CHAPITRE VII
LA PKU
La perche est longue environ de vingt-cinq à trente centimètres; sa bouche, grande d'ouverture et spacieuse, est garnie de nombreuses dents acérées ; son corps, oblong, est légèrement comprimé; sa couleur est d'un vert noir, plusieurs bandes noirâtres descendent du dos vers le ventre.
Dès Fantiquité, les Grecs et les Latins ont vanté la délicatesse de sa chair ; Ausone, dans son poëme de la Moselle, la compare à celle des poissons de mer les plus estimés. En suivant les cours de M. Duméril, nous avons entendu le savant professeur proclamer hautement les qualités savoureuses de la perche, et dire qu'elle était le meilleur des poissons connus.
Ce n'est donc pas sans raison que nos pêcheurs et nos gourmets actuels lui ont donné le nom de perdrix d'eau douce.
Dans nos eaux vivent deux espèces de perche bien distinctes : la perche proprement dite , et la perche goujonnière^ ainsi nommée, parce que sa couleur est
identique à celle du goujon, et que ses dimensions en sont rarement différentes.
La perche est répandue dans toutes les eaux douces de l'Europe ; il en existe des espèces très-voisines en Asie et en Amérique. Elle vit dans les lacs, dans les ruisseaux et dans les rivières à eaux vives. Elle remonte plutôt vers les sources qu'elle ne descend vers les embouchures; elle nage toujours entre deux eaux et recherche celles qui sont pures; cependant, elle se plaît dans les étangs vaseux, elle y prend des couleurs plus sombres et une qualité do chair inférieure. Ce poisson ne navigue pas comme beaucoup d'autres par grandes troupes, il vit presque toujours solitaire et éloigné de ses semblables. Il nage avec une grande vitesse et en quelque sorte par saccades ; on le voit souvent rester presque immobile, puis, se porter vivement dans une direction quelconque, et reprendre aussitôt son immobilité première.
La perche est extrêmement vorace ; elle se nourrit' de petits poissons, de têtards et de salamandres. Des pêcheurs nous ont affirmé qu'elle avalait des grenouilles tout entières. De même que le brochet, elle fait de grands ravages dans les bassins d'alevinage ; il faut donc l'en éloigner. On peut cependant l'introduire dans les grands étangs, elle y détruit la blanchaille, qui nuit toujours à la prospérité des carpes ou des tanches que Ton y élève. On dit que sa voracité lui est souvent funeste, et que, cherchant à avaler une épinoche, celle-ci redresse ses épines et les enfonce
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dans le palais de la perche, qui paye de sa vie sa gloutonnerie.
Dans son premier âge, la perche n'est pas exempte des attaques du brochet ; métis, parvenue à l'âge de un à deux ans, les épines de ses nageoires lui donnent une arme défensive redoutable contre la voracité des poissons ennemis.
Elle fraye en avril de chaque année, et par couple seulement, sur les herbes qui bordent les eaux calmes ; elle y fixe ses nombreux chapelets d'œufs sur une grande étendue, de manière à les suspendre. Les œufs, liés ensemble par une matière gélatineuse analogue à celle du frai de grenouille, forment de longs cordons repliés sur eux-mêmes et fixés par l'enduit visqueux contre les corps solides qu'ils touchent; la figure et la disposition de l'ensemble ressemblent assez aux mailles d'un filet. Les œufs ont la grosseur d'une graine do pavot et sont très-nombreux ; on estime la totalité de la ponte d'une femelle seule à environ vingt-cinq à trente mille. Sur ce nombre, bien peu échappent à l'action fécondante du mâle, car leur arrangement leur permet non-seulement de ne pas être entraînés par les courants, mais encore d'offrir un ruban d'assez large surface pour que le mâle en puisse suivre toutes les sinuosités en projetant sa laitance, ce qui a lieu chaque fois que des causes étrangères ne viennent pas troubler les couples isolés dans l'acte de la reproduction. La ponte a lieu en quelques minutes, attendu que les œufs adhérant les uns aux autres par les cordons visqueux,
la femelle s'en débarrasse par un seul et même effort et en une seule fois.
Pour la reproduction de ce poisson, la pratique de la fécondation artificielle n'est nullement nécessaire ; on ne pourrait jamais se flatter de pouvoir (extraire les œufs et de les féconder aussi bien que cela arrive naturellement. Du reste, la récolte de quelques-uns des chapelets, que Ton peut mettre dans un bocal rempli d'eau, pour les transporter dans les lieux que l'on désire empoissonner, fournira toujours une quantité d'œufs suffisante pour satisfaire à un empoissonnement nouveau ou à un repeuplement.
Ainsi que nous l'avons déjà indiqué, les œufs de perche peuventêtre placés dans des tamis doubles, pour les abriter contre la voracité des oiseaux d'eau et des rats. L'emploi des corbeilles en osier recouvertes, que nous avons décrites précédémment, est très-avantageux.
Il faut maintenir les tamis ou les corbeilles immergés dans une eau marquant 10 à 12 degrés de température, et les abriter des rayons du soleil; car, de même qu'uue température élevée, une trop grande lumière nuit au succès de l'incubation. Instinctivement, la perche dépose et enroule ses œufs presque toujours dans des endroits abrités de ^influence des rayons solaires ; on doit la prendre pour guide en cela et orienter de la même manière les appareils à incubation.
Il n'est pas rare, durant le mois d'août, de rencoii-
trer dans certaines eaux quelques chapelets d'œufs de perche, ce qui a fait supposer à plusieurs personnes que ce poisson effectuait deux pontes chaque année : la petite quantité de frai de perche que Ton rencontre en cette saison ne confirme pas suffisamment cette opinion. Dans les étangs où elles sont nombreuses, on peut, durant le mois d'avril, récolter des chapelets d'œufs par centaines, tandis qu'au mois d'août on n'en rencontre que quelques-uns et de bien moindre étendue, ce qui donnerait lieu de supposer que cette ponte tardive n'est que la première des jeunes perches, chez lesquelles l'abondance de nourriture qu'elles ont trouvée dans ces eaux a favorisé le développement des œufs. Reste à savoir si les laites des jeunes mâles se sont également développées et sont arrivées à un point de maturité capable de féconder la ponte précoce. La mise en incubation de ces derniers œufs dans des endroits isolés permettrait de vérifier le fait et d'ajouter une certitude de plus au petit nombre de celles que nous avons acquises actuellement sur les mœurs et les habitudes des poissons d'eau douce.