‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 51 sur 161 · L'HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L'HOMME DE LETTRES

Hugo , Dumas , et aulres écrivassiers semblables. Devant le conducteur de la diligence et ses compagnons de voyage, il dit : « La puissance de ma parole

remuera les masses je détrônerai le mauvais

goût j'ouvre une route rationnelle à l'mtelligence

humaine je , etc., etc., etc.

Dix-huit mois ..près , vous le rencontrez dans un salon bourgeois. 11 a dépensé pour faire imprimer ses livres à ses frais, toute sa mince fortune, et une partie de celle de son bonhomme de père qm n a pas voulu laisser aller à Sainte-Pélagie un aussi vaste génie Sa tragédie et sa comédie sont restées aussi inconnues du public que ses œuvres imprimées dont on a vendu vingt-cinq exemplaires , et il dit en haussant les épaules de pitié ; « Ces slupides comédiens! ces stupides libraires ! ce stupide pubhc. »

Malgré son chapeau roussâtre , son habit râpé , et ses souliers couvert de cirage anglais, il porte la lete renversée en arrière ; il a le verbe haut, la voix magistrale, le ton tranchant. Il parle de tout, décide de tout et ses jugements sont définitifs, sans appel, sous peine de lui voir les yeux flamboyants et les gestes saccadés. Quand il pérore il est entouré (toujours dans le salon bourgeois) de quelques clercs d'huissier, de notaire ou d'avoué, qui l'écoutent la bouche béante et lui prodiguent, à chaque mot, leur tribut d admiration.

Un sot trouve toujours un plus sot qni l'admire.

Vous apprenez de la maîtresse de la maison qu'il a renoncé depuis quelque temps à la littérature pour se

l'homme de lettres. 193

faire.... phalanstérien. Plus tard, vous le retrouvez huissier ou maître d'école, dans son village, à cent lieues de Paris.

3° L'écrivassier a de Tesprit dans de certaines limites, et il fait assez bien une compilation, ce qui n'est pas aussi facile qu'on le pense. Il fait des livres avec des livres, pourvu qu'on lui fournisse de la colle et des ciseaux. Il publie des anas, des almanachs, des petits ouvrages sur l'économie domestique, la cuisine, l'art d'engraisser les lapins, de faire des feux d'artifice, et il a même risqué des romans de cuisinière qui se sont écoulés en province, et qui lui ont rendu deux cent cinquante francs par volume. Il travaille comme un bœuf et trace péniblement son sillon ; mais s'il a de l'ordre, il peut acheter tous les ans un habit neuf, et tous les six mois un chapeau.

Et puis, à force de forger on devient forgeron. Plus il avance et plus la voie s'élargit devant lui. Il fmit par donner des articles aux petits journaux, et jamais il ne perd une occasion de se faire mousser lui-même. Comme il sait s'utihser partout, qu'il est souple comme un gant, il parvient à être un des rédacteurs d'une petite revue, et alors quand il est obligé, dans sa rédaction de citer des célébrités qu'il n'a jamais vues que le jour où il a été lui-même leur faire hommage d'un exemplaire de son histoire de ou d'un drame qui n'a eu que trois représentations, il ne manque jamais d'imprimer, « mon célèbre ami L., — mon savant ami R., ou bien, « dans la lettre que j'ai eu l'honneur de recevoir de son excellence, ou de son altesse, ou de sa sainteté, » il irait même jusqu'à la majesté s'il l'osait.

194 l'homme de lettres.

Sa petite réputation se fait et s'étend, non pas dans le public, mais dans la librairie de son quartier, et tout-à-coup le voilà, sans que l'on sache pourquoi ni comment, rédacteur en chef de la revue dans la- ; quelle il s'était glissé si humblement. Oh ! alors il pousse son luxe effréné jusqu'à prendre un logement de cinq cents francs, avec meubles de damas à ramage, gravures à cadre doré, et il se donne fièrement le cabriolet de place, tandis que ses collaborateurs vont en omnibus. Son ambilion devient alors insatiable, et de piètre écrivain qu'il était le voilà habile intrigant.

Il se fait prôner dans sa revue par ses collaborateurs qui, sous peine d'être renvoyés de la rédaction, sont obligés d'écrire dans leurs colonnes: a notre célèbre rédacteur en chef a dit...... notre savant rédacteur en chef a pensé.., notre illustre rédacteur en chef a prouvé.., etc., etc., » voilà pour lui des titres à l'académie : et on ne sait pas ce qui peut arriver!

On compte à Paris, quinze mille individus qui s'intitulent hommes de lettres, parmi lesquels trente ou quarante hommes de lettres véritables, dont dix a racadémie ; cent à cent cinquante ccrivassiers dont trente à l'académie ; — cinq à six mille génies incompris, publiant leurs chefs-d'œuvre à leurs frais, et disparaissant annuellement de la scène littéraire, eux et leurs livres, pour être remplacés par d'autres arrivants. On imprime chaque année à Paris huit mille ouvrages, dont un ou deux survivent à leurs auteurs; dix à douze vivent quelques années ; cinquante ou | soixante s'enfument au rabais dans la boutique de L, j libraire dans la rue de la Harpe ; et sept mille neuf

l'homme de lettres.

cent vingt-six vont mourir chez Tépicier, lafrnitière, et le bureau de tabac.

RÉSUMÉ

1. Recherchez la société des gens instruits, des véritables hommes de lettres, vous ne pouvez qu'y gagner.

2. Fuyez celle des mauvais écrivains si vous craignez l'ennui.

3. Sauvez-vous de l'homme de lettres incompris comme de la peste, car il n'y a rien de bon à gagner avec les sots orgueilleux.

4. Si vous avez la vanité de vous faire homme de lettres, ayez ou beaucoup d'argent, ou beaucoup d'esprit. Avec le premier moyen, l'argent, vous arriverez plus vite à vous faire une belle réputation.

5. Avec de l'argent vous trouverez très aisément un pauvre diable qui aura de l'esprit pour vous; vous lui ferez faire des feuilletons que vous signerez.

6. Avec de l'argent (1 franc 50 centimes par lignes) vous ferez insérer dans le corps de tel journal que vous voudrez, tout ce que vous voudrez ; mais vous vous bornerez à un long éloge de votre talent.

7. Avec de l'argent, si on ne veut pas insérer vos feuilletons gratis, vous paierez pour les faire insérer.

8. Avec de l'argent, vous vous ferez mousser vousmême dans toutes les feuilles littéraires.

9. Avec de l'argent, vous donnerez des dîners aux rédacteurs en chef, aux écrivains architectes de réputation, et aux gens influents dans tous les genres.

10. Avec de l'argent et des dîners, vous obtiendrez le ruban rouge.

11. Avec de l'argent, des dîners et le ruban rouge, vous entrerez à l'académie.

12. Avec de l'argent, des dîners, le ruban rouge et le fauteuil, vous serez un immortel, tout comme les autres, et vous serez parfaitement oublié un mois après votre mort.

13. Si vous n'avez que de l'esprit, soyez intrigant et flatteur, et vous arriverez à force de courbettes ; mais il vous faudra beaucoup plus de temps.

14. Si vous avez de l'eprit et du jugement ne vous faites pas homme de lettres.

La science!... Pourriez-vous me dire ce que c'est que la science?

Rien de plus simple, me répond un bouquiniste, c'est l'érudition. Ce n'est pas ça, me dit un naturaliste, c'est la classification naturelle, G. Cuvier l'a dit. Vous n'y êtes pas; c'est ceci, c'est cela, etc., etc. Un homme ayant plus de logique, parce qu'il est mathématicien, Herschell me dit : La science, c'est la connaissance de la vérité. A la bonne heure ! voilà une définition qui me va î Mais, hors les sciences mathématiques, pourriez-vous m'enseigner où elle est, cette vérité, où elle demeure? Hélas! elle est encore au fond du puits où elle s'est cachée, et voilà pourquoi ceux qui la cherchent se sont noyés. .

Et moi aussi j'ai cru aux savants et à la science!

Combien m'a-t-il fallu d'années de travail pour me désabuser. Connaissez-vous le seigneur Médul-al- Békir, de Smyrne? Voilà ce qu'il disait un jour :

« J'étais encore petit garçon , lorsque je vis un homme que tout le monde admirait et consultait, qui tranchait despotiquement sur toutes les questions, qui ne parlait que par sentences, qui était membre de trente-cinq académies d'Ulemas, qui marchait la tête si haute qu'il eût, avec les pieds, écrasé les petits enfants sans les voir. Je demandai : « Quel homme est-ce? — C'est un savant, me répondil-on. « Et je Tadmirai comme les autres î

« Dans ce temps -là je croyais à la science, et je voulus aussi devenir un savant. Je me mis à voyager dans les Universités de l'Europe, et j'appris, j'appris, j'appris pendant trente ans. Alors mes cheveux devinrent blancs, mes membres raides , mes pieds goutteux et mon caractère triste et irritable. J'étais malheureux et ennuyé ; mais je me disais : — J'en sais autant que l'homme que j'admirais dans mon enfance ! — et je me consolais, parce que j'étais gonflé d'orgueil et de vanité.

« La consomption me minait; je ne savais pas pourquoi. Un célèbre médecin me dit : — Laissez-là vos livres, vos crocodiles empaillés et vos microscopes; allez respirer l'air des champs, prenez de l'exercice, promenez-vous et prenez garde à tomber dans les ornières ou à vous cogner le nez contre les troncs d'arbres. — Encore sans savoir pourquoi, je le crus et je partis de Smyrne.

« — Voilà un savant! voilà un savant! — se miton à crier en me voyant arriver dans mon village

^gg LE SAVANT.

patal, et bientôt une foule de gens vinrent me voir; les uns pour me consulter, les autres pour savoir si L savant était fait comme un atUre Un jeune coglan et sa jolie compagne me dirent: - Seigneur 'ulémas, la vie est longue nous voudrions s^^^^ ce qu'il faut faire pour la passer dan. le bonhem .

^ „ Mes enfants, leur répondis-je, c'est un secret dont Allah s'est réservé la connaissance à lui seul,et ils s'en furent en soupirant.

« Une petite fiUe me dit: - Seigneur ulemas , mon petit frère a six mois ; il ne sait encore ni marier, ni manger, ni parler, tandis que les pelils poufels courent après leur mère, mangent seuls, appellent leurs parents, en sortant de la œquiUe ; pm^quoi cela? - Ma foi, ma fille, ]e l'ignore. - Et elle s en fat en riant et sautant. ,

« Une vieille femme me dit : - Seigneur ulemas j'ai vu beaucoup de savants qui lisaient couramment dans le ciel, et qui n'ont jamais pu savoir ce qui se passait dans leur ménage! Savez-vous pourquoi ? - £ seul le sait, lui répondis-je. - Et la bonne femme fut en gromelant trouver un calender qui le

lui expliqua. . .

« Un janissaire de vingt ans me dit : — Seigneur ulémas, j'expose tous les jours ma vie pour une demipiastre, et je voudrais apprendre ce que c'est que la vie, afin de savoir si ce que j'expose vaut 1 argent. — Je n'en sais rien du tout, lui répondis-je, — et il alla se faire tuer dans une escarmouche contre les

Russes. .

« Un bostangi de seize ans, au teint pale et bieme, 016 dit : - Seigneur ulémas, j'ai ane fièvre qui me

dévore ; mais je ne sais pas ce que c'est que la fièvre.

— Ni moi non plus, lui dis-je.

« Un enfant vif et gai me dit : — Seigneur ulémas, quand je veux lever le bras et remuer la jambe, je lève le bras et je remue la jambe; tenez, voyez: pourquoi cela? — Mon petit ami, je n'en sais pas plus long que vous là-dessus, — et il s'en fut en gesticulant des pieds, des mains et de la tête, comme un pantin.

« Un vieux foulhas me dit : — Depuis quarante ans je sème du blé, et chaque année il germe de la même manière. Quand je ne sème que des choux 1 ne me vient point ds carottes ; mes figuiers me donnent tous les arîs de nouvelles branches, des feuilles et des fruits; comment cela se fait-il? — Mon ami, lui répondis-je, les savants ne le savent pas^ — et il s'en fut en haussant les épaules.

« Un iman, maître d'école, me dit : — Seigneur ulémas, j'ai lu dans le livre d'un infidèle que tous les corps sont matière et se meuvent dans le temps et Tespace; que la terre gravite autour du soleil selon les lois de l'attraction; mais je ne sais pas ce que c'est que la matière, le principe du mouvement, le temps, l'espace et l'attraction? — Et moi aussi je voudrais bien le savoir, lui répondis-je. — Et l'iman s'en retourna donner de la férule sur les doigts de ses écoliers.

< Un émir au turban vert, cadi du village, médit:

— Seigneur ulémas, je voudrais que mes administrés vécussent entre eux comme des frères, qu'ils s'aimassent et pratiquassent la vertu, le bon ordre et le bien; qu'ils fussent heureux, non enclins aux vices et

Page 1