EXCURSIONS AUTOUR DE FORMIGUÈRES
On peut prendre Formiguères pour centre d'excursions, visiter ainsi tout le Capcir, en quatre ou cinq jours, et rentrer tous les soirs à l'hôtel.
Les courses les plus longues sont celles des étangs de Camporells et du Puig Péric et celle de l'étang d'Aude, qui demandent chacune une journée entière.
1» La Forêt de La Matte. Les Angles. —
Allons d'abord visiter le village des Angles. Le chemin
monte sur un plateau cultivé où s'étalent les champs de
pommes de terre et de seigle. Des murs en pierre sèche
les divisent Qt en font des carrés qui donnent au terrain
Tair d'un grand damier. On ne voit pas un arbre fruitier ;
mais voici la forêt. Le chemin s'y enfonce et court en
ligne droite. On respire bientôt les bonnes et fraîches
haleines qui se dégagent de ces arbres, hauts, puissants.
vigoureux, symboles de la vie. A leur pied naissent et
croissent des plantes qui forment un tapis polychrome
du plus bel effet : la renoncule à feuilles étroites, le genêt
cinéréen, l'ellébore verdoyante, l'aconit napel, dont les feuilles découpées en lobes étroits sont luisantes et sombres ; en catalan, on l'appelle maia-llops (tue-loups) parce qu'il contient une substance très vénéneuse. Les Anciens, qui connaissaient ses funestes effets, le r^ardaient comme né de la bave de Cerbère enchaîné par Hercule.
La forêt de La Matte a été dévastée à plusieurs reprises. Vers 1721, on dresse des procès- verbaux à des habitants des Angles, « qui, non contents de couper dans la forêt les bois nécessaires à leurs usages, en ont déraciné les arbres et ont défriché une partie de cette forêt qu'ils ont réduite en terres labourables. » Cependant les dégâts continuent et les procès-verbaux pieu vent dru et serré. On arrête même les délinquants, mais ils s'évadent des prisons de Formiguères. L'Administration en est réduite à faire protéger la forêt par des grenadiers du régiment de Ponthieu envoyés de Mont-Louis. En deux ans lesCapcinois coupèrent de six à sept cents arbres et firent 1800 charges de planches dans la forêt de La Matte. Il faut ici bien noter les dates. Ces faits se passaient vei-s 1730 ; c'est après ces déprédations que survint la pluie de procès- verbaux dont nous parlons ci-dessus ; la sévérité de l'Administration fut terrible, si bien que, en 1759, en plein hiver, les habitants des Angles n'avaient pas même du bois pour faire chauffer les fours ; quelques-uns moururent d'une indigestion de pain cru. Au mois d'avril, il fallut sortir des maisons par les fenêtres tant il y avait de neige ; la glace pénétrait si profodément dans la terre que le curé fut obligé de différer une sépulture quatre jours (c parce qu'on ne pouvait pas faire la fosse ». Et les vivants n'avaient pas de bois pour se chauffer !... C'est peut-être de cette époque que date cette haine vigoureuse que nourrissent les habitants du Capcir pour le garde- forestier (guarda-hosch).
Le chemin sort de la forêt et débouche sur un terrain dénudé d'arbres, mais couvert de pâturages; c'est très probablement ici la partie qui fut déboisée par les habitants des Angles. Nous apercevons le village, planté sur une hauteur. Il y avait anciennement un castru/ni sur ce puig, qui est appelé Podium Angulorum dans les
actes du XlIIe siècle rédijçés en latin. A cette même époque le mot Anglars sert à désijçner le village dans la langue vulgaire. Ce n'est pas un lieu de plaisance ; mais les gens y sont serviables, affables ; il y a une auberge et deux cafés très bien tenus.
Le village des Angles compte 500 habitants environ. 11 a pour patron Saint-Michel (29 septembre) que les habitants fêtent avec une dévotion toute particulière. Ce jour-là, les danses qui se tiennent sur la Place sont souvent interrompues par les premières neiges de Tannée; il nous a été donné de contempler deux fois ces danses sibériennes. Le Gapcir ne récolte pas de vin, mais presque tout le monde en boit; dans la plaine, les jours de fête locale, Ton chopine beaucoup, parce (pT « il fait chaud » ; en Gapcir, parce qu' « il fait froid d.
Les Angles sont à 11 kilomètres de Mont-Louis, et à 5 kilomètres de Formiguères.
2» Excursion à l'Etang de Valsère. — L'excursion la plus intéressante que l'on puisse faire en Gapcir est celle de l'étang de Valsère ou Vallsera. 11 faut deux heures depuis Formiguères pour l'atteindre. Nous remontons la rive droite de La Lladure, en suivant. la lisière de la forêt ; les pins s'alignent comme des soldats en front de bataille ; le gazon est semé de fleurettes et de champignons verts, rouges, jaunes, tous de joli aspect : quelques-uns sont comestibles ; les autres sont vénéneux : il ne faut pas se fier aux apparences. Arrivés aux environs de la Forge nous pénétrons plus avant dans la forêt. Des saxifrages étoilées, des gentianes sans tij^e, des aconits fleuris, des ellébores jaunâtres et maladives tapissent le sol. Nous trouvons de nombreuses fourmilières habitées par des millions de petits êtres qui travaillent à charrier des provisions ; les maisons ne seront pas dépourvues quand viendra l'hiver, cet hiver si peu commode dans cette vallée de La Lladure où s'entasseront bientôt de formidables masses de neige.
Nous atteignons bientôt le confluent du ruisseau de Valsère et de la Lladure. A cet endroit existait un village «iont les habitants émigrèrent peu à peu à Formiguères et aux Angles; il n'en reste presque rien : les fondements
de quelques muî'ailles, un gros et massif lambeau d'église, et c'est tout. En 1408, il y avait encore des habitants; on n'en trouve plus de traces à partir de la fin du XVI® siècle.
Les Angles possèdent une partie de territoire qui a dépendu, au moyen âge, du village de Valsère, aujourd'hui disparu. La peste étant venue le ravager, il n'y resta que deux sœurs qui, aflblées, coururent se réfugier à Formiguères, mais on ne voulut pas les recevoir. Elles montèrent aux Angles où bon accueil leur fut fait ; en récompense elles léguèrent « à l'université des habitants » le territoire de Valsère.
Ce village est mort de froid, très probablement, quoi qu'en dise la tradition que nous venons de rapporter.
Laissant à notre droite le chemin qui monte au Pic del Palm, nous remontons la petite vallée de Valsère. A notre gauche s'étagent les arbres de la forêt des Angles, sombre et redoutable d'aspect. Elle monte jusqu'au Roc d'Aude et jusqu'au Roc de la Balmette qui, vu de loin, ressemble à un château féodal ruiné. Au milieu de la petite vallée que nous suivons serpentent en babillant les eaux limpides du ravin. L'eau jaillit de plusieurs petites sources et l'on écoute avec ravissement
«c Cette longue chanson qui coule des fontaines ».
Bientôt nous tournons à droite pour monter à pic, à travers des pins qui tombent de vétusté : leur tronc est vêtu de lichens qui blanchissent. Nous sommes évidemment ici dans un lieu respecté par la hache avide des abatteurs d'arbres ; seule la difficulté d'accès doit en être la cause. A côté des vétérans, d'autres arbres plus jeunes, solidement ancrés dans le rocher, élèvent leur tronc déjà ridé et rugueux et leur dur feuillage. Des arbustes vivaces croissent à leur côté : le groseiller, le merisier dont las fruits sont mûrs en août. Nous voici enfin sur un plateau herbeux : en avant, les pins alignés en clairière prennent un aspect mystérieux : tout se tait ici. Derrière, subitement, apparaît la nappe de l'étang qui sourit comme pour nous remercier de notre visite. C'est ici un lieu vraiment beau : entouré de colonnades de pins et de hauts rochers, le lac a cet aspect sévère et sombre, éminemment pittoresque, qui manque aux belles nappes
de Garlit, dont les bords et les environs ne portent pas un seul arbre. Le coscoll et la foujçère croissent du côté nord de l'étang, où la roche semble avoir été rompue à coups de maillets par un géant ; de vieux arbres, dont les branches se sont tordues sous Teflet du vent, enfoncent leui*s racines rampantes et tortueuses dans cet amas de pierrailles et s'y tiennent comme suspendus.
3" Excursion aux Etangs de Camporells. —
A partir du confluent du ravin de Vallsère et du torrent de la Lladure, le chemin monte et finit par atteindre le Pla de la Ganyada, belle nappe de pâturages dominée par le Pic del Palm (2474 m. d'alt.); ce p^a constitue la partie la plus élevée du froid massif que contourne La .Lladure; il présente un chemin très commode pour atteindre les étangs et le Pic de Camporells (2260 m. d'alt.), et le Puig Péric (2810 m. d'alt.), que nous connaissons déjà. Cette excursion à Camporells et à Puig Péric demande une grande journée et des précautions spéciales, La Lladure prend sa source au pied de cette grosse montagne. Elle coule sous les pierres éboulées et vient se déverser dans les étangs de Camporells, placés au,milieu d'un vaste plateau dénudé de toute végétation. C'est sur ce plateau que fut livrée, à une époque que la légende se garde de préciser, une grande bataille entre plusieurs rois ; de là le nom de Campo reys !!
A la sortie des étangs, au lieu dit Racou, la Lladure se précipite par une belle cascade de quinze mètres dans l'étang du même nom. Cette cascade porte le nom bizarre de Saout das Porchs (Saut des Cochons). Elle va traverser ensuite un autre étang et s'engage dans l'étroite vallée, froide et déserte ; mais le paysage est plein de sauvagerie, avec une végétation luxuriante : pins, sapins, hêtres, mélèzes, noisetiers ; il y a des sites riants qu'on ne Ks'attendrait pas à rencontrer en pareil pays.
4» Excursion dans la Vallée de Galba. — Une
rue se détache de la Place, à deux pas de la fontaine, allant, hors du village de Formiguères, vers un sentier qui grimpe en pente très raide et serpente sur les flancs arides de la colline ; à gauche, s'étend le Bosch
de las Irassas. 11 faut une bonne demi-heure pour atteindre la crote qui ne tarde pas à se couvrir de pâturages. Le coup d'œil sur la vallée de Galba est magnifique; d'ailleurs, la vue {)longe d'ici sur le Gapcir tout entier et se porte jusqu'aux montagnes qui dominent Mont-Louis. La vallée de Galba est une vaste combe de gras pâturages et de forêts, pays Iristissime et froid ; elle a une longueur de 10 kilomètres sur 400 mètres de lai'geur. Le ravin qui la parcourt descend de deux petits étangs voisins de la Porteille d'Orlu (2280 m. d'alt.), par où l'on va dans l'Ariège. La vallée doit son nom à un village qui était encore habité à la fin du XV® siècle.
Espousouille, triste et long, dort en bas, au pied d'une colline semée de blocs granitiques d'où sortent des pins rachitiques; tels ne sont pas ceux qui s'entassent dans la forêt de la Pinosa, laquelle s'étend sous nos pieds. Un sentier abon)inable dévale à travers bois et conduit au hameau. La vallée est un des coins les plus sauvages du Gapcir; on y voyait des ours il n'y a pas bien longtemps; on y trouve encore des loups. A la fin du XI V« siècle elle était tellement infestée de bêtes féroces, que les habitants obtinrent l'autorisation de mettre le feu à une partie des forêts voisines. (1)
5» Excursion à l'Etang d'Aude. — L'Aude, Atax, Attagus, prend sa source en Gapcir, sur les flancs d'un long plateau aux rebords escarpés, appelé Lo Lloret. Ses premières fontaines sont des ruisselets qui viennent du Pic d'Aude et du Roc d'Aude, se réunissent et vont se jeter dans un petit lac appelé VÈstany d*Aude ; celui-ci occupe un cirque de modeste étendue, entouré à l'Ouest et au Sud de monticules rocheux. C'est de ce lac que s'échappe le fleuve sous forme de ruisseau.
( I ) « Los honiens de Esposoyla son mal tractatz per moites saluât jines, aœi de porcs senglars com d'osses, en tant (jue es dupte que per aquesta rahon los homens del dit loch no hajen a desemparar lo dit loch e anar sen en altres partides » ; en consécjuence, le procureur royal Pierre Vidal, par une charte datée de Formiguères le 28 septembre iSgs, autorise les habitants à mettre le feu aux « bois de la Châtellenie de Pui^ Valador», excepté à « la Matte du Hoi ».