‹ Guide historique & pittoresque dans le Département des Pyrénées-OrientalesChapitre 7 sur 71 · IV. - DE PERPIGNAN A LA PLAGE DE GANET · texte numérisé non relu

IV. - DE PERPIGNAN A LA PLAGE DE GANET

Castell-Rossello. — Nous sortons de Perpignan par la Porte de Canet et nous prenons, au pied même des fortifications, une belle route qui se dirige vers l'Est. Quinze minutes après, nous arrivons à une métairie d'où partent trois chemins différents : à droite, celui qui va rejoindre le hameau de Saint-Gaudérique ; en face, celui qui conduit à Cabestany ; à gauche, celui qui mène à Canet.

Il court large et poussiéreux sur un terrain élevé, formant une série de coteaux, d'où il était facile de surveiller et de dominer le pays découvert de la Salanque, dont le magnificjue tableau se déroule jusqu'aux rocbers de Leucate. Durant le moyen âge, on comptait le long du chemin de Canet plusieurs résidences féodales, paroisses ou centres de |)opulation : Ba joies, Castell-Uossello, Puig Olrer, Vilarnan d'Amont, Vilarnau d'Avall, Fourques, Canet. Ce dernier est le seul qui conserve encore quelque importance, tandis que la population des autres s'est écoulée dans Perpignan pendant les XIV® et XV^ siècles.

Quelques-uns, comme les deux Vilarnaii, n'wnt [ras nuiriio laissé de traces.

Lorsqu'on suit le chemin, on ne tarde pas à voir une vieille tour grise qui domine la campagne et la mer: c'est la tour de Château-Roussillonou de Castell - Rossello , construite sur ce long ressaut de teiTain qui forme comme une falaise de Perpignan jusqu'à Canet. De la route on y va en un quart d'heure. Cette tour, haute d'une vingtaine de mètres, n'a que trois mètres et demi de diamètre à

l'intérieur. Voilà tout ce '■''"'■ '"' c*ﻫ-L-no«ïiu>

qui reste, avecune petite

église romane, d'un village du moyen à^o, <|iii Ini-iiii^nie avait remplacé une ville assez importante- de rè[i(i(|ue romaine, Ruscino ou Rouskino, mais qui semble i5lnt une fondation phénicienne.

Son nom n'apparaît cependant pour la |)r<!mière fois que dans le récit de la seconde guerre punique, en 218 avant Jésus-Christ. Annibal, alorK en Kspagnc, se disposait à franchir les Pyrénées pour aller jiorler la guerro en Italie. I^s Romains, puur lui susriter des ennemis, envoyèront aussitôt dans le midi de la Ciuile des ambassadeurs qui se présentèi'enl à Ituscino. Ilans une as.sem Liée, ils vantèrent la gloire, la valeur du peuple romain et la grandeur de l'empire et, linnlement, demandèrent à leurs auditeurs de ne pas donner passage sur leurs terres et par leurs villes aux Carthaginois; les Gaulois accueillirent ces dis<:oui's par de violents murmures. Les ambassadeurs de Itome furent écoiiduits et Annibal se prôsenta. Il fut lieaucoup mieux écoulé, et les Gaulois consentirent à son passage. Nous n'avons pas d'autresdétaiissur la villede Ruscino, pendant la période qui précéda la conquête romaine ; mais la réunion des

chefs du pays et l'arrivée des ambassadeurs romains dans cette ville, démontrent l'importance de cette ville à cette époque, et le rôle qu'elle joue à cette occasion lui assigne évidemment le titre de capitale du pays.

Il est probable qu'après la conquête, Ruscino fut encore le centre de l'administration des Romains dans notre petit pays (118 av. J.-C). Les historiens et les géographes du temps lui conservent le titre d'oppidum, (ville) ; Mêla la qualifie même de colonie et Pline l'appelle Ruscino Latinorum, c'est-à-dire « colonie romaine jouissant du droit de latinité m. Toutefois, nous ne connaissons presque rien de l'histoire de Ruscino pendant la période romaine, et, quand nous la retrouvons, au ntoyen âge, en 801, c'est sous un nom presque nouveau, celui de Ruscellio, puis, en 816, sous celui de Rosciliona. C'était alors le chef-lieu politique du pays ou comté de Roussi lion. A partir de cette époque, nous ne voyons plus à la place de notre ancienne colonie romaine qu'un simple château fortifié. Des habitants viendront se grouper à l'entour et ils formeront un tout petit village avec église (Xll^ siècle), désigné dans les vieux actes par le nom de Castrum Ruscinonense ou Rossilionense,

La ville de Ruscino semble donc avoir subsisté sans interruption jusqu'aux premières années du IX*^ siècle ; son importance seule a du varier et décioître longtemps avant l'époque carolingienne, et l'on peut admettre pour cette ville une décadence rapide qui précéda peut-être la chute de l'Empire romain. Pourquoi Ruscino fut-elle délaissée et comment Rliberis parvint-elle à lui ravir son importance et son titre de capitale du pays ? Rien ne le dit et nul ne le sait.

La Tour de Château -Roussi lion ou Torre de CastelU Rossello est un débris de l'ancien château î?eigneurial dont elle formait sans doute le donjon (1). Elle doit dater du XII" siècle. Vers la fin du XIII^', un des Castellnou est en possession de la seigneurie ; en 1378,

(i) Les gens qui parlent de « la Tour de Ruscino » cominettenl une grosse faute, puisque le mot Ruscino s'applique à la ville de l'antiquité, tandis que la Tour se rapporte à un village du moyen âge.

c'est le donzell Pierre de Perapertusa, issu des vicomtes de Fonollet, qui prend le titre de seigneur de Castell Rossello. La seigneurie passa successivement entre ]es mains de difféi'entes familles. Celle de Ganta la possédait en 162B; elle la transmit aux d'Oms, et l'un d'eux fit don à la ville de Perpignan de la Tour de Castell-Hossello.

On n'a jamais fait ici de fouilles sérieuses ; tout porte à croire cependant que des antiquités sont cachées profondément dans le sol. On a déjà découvert des conduits en plomb pour salles de bains, des pavés en briques du genre de construction nommé spicatum, posées de champ, des murs de citerne en béton, des murailles dont les briques el moellons disposés par assises sont inclinés sous un angle de 45 degrés environ (ojms reticulatum), ce qu'on a nommé dans les temps modernes en arête de poisson. De nombreuses médailles ibériennes, grecques, puniques, romaines, aral)es, ont été trouvées dans les champs qui portèrent jadis Ruscino ; mais, en somme, tout cela est bien maigre.

Nous ne pouvons pas quitter Castell-Ilossello sans parler de Guillaume de Gabestany ou Gu'dlenu^ de Cahestanh, comme l'appelle une notice en langue romane. Guillaume était un châtelain du village voisin appelé (ilabestany. Epris des charmes de Saurimonde, femnie de Haimond de Gaslell-Rossello, il la célébra dans ses ver*s et sut lui plaire. Le mari, transporté dejalousie, emmena Guillaume loin du château et, Tayant tué par trahison, lui arracha le C(vur qu'il fit manger à Saurimonde. Lorsqu'il eut lévélé Tafireux secret à sa femme, celle-ci dit que « ce mets avait été si bon et si savoureux que jamais autre ne lui en tirerait le goût de la bouche », e dis (jue tan bas H era estât et si saboros que jamais autre ttuDijars ni autre beures n6*l tolria la sabor de la boca qu'el cor d'En Guillems de Cabeslanh li avia laissada. Le mari, entendant cette réponse, courut à son épée. Saurimonde .eflVayée se précipita du haut de la tour du château et périt dans sa chute.

Le roi d'Aragon, Alphonse II, se rendit sur les lieux, ordonna d'arrêter le mari barbare et d'ensevelir les deux victimes dans un même tombeau devant la porte de l'église Saint-Jean, à Perpignan. Un service solennel fut

institué pour le repos de leurs âmes, et il dura un tennps où les chevaliers et les nobles dames de Catalogne, de Roussillon, de Gerdagne et du Narbonnais venaient y assister chaque année. Le roi fit mettre Raimond à mort dans sa prison et confisqua ses châteaux et ses terres pour les donner aux parents de Guillaume et de Saurimonde. Si non è vero e hene trovato.

Voici, d'après le texte de llaynouard (1), un extrait d'une pièce de poésie que Guillaume adressait un jour à la belle Saurimonde :

En sovinensa Tenc. la cara e'I doltz ris,

Vostfa valensa, E'I belh cors blanc e lis ;

S'ieu per crezensa Estes vas (ueu tan fis.

Vins ses falhensa Intrera en paradis.

Doncx, cum séria Qu'ieii . merce no i trobes

Ab vos, amia, La penser qu'anc nasques ; . . Qu'ieu nueg e dia, De genolhs e de pes Sancta Maria Prec vostr'amor mi des ; ^)u'ieu fui noyritz enfans » .

Per far vostres comajis :

El ja dieus no m'enans, S'ien ja nri'en viielh eslraire.

Franca res de bon aire, Siiffretz qu'ieu us bais los g^uans, ^)ue de l'als sui doptans (2).

(f Tai sans cesse présents à ma pensée votre figure y votre doux sourire, votre corps beau, blanc et poli. Si je m'occupais autant de Dieu, si f avais pour lui un attachement aussi pur, sa)is doute avant la mort

même j'entrerais en Paradis Se peut-il que jc^

n'obtiotnede vous aucune merci, chère amie, ô la plus

(1) Choid) des poésies ornjinales des Troubadours, tome 111, pages I la-i i(3.

(2) Ou Que del plus soi duptans.

ahnàble des femmes, moi qui nuit et jour, à genoux ou debout, supplie la Vierge Marie de vous inspirer quelque tendresse pour moi. Enfant, je fus élevé auprès de iwus ; je fus destiné à exécuter vos commandements et, que Dieu ne me favorise jamais, si j'ambitionne un autre sort. Pei*mettez que f imprime un baiser sur ces gants qui couvrent vos belles mains. Je suis si timide que je n'ose demander une plus grande faveur.

Ganet (10 kil. E. dé Perpignan). - Gaslell-Rossello est à moitié chemin de Ganet.

Ce village, qui compte un millier d'habitants eut autrefois une certaine importance. Ses vicomtes avaient un rang distingué auprès des comtes de Roussillon et dans la cqur des rois de Majorque, d'Aragon et de Castille. Durant les guerres de Louis XI, de Louis XllI et de Louis XlV, le village, qui était fortifié, joua un grand rôle. Pendant Tannée 1472, il fut défendu par la femme de don Pedro de Rocaberti, gouverneur aragonais absent en ce moment ; elle prit de sr bonnes dispositions que la tentative des troupes françaises échoua complètement.

Le château des anciens seigneurs est en ruines. Il servit de logement à l'Empereur Sigismond lor*squ'il vint à Perpignan, en 1415. — La peste de 1350 décima la population, qui mit bien longtemps à se reccmstituer. Ce village a perdu ses salines, qui fournissaient presque toute la province du sel nécessaire *aux besoins de la vie et à l'entretien du bétail.

Ganet est la patrie du représentant du peuple Gassanyes. Né le 11 novembre 1758, il mourut le 22 avril 1843. Délégué par la Gonvention à V Armée dei> Pf/rénéa^- Orientales, Gassanyes figure dans une partie de la guei lo de 1793. Quand on parcourt l'histoire de cette immortelle campagne, on trouve Gassanyes dans une foule de circonstances, toujours patriote, toujours bon soldat et quelquefois excellent général. Nous avons déjà dit comment il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la victoire de Peyreslortes (17 septembre 1793), lacjuelle décida sans retour le mouvement rétrograde de l'invasion espagnole. En 1893, on lui a élevé un modeste monument

sur l'emplacement de l'ancien cimetière de Canet. Nous le reproduisons ci-dessous.

A deux kilomètres environ du villai^e de Canet se développe lupla;;e du même nom, très fréquentée pendant l'été par lu population perpignanaise qui vient s'y baigner. C'est notie Trouville.

L'embouchure de la Tel est à vini^t minutes environ des établissements qu'on a construits sur la pla);e. La mer, dans ces paraK^, est ordinairement déserte : en hiver surtout, les barques passent au loin, car elle» n'ii^norent pas qu'elles n'ont en vue qu'une cùle inhospitalière.

Page 1