CHAPITRE IL
Des qualités pSsysiqucs d'un médecin.
Hippocrate a dit : « On aime dans l’extérieur d’un médecin une belle prestance, une stature moyenne, une conformation exacte du corps dans toutes ses parties, car, ajoute-t-il, beaucoup de gens croient que privé de ces qualités physiques, il n’est pas en état de les reproduire chez ceux qui en sont privés par l’effet d’une maladie. >> Un médecin de l’ancienne Rome, Asclépiade va plus loin encore qu’Hippocrate, et soutient qu’un bon médecin ne doit jamais tomber malade. 11 a justifié cette assertion, car il a atteint l’âge de quatre-vingt-deux ans, et perdit la vie par accident.
Sans vouloir mesurer l’étendue des connaissances d’un médecin sur la circonférence de son corps, on voit aisément qu’une santé ferme et durable est une condition indispensable à celui qui veut remplir les obligations d’un médecin dans toute la vérité et la compré-
(1) Leçons sur les devoirs et les qualités d’un înédecin, p. 32.
hension du mot. Que l’on réfléchisse aux travaux, d’èsprit et aux fatigues de corps d’un homme qui,'a toute heure, par tous les temps doit se transporter ati ■ domicile de nombreux malades, et y combattre d’aboi'd, la mauvaise humeur et les préjugés des malades, de ses') parents, des assistants ; lutter ensuite avec les difficulté^ ' de l’art, avec les étranges accidents d’une maladie opi-J niàtre; le danger d’une maladie contagieuse à laqüelîé ; il est exposé, ne mérite-t-il pas d’être pris en sérjeuse * côhsidération. ” ' ' '
« C’est une chose fort singulière,’dit Plouquet (1) qde des individus atteints d’une maladie chronique, appelé ^ lent à leur secours un médecin qui souffre du même ) mal. » Je ne trouve là rien de singulier, mais aucbn-" traire, une chose toute naturelle. V.
Il est une vérité qui a la force d’une axiome, savoir : 1 que toutes nos connaissances sont acquises au moy en ' des sens ; Aristote a dit, il n’y a rien dans notre enten- ' dement qui n’ait été auparavant dans nos sens. Quoi qii’il ’ en soit, il est absolument nécessaire à ceux qui doivëht toujours s’occuper à étendre la sphère de leurs contiaas? ‘ sauces de posséder les sens les plus parfaits ; c'est cas des médecins plus que de toute autre classe de per-) sonnes, puisque leur savoir consiste entièrement dans; l’expérience et dans l’observation de tout ce qui arrivé ; hors d’eux-mêmes. Ce n’est que par les sens qu’ils peuvent acquérir la connaissance des maladies, on doit dans le choix d’un médecin faire attention surtout à là bonne qualité des sens.
Une vue courte, aujourd’hui devenue fort à la mode, • rend au médecin le diagnostic de la maladie plus difficile qu’on est ordinairement porté à le croire. Beaucoup de maladies produisent certains changements dans les traits qui répandent une vive lumière sur leur carac-
(,1) Le médecin, § 2i,
tère, maïs que les médecins à vue courte n’apérçoivent pas aisément. Plusieurs affections morbides de la peaüne peuvent être reconnues par le médecin myope, qui d’un autre côté est plus susceptible de, gagner les maladies contagieuses, obligé qu’ü est d’approcher de plus près les malades, et de rester plus longtemps, en contact avec eux. Une vue faible et mauvaise est encore . très défavorable pour les opérations, et lorsqu’il faut considérer de petits objets ou faire des observations,^ microscopiques. Une vue fine ou au moins bpnne, est essentiellement nécessaire, particulièrement, pour le diagnostic des maladies de poitrine, de celles de la gorge, du larynx dans l’auscultation, la percussion, la! succussion pour apprécier les modifications de la voix. Comment un homme à demi sourd entendrait-il un malade dont la faiblesse est telle qu’il peut à peine articuler? L’organe de l’odorat procure également de grands avantages aux médecins dans l’investigation et la connaissance des symptômes de certaines maladies,;. il serait à désirer qu’il existât dans le meilleur état possible chez tous les praticiens. Souvent la seule odeur de la sueur annonce l’imminence d’un exanthème, par exemple, l’odeur acide de cette secrétion annonce surtout, chez les nouvelles accouchées la prochaine éruption d’une fièvre miliaire. 11 n’est pas rare que l’on soit dans le doute, si dans certaines plaies profondes, l’os sous-jacent est affecté, c’est-à-dire si la dégénérescence putride ou la carie, s’en est emparée. Ce doute est dissipé par la présence d’une odeur spécifique qui seule suffit pour caractériser la corruption ou carie des os. La petite vérole et d’autres maladies ont une odeur particulière. La perte de ce sens n’est pas rare, on l’observe chez les médecins qui passent une grande partie de leur vie dans les hôpitaux, et chez les hommes qui respireut habituellement un air infect, ou qui font un usage immodéré du tabac à priser ; raison qui, outre la propreté
devrait engager les médecins à se soustraire à cette sale coutume, ou du moins n’en user qu’avec beaucoup de discrétion,
Xè sens du goût est d’une très grande utilité au médecin dans l’exploration des médicaments, des aliments préparés pour les malades, mais encore pour la nécessité où il est de s’assurer par son moyen, des diverses sortes d’altérations qu’ont éprouvées les humeurs par la violence d’une nialadie, pàr exemple, le diabètes où souvent les urines sont sucrées.
Le tact auquel, pour ainsi dire, tous les autres sens se réduisent, ne doit nullement être négligé par les médecins; cette assertion n’a pas besoin de preuves. Les médecins doivent donc éviter avec le plus grand soin tout ce qui peut en offenser la délicatesse. Ils se garderont donc de se servir de corps durs, de les manier, de jouer de certains instruments, de s’exercer à la balle ; en somme ils s’abstiendront de tout ce qui peut rendre calleux répiderme des mains et spécialement celui des doigts. N’attendez pas d’un médecin qui aurait les mains enqurcies par une hache ou tout autre outil, un jugement juste sur les pouls, sur les tumeurs, sur l’état, les lésions dès viscères du bas ventre, en un mot sur aucun objet qui exige dans son examen, un tact fin et délicat (1).
S’il est vrai que l’âge a une grande influence sur les propriétés physiques de tous les êtres, il doit aussi èn avoir sur celles du médecin. Quelques réflexions sur cette matière ne seront donc pas déplacées ici. Je vais rapporter l’opinion du célèbre Zimmermann, afin de
(1) Si je me suis si longuement étendu sur la grande utilité des sens chez les médecins , c’est qu’il en résulte incontestablement cette importante conséquences qu’ils doivent apporter tous leurs soins à leur conservation. Ils savent qu’une grande modération dans les plaisirs de l’amour, la Sobriété, la tempérence , le calme de l’ame sont les plus surs moyens d’y parvenir. Est-il quelqu’un qui en doute? Çe n’est donc pas seulement leur devoir, mais leur intérêt, bien enteadu, qui leur en impose l’obligation.
. prémunir mes jeunes collègues contre les erreurs de ce graud homme.ï« On appelle communément aussi ex'pé^ rience., la connaissance que l’on acquiert d’une chose . par la seule intuition réitérée des mêmes objets. Selon ce.principe il ne faut qu’avoir beaucoup voyagé pour avoir la plus grande expérience du monde. Un ancien , officier aura de même la plus grande expérience pos- ^i}3le de la guerre, une vieille garde malade vaudra le médecin le plus expérimenté. Un médecin qui a vu le , plus grand nombre possible de malades sera pareillement le plus accompli. Aussi le peuple le préfère-t-il toujours, et sans s’inquiéter de ce qui caractérise la véritable expérience, il accorde à la vieille femme et au .yieux médecin, l’estime qu’il devrait n’accorder qu’à , Tupç, longue et véritable expérience. Le peuple ne de- ' in^pde pas s’il est instruit, pénétrant, homme de génie, ^m^is s’il a de? cheveux blancs. Ces jugements inconsidérés’ ne viennent que de l’idée que les hommes ignorants se font de la vieillesse. »
, Zimmermann pose un principe faux, puis il en tire ^des conséquences aussi fausses; l’expérience, en effet , né se compose pas de la seule intuition des objets, mais ^ des réflexions, des rapports, des raisonnements qui en dérivent, qui sont d’autant plus justes que l’on a réuni un plus grand nombre de connaissances sur ces mêmes ‘ objets. Il fait un reproche au peuple aussi peu fondé, ‘quand il le blâme de ne pas demander s’il est instruit, ear ^'faudrait qu’il fût en état de discerner si celui-ci à qui il s’adresserait est en état de juger un médecin, autant vaudrait-il en ce cas juger le médecin même. Le diplôme du médecin est pour lui la garantie de son savoir; pourrait-il penser que le gouvernement mettrait , sa vie à la merci d’hommes incapables : il a donc raison ,, de rechercher parmi des gens qu’il a droit de supposer ; égaux en science celui qui a le plus vécu. L’hommage que son bon sens rend à la vieillesse le trompe rarement*
Je ne nie pas, pourtant, que quelques vieux médecins n’ont pas mérité le triste privilège du à leurs nombreuses années. Cet abus disparaîtra une fois que les signes caractéristiques du vrai médecin seront répandus dans le public. Qu’un sot orgueil ne nous impose pas au point de nous persuader que nos devanciers qui noiis ont fait ce que nous sommes, qui ont élevé l’édifice de là science à la hauteur où il est parvenu n’ont rien vu, rien connu, rien observé, que nous allons créer d'un seul jet toute la médecine et imaginer èn un instant l’expérience des milliers de siècles 5 respectons ce qu’il y a de plus respectable, ce qui est l’œuvre du temps seul, Vcxpérience.
' Quoiqu’en dise Zimmermann, il n’en est pas moins certain que, toutes choses égales d’ailleurs, le médecin vieilli sous lesharnois a de très-grands avantages sur celui qui débute dans la carrière et l’espèce de vénération dont le public l’entoure, est un hommage mérité. La réflexion et son jugement l’ont mis en état d’apprécier et d’utiliser les connaissances qu’une longïie érudition et l’observation de nombreux malades lui ont fournis. Il les applique avec prudeùce, circonspection et ce calme de l’ame, compagne inséparable de son âge,. enfin il possède une expérience personnelle que rien ne peut suppléer, il s’est formé à l’esprit d’observation et possède ce tact médical si difficile à acquérir. Il faudrait supposer qu’un médecin soit tout-à-fait dépourvu de sens, pour n’avoir pas profité des leçons du temps. Zimmermann a vu le vrai, lorsqu’il vante, à peu de distance, le mérite d’une bonne érudition, c’est-à-di)‘e, limitée, mais réfléchie, approfondie, qu’il soutient qu’on ne peut être bon médecin sans avoir profité par elle de l’expérience de tous les temps et de tous les lieux, chose que rend facile la multiplicité des journaux scientifiques et la diffusion des lumières. Elle seule, ditil, en la comparant avec l’expérieqce propre ou person-
ne] le, peut dQpnerlegponiiaissance$ nécessaires à l’exercice de le médecine. N’est-ce pas faire le plus bel éloge du médecin âgé. En effet, si ses sens ont perdu quelque chose de leur finesse, cet inconvénient peut-il entrer en balance, avec les grands avantages que cette expérience lui assure; Zimmermann n’a t-il pas avancé, d’ailleurs que c’est moins l’œil qui doit voir que l’esprit. Le reproche de routinier adressé , au médecin âgé est tout aussi peu rationnel; conçoit-on par ce mot routine l’hahitude de prescrire les médicaments qui dans les cas les plus analogues ont eu le plus de succès, d’après l’expérience personnelle et l’expérience d’autrui: elle est louable, si l’on veut faire entendre l’habitude de prescrire machinaiement des remèdes sur de simples apparances, elle ne peut appartenir qu’à des hommes dépourvus de jugement; en ce sens l’on peut être routinier même à vingt ans. La multiplicité des journaux scientifique , la facilité et l’étendue des communications, la diffusion des lumières rendent si facile la connaissance de tout ce qui se passe d’intéressant en médecine sur tout le globe, qu’on ne peut supposer qu’un médecin y reste étranger (1).
(1) Il réunit donc les qualités les plus favorables au traitement des maladies ; il saura , comme le veut îimmermann , profiter de l’expérience, mettre en pratique ce qu’il aura vu, le raisonner, le juger. Ce n’est donc pas sans raison qu’elles ont mérité au vieux médecin la confiance des personnes éclairées, mais même celle du peuple abandonnéà son bon sens naturel, etl’antiqueadage: Voxpopuli, vox dei, n’est pas en défaut ici; est-ce donc à dire qu’il n’y apasde jeunes médecins habiles, ce n’est pas notre pensée ; l’étude, la lecture assidue et réfléchie des observations , la méditation des ouvrages des grands praticiens, la fréquentation habituelle des hôpitaux , feront acquérir prématurément le talent du praticien. Que l’étude , la maturité, la prudence, la droiture du jugement, l’expérience, décident dohc là préférence entre médecins. Zimmermann en écrivant celte diatribe contre les vieux médecins, oublie le respect dû à l’âge , au savoir acquis au prix de tant de labeurs, de fatigues et de périls, il oublie que ces jeunes gens qu’il préconise, seront bientôt vieux à leur tour. Il faut l’excuser s’il n’a entendu parler que de ces médecins décrépits dont