LA HAUTE VALLÉE DE L'AUDE
LE CAPCIR
La route nationale 118, dite d'Alhi à Mont-Louis et en Uspagne, vient s'amorcer à la route nationale 116, à 250 mètres environ des glacis de la forteresse, qu'elle contourne, laissant à gauche le chemin de Font-Romeu.
Après la Llagone, que nous connaissons déjà, la route fait un coude et oblique à gauche pour s'élever sur le plateau de la Quillane, à l'altitude de 1.767 mètres. Quelquefois on voit ici, fin septembre, des seigles absolument verts. Anciennement, la route passait au Coll de Castello ; elle a été redressée et portée plus bas, à travers la forêt. C'est, de part et d'autre, une futaie magnifique. Un moment après on découvre la majeure partie du Capcir. Là-bas, en face, se dresse un village haut perché, tout resplendissant de lumière, Les Angles; à ses pieds s'étendent de larges tapis de pâturages où serpente un petit ruisseau, qui deviendra « la Rivière d'Aude » un peu plus loin.
A droite, apparaît en entier la conque allongée du Capcir, couverte de champs et entourée de hautes crêtes boisées. Au Nord-Ouest, le Puig Péric, semblable à un monstrueux éléphant, élève sa tête à 2.800 mètres d'altitude ; au Nord, les sommets du col des Ares et la sombre forêt du Garcanet ferment l'horizon. Le Capcir fut un lac; il constitue maintenant l'un des bassins excentriques du département : on dirait une réduction de la Cerdagne. C'est un paysage qu'un peintre mettrait tout entier dans un tableau de dimensions ordi-
naires, mais ce paysage est d'une douceur pâlotte, de peu de caractère, incapable de suggérer de vives images, comme cela se produit en Gerdagne ; campagne monotone, sous un soleil trop fréguemment voilé. En dehors des mois de juin, juillet et août, Tatmosphère est ordinairement brumeuse, ce qui explique fort bien cet air de mélancolie qui caractérise la plupart des habitants : ce sont des plantes qui n'ont pas assez vu la lumière. Toutefois, on y trouve des hommes solides, robustes et carrés ; les femmes, plus malingres, ont pourtant l'allure assez hardie, la taille cambrée avec le jupon bien serré sur les hanches. Le pays est froid ; les habits d'été n'y sont guère de saison ; le coutil et la laine cèdent le pas à la bure, qui met le corps à l'abri des glaciales morsures du Carcanet^ sorte de tramontafia qui monte des pays de Sault et de Donnezan en passant par les gorges sauvages de l'Aude. L'habitant ne quitte donc jamais ses habits de gros drap parce que, même pendant les trois mois chauds, juin, juillet et août, les veillées sont assez froides pour faire désirer le coin du feu. A la lueur des débris les plus résineux du pin (la tesa)^ les familles attendent l'heure du repas du soir et du coucher. Durant sept ou huit mois de l'année, une partie de la population s^éloigne de cette froide région ; plusieurs viennent à Perpignan où ils gagnent leur vie en s'employant comme domestiques, commissionnaires, portefaix ou fendeurs de bois de chauffage.
Nous descendons sur la rive droite de l'Aude ; l'eau s'arrête, s'attarde, comme s'il lui en coûtait de quitter son pays natal. La forêt de la Matte (La MataJ, d'abord en plaine, monte en pentes douceset s'étale presque tout entière devant nous; c'est une des plus belles futaies du département. Anciennement, la route traversait la rivière sur le petit pont de Conangles(l) et allait s'enfoncer dans la forêt ; on Ta déviée il y a quelques années. Aujourd'hui, elle passe à l'orée du grand bois, à peu de distance de Matemale et de la rive gauche de l'Aude, d'où elle s'éloigne bientôt d'ailleurs à travers champs pour aller à Formiguères.
(i) Conanj^les, habité en i38o, dépendait de Matemale*
FORMIGUÈRES 14 kil. de MonH-ouia, âo kîl. de Pradee, 91 ki'. de Perpig-nan.
Formi(çuères, comme tout le reste du Capcir, fait partie du canton de Mont-Louis. Le boui% est bâti dans un pli de terrain, sur les deux rives d'une rivière appelée La Lladure. La route débouche sur la place publique entourée de maisons qui respirent l'aisance et ta propreté. Là
se trouvent aussi les hôtels, le» cafés, la mairie, le bureau ries postes et télégraphes et l'é/lise.
Cette é^Viae passe |wur être la plus vieille du Opcir ; elle aurait été consacrée en 873, Il y eut ceitainement, dès cette époque, une é},'lise à Formigiières, mais ce n'est
poînt celle que nous voyons aujourd'hui. Peut-être une partie' de l'abside remonte-t-elle au IX® siècle, mais c'est tout. La façade, en granit sale et rongé par le temps, paraît appartenir au style roman du XIIç siècle. L'archivolte de la porte d'entrée, que nous reproduisons, est composée de deux arceaux à plein cintre et en retraite ; le tympan est uni ; la plate-bande est d'une seule pierre et ornée d'une corniche. Au-dessus, on voit une ouverture cintrée, ornée d'un encadrement demi-circulaire de modillons enchâssés et se touchant par les angles.
Cette église a été peinturlurée dans ces dernières années, et on a fait disparaître de la voûte des fresques qui, dit-on, avaient un grand mérite et remontaient au IXe siècle ! La voûte ne saurait être de cette époque. On remarquera au-dessus du grand arc de l'abside un christ en bois qui semble dater du XVl® siècle, œuvre réaliste, naïve, mais très touchante ; on y sent une foi humble et ardente, exprimée avec sincérité.
Du '' Château ", il ne reste plus qu'un lambeau fripé: il existait déjà à la fin du XI^ siècle et formait forteresse avec l'église ; il était encore debout en 1599. Le second roi de Majorque, Sanche, l'habita ; on dit même qu'il y mourut le 2 août 1324; il est plus probable qu'il s'éteignit à Perpignan au mois de septembre de cette même année.
Depuis l'an 873 jusqu'au XII^ siècle, on trouve, pour le nom du village, les formes de Formiguaria et Formicaria, qui semblent bien correspondre au français " La Fourmilière ". Les forêts qui l'avoisinent sont semées d'habitations de fourmis, et il est très probable qu'il en tire son nom. Les lloch, castell y fortalesa de Formiguera formaient au XV^ siècle une " baronie " dont dépendait la forêt de La Matte. Cette baronie fut vendue en 1699 à Benoit de Galvo de Bessèdes ; elle avait été érigée en comté en 1632.
Le Capcir forma une sous-viguerie dont les titulaires furent pendant longtemps des membres de la famille Soubielle ; l'un de leurs descendants, qui est encore en vie, est surnommé lo suh-veguer.
Toute l'industrie du bourg consiste dans le travail des bois et de la laine : il y a, en effet, ici quelques scieries et
Une filature. A Formiguères, comme dans tout le reste du Capcir, la seule préoccupation des habitants est d'assurer leur propre nourriture et celle des troupeaux ; c'est une lutte continue avec la terre.
Une partie du bourg s'appelle Las Casas d'Amont, agglomération de quinze ou vingt ménages formant comme un hameau à part. On lui donne souvent le nom d'Andorra, peut-être pour indiquer que les habitants sont plus réservés ou plus dissimulés que les autres Capeinois. En tout cas, fer VAndorra a faire l'Andorran » est un dicton très répandu dans les pays Catalans et qui correspond à « faire l'hypocrite ». Les habitants des Casas d'Amont n'ont pas d'ailleurs à se formaliser d une appellation qui voudrait être injurieuse : en Capcir, en France et en bien d'autres endroits, il est pas mal de gens qui savent a faire l'Andorran )>, et nous sommes tous plus ou moins d'Andorre.