‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 106 sur 161 · D« JEU · texte numérisé non relu

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tenant votre signalement et une sorte de certificat de bonnes vie et mœurs. Dans le monde, quoi que l'on puisse faire , la société est toujours un peu mêlée. Si vous voyez un homme d'une politesse très recherchée , la tournure un peu raide , empesée ; la figure impassible ; les doigts longs , ornés de grosses bagnes ; portant, en dépit de la mode, le jabot et les manchettes de dentelle ; la chaîne de sûreté , avec une ou deux breloques curieuses -, le lorgnon , la tabatière en or , dont le couvercle est poli comme un miroir; si , avec tout cela, cet homme se fait appeler monsieur le chevalier : ne jouez pas avec lui , je ne vous dis que ça et croyez-moi. Sous les formes les plus affables , les plus distinguées, avec les manières du meilleur ton , il arrive aussi parfois qu'il se glisse dans la société d'élégants chevaliers d'industrie , qui savent merveilleusement faire sauter la coupe et filer la carte biseautée. Un procès qui a eu quelque retentissement dans Paris, il y a deux ou trois ans , pourra vous en fournir la preuve.

Il y a encore un autre écueil , moins dangereux il est vrai , mais bien plus difficile à éviter, si vous vous piquez de galanterie. On rencontre dans le monde , dans le grand monde surtout , des femmes parfaitement bien élevées , riches , jeunes , aimables même , qui ne peuvent supporter la perte au jeu, et qui, le plus gracieusement possible, vous font des petites tricheries fort gaies , fort amusantes , et dont il faut avoir la politesse de ne pas vous apercevoir , sous peine de passer pour un manant et un grossier personnage. Quand ces charmantes dames ont^ ainsi accumulé devant elle plus ou moins de pièces d'or ou

de cinq francs, au moment précis où une vaine favorable se présente pour vous , elles font Charlemagne. C'est une licence autorisée à la bouillotte seulement, mais que nos jolies dames ont introduite dans toutes les sortes de jeu , au bénéfice exclusif de leur sexe enchanteur. Un homme qui se permettrait d'en faire autant dans un salon serait certainement consigné au portier; dans un tripot il serait jeté par la fenêtre.

Si vous ne savez pas tourner un roi ad libitum à récarté ou au lansquenet ; si vous avez peur de perdre l'argent qui est peut-être indispensable pour payer votre tailleur ou pour entretenir votre ménage , et que , cependant , soit pour une raison ou pour une autre , vous ne vouliez pas passer pour un ladre , eh bien ! je puis encore vous donner un bon conseil. Ne jouez pas, mais pariez pour l'un ou pour l'autre des joueurs; pariez hautement , de manière à vous faire entendre de tous , et pariez des sommes assez fortes, sans cependant dépasser de beaucoup les enjeux des joueurs. En jouant au parieur avec adresse, vous vous ferez , sans manier les cartes et sans bourse délier, une magnifique réputation. Voici le fin de la chose ; Vous vous entendez avec un de vos amis qui , lorsque vous pariez pour M. A., parie aussitôt pour son adversaire M. B. , et vice versa. Si vous perdez , votre ami gagne ; si vous gagnez , votre ami perd ; mais comme votre bourse est commune , il en résulte qu'à la fin de la soirée , quand vous réglez vos comptes avec lui, la balance est égale et vous ne perdez ni l'un ni l'autre puisque vous êtes associés. J'ai vu plusieurs fois dans le monde de ces singulières associations de vanité. C'est surtout

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aux courses de chevaux que Ton peut se faire ainsi une belle réputation d'homme riche et presque généreux. Et puis , il est rare que le propriétaire pour le cheval duquel vous avez parié deux ou trois mille francs ne vous en sache pas gré au point de vous inviter à dîner.

La suprême intelligence de salon est, sans contredit , quand on n'a pas le sou dans sa poche, de savoir éviter l'occasion de jouer, sans qu'il y paraisse. Un homme maladroit prend sa canne et son chapeau et s'en va ; mais l'homme d'esprit s'y prend autrement. (( Si. dit l'auteur du Code de la Conversation, vous n'osez courir les chances de TécarLé ou du wist , si vous tremblez pour votre bourse, exilez-vous du champ de bataille , car le rôle de spectateur désintéressé vous vaudrait la réputation d'un citoyen très intéressé; cela équivaut à un brevet de ladre ou d'avare, en bonne et due forme. Une fois déterminé k ne pas manier les cartes , dérobez-vous aux invitations qui ne manqueraient pas de vous importuner, en entamant, au fond du salon , une polémique politique , philosophique ou littéraire, ou toute autre esseatiellement étrangère à l'as de trèfle ou au valet de carreau. A défaut d'un interlocuteur capable de vous comprendre , prenez un sot qui vous écoutera toujours avec plaisir, persuadé que vous avez une haute x)pinion de lui. Faites à la fois la demande et la réponse, si cela est nécessaire; prodiguez les gestes animés, les exclamations véhémentes, les grands mots : alors on ne s'avisera pas de vous aller chercher pour vous placer devant le fatal tapis vert. »

Mais il est de malheureuses circonstances oi^i, mal-

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gré la haine que vous avez pour le jeu , vous ne pouvez refuser de faire la partie, sans manquer aux règles non pas précisément de la politesse , mais du savoir-vivre, qui lui ressemble beaucoup. Par exemple , si le maître de la maison vient vous inviter à faire sa partie , il est impossible de refuser cette honorable distinction, et vous êtes pris. Acceptez donc de bonne grâce, et surtout, gardez le plus imperturbable sang-froid. Ne montrez ni joie si vous gagnez , ni trouble si vous perdez , et que jamais votre figure ne deviennent le miroir de ce qui se passe dans voire âme. Faites comme ce jeune Spartiate qui sans sourciller se laissa dévorer le ventre par un renard qu'il avait caché sous sa robe , plutôt que d'avouer qu'il

l'avait volé. . .

Il y a des gens qui ne peuvent pas cacher le plaisir qu'ils ont à gagner ; ils rient, ils frédonnent, ils persifflent; ils vous assomment de joyeux bon mots , et d'exclamations de bonheur. La chance tourne et leur bonne humeur s'évapore avec elle. Ils deviennent maussades; ils chicannent sur toutes les cartes , contestent les coups, querellent les donneurs de conseils et surmêlent les cartes après vous. Sans cesse ils sont à cheval sur les règles de l'Académie et contestent sur tout. Aussi se font-ils une réputation de mauvais joueurs.

Quant à vous, agissez d'une manière tout a tait contraire à la leur; si vous gagnez , affectez la plus profonde indifférence , presque comme si vous ne vous en aperceviez pas; évitez surtout de compter et même de toucher à l'argent qui est devant vous. Acceptez la mauvaise chance avec le même stoïcisme, maisic^

se trouve un écueil qu'il faut tourner avec beaucoup de finesse. Si , pour dérouter l'observateur qui vous étudie dans ce moment critique où les plus habiles font naufrage, vous vous avisiez de faire l'aimable , l'enjoué , le plaisant , si vous étiez assez maladroit pour affecter une gaîté hors de vos habitudes de salon, vous seriez perdu de réputation. Les imbécilles diraient : « Il faut être bien sot pour perdre son argent avec une pareille gaîté. » Les habiles penseraient : « Il n'y a qu'un ladre fmi qui puisse faire la grimace désespérée du rire en perdant son argent, i Les gens d'esprit devineront que vous n'êtes pas riche, et que vous cherchez à vous étourdir sur la perte d'un argent destiné à votre tailleur ou à votre bottier. Dans tous les cas vous perdez la réputation de beau joueur.

« Quand le flux et reflux du salon, dit l'auteur que j'ai cité plus haut , vous place par hasard devant la personne qui a empoché légalement vos écus, n'ayez pas l'air de vouloir l'éviter. Surtout ne lui parlez pas de son gain , de son bonheur au jeu : vous paraîtriez dire un adieu sentimental à vos pièces de cinq francs. »

Maintenant, voulez-vous que je vous dise pourquoi, dans les salons , on rencontre aujourd'hui si peu d'hommes de lettres, si peu d'artistes, si peu de vrais 1 savants , si peu de gens remarquables par leur mérite , tandis qu'il en fourmille dans les foyers de nos théâtres, sur toutes les promenades publiques, et partout. Vous croyez que c'est le temps qui leur manque pour le travail ? Pas du tout , c'est l'argent. Vous leur avez imposé l'impôt du jeu qu1ls ne peuvent ou ne

veulent payer. Fussent-ils riches comme des Grésus, qu'ils ne joueraient pas , parce qu'ils ne sont ni des sots, ni des avares, ni des escrocs.

Que Ton gagne ou que Ton perde, le jeu n'en est pas moins la chose la plus abrutissante que je connaisse. Fuyez donc les cartes, et c'est le meilleur conseil que je puisse vous donner, si vous ne voulez flétrir ni votre esprit, ni votre cœur, ni votre réputation.

RÉSUMÉ

1. Le jeu est la honte des salons, Timmoralité du bon ton et le triomphe des imbéciïles.

2. Le jeu est la porte par laquelle toutes les ignobles passions se glissent dans la société : l'avarice, Tavidité, la fraude, etc.

3. Fuyez les cartes, si vous ne voulez flétrir ni votre esprit, ni votre cœur, ni peut-être votre réputation.

4. La jeune femme la plus charmante a perdu toutes ses grâces dès qu'elle a les cartes à la main.

5. Le jeu fait passer sur toutes les hontes; c'est pour cela que dans beaucoup de salons riches, on fait mettre au gagnant sous le chandelier pour payer les cartes.

6. Cette manière ingénieuse de demander l'aumône n'existe plus, il est vrai, que dans quelques salons arriérés.

7. Rien de mieux inventé que le jeu pour chasser d'un salon les gens de mérite, et pour y attirer les sots.

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