DE LA JAUNISSE
La jaunisse, ictère ou cholihémie, est une maladie caractérisée par la couleur jaune plus ou moins foncée de la peau et du blanc des yeux, suivie d'une vive démangeaison sur tout le corps ; par des excréments blanchâtres, et des urines d'un rouge obscur, teignant en jaune les substances que l'on y plonge.
Ces trois symptômes suffisent pour faire reconnaître la jaunisse, et nous permettent d'ex poser immédiatement les causes qui peuvent la produire.
Causes. — Elles sont physiques, morales ou nerveuses ; toutes agissent de manière à déter-
miner la résorption de la matière colorante jaune de la bile dans les voies biliaires, d'où les vaisseaux absorbants et veineux la puisent, pour la porter dans le torrent de la circulation et les divers tissus de nos organes ; d'où l'expression juste que la bile est passée dans le sang. Parmi les causes nerveuses ou morales qui peuvent donner lieu à la jaunisse, on cite la crainte, le chagrin, l'hypocondrie, la colère, la frayeur subite à la vue d'un danger, d'un péril imminent ou d'une nouvelle imprévue. La jaunisse qui se déclare sous l'influence de toutes ces impressions de l'âme s'explique par une action qui vient gêner, par resserrement spasrnodique, le cours ultérieur de la bile dans le foie et les canaux biliaires. Quant aux causes physiques , bien plus nombreuses que les causes morales, il nous suffira d'indiquer ici celles que l'on remarque le plus ordinairement, pour faire comprendre l'utilité incontestable des eaux de Vichy.
On a rangé, dans cet ordre, la suppression de la transpiration , l'immersion subite dans de l'eau froide, la suppression des hémorroïdes, les fièvres intermittentes , la répercussion de la goutte, du rhumatisme, de la gale ou des dartres, les chaleurs de l'été, toutes les maladies de l'estomac , et particulièrement toutes les maladies organiques ou coliques du foie ; les engorgements, les obstructions, les abcès, les
tumeurs cancéreuses, hydatidiques ou tuberculeuses de cet organe ; l'oblitération par des calculs de la vésicule biliaire ou de ses conduits, une chute sur le bassin ou sur la plante des pieds. La grossesse peut également être unë des causes de l'ictère.
Harvey s'est attaché à distinguer la jaunisse résultant de la suppression de la sécrétion biliaire d'avec la jaunisse résultani de l'obstruction des canaux excréteurs. L' auteur indique les moyens de reconnaître ces deux variétés, qu'il serait trop lbng de rapporter ici , mais dont l'utilité du diagnostic est des plus utiles à connaître pour le traiternent du malade.
Traitement. — Une foule de moyens ont été employés dans le traiternent de la jaunisse : tels sont les purgatifs avec le calomel et le jalap, les vomitifs, les toniques, les apéritifs, la térébenthine unie à l'éther, les carottes et les jaunes d'œufs. Ces deux moyens sont de nature à nous inspirer peu de confiance, car ils ne sont recommandés qu'à cause de leur couleur semblable à celle du malade. De tous ces mo}^ens, le savon médicinal, par sa nature altaline , est celui qui conserve encore de nos jours le plus grand crédit ; c'est pourquoi les médecins ont jugé utile de jjtcscrire les eaux alcalines de Vichy comme un des moyens analogues et les plus favorables à la guérison de la jaunisse. Il faut dire ici que s'il existe une certairie
confusion dans toutes ces médications , cela tient en partie à ce que la jaunisse est souvent le prodtiit de diverses maladies de l'appareil biliaire, très-différentës les unes des autres.
Quoi qu'il en soit , dès que les médecins s'aperçoivent aujourd'hui que la série des moyens ordinaires de guérison a échoué, et que par sa résistance là jaunisse tend à passer à l'état chronique, ils s'empressent de prescrire immédiatement l'usage des eaux minérales alcalines, celles de Vichy en particulier, comme les plus riches et les plus puissantes à modifier la substance dtl foie, la nature et la marche de la bile, sans laquelle, nous pouvons le dire ici, là digestion languit , la nutrition est incomplète, et l'amaigrissement arrive, si l'écoulement normal biliaire est interrompu. C'est là, du reste, ce qui arrive aux sujets atteints de jaunisse, quelle que soit la cause qui ait pu la produire. La seule explication que l'on puisse donner sur l'effet de la guérison , c'est que les eaux alcalines débarrassent le sang et les tissus des organes de la matière colorante dont ils sont imprégnés, en l'entraînant au dehors par les urines et la transpiration, et que là bile reprend .ensuite son cours naturel.
Un exemple, puisé au milieu de tant d'autres, démontrera mieux encore, dans cette maladie, la puissance remarquable des eaux de Vichy prises à là solirce.
Observation. — MUe H***, âgée de trente-cinq ans, affectée de jaunisse depuis deux ans, maladie qui s'était déclarée à la suite d'une vive contrariété, suivie de peines morales consécutives, ayant duré six mois; mais, à partir de cette époque, toute cause de chagrin ayant cessé, la jaunisse n'en avait pas moins continué sa marche, malgré l'emploi de tous les moyens usités en pareil cas.
Arrivée à Vichy pendant la saison de 1854, MUe H*** nous déclara que la jaunisse s'était manifestée d'abord dans le blanc des yeux dès le lendemain du jour où elle avait éprouvé cette grande peine morale, et que, depuis lors, et malgré la cessation de tout motif de chagrin, malgré l'usage des pilules de fiel de bœuf, du savon, avec le calomel, des vomitifs et des purgatifs de toutes sortes, sans compter tous les remèdes plus ou moins étranges, vantés dans les siècles d'ignorance contre la jaunisse, sa peau avait pris une couleur foncée qui, augmentant graduellement, avait fini par devenir aussi foncée que celle d'une mulâtresse. C'est dans un état pareil de la peau de tout le corps que MUe H*** se présenta à Vichy pour y prendre les eaux ; son médecin lui ayant déclaré qu'il ne connaissait pas d'autre moyen de salut, puisque tous les autres avaient échoué. Cette demoiselle jouissait, du reste, d'une santé passable; toutefois, son embonpoint et ses forces avaient
beaucoup diminué ; les digestions étaient lentes ; la bouche pâteuse, amère, ainsi que la salive ; tous les objets lui paraissaient jaunes à la vue ; des démangeaisons vives existaient sur tout le corps; les selles étaient grisâtres, décolorés, les urines noires et parfois boueuses ; sa santé de femme était régulière, mais l'écoulement peu abondant ; la région du foie ne présentait ni douleur, ni tuméfaction.
Dès le lendemain de son arrivée, MUe H*** commença son traitement par deux verres d'eau de la Grande-Grille; quatre jours après, elle en prenait six, et un bain quotidien ; des lavements gardés d'eau minérale furent ensuite ajoutés à son traitement. Vers le quinzième jour, le régime prescrit n'ayant pas été suffisamment observé, quelques jours derepos furent nécessaires pour arrêter la diarrhée qui en avait été la suite ; et, après trente jours de traitement, Mlle H*** quitta Vichy, sans avoir obtenu un grand chan- . gement dans la coloration de la peau, et par conséquent très -découragée.
L'année suivante, je vis arriver chez moi une dame que je ne reconnus pas : c'était Mlle H*** qui avait repris son teint, sa fraîcheur et son embonpoint d'autrefois ; la teinte ictériquc n'avait commencé à diminuer sensiblement qu'au bout de deux mois après son départ de Vicliy; mais depuis lors la décolaration de la peau avait pris une marche si rapide, qu'au bout d'un mois
toute trace de jaunisse avait erifiri disparu. Depuis cette époque, Mlle H*** a joui d'une santé parfaite ; elle est revenue à ^Vichy, mais ce n'était plus pour elle, c'était pour accompagner une de ses parentes.