‹ Guide manuel de la bonne compagnie du bon ton et de la politesseChapitre 52 sur 161 · SAVAIT · texte numérisé non relu

SAVAIT

au mal. Comment faut-il m.'y prendre pour atteindre ce but? — Seigneur cadi, lui répondis-je , je veux être empalé si je sais un seul moyen de rendre les hommes un peu meilleurs que des loups.

« Le mouphti de la mosquée me dit : ~ Seigneur ulémas, pensez-vous que la science soit utile au bonheur des hommes? — Quelques philosophes disent que oui, lui répondis-je; mais beaucoup d'autres soutiennent que non. Quant à moi, je n'en sais rien du tout.

« Alors un derviche mendiant qui, pour la plus grande gloire d'Allah, tournait sur lui-même comme un tonton, s'arrêta tout net et s'écria : — De par la barbe du saint prophète, Seigneur ulémas le savant, que savez-vous donc, et à quoi pouvez-vous être utile à vos frères?

« Ce que je sais , m'écriai-je dans mon indignation? Je sais parler deux ou trois langues mortes que personne ne parle et ne comprend plus depuis mille, deux mille et trois mille ans ; je sais que les oiseaux ont des plumes et pas de mamelles, et que les animaux qui ont des mamelles n'ont pas de plumes comme Ta judicieusement observé Cuvier; j'ai passé trois ans de ma vie à disséquer l'œil d'une mouche, raiguillon d'une guêpe et trois pattes d'araignées. J'ai presque trouvé le moyen de distinguer un lapin d'avec un chou, ou, si vous aimez mieux, de distinguer un animal d'avec une plante, ce que n'avaient pu faire les savants avant moi. Je sais que les chenilles ont trois cents paires de nerfs, que les hannetons ont quatre ailes, que les mouches n'en ont que deux, découverte précieuse sur laquelle est établie la méthode

entomologique. Je sais comment dansaient les Athéniennes, comment les Lacédémoniennes préparaient le brouet noir et la soupe aux lentilles. Je sais comment étaient faites les cuillères à pots chez les Thessaliens, les marmites chez les Thébains, les casseroles chez les Corynthiens, les pots de chambre chez les Romains. Je sais pourquoi Platon faisait ses offrandes aux dieux de la main droite ; je sais que les Egyptiens ont partagé le jour en douze heures, parce que le chien Anubis....

« Houra ! houra î houra ! sur le savant, cria-t-on de toutes parts. La peur me prit, et je me mis à courir; toute la marmaille du village s*élança à mes trousses et me poursuivit à coups de pierres jusqu'à une demi-lieue du village. Enfin, j'arrivai à Smyrne, meurtri, haletant et tout à fait dégoûté de la science! Dès ce moment je résolus de devenirun sage, ce qui est un autre genre de folie tout à fait différent. »

RÉSUMÉ

1. Il faut avoir beaucoup étudié pour arriver à savoir qu'on ne sait rien , ou du moins pas grand' chose.

2. Ne confondez pas l'érudit avec le savant : le premier est un homme de mémoire, le second est un homme qui pense.

3. L'érudit doit ses connaissances à la lecture; le véritable savant doit les siennes à l'observation des faits et à la méditation.

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