CONCLUSION
Les observations tant anciennes que nouvelles démontrent qu'il est temps de songer à repeupler nos cours d'eau, qu'ils se sont appauvris, que quelques-uns même sont déserts pour Tune ou pour l'ensemble des causes de destruction des œufs et des alevins que nous avons signalées dans la première partie de ce modeste travail. La pisciculture, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui et depuis près de dix ans, a- 1- elle arrêté le mal et est-elle capable de nous conduire à un repeuplement général des fleuves, des rivières, des étangs qui sillonnent notre beau pays? Nous le croyons fermement. Mais pour arriver bientôt à cet immense résultat, il faut persévérer dans la bonne pratique, telle qu'elle est suivie depuis ces dernières années. Il faut que les pisciculteurs sachent ne point se rebuter après quelques insuccès dont la cause leur écbappe ; ils la trouveront directement ou par déduction, pour peu qu'ils ne perdent pas do vue que les lois de la multiplication naturelle sont les meilleurs guides de la multiplication artificielle, et qu'elles ne sont pas les mômes
pour chaque espèce de poisson. Grâce à l'initiative de quelques savants, et en téte l'opinion publique place avec raison M. Coste, grâce aux efforts persévérants do quelques praticiens, l'art do la pisciculture est dégagé des obscurités qui enveloppent nécessairement une première invention. On marche sans tâtonnements dans la voie ouverte par Jacobi, aplanie par Remy, et éclairée par les études des ingénieurs instruits et des professeurs savants.
Si un obstacle arrête ou plutôt ralentit le progrès que nous constatons dès aujourd'hui, il vient de co que les pisciculteurs s'occupent exclusivement de l'incubation des œufs fécondés qu'ils demandent aux établissements spéciaux dirigés par l'Etat, au lieu de pratiquer eux-mêmes la récolte des œufs et leur fécondation. Le transport lointain et l'acclimatation tuent un grand nombre d'œufs ou de jeunes poissons ; ceux qui y résistent sont bien moins vigoureux, sont même maladifs, qu'on nous passe ces deux expressions ; leur progéniture sera dégénérée. On a pu comprendre combien était facile la mise en pratique des procédés que nous employons nous-même pour récolter et faire féconder les œufs de poisson, et nous conseillons à tous ceux qui s'occupent de la pisciculture, n'importe à quel titre, do se mettre à l'œuvre, de se donner l'entière satisfaction do la réussite, de ne pas abuser des secours généreux d'une administration créée plutôt pour faire exemple que pour fournir à l'exploitation particulière.
Les travaux individuels, dans chaque localité, seront
plus productifs dans leur ensemble que ceux qui attirent dans une seule contrée l'attention et les soins d'un grand nombre de praticiens ou d'expérimentateurs distingués. En agissant isolément, on ne met pas précisément la lumière sous le boisseau, mais on la place derrière un mur; la clarté est vive d'un côté, l'ombre reste de l'autre. En France, malheureusement, nous sommes habitués à chercher en toutes choses l'aide et l'appui de l'Etat. Nous restons volontiers sous une tutelle qui ne devrait être que momentanée, parce que sa continuation empêche les grandes originalités de se produire et Fessai des idées hardies par lesquelles souvent le génie se manifeste. Dans la question qui nous occupe, les pisciculteurs soucieux de leur réputation et jaloux de venir en aide aux sacriûces que l'Etat s'impose pour propager la nouvelle science alimentaire, doivent ne lui emprunter que des conseils, agir en tout par eux-mêmes, et ne pas s'attacher exclusivement à la culture des espèces de poisson qui multiplient peu, mais qui donnent une chair délicate.
Le grand rôle que doit jouer la pisciculture dans l'alimentation publique ne peut pas s'arrêter à un mets de luxe. La chair un peu plus grossière des espèces de poisson dites inférieures sera une précieuse ressource pour la nourriture des travailleurs, si elle est abondante et à bon marché. La solution d'un pareil problème vaut la peine qu'on songe à l'étendre, car elle est trouvée en principe.
En définitive, les résultats obtenus depuis six ans
environ sont très-bons, ils deviendront meilleurs, nous n'en douions pas.
L'intéressante notice historique sur rétablissement de Huningue, publiée sous le patronage du ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, par M. l'ingénieur en chef des travaux du Rhin 1 , contient des renseignements transmis à l'administration par les nombreux demandeurs d'œufs fécondés. Les succès enregistrés sont nombreux et sans réplique. Dans l'intérôt de la cause que nous défendons plus par l'exemple que par la discussion, nous devons citer ici quelques passages de cette utile publication ; la plupart des personnes qui ont voulu se rendre utiles en essayant delà pisciculture nous sont connues. Nous tairons leurs noms, dans la crainte d'omettre celles qui ont les mêmes titres à la reconnaissance du public, et dont nous ignorons les vues et les sacrifices pécuniaires.
Rhône et Ardèche. — Le nombre de saumons obtenus par le demandeur et jetés dans le Rhône ou r Ardèche est de 3,400. Les truites des lacs et les truites communes d'il y a deux ans ont 0 m ,30 de longueur et pèsent une livre. (15 septembre 1860.)
Le demandeur a déjà élevé des saumons et des truites grandes des lacs, provenant d'œufs de l'établissement de Huningue ; il y en a qui pèsent plus d'une livre. Leur âge est de un ou de deux ans. (9 octobre 1861.)
1 Strasbourg, imprimerie de V« Bergcr-Levrault. 1862.
Eure-et-Loib, — Les alevins demandés, provenant de l'éclosion, sont placés chaque année dans les eaux du domaine de Maintenon. La truite commune, celle des lacs, l'ombre chevalier, l'ombre commune, réussissent chaque année et croissent rapidement. Les truites des deux espèces atteignent en trois ans une longueur de 0 m ,50à 0 m ,60, et un poids de 1 kilogramme 1/2 à 3 kilogrammes ; la chair est de très-bonne qualité.
Beaucoup de truites ont été péchées dans la rivière de l'Eure, à quelques lieues en aval de Chartres. Précédemment ce poisson était encore inconnu dans ces parages. (6 septembre 1860.)
Hérault. — - On pêche des saumons dans l'Hérault et ses affluents, rivières où cette espèce est étrangère ; 35,000 y ont été jetés, ils prospèrent à merveille. (13 novembre 1861.)
Isère. — Affluents de l'Isère. L'éducation des œufs de saumon et de grandes truites, reçus par l'intermédiaire du préfet de l'Isère, a parfaitement réussi, et produit des saumons de 2 à 3 kilogrammes. (29 septembre 1859.)
Bassin de l'Isère, petits cours d'eau et affluents de la Romanche:
Nous possédons des truites et des saumons provenant des œufs envoyés de Huningue, qui pèsent 3 à 4 kilogrammes. (16 septembre 1859.)
Jura. — Rivière de l'Aisne, où la truite naturelle ne pèse jamais plus de 750 grammes. Celles provenant de Huningue et qui ont été introduites dans l'Aisne ga-
guent une livre par année ; on en prend qui sont âgées de trois ou quatre ans et qui pèsent 3 à 4 livres. (13 novembre 1861.)
Loir-et-Cher. — Il existe dans les petits cours d'eau de Cour et de Cheverny des truites ordinaires et des truites de lacs, âgées de deux à cinq ans; quelques-unes ont atteint la taille de 0 n, ,50. (18 septembre 1860.)
Loire. — Rivières : la Semème et le Lignon ont été empoissonnées avec des saumons, des truites et des féras; le tout y a parfaitement réussi. (Octobre 1861.)
Puy-de-Dôme. — Plusieurs petits cours d'eau des environs de Clermont-Ferrand ont été peuplés avec des truites, des ombres et des saumons du Rhin. Dans le lac Pavin, les truites de trois ans ont acquis une longueur de 0 m ,40 à 0 m ,54. Les saumons du môme âge ont 0 œ ,50.
Dans la Cousse, rivière qui se trouve fortement grossie par les eaux qui sortent du lac Pavin, on a pris plusieurs truites.
Seine-et-Marne. — Sur les bords de l'Yères, commune de Bernay, on a constaté la présence de truites des lacs, âgées de trois ans et mesurant de 0 m ,50 à 0 m ,55. Ces sujets provenaient d'œufs de rétablissement de Huningue. (18 novembre 1861.)
Seine-et-Oise. — Dans les petites rivières d'Ivette et Chevreuse, où on n'avait jamais vu de truites, on en prend journellement qui ont de 0™,25 à 0 ra ,30 de longueur ; elles se sont disséminées dans ces eaux par
suite du débordement d'une réserve établie près de là par un pisciculteur. (14 septembre 1860.)
Deux-Sèvres. — Dans la Sèvre, les pêcheurs à la ligne pèchent des truiles de 0 m ,33 et des saumons de 500 grammes, provenant d'œufs fécondes à Huningue. (14 septembre 1861.)
Tàrn-et-Garonne. — A la suite du lancement de 30,000 jeunes truites ou saumoneaux dans les eaux du Tarn et de la Garonne, les pêcheurs ont pris souvent do ces poissons, tandis qu'auparavant, la prise d'un saumon était un événement. (1862.)
Vaucluse. — Dans la rivière de Vaucluse, on a constaté la présence de jeunes saumons pesant 300 à 400 grammes, qui y avaient été lancés deux ans auparavant. (2 août 1861.)
Vendée. — Un de nos amis, dont la modestie nous force à taire le nom, est parvenu, à force de soins et de persévérance, à peupler de truites, de saumons et d'ombres chevaliers presque toutes les eaux de la Vendée. Encouragé par un si beau succès, il a contribué à l'organisation des magnifiques huitrières de Châtel- Aillon, représentant actuellement une valeur d'un million de francs.
Vienne (Haute).— Dans la Gartempe et laGlayeuse, les truites et les saumons du Rhin ont acquis un développement de 0 m > 28 à 0 m ,30 en dix-huit mois do temps. (18 septembre 1861.)
Vosges. — Le ruisseau de Rollinsville est déjà entièrement peuplé de truites de différents âges, qui provien-
nent d'œufs envoyés de lluningue ; on en prend qui pèsent jusqu'à 2 kilogrammes. La truite n'avait jamais existé dans ce cours d'eau. (17 septembre 1861.)
Yonne. — Etang et ruisseau de Junay et rivière d'Armaçon. Les grandes truites des lacs, âgées de vingt-deux mois, y ont acquis une longueur de Q m ,A5 à 0 m ,49. Ces poissons proviennent d'oeufs fécondés à lluningue. (25 novembre 1861.)
Dans le môme département, les bassins et le canal de Bourgogne contiennent des saumons et des truites que Ton y élève. Ces poissons ont acquis en trois ans le poids de 1 kilogramme. On en pêche pesant de 2 kilogrammes à 2^500. (15 octobre 1860.)
Il serait superflu de citer ici toutes les petites rivières et les cours d'eau où des résultats analogues ont été obtenus. Les indications ci-dessus sont suffisantes pour convaincre nos lecteurs des avantages que procure la mise en pratique des procédés que nous avons décrits. Disons, en terminant ces conclusions, que les propriétairesdes étangs, des canaux, des fossés, desbassins, etc., susceptibles d'être empoissonnés, ont compris de bonne heure les bénéfices d'une facile culture, et commencent à retirer aujourd'hui des bénéfices. Mais le réempoissonnement des fleuves ou des rivières est à achever, sinon à faire complètement.
POISSONS d'eau douce qui vivent dans nos climats.
LEUR FORME) LB0R8 HABITUDES, LES PARTICULARITÉS RELATIVES A LA CULTURE ARTIFICIELLE DE CHACUK D'EUX.