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ABLETTE. ALOSE.' — ANGUILLE

De l'Ablette.

L'ablette est un joli petit poisson d'une longueur moyenne de 12 centimètres, et jamais au-dessus de 15; la tête est comprimée et pointue, le corps aplati et allongé en pointe graduelle, le dos de couleur olivâtre, les écailles blanches, argentines et peu adhérentes à la peau.

L'ablette se trouve dans toutes les eaux douces de l'Europe. Elle recherche particulièrement, dans los lieux qu'elle habite, les courants, les régions agitées ; elle se

tient entre deux eaux, et ne s'élève à la surface que pendantles grandes chaleurs, pourhapper les nombreux insectes qui s'y reposent. Plus habituellement, elle se nourrit de petits vers et de matières végétales des rives et des fonds.

Ce poisson est très-abondant dans nos eaux ; il vit en société avec ses semblables. Il fraye en troupe pendant les mois de mai et de juin de chaque année, et dépose ses œufs sur les herbages des rives. A cette époque, il s'en réunit un si grand nombre sur un même point, qu'on peut en prendre plusieurs milliers d'un seul coup d'épervier. Pendant le jour il stationne dans le courant le plus rapide, mais le soir il gagne les rives, dont il occupe souvent une très-grande longueur.

La chair de Tablette est de qualité médiocre et remplie d'arêtes. La friture est la meilleure manière de l'utiliser comme aliment. L'attention des pisciculteurs ne s'arrête sur Tablette qu'à cause de sa valeur comme proie vivante, les poissons carnivores en étant trèsfriands. Ses petites dimensions et surtout sa production considérable font qu'il n'est nullement besoin de recourir aux moyens artificiels pour se le procurer, afin d'en nourrir les espèces plus grandes et plus utiles. Quelques frayères artificielles, disposées convenablement dans les rivières où Tablette abonde, et placées ensuite dans une eau à la température de 13 à 16 degrés, suffisent largement pour fournir à l'alimentation de quelques centaines de jeunes truites ou de saumons, pendant la première année de Télevage. .

Plusieurs fois, pour essayer la fécondation artificielle de Tablette, nous nous sommes procuré quelques paniers remplis de ce poisson, dans le moment de la fraie, et la particularité qui nous a le plus frappé, c'est qu'il ne se trouve jamais qu'un mâle pour cinquante femelles, et encore sont- ils plus petits de moiiié que les femelles.

Des renseignements qui nous ont été donnés à ce sujet par des pécheurs de profession ont confirmé la justesse de l'observation.

Dans plusieurs contrées de l'Europe, ce poisson est si abondant, qu'il ne peut être consommé sur place ; il est alors salé ou mariné et expédié au loin.

Les écailles de l'ablette servent à la fabrication des fausses perles, connues sous le nom d'essence d'Orient. A cet effet, on enlève doucement, avec la lame d'un couteau, les écailles argentines, que Ton fait ensuite frotter en masse les unes contre les autres, dans une eau souvent renouvelée, afin de bien les dépouiller de la matière grasse adhérente à chacune d'elles. Tout ce qui se précipite au fond du vase est délayé dans de la colle de poisson et forme le composé connu sous le nom d'essence orientale. Cette essence, introduite et collée sur les parois intérieures d'un petit globe do verre, lui donne les nuances et les reflets des perles fines les plus belles. L'invention est française et forme la seule industrie de quelques ouvriers parisiens. Cependant, depuis quelques années, la mode a vulgarisé cet objet do parure, et l'Allemagne s est emparée de la fabrication

en grand et l'a perfectionnée. L'éclat et la beauté des fausses perles dépendent en partie de la faible épaisseur du verre dont sont formés les petits globes ; les Allemands sont parvenus à y introduire de la cire vierge, qui, tout en consolidant les parois, fixe mieux l'essence d'Orient.

En mélangeant une petite quantité de jaune d'œuf aux écailles de Tablette, on imite parfaitement les perles connues sous le nom de perles de Panama. Elles ont généralement moins de valeur que les premières.

De l'Aloie.

L'alose est un poisson de mer qui remonte dan9 nos eaux douces pour y déposer son frai ; il appartient à la famille du hareng. Son corps est un peu comprimé, sa tête petite, sa partie buccale assez grande ; ses écailles sont assez rudes au toucher et peu adhérentes à la peau, ses nageoires sont petites. Il atteint une longueur de 30 à 35 centimètres.

L'alose remonte de la mer dans les eaux douces avec une si grande vitesse, qu'il est bien rare qu'on puisse la distinguer au passage, bien que ce soit en grand nombre qu'ait lieu l'émigration. C'est au printemps, et pendant que les eaux sont troubles, que les aloses remontent les fleuves ; elles sont alors très-maigres,

leur chair a un mauvais goût et n'acquiert la délicatesse dont elle a la réputation qu'après un séjour prolongé de l'individu dans l'eau douce.

A la môme époque, c'est-à-dire au printemps, on en prend une si grande quantité, et sa chair se conserve pendant si peu de temps, que le prix de vente en est forcément très-peu élevé. La construction des barrages et des usines sur les rivières ont beaucoup contribué à la faire disparaître de nos pays, sinon complètement, du moins en grande partie. Il y a vingt-cinq ou trente ans qu'elle abondait dans la Seine ; aujourd'hui on l'y rencontre rarement, et elle ne remonte plus jusqu'à Paris.

La Garonne, qui était, sur noire littoral, le fleuve de prédilection de l'alose, en est très-pauvre aujourd'hui. Dans la Dordogne, à la suite de la construction d'un barrage établi pour faciliter la navigation, à Mauzac, près Lalinde, on prenait chaque jour, il y a vingtcinq ans, de quoi charger plusieurs voilures de ce poisson. Aujourd'hui, un deuxième barrage ayant été construit plus bas, en aval de Bergerac, toute espèce de poisson y devient rare et nulle. Si l'administration no fait pas ménager dans ces longues barrières maçonnées quelques passerelles au-dessous desquelles puissent passer les poissons qui émigrent en bancs ou en colonnes , nos plus grands cours d'eau seront bientôt entièrement dépeuplés d'aloses. A cette occasion, qu'il nous soit permis d'espérer que la nomination récente de M. Coste aux fonctions d'inspecteur

général des pêches fluviales et maritimes permettra au savant pisciculteur de mettre en pratique ses enseignements. Réunissant dans ses mains deux administrations jadis rivales, le succès lui est facile; la science qu'il a enseignée en recevra une nouvelle et très-utile confirmation.

Dès que des obstacles matériels n'empêcheront plus les émigrations de la mer aux fleuves, les cours d'eau de nos climats seront repeuplés suffisamment de toutes les espèces qui peuvent y vivre, et dans un 'parfait équilibre de nombre de chacune d'elles.

Quand l'alose a déposé son frai, il séjourne dans les mômes eaux jusqu'à l'automne, et disparaît ensuite. Les riverains et les pêcheurs s'accordent à dire que si, durant cet intervalle de temps, il n'est pas pris dans les filets ou péché par tout autre moyen, il périt vers le mois d'octobre; jamais il ne retourne dans les eaux salées. Cette opinion ne s'appuie que sur des faits apparents, et il est permis de croire que, si la mortalité est très-grande parmi les aloses d'une môme saison, un certain nombre, un très-petit nombre, si l'on veut, doit échapper et regagner la mer ; s'il en était autrement, chaque individu n'accomplirait qu'une seule et unique ponte. Mais il et prouvé par les différences de dimensions et de force d'un grand nombre d'aloses, au moment de leur montée dans les fleuves, qu'il y a des différences d'âge : en une seule année il n'est pas ordinaire de voir des degrés de croissance si différents marquer des exceptions si nombreuses.

De l'Anguille.

Il existe de très-nombreuses variétés d'anguilles, nous ne parlerons ici que de celles qui vivent dans nos eaux douces. Nous avons étudié ces poissons d'une manière toute spéciale, afin de nous rapprocher le plus possible de la solution du problème que nous nous sommes proposé d'atteindre en traitant de la pisciculture productive. En effet, les anguilles croissent dans un laps de temps très-court, et peuvent devenir ainsi une source abondante de revenus.

Par sa ressemblance avec la couleuvre, l'anguille a été longtemps appelée serpent d'eau. Sa forme est cylindrique et très-allongée, la tête et les nageoires sont petites, le corps est recouvert d'un enduit si visqueux et si glissant tout à la fois, qu'il est presque impossible de la retenir quand on la sort de l'eau ; on y parvient plus facilement en laissant glisser ou filer l'anguille plusieurs fois dans les mains ou dans un linge, afin de lui enlever par le frottement une partie de la matière glissante ; en l'exposant à l'air libre pendant quelques instants, le maniement en est plus facile.

L'anguille franchit les courants les plus rapides, les

barrages, môme les chutes d'eau de plusieurs mètres

d'élévation ; en un mot nul obstacle de ce genre no

l'arrête, surtout au moment de l'émigration. Le système de locomotion chez elle ne réside pas, comme dans la plupart des poissons, dans la grandeur et la disposition des nageoires : c'est à la grande flexibilité de son corps, se tordant et fouettant à la fois l'eau avec une trèsgrande vitesse, et à l'enduit glissant dont il est recouvert, qu'est dû le principe de son mouvement. Sa chair est saine, nutritive, d'un goût agréable. Au dire de M. Coste, qui a étudié la grande pisciculture pratiquée dans les lagunes de Comacchio, la nourriture comme le commerce des populations du nord de l'Adriatique est uniquement dans les pèches d'anguilles. Ces laborieux pécheurs sont forts et robustes, leur régime alimentaire ne les lasse jamais; un grand nombre de malades viennent môme s'y soumettre volontairement, au bénéfice de leur santé.

L'anguille n'a pas de préférence pour certaines eaux. Si elle n'est pas abondante dans les parties supérieures des fleuves, dans les étangs éloignés des rivières, cela tient à ce qu'elle ne se reproduit pas dans les eaux douces. Au commencement du printemps, pendant la lune de mars ou d'avril, on voit les anguilles, rassemblées en myriades à l'embouchure des fleuves, en remonter le cours, pour se disséminer dans les eaux de l'intérieur. Au moment de la montée (c'est-ainsi que l'on appelle le grand mouvement d'émigration des anguilles), les riverains de l'embouchure des fleuves, munis de perches, de tamis, de paniers à mailles, font une destruction effrayante des jeunes alevins; si Ton

songe que dans une capacité d'un litre on peut facilement ranger cinq à six mille petites anguilles, ot que fréquemment un seul pêcheur en remplit plusieurs décalitres dans la même soirée, on est effrayé des suites d'une pêche si peu prudente pour l'avenir. A l'embouchure de la Garonne et de la Charente, les jeunes anguilles font leur apparition vers la fin de février; quinze jours plus tard, elles remontent la Loire à Nantes, et ce n'est qu'à la fin de mars ou au commencement d'avril qu'on les voit dans la basse Seine, dans l'Orne et à Abbeville.

La manière dont l'anguille se reproduit est encore inconnue de nos jours , les opinions se contredisent, les observations suivies et minutieuses à cet égard ne sont pas possibles ; par suite, chaque nouveau fait accidentel détruit entièrement ou en partie les idées que Ton croyait exactes précédemment. Tout ce qui, dans les phénomènes naturels, semble s'écarter des analogies, aiguise fortement la curiosité ; nous sommes certains d'intéresser nos lecteurs en rapportant ici, d'après le docteur Block, savant ichthyologiste de Berlin, l'opinion des anciens et des modernes au sujet de la génération des anguilles. Ce sera pour nous l'occasion d'émettre notre humble opinion à côté de toutes celles qui n'ont que le mérite, il nous semble, d'être parfaitement exprimées. Qu'il nous soit donc permis, à ce dernier titre, de citer textuellement.

Aristote a regardé la génération de l'anguille comme une chose si remarquable qu'il y a consacré un article parti-

culier. Selon lui, c'est le seul des animaux qui ait du sang * qui ne se reproduise ni par raccouplement ni par les œufs, parce qu'il n'y a dans cette espèce ni mâles ni femelles. H croit bien que les anguilles naissent de la fange corrompue. Car, comme on les trouve dans des marais lorsque la pluie vient à les remplir, il faut bien, dit-il, qu'elles aient été produites de ces marais. Si ce philosophe avait réfléchi qu'elles pouvaient y être apportées par les débordements et les inondations ; que d'ailleurs l'anguille vit longtemps cachée dans |la bourbe, il aurait senti aisément l'incertitude de cette conséquence.

H faut qu'il n'ait pas songé non plus que si c'était la vase corrompue qui produisit les anguilles, on en trouverait dans tous les marais de celte espèce.

Pline, qui refuse aussi à l'anguille l'un et l'autre sexe, dit, avec un ton d'assurance, que les anguilles, en se frottant contre des corps durs, font sortir de leur corps de petites parties qui s'animent et deviennent des anguilles.

Athénée les fait naître de la vase corrompue; d'autres, de la pourriture des animaux. Comme on trouva quelquefois plusieurs anguilles dans le corps de chevaux qu'on avait jetés dans l'eau quelque temps auparavant, on en conclut qu'elles étaient venues de leur corruption. Mais on ne pensait pas que l'anguille, ainsi que plusieurs autres poissons, aime à se repaître de charogne.

Rondelet soutient qu'elles se reproduisent comme les autres poissons pourvus de laite et d'œufs; il dit que la grande quantité de graisse dont la laite et les œufs sont entourés dans les anguilles empêche de les apercevoir, et il assure en avoir vu entrelacées l'une dans l'autre, ce qu'il regardait comme un accouplement.

On a voulu les faire naître aussi de la rosée du mois de mai, et ou a lâché de le prouver par l'expérience suivante : On prend, au mois de mai, deux morceaux de gazon ; on les place l'un contre l'autre, de manière que les deux côtes gar-

nis d'herbe se touchent ; on couvre le tout d'herbe, et vers le soir on jette ce paquet dans l'eau. Alors, s'il a fait une forte rosée pendant la nuit, on trouve le malin de petites anguilles parmi le gazon.

Quelque ridicule que soit cette opinion, et quelque peu digne qu'elle paraisse d'arrêter un instant Y attention, Leuwenhoek Ta cependant jugée digne de réfutation. Voici comment il explique ce phénomène. On sait que la rosée ne tombe que par un temps calme et tranquille. Les poissons se tiennent ordinairement au fond ; mais, dans un temps clair, les jeunes surtout viennent à la surface de l'eau, qui est la plus chaude. Or, comme les jeunes anguilles trouvent en même temps de la nourriture dans le gazon, on voit pourquoi elles s'y trouvaient lorsqu'il tombait de la rosée, et pourquoi elles ne s'y trouvaient pas dans le cas contraire. Leuwenhoek alla plus loin : tous les mois, depuis le printemps, il ouvrit un certain nombre d'anguilles, et, â la fin, il trouva, au mois d'août, dans la matrice d'une anguille un petit, et deux dans une autre ; ils avaient la grosseur d'un crin de cheval et la longueur d'un pouce. Il est aisé de voir que ces expériences pénibles n'ont pas répandu assez de lumière sur la génération des anguilles, car une génération si modique ne serait pas, à beaucoup près, suffisante pour réparer la destruction que les hommes et les animaux font chaque année parmi les anguilles. Cependant il se pourrait que les anguilles fissent leurs petits peu à peu, et qu'alors il n'en restât que quelques-uns dans leur corps. C'est de cette manière que j'ai aussi expliqué Je cas suivant. Je priai quelques personnes de ma connaissance d'observer attentivement, en ouvrant des anguilles, s'ils n'apercevraient point les petits, qui doivent se trouver à l'épine du dos, non loin de l'anus. M. Elcheser, habile mécanicien de Berlin, remarqua, en ouvrant une anguille, trois petits animaux dans un sac, qui avaient la figure de ceux de Leuwenhoek. Il m'en apporta un dans de l'esprit-de-vin, et j'y trouvai la plus grande ressemblance avec l'anguille.

Willoughby est le premier qui avoua franchement que la génération des anguilles était inconnue. M. le docteur Elchner assure, au contraire, qu'une anguille a rendu plusieurs petits vivants enfermés dans de petites vessies. Charleton assure la même chose, et prétend avoir trouvé onze petits dans la matrice d'une anguille. Dans la suite, M. Fahlberg vit, au mois de février 1750, dans une anguille encore vivante, un petit à moitié sorti par le trou ombilical. Il l'ouvrit et trouva [dans la matrice quarante autres petits, qu'il mit dans l'eau, et ils s'y remuèrent pendant six heures de la même manière que les anguilles. Birckholtz rapporte aussi que les vieux pécheurs cipérimentés, en juin et en juillet, faisaient sortir du corps des anguilles vivantes en leur pressant le ventre, et que lui-même en avait vu ensuite aussi dans le corps des mères. Plusieurs vieux pêcheurs expérimentés de ce pays m'ont assuré aussi que si, dans ce temps, on presse une anguille mère, les petits en sortent sous la forme de serpents très-petits et très-déliés, et qu'ils ont aussi souvent remarqué de petites anguilles, quand leurs bateaux troués sont si pleins de grosses anguilles qu'elles se pressent les unes sur les autres.

Gesner est le premier qui ait dit que l'anguille était vivipare, et il s'appuyait sur le témoignage de deux pêcheurs expérimentés, qui avaient vu sortir d'une grosse anguille une quantité de petites de la longueur de 3 pouces. Cetti assure aussi que l'anguille est vivipare.

J'ai demandé à plusieurs de mes amis du dehors quelques

observations sur la génération des anguilles, et voici ce qu'ils

me mandent:

M. de Buggenhagen en Poméranie suédoise m'écrit : « Après le frai de la brème, disent les pêcheurs, on trouve

les anguilles en grandes troupes, et ils croient que c'estalors

qu'elles s'attroupent.

« M. de Blandow, mon voisin, prit, quelque temps avant la

fenaison, une anguille qui était d'une grosseur extraordinaire.

Le cuisinier, en l'apprêtant, trouva dans son corps une quan-

tité de vers, de sorte qu'il la montra à son maître, en lui disant qu'il ne pouvait la manger. M. de Blandow observa ces petits vers au microscope, et il trouva que c'était exactement des petites aiguilles, dont quelques-unes étaient à peine grosses comme un fil ; d'autres un peu davantage, et qui se remuaient déjà vivement dans le ventre de leur mère. »

M. le conseiller Heim, qui demeure à présent a* Berlin, m'écrivit de Spandow ce qui suit : « Tous les pêcheurs s'accordenl à dire que l'anguille fait des petits. Hier encore, j'ai été chez plusieurs pour m'en informer, et j'ai appris une chose qni mérite d'être rapportée. On prit un jour une grosse anguille, et on la mit aussitôt dans le bateau ; quelque temps après, les pécheurs, à leur grand étonnement, virent un nombre assez grand de petites anguilles, qui n'étaient pas encore â beaucoup prés aussi grandes que des sangsues, et aucun pêcheur ne douta que ce ne fussent des petits sortis de la grosse. »

Bechmann raconte que les pêcheurs deWritzen prétendent qu'ils ont remarqué dans une grosse anguille des petits aussi minces qu'un fil fin et longs comme deux phalanges.

M. Muller, célèbre naturaliste de Copenhague, assure qu'il a trouvé des œufs dans quatre anguilles; les ovaires étaient de la longueur d'un pouce, ils étaient remplis d'oeufs de différentes grosseur et placés prés de la vésicule aérienne et des reins. Ces œufs n'écloraient-ils point dans le ventre de la mère, comme cela arrive dans la lote vivipare ?

J'ajouterai que dans plusieurs cantons de la France, particulièrement en Lorraine, il règne une croyance populaire et bien étrange sur la manière dont les anguilles se reproduisent. L'on y soutient que cette reproduction est due à une espèce étrangère, et que ce sont les goujons qui engendrent les anguilles.

Toutes ces opinions sur la génération des anguilles

sont fausses, à notre avis du moins; là où le doute règne l'homme fait souvent les suppositions les plus absurdes. Si les observateurs ci-dessus s'étaient donné la peine de mieux examiner les prétendues petites anguilles dont ils parlent, ils auraient vu que ces animalcules filiformes étaient simplement de petits vers intestinaux que Ton trouve également dans plusieurs poissons, et principalement dans la rotengle, dans le goujon, et dans ce dernier en grande quantité quand il séjourne sur un fond vaseux ; la croyance que l'anguille sortait du goujon n'a pas d'autre source.

Plusieurs observateurs modernes affirment que Tanguille est ovipare; d'autres soutiennent qu'elle n'a point de sexe, ou qu'elle les possède tous les deux. Au résumé, il règne encore une grande incertitude sur la question.

Il n'y a que les lieux d'où elle émane, et selon toute probabilité où elle fraye, que nous connaissons ; ce sont les bords de la mer où viennent se jeter quelques cours d'eau douce.

Transport de la montée.

L'anguille est le poisson qui vit le plus longtemps hors de l'eau. La matière visqueuse dont elle est enduite la préserve d'un dessèchement trop prompt, ce qui permet de la garder vivante hors de son élément pendant un ou deux jours ; si on la laisse dans un lieu humide ou si on la place dansdes corps imbibés d'eau,

tels que des linges mouillés ou des herbes fraîches, on peut la conserver plus longtemps encore. On a vu des anguilles séjourner dans la vase des étangs desséchés pendant plus de quinze jours après le dessèchement complet, et conserver une vitalité vigoureuse. Mais si elles sont pressées en grand nombre dans un même lieu, une certaine fermentation de la matière visqueuse qui les recouvre les fait périr au bout de quelques heures. Dans ce dernier cas, il faut ménager des issues par où l'air puisse s'introduire et circuler librement autour d'elles. La propriété que possède ce poisson de vivre lontemps dans l'air permet de le transporter à sec d'un lieu dans un autre. Grâce à la vitesse des chemins de fer, il nous est facile aujourd'hui de peupler d'anguilles toutes nos eaux, sans éprouver de pertes sensibles par le transport. Néanmoins, il faut prendre certaines précautions avant d'expédier les envois, surtout s'il s'agit de jeunes anguillettes ou montée. La première, c'est qu'elles aient digéré entièrement la dernière nourriture qu'elles ont prise. L'expérience nous a bien démontré l'importance de cette précaution.

Les anguillettes que nous avons reçues de Caen et d'Abbeviile à différentes fois étaient en bon état, bien que privées de nourriture depuis plusieurs jours, tandis que celles qui sont venues de Nantes et de la Charente étaient mortes en très-grand nombre. Le mode d'envoi ayant été le môme dans les deux expéditions, nous avons cherché à nous rendre compte de résultats si

différents, et nous avons acquis la certitude que, pendant le voyage, les déjections abondantes des anguillettes expédiées immédiatement après avoir été pêchécs dans les rivières, c'est-à-dire avant la digestion de la dernière nourriture prise, déterminaient une fermentation active dans le milieu resserré où elles se trouvaient, et causaient une grande mortalité. La meilleure preuve que nous ne nous trompons pas dans cette appréciation est que nous faisons voyager dans des boîtes seulement humides, à de très -grandes distances, des anguilles de toutes dimensions, les plus grandes comme les plus petites.

Une précaution indispensable pour faire arriver la montée d'anguilles à bon port est de la débarrasser, par plusieurs lavages successifs, de l'espèce d'écume blanchâtre et gluante qui recouvre chaque petite anguille et qui durcit et épaissit, au point de l'asphyxier, dès qu'elle est au dehors de l'eau. Sur leurs ouïes et sur toute l'étendue de leur peau, il se forme une espèce de vernis dur et sec dont on prévoit les fâcheux effets sans faire beaucoup d'efforts d'imagination.

De cette dernière observation on pourrait conclure logiquement qu'en opérant le transport dans des vases remplis d'eau, on éviterait les principales causes de mortalité. Il n'en est rien, et si la raison du fait nous échappe, le fait par lui-même, mille fois répété, nous a convaincu que, placée, pour le transport, dans un milieu seulement humide , la montée d'anguilles se conserve infiniment mieux que dans un excès d'eau.

Par ce motif, des pisciculteurs sérieux ou amateurs ont conseillé plusieurs moyens supposés très-efficaces, tels que celui de placer les anguilles dans des pots do grès à grande surface, garnis d'herbes humides et recouverts d'un canevas ou d'une toile fine, ou bien encore, de les placer dans de petits sacs en calicot, rangés horizontalement les uns à côté des autres dans une caisse d'emballage remplie de copeaux de bois blanc fortement humectés d'eau.

Ces divers moyens, bien que paraissant offrir quelques chances de succès, sont cependant défectueux. Le liquide gras et écumeux que l'anguille sécrète obstrue en peu de temps les mailles fines de la toile, et tous les sujets périssent.

Depuis deux ans, les agents de la direction générale des eaûx et forêts ont adopté, sur le conseil de M. Millet, inspecteur de la même administration, un mode de transport qui satisfait assez bien aux conditions que réclame la réussite. Après avoir garni intérieurement des corbeilles d'osier avec de la grosse toile dite toile à sac, ils y placent une couche d'herbes fraîches de marais, de 5 à 6 centimètres d'épaisseur, et formant un lit assez étendu pour recevoir 3,000 ou 4,000 anguillettes, par panier de 40 à 45 centimètres de diamètre ; pardessus les anguillettes, 10 centimètres plus haut environ, ils placent trois ou quatre croisillons en bois qui supportent une deuxième couche d'herbes humides. La fraîcheur se maintient ainsi très-longtemps. A la c arniture entoile, qui monte jusqu'aux bords du pa-

nier, on coud un capot de môme étoffe qui forme le couvercle de l'ensemble. Ainsi renfermé, le poisson dont il s'agit peut être expédié à de grandes distances et voyager plusieurs jours, si les conditions de température lui restent favorables. En 1860, nous avons reçu de Caen, dans des corbeilles ainsi disposées, un envoi d'anguilles qui avait été oublié pendant vingtquatro heures au chemin de fer ; la mortalité n'était pas au-dessus de 5 pour 100. Ce fait démontre suffisamment l'excellence du système. Malheureusement, s'il s'agit d'empoissonner de grandes étendues d'eau situées à de grandes distances du lieu de l'expédition, les frais de transport des corbeilles s'élèvent à des sommes relativement importantes, le contenant, avec les herbes humides, est très-lourd, et les personnes qui, comme nous, sont obligées de diminuer des frais généraux de leur commerce, toutes les surcharges, trouveront, pour adoucir celle du transport, dans le cas d'un envoi d'anguilles, bien entendu, que le moyen que nous avons imaginé a son importance dans les deux intérêts à protéger. Des bottes en bois blanc mince (2 centimètres d'épaisseur), longues de 80 centimètres, larges de 40 centimètres et hautes de 8 centimètres, sont percées, à chacune de leurs extrémités, d'un trou de 20 centimètres sur 10, garni d'une petite grille en fil de fer, à la manière du tissu métallique d'une cage à oiseau. (La toile métallique s'obstruant plus facilement et diminuant ou supprimant petit à petit le courant d'air dans la boîte, nous y avons renoncé.) Le

couvercle mobile se compose d'une planche de 20 centimètres de large seulement, deux petits morceaux de cuir lui font charnière, un clou le ferme. Deux poignées en forte ficelle sont tenues aux deux extrémités de la boîte, ce qui permet de la manœuvrer facilement, de la placer et de la maintenir sur l'eau avec son contenu quand il est nécessaire. Dans ces dimensions, elle peut contenir de 30,000 à 40,000 jeunes individus. Avant de s'en servir, on la fait séjourner sous l'eau, de manière à l'imprégner d'humidité le plus possible.

Indépendamment d'un poids bien moins grand que les corbeilles garnies d'herbes à fortes couches, la boîte en bois présente l'avantage de conserver les anguilles dans l'eau même, avant de les expédier, de pouvoir les laver, les débarrasser de l'écume qui leur est si nuisible pendant le transport, de les visiter facilement en toutes circonstances de voyage, de les arroser au besoin et de pouvoir les placer sous l'eau à l'arrivée à destination. Par cette dernière précaution, on fait revenir celles qui paraissent être mortes, bien qu'elles ne soient qu'engourdies, et qu'on rejetterait, sur les apparences, si l'on n'avait pas le moyen immédiat d'immerger le tout le plus tôt possible.

Pour le3 anguilles, comme pour tous les autres poissons, l'état de l'atmosphère et de sa température n'est pas à négliger dans le choix du jour du départ de Ten : voi. Elles périssent en plus grand nombre par un excès de chaleur que par un excès de froid. Le temps ora-

HO r.UÎDE PRATIQUE DU PISCICULTEUR.

geux leur est mortel. Pondant Tété de 1860, un orage accompagné d'un dégagement d'électricité comparativement abondant nous fit perdre plus de 100,000 anguillettes en une heure de temps \ et pourtant elles étaient en réserve en pleine Seine, sous la deuxième arche du pont Neuf, là où le courant est le plus rapide de tout le parcours du fleuve dans la zone parisienne.

Lorsque l'atmosphère est chargée d'électricité, les anguilles manifestent une vive inquiétude par leur mouvement saccadé et par leur marche sans direction régulière ; la couleur de leur peau passe du brun noir à un gris très-clair, et réciproquement. C'est là une particularité qui n'a pas échappé sans doute à l'observation de la science, bien qu'elle ne soit pas mentionnée dans les ouvrages de pisciculture que nous avons eu l'occasion de lire ou d'étudier. Elle est assez apparente pour frapper de surprise le simple curieux qui, dans la circonstance précitée, regarde ce qui se passe dans un aquarium d'observation dont les faces latérales sont en verre.

Généralement les anguilles placées dans une étendue d'eau où elles ne sont pas habituées émigrent des points où on les parque, et ne prennent leur cantonnement, suivant l'expression des pêcheurs, que huit à dix jours après. Durant cet intervalle de temps, elles cherchent un liou à leur convenance, rentrent et ^sortent de la zone où on les a placées, viennent à fleur d'eau, semblent préférer, pour leur séjour dans un nouveau lieu, tout autre point que celui qu'on leur a

destiné, et il n'est pas rare, bien au contraire, do los voir élire domicile en dehors des étangs ou des ruisseaux enclos dans une propriété, dans des étangs et des ruisseaux souvent très éloignés, où elles sont parvenues en suivant le moindre petit fil d eau qui établit une communication. Il n'est donc pas surprenant, comme cela nous est raconté journellement, d'entendre des propriétaires d'étangs se plaindre de faire complètement pour les voisins des travaux et des dépenses d'empoissonnement d'anguilles.

Afin d'éviter une pareille déception, il faut laisser les anguilles séjourner pendant huit jours environ dans les boîtes de transport de notre système, immergées à l'endroit où l'on désire établir les habitudes de la colonie de repeuplement. Si les eaux y sont stagnantes, il est nécessaire do visiter les boîtes et de les nettoyer, en leur imprimant un mouvement horizontal qui crée un courant à l'intérieur; on en retire au besoin les dépôts volumineux. S'il n'y a pas de crainte d'émigration, il est préférable, sous tous les rapports, de les mettre immédiatement en liberté. Cependant, afin de les habituer, un peu par force, à ne pas s'éloigner trop des points choisis, pour chercher dans les herbes du rivage les vers et les insectes qui leur servent de pâture, il est prudent d'endiguer le rivage, à quelques mètres du bord, par des planches ou par un talus en pierre, etc., qui ne permet pas à l'eau de baigner abondamment la partie du rivage ainsi isolée. Le dessèchement serait là assez grand pour empêcher les an-

guilles d'y aller chercher leur nourriture; elles ne se hasardent dans les endroits marécageux que jusqu'où le terrain est bien délayé par l'eau ; dans le cas contraire, elles ne peuvent se mouvoir et glisser sans grande fatigue.

Les nombreux petits faits d'expérience que nous signalons nous ont coûté assez chers et ont rendu trop pénible notre apprentissage de pisciculteur, à l'époque de l'établissement que nous avons créé à Champigny, pour que nous ne cherchions pas à les faire craindre à nos lecteurs, pour l'instruction de qui nous avons écrit ce petit guide de pisciculture.

La nourriture habituelle de l'anguille se compose de vers, de larves, des graines nouvellement ensemencées sur les bords des étangs (au dire de Lacépède), de petits poissons, et de toute espèce de matière animale plus ou moins en décomposition.

Nous avons nourri celles que nous possédons, pendant toute la dtirée de leur premier âge, avec des boulettes de sang caillé mélangé à du crottin de cheval et à de la terre glaise ; elles sont très-friandes de cette pâture et sont tellement habituées à venir la chercher au môme endroit, qu'elles y accourent dès qu'on frappe sur l'eau.

C'est à tort que l'on a rangé l'anguille parmi les poissons les plus destructeurs de nos étangs -, si Ton songe qu'elle a la bouche très-petite, on comprendra sans peine qu'elle ne doit s'attaquer qu'aux petits poissons, qui le plus souvent sont en excès dans les étangs.

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La ruse dont serait douée l'anguille, selon M. Millet, serait vraiment curieuse : cachée dans la vase ou sous les pierres, la tête dans une position verticale, elle attend qu'un poisson se trouve à sa portée ou à peu près pour expulser de sa bouche, par une contraction qui lui est propre, une bulle d'air qui, par sa légèreté relative, monte à la surface de l'eau ; le poisson curieux de voir de près tout ce qui se meut dans l'eau, se précipite dans la direction de la bulle d'air, croyant attraper une proie, et devient lui même celle do l'anguille, qui arrive sur lui avant qu'il reconnaisse son erreur.

De tous les poissons qui habitent les eaux douces, l'anguille est un de ceux dont la croissance est le plus active ; si elle n'a pas souffert pendant son jeune âge, elle acquiert pendant la première année une longueur de 20 centimètres; la deuxième année, elle a de 35 à 40 centimètres, et la troisième année, 50 et môme 60 centimètres ; à cette longueur, elle pèse de 500 à 750 grammes. Si, durant la quatrième année, elle ne croit pas en proportion des années précédentes, elle n'est pas moins vorace. A cette époque, elle pèse de 1 à 2 kilogrammes. Elle grossit encore un peu, jusqu'à l'âge de sept ou huit ans, mais après il y a arrêt complet. On en voit rarement atteindre à 1 mètre de longueur. Elle vit pendant très-longtemps.

Les personnes qui désirent cultiver ce poisson avec succès pourront le livrer à la consommation après sa quatrième année d'existence, époque où il a le plus de valeur marchande. L'anguille du poids de 1 kilo-

gramme vaut, aux halles de Paris, 3 francs en moyenne, tandis que celle du poids de 2 kilogrammes se vend rarement 4 francs.

Toutes les anguilles n'atteignent pas un môme développement dans le même temps ; la diète forcée qu'elles subissent quelquefois dans les réserves où les tiennent les pêcheurs qui en font le commerce arrête leur développement, surtout pendant l'été, époque à laquelle elles ont besoin de manger presque continuellement pour satisfaire à une rapide croissance. Après une saison entière de réclusion, elles ne profitent presque plus, tout en absorbant la môme quantité de nourriture que les anguilles qui se développent sans entraves jusqu'à leur âge adulte.

Aux époques fixes de la pêche dans les étangs cultivés, il convient donc de purger les eaux, autant qu'on le peut, de ces espèces d'avortons qui dépensent toujours, sans produire davantage plus tard. Les vieilles anguilles sont dans le même cas ; leur chair perd de sa qualité et devient indigeste : on les reconnaît aux cercles d'or qui bordent leurs yeux ; ceux-ci brillent de la môme teinte.

Descente des anguilles.

Vers lo mois d'octobre, les anguilles éprouvent le besoin d'une nouvelle émigration, connue sous le nom de descente. De môme qu'à l'époque de leur montée, elles

font alors tous leurs efforts pour vaincre les obstacles qu'elles rencontrent. C'est également pendant les nuits sombres qu'elles accomplissent ce nouveau voyage. Très-souvent elles se réunissent, s'agglomèrent de manière à former des boules de trente à quarante individus, et se laissent entraîner sous cette forme par le courant de descente. •

L'époque de la descente des anguilles est un jour de fête pour les pêcheurs et pour les riverains des cours d'eau. Les meuniers savent particulièrement profiter de l'occasion : ils disposent sous la vanne do leur moulin un plancher à claire-voie construit avec des lattes en bois mince et formant un conduit qui aboutit dans une grande corbeille en osier ; dès que la vanne est ouverte, les anguilles suivent le conduit et tombent dans la corbeille. Un souvenir de jeune âge nous rappelle que la lumière effraye la nuit les anguilles. Dans un moulin appartenant à mon père, nous avions déjà vidé plusieurs fois les corbeilles pleines d'anguilles et installées comme il est dit plus haut ; voulant voir, le plus près possible, de quelle manière elles arrivaient dans le piège qui leur était tendu, nous allâmes nous poster, non sans courir le risque de tomber dans un gouffre d'eau , au-dessus de l'installation même, muni d'un petit lampion allumé. Après deux grandes heures d'attente, pas une seule anguille n'était venue dans la corbeille. Le meunier, dont l'attention avait été attirée par la clarté du lampion, vint faire quitter son poste au petit curieux imprudent, et

dès que la lumière fut éteinte, les anguilles recommencèrent à descendre et à remplir de nouveau le panier qui barrait le courant.

Les causes de la descente des grosses anguilles ne sont pas aussi faciles à comprendre que celles de la montée des jeunes anguillettes ; ces dernières, à peine nées, cherchent l'eau douce, sans laquelle elles ne peuvent vivre, et pour la trouver, elles remontent instinctivement les courants, s'éloignant ainsi de plus de plus des eaux saumàtros. L explication ne peut se rapporter également aux grosses anguilles qui ont vécu en amont, s'y sont développées, s'y sont habituées naturellement. Tous les autres poissons migrateurs obéissent, en voyageant, à des besoins qu'expliquent la fraie, le développement des ovaires, l'inquiétude de déposer en des lieux abrités à leur convenance les œufs qu'ils portent, etc. , etc. , tandis que ces circonstances ne se présentent pas pour les anguilles. D'ailleurs le besoin de descendre vers la mer ne doit pas être chez elles bien impérieux, puisqu'elles prospèrent également en pleine liberté ou parquées dans des réserves sans issues.

L'opinion suivante des pêcheurs donne une raison acceptable à l'anomalie, apparente du moins, dont nous venons de parler. La descente des anguilles a lieu au mois d'octobre de chaque année, c'est-à-dire à la chute des feuilles ; celles-ci tombent eu abondance à la surface des eaux et finissent par couler au fond, où elles se décomposent bien vite, en communiquant aux eaux des odeurs et un goût plus ou moins acides,

plus ou moins insupportables aux anguilles ; elles fuient donc les lieux qu'elles habitaient depuis longtemps, et se laissent entraîner par le courant, soit parce qu'en aval la végétation riveraine est toujours moins abondante, soit pour éviter la fatigue de la marche contre le courant. Jusqu'à meilleure explication, nous acceptons celle-là, pour notre part, les faits sur lesquels elle s'appuie étant au moins vérifiables.

Nous n'avons pas craint de parler un peu longuement de ce poisson si généralement connu, bien que nous n'ayons rien appris de nouveau au lecteur qui a pratiqué son . élevage. 11 présente des qualités de premier ordre pour le commerce et l'alimentation : facilité à se le procurer en quantité pour l'élevage, facilité à rélever dans" de bonnes conditions de rapport ; chair nutritive et de bon goût, vente toujours trouvée ; à tous les titres, il doit fixer l'attention des pisciculteurs.

Un mot encore sur les produits utilisables que la grosse anguille peut donner en supplément. Sa peau, très- résistante à la traction et à l'usure, et transparente à un certain degré, sert, en Europe, à faire les entre-doigts des fléaux à battre le blé, à faire les sacs de pêche et de chasse dans les arides tribus du Nord, de la Laponie, etc., et à garnir les fenêtres de certaines habitations chinoises, en guise de vitres, après avoir subi une préparation particulière.

m GUIDE PRATIQUE DU PISCICULTEUR.

Ou Barbeau.

Le barbeau est un des plus beaux poissons de nos rivières. Par sa forme allongée il ressemble un peu au brochet ; sa tôte est longue et munie de quatre barbillons, ce qui lui a fait donner le nom de barbillon, dont on a fait barbeau par extension. Le plus généralement il acquiert un poids de 1 à 2 kilogrammes ; à de très-rares exceptions, on en a péché qui pesaient jusqu'à 10 kilogrammes. Sa chair est blanche et de très-bon goût. Plusieurs personnes croient que ses œufs sont malfaisants pour la santé ; c'est là une erreur qu'il est nécessaire d'expliquer.

Quaud un poisson quelconque, pour une cause ou pour une autre, ne peut pas se débarrasser de ses œufs parvenus à la maturité, ils meurent et se décomposent dans son corps, ou y subissent une altération qui leur donne un pouvoir malfaisant sur la santé des personnes qui les mangent ; le barbeau, résistant à l'infection locale bien plus longtemps que les autres poissons, il est évident que bien plus souvent aussi il peut être péché ayant ses œufs empoisonnés.

Le barbeau fraye en troupe vers la deuxième quinzaine de mai, dans les endroits où le courant est le plus rapide, et préférablement où la profondeur est faible.

DEUXIEME PAttTtE.

La femelle ne dépose jamais ses œufs sur les fonds vaseux ou couverts de plantes aquatiques, elle choisit les fonds de gravier ou de petits galets; elle paraît très-soucieuse de placer sa ponte dans un endroit très-propre, où le développement puisse se faire sans entrave. Ainsi les barbeaux qui fréquentent la Seine parisienne atîectionnent les parages dont le fond est pour ainsi dire nettoyé, râtelé par le plomb des éperviers que jettent et retirent journellement les pécheurs, toujours à peu près aux mômes points. Les abords des piles des ponts, là où le courant tourbillonne, sont par cette raison préférés par ces poissons.

Les œufs sont d'un beau jaune orange, gros comme un grain de millet. La femelle s'en débarrasse avec certaines précautions, qui indiquent chez elle plus de sensibilité ou plus d'efforts douloureux que chez beaucoup d'autres espèces ; rarement elle s'aide par le frottement de la partie anale contre les graviers ou les galets ; réunis en grand nombre, mâles et femelles, ils pressent et frottent leurs corps les uns contre les autres, évitant ainsi des blessures par les aspérités trop accusées des cailloux ou des graviers.

Les mâles font couler leur laite do la môme manière et presque au même moment que la femelle fait couler ses œufs ; ainsi la fécondation doit être plus active, plus étendue puisqu'elle est plus directe. C'est là sans doute un arrangement de la prévoyante nature, car il serait difficile que la laite et les œufs se rencontrassent dans les courants tourbillonnants où ils sont pour ainsi

dire jetés ; dans ce cas le barbeau* serait très-rare , tandis qu'il est très-abondant dans les rivières qu'il fréquente.

Le travail de la ponte du barbeau a lieu pendant la nuit ou au commencement du jour; il dure deux ou trois jours. Quelques pêcheurs pensent que le poisson pond une deuxième fois dans la même année, vers la fin du mois d'août. Ayant souvent examiné des barbillons en juin et juillet, nous n'avons jamais trouvé d'œufs que dans les jeunes, âgés de trois ans environ. Nous croirions donc plus volontiers que, pour la première fois de leur vie, la plupart des jeunes poissons de cette espèce ne produisent qu'à la fin d'août ou au commencement de septembre.

Les moyens artificiels à employer pour élever le barbeau et le faire multiplier n'ont rien de bien particulier; on ne doit pas cependant négliger de les pratiquer avec soin, car ce poisson fournit, par son goût et son volume, une bonne et abondante alimentation aux populations riveraines des fleuves et dos eaux courantes.

Au mois de mai, vers la dernière quinzaine, on prend au filet une douzaine de femelles et trois ou quatre mâles ; on en extrait les œufs ou la laite, comme il a été indiqué ci-avant, page 25, en ayant soin d'opérer dans une eau marquant 12 à 14 degrés, température que recherche le barbeau en cette saison de Tannée. L'éclosion peut se faire dans les rigoles artificielles décrites précédemment (voir page 44), mais à la condition

que Peau y soit renouvelée sans cesse. Elle peut aussi se faire dans des tamis ou dans des boîtes garnies d'un fond de sable de rivière ou de gravier ; les œufs et la laite y sont mis en contact, le tout est exposé au courant de l'eau où les sujets mis à contribution ont été péchés. Au bout de quinze jours ou de trois semaines, les embryons sont éclos, il y a eu résorption de leur vésicule, on peut dès lors les mettre en liberté. Il est inutile d'essayer à nourrir en captivité les jeunes barbillons ; ils mourraient tous, infailliblement.

Pendant le jour, blottis sous les grosses pierres dans les endroits les plus rapides du courant , les petits barbillons guettent leur proie ; leur agilité extrême leur permet de s'en emparer dès qu'elle se rapproche un peu. A la tombée du jour, ils quittent ces abris et viennent en troupe rôder le long des berges, s'ébattre à la surface de l'eau, comme pour profiter des derniers rayons du soleil couchant, sans doute aussi pour échapper à la voracité des gros poissons et pour attraper encore quelque proie dans les endroits presque abondamment pourvus de nourriture à leur convenance.

La croissance du barbillon est assez rapide pour qu'à la fin du mois de septembre il ait acquis les dimensions d'un gros goujon. Sa nourriture se compose alors de vers, d'insectes, de petits poissons et de tous les corps morts que le courant entraîne. Il est très-friand de fromage de gruyère, et c'est avec cet appât que les pêcheurs garnissent les hameçons quand ils veulent faire uue bonne pêche de barbillons.

m GUIDE PRATIQUE DU PISCICULTEUR.

Le transport de ce poisson est très-difficile; l'eau dans laquelle il est transporté doit être agitée sans cesse et avec une vitesse assez grande. Néanmoins, lorsqu'il a atteint sa croissance moyenne, il peut vivre trois ou quatre heures hors de l'eau, mais il meurt, quoi que Ton fasse, après, pour le rétablir de l'état de souffrance où l'a mis un séjour si prolongé dans l'air.

On ne rencontre le barbillon ni dans les lacs, ni dans les étangs, ni dans tout amas d'eau dormante ; des tentatives pour Yy acclimater n'ont jamais été faites que nous sachions, et nous ne douions pas absolument qu'elles n'aboutiraient à un succès satisfaisant. Les deux conditions qu'il faudrait remplir seraient de les préserver également des grandes chaleurs et des grands froids; la moindre cristallisation de la surface de l'eau les ferait périr. La plupart des poissons d'eau douce de nos climats résistent, on le sait, à la gelée épaisse des bassins ou des cours d'eau où ils sont élevés soit en liberté, soit d'une manière restreinte.

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