ALIMENTS DONT ON DOIT SE PRIVER
Après avoir désigné d'une manière générale, comme je viens de le faire, les aliments dont on peut faire usage , je vais indiquer , dans le même ordre, ceux qui peuvent produire sur la santé des malades quelque influence fâcheuse, à cause de la difficulté de leur digestion, mais plus particulièrement sous le rapport des phénomènes chimiques, dont le résultat serait de paralyser l'action d'un des éléments essentiels de l'eau, du hicarbonate de soude , et de nuire par là à l'efficacité du traitement.
Au nombre des aliments dont la digestion est difficile, nous trouvons, parmi ceux qui appartiennent au règne animal : toutes les viandes noires ; elles ne conviennent guère qu'aux personnes qui se livrent à la fatigue, et nullement à l'estomac des personnes souffrantes : elles ont, en outre, l'inconvénient grave d'augmenter l'élément acide dans nos humeurs, et de diminuer la quantité des urines, tandis que les aliments de nature végétale donnent des résultats entièrement opposés. Les viandes salées et fumées, les pâtisseries, les fritures où le beurre et la graisse dominent, sont des aliments très-
lourds, très-indigestes ; c'est pourquoi les malades feront bien de s'en abstenir.
Tous les légumes secs doivent être rejetés, à cause de leur enveloppe, qui est toujours d'une digestion difficile ; il en sera de même des champignons. Le sel et le poivre ne doivent pas dominer dans les assaisonnements.
Parmi les aliments de la seconde catégorie, c'est-à-dire ceux qui sont nuisibles par leur nature , nous trouvons en première ligne les fruits; mais, avant d'aller plus loin, je crois qu'il est nécessaire, pour mieux convaincre les malades de ce danger, de donner un aperçu succinct de. la composition chimique des fruits, afin que ceux qui voudront s'éclairer et ne plus marcher dans une vieille et pernicieuse routine puissent apprécier scientifiquement l'importance de cette recommandation, et juger par euxmêmes de la valeur des conseils de quelques médecins arriérés, qui ne craignent pas de prescrire ces sortes d'aliments , malgré l'évidence des faits ; mais il faut dire aussi qu'on ne convertit pas les gens qui, de parti pris, ne veulent pas être convertis.
Les fruits renferment des principes constituants qui sont sucrés ou acides. Ces derniers portent le nom d'acide tartrique, citrique, acétique , etc., principes qu'on doit reconnaître, tout d'abord, pour être des plus nuisibles à l'action et au résultat salutaire des eaux , parce
qu'ils détruisent complètement leurs propriétés alcalines, pour lesquelles les malades viennent tout exprès, et souvent de fort loin, aux sources de Vichy. Dans cet état de choses, il faut le dire puisque c'est la vérité, les personnes qui font usage de ces fruits en prenant les eaux, au lieu d'avoir introduit dans le sang du bicarbonate de soude, comme c'était leur intention, n'y ont infiltré, au contraire, que des tartrates , des citrates ou des acétates de soude, sans propriétés alcalines, et dont les effets, ainsi que nous le voyons journellement lorsque nous employons ces préparations dans les diverses maladies, ne sont nullement analogues à l'action du bicarbonate alcalin, mais, au contraire, tout à fait différents. Ces combinaisons nouvelles, en dénaturant complètement les sels des eaux, détruisent, par conséquent, aussi les propriétés particulières et spéciales du médicament et annulent les effets salutaires qui doivent en être le résultat. Au nombre de ces fruits malfaisants, il faut citer le citron, les fraises, les groseilles.
L'action des fraises, que quelques médecins recommandent, et que d'autres laissent volontiers manger aux malades pendant le traitement, comme une chose indifférente, est cependant si peu en harmonie avec la nature des eaux, et si peu conforme au traitement alcalin, que je dois ici, pour démontrer toute l'inconséquence et la légèreté de semblables conseils, citer l'obser-
vation qui m'a été communiquée par le professeur Lallemand, membre de l'Institut, qui m'a autorisé à dire que, pendant son séjour à la faculté de Montpellier, plusieurs malades étant venus, à diverses époques, le consulter pour des irritations légères de l'appareil digestif, il leur conseilla, à titre de médication rafraîchissante et tempérante, de faire usage des fraises ; mais qu'il fut fort étonné d'entendre dire, quelques jours après, à la plupart de ces malades, qu'ils rendaient par les urines les fraises qu'ils avaient mangées. Quoique la chose fût évidemment impossible, le célèbre professeur voulut néanmoins vérifier le fait, et il vit que les prétendus pépins n'étaient autre chose que l'acide urique qui, sous forme de sable, se déposait au fond du vase. Il va sans dire que ce phénomène disparaissait aussitôt que les malades cessaient de manger des fraises, et ce qui prouve l'exactitude de cette observation et sa valeur, c'est que si on mange une certaine quantité de fraises, l'alcalinité de l'urine disparaît, de même que si on prenait du vin pur ou des boissons acides. — Il n'est donc pas indifférent de suivre les préceptes nuisibles de ceux qui autorisent l'usage des acides.
Le fromage à la crème, dont les tables de Vichy sont si largement pourvues, étant trèsacide, doit être également rejeté. Il n'est pas douteux, d'après ce qui précède, que les per-
sonnes qui, pendant leur traitement, auront ainsi enfreint les règles d'une hygiène aussi rationnelle n'aient plus tard de grands reproches à se faire, quand elles verront que leurs infirmités n'ont rien perdu de leur intensité. Celles qui connaissaient le danger regretteront alors, mais un peu tard, ainsi que beaucoup m'en ont fait l'aveu, d'avoir cédé trop légèrement à une funeste intempérance ou à des conseils peu logiques, ou plutôt donnés par un système bien arrêté d'opposition professionnelle. Aujourd'hui, les malades, mieux avertis de l'écueil qu'ils doivent éviter, obtiendront, sans aucun doute, à la suite de leur traitement, un soulagement plus grand et des guérisons plus certaines.