Carlit se montre dans le fond comme un monstre enveloppé de mystère.
Après le repas nous prenons possession du lit de fagots qui est le principal ornement de la baraque !
Impossible âe dormir. Nous avions souvent entendu parler de VEscudella du berger de Lanos, mais nous ne connaissions qu'imparfaitement la légende dont elle fait le fonds. Nous étions ici à la bonne source, car ce pêcheur habite depuis plus de cent ans les bords de l'étand, par son père ou par lui-même. Il nous disait : a Je suis ici chez moi ! t Drôle de chez soi, un pays désert, affreux, glacé et pluvieux, à 2,154 mètres au-dessus du niveau de la mer !
Cependant notre hôte alimentait le feu avec excès, et la flamme montait jusqu'aux poutres de la baraque qui était chauffée à la température d'un four à cbaux. « Voyons, pêcheur, contez-nous l'histoire de VEscudella », — a. Ah ! ah ! fît-il avec satisfaction, vous en avez donc entendu parler de Vistoria de rEsciidella? îe vais vous la dire. »
a A un certain endroit de l'étang, il existe un courant très fort que nous avons soin d'éviter quand nous péchons. Ce courant, ainsi que vous le verrez, part d'ici pour aller à la Font de la Badella, au pays d'Urgell, en Espagne. Un berger que nous n'avons pas connu, mais qui a existé, lavait un jour son écuelle de bois dans les eaux de l'étang, non loin du terrible courant. Au fond du plat, il avait pratiqué une cachette dont le couvercle était fixé avec des vis, et c'est là dedans que notre homme avait placé sa petite fortune, consistant en quelques pièces de monnaie. Un jour qu'il lavait cette riche écuelle, il la laissa échapper de ses mains. Le couran-t la prit et l'emporta rapidement. Le berger fut au désespoir. Il invoqua vainement toutes les encanladas (fées) de Lanos ; c'en était fait de son écuelle et de sa fortune !
« L'automne venu, notre berger s'en alla faire paître ses brebis dans le pays d'Urgell, qui e^t loin d'ici. Il s'arrêta à une auberge située près d'une fontaine. 11 demanda un plat de soupe, le mets nourricier par excellence et qu'un berger cerdan préfère à tous vos plats les plus recherchés. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il reconnut son écuelle dans le modeste plat qu'on venait de lui apporter. Cette écuelle est à moi, dit-il à l'aubergiste, et fen fournirai les preuves ; elle porte une cachette où sont enfermées des pièces de monnaie. On dévissa le
fond, et Ton y trouva effectivement le petit trésor. La servante affirma qu'elle avait trouvé cette écuelle dans la Font de la Badella. Voilà comment on s'assura que l'étang de Lanos communique avec celte fontaine. Gela paraît incroyable, mais telle est la vérité ! y>
Au point du jour, nous chargeons nos bagages sensiblement diminués et nous traversons le desemhocador de l'étang pour aller rejoindre le torrent dels Forats, dont nous suivons la rive droite; par de jolies cascades les eaux descendent de VEstany Rodon,
Nous voici maintenant au pied de Garlit, qui se dresse sous forme de mur cyclopéen ; inutile de songer à l'escalader. Nous obliquons à gauche, laissant le Castell Isart qui nous montre sa tête aplatie, et nous montons à la Coma de las Encantadas. Ici, il faut déjà faire usage des mains.
Nous atteignons la crête qui sépare la Coma dels Forats, d'où nous sortons, d'avec la Com,a de las EncantadaSy où nous allons. Celle-ci est parsemée de petites nappes d'eau et de grosses taches de neige roussie. Le cirque de Lanos, vu de l'endroit d'où nous sommes, est grand iosement pittoresque. Garlit se dresse à notre droite, tandis qu'à gauche d'autres géants se lèvent dans le ciel.
Le moment de la lutte est arrivé. Nous allons tout droit vers l'Est, à travers un glacier en pente dont le passage n'est pas précisément commode. Au sortir du glacier, nous montons à pic, sur des éboulis, vers une portella formée par deux longues aiguilles schisteuses. Nous arrivons enfin à la crête qui constitue la séparation des eaux du bassin de Lanos et de celui du plateau de Garlit. Les montagnes de la frontière espagnole se montrent vers le Sud. Repos, et bien gagné, après deux heures d'une pénible marche. Garlit est maintenant à notre droite et au Sud-Ouest ;- nous l'avons à moitié contourné, en montant de 2.100 mètres à 2.600.
Continuons de contourner 1» masse rocheuse en montant insensiblement. Nous traversons des canals qui conduisent les eaux de la montagne dans le bassin lacustre de Garlit. Certains passages sont dangereux ; il faut bien s'assurer de la solidité des llosas auxquelles* il feSttoêctésA saire de s'accrocher.' -Le ^ic ^^ânviàibl^;*^1«ïài§^riw^