LE SAUMON
Le saumon est un des plus gros et des meilleurs poissons de nos fleuves. Sa chair , ferme et colorée en rouge tendre, est d'un goût et d'une finesse extrêmes ; il n'est pas étonnant qu'elle soit recherchée pour les grandes tables et qu'elle soit vendue souvent sur les marchés do Paris de 10 à 12 francs le kilogramme.
Le saumon appartient aux espèces migratoires ; il séjourne habituellement dans les eaux salées ou saumâtres, et ne remonte les fleuves et les rivières qu'à l'époque de la fraie. Il est plus abondant dans l'Océan que dans la Méditerranée ; on peut même dire qu'il est très-rare'dans cette dernière mer. Parmi nos grands cours d'eau qu'il fréquente, l'Orne, la Loire et la Garonne ont sa préférence ; on l'y trouve, comparativement, en très -grande quantité. Le Rhin est sans contredit le fleuve d'Europe où ce poisson prospère le plus en nombre, en grosseur et en qualité. Les saumons du Rhin ont une réputation universelle.
Vers la fin du mois d'octobre et jusqu'à la première huitaine du mois de novembre, les saumons rallient l'embouchure des fleuves et se préparent à les remonter. Réunis en troupes nombreuses, ils partent pour accomplir leur voyage périlleux contre les rapides courants, les obstacles sans nombre et les pièges que leur ont tendus les riverains.
Jamais ils ne rétrogradent, et le besoin qui les pousse doit être bien impérieux. Un très-grand nombre d'entre eux n'arrive pas dans les régions des eaux douces pour y accomplir les actes successifs de la multiplication de l'espèce ; au point de vue des pêches productives à venir, on doit le regretter et d'autant plus, que le plus grand nombre des émigrants soit pris en route dans los engins que les pêcheurs ont déposés sur leur passage. Rarement ils se séparent, comme s'ils avaient conscience de ce grand principe de la force par l'union. C'est au moment où , à la suite des pluies torrentielles de la saison, les eaux des fleuves ont perdu leur transparence, qu'ils prennent pour ainsi dire leur élan de la mer dans les régions montantes des cours d'eau, leur instinct leur disant sans doute qu'ils pourront mieux échapper à la vue de leurs ennemis et, par suite, aux pièges qui leur sont dressés. Avant d'entrer dans les fleuves, les mouvements de la troupe sont indécis, craintifs, mais dès que l'élan est pris, la vitesse est telle que des espaces de dix lieues sont franchies en une heure. Dans les endroits où l'eau est peu profonde, ils ralentissent leur marche, dans la crainte sans doute
de se heurter contre les grosses pierres et les rochers qui peuvent se présenter sur leur passage dans ces endroits, et qu'ils ne pourraient éviter, par manque d'espace libre au-dessus et sur les côtés. Arrivés aux barrages et aux chutes d'eau, il s'élancent pour les franchir jusqu'à ce qu'ils y réussissent et jusqu'à Pépuisement complet de leurs forces. Ils montent ainsi des lits inférieurs aux lits supérieurs des rivières, jusqu'aux sources ; là, ils choisissent les petits cours et les ruisseaux d'alimentation dont l'eau est le plus limpide, pour y frayer et y déposer leur ponte.
On peut se demander pourquoi ces poissons suivent tous les ans la même direction dans le fleuve qu'ils remontent, c'est-à-dire prennent toujours la môme bifurcation, lorsque, plus bas ou plus haut, se rencontrent des affluents qui ne paraissent différer en rien de ceux qui sont suivis et qui sont choisis pour le séjour dans les eaux douces? Par exemple, dans la Seine parisienne, il n'a pas été pris un seul saumon adulte depuis quatre ans. Ils ne remontent que jusqu'à Montereau ; là, ils entrent dans PYonne, qu'ils suivent jusqu'à Vermanton, et la quittent à l'affluent de la Curte, petit ruisseau où ils vont frayer et séjourner. Les causes de l'habitude ou de la préférence locale ont échappé jusqu'à ce jour à l'investigation des savants et des pêcheurs observateurs.
Les habitudes et les préférences ne sont pas cependant immuables : jadis un assez grand nombre de saumons restaient dans la Seine j aujourd'hui, on en prend
à peine quelques couples par an entre Montereau et la mer. Dans l'Yonne, par la hauteur de Montereau, la pêche est moins pauvre ; elle donne quelques centaines de couples par année.
Somme toute, il est malheureusement trop vrai que la migration des saumons dans la Seine et dans ses aboutissants est bien moins grande qu'il y a quarante ans, car, au dire des pêcheurs de cette époque, la pêche était dix fois plus abondante, soit au moment de la montée, soit au moment de la descente.
L'opinion des riverains et des pêcheurs attribue ce fâcheux changement des habitudes des saumons à la déviation du cours de la Seine par la formation d'un banc de sable en aval de Rouen. Cette opinion est appuyée, disent-ils, par ce qui a lieu pour les aloses, dont la disparition complète dans les eaux de ce fleuve date précisément du changement survenu dans la disposition de son embouchure, à la suite de la formation du banc de sable. Sans repousser entièrement cette opinion, nous croyons, nous, que dans les eaux de la Seine, empoisonnées pour ainsi dire par les détritus des usines de toutes sortes établies sur ses rives et sur celles de ses affluents, il n'y a plus les éléments de la vie pour les deux espèces de poissons dont il s'agit; l'instinct, et même l'état de souffrance dans lequel ils se trouvent dès qu'ils arrivent dans ces eaux, leur signalent et leur font éviter un danger. A ces diverses causes il faut ajouter celle dont généralement on ne veut pas tenir compte : destruction du poisson par les pê-
cheurs eux-mêmes, pendant la montée, alors qu'il n'a pas encore déposé et fécondé sa ponte.
Dans les madragues (installations faites uniquement pour la pêche du saumon au moment de la montée), les filets qui barrent complètement le fleuve ou la rivière sont quelquefois remplis d'une si grande quantité de saumons qu'ils se déchirent soit sous le poids de ces derniers, soit sous leurs efforts violents. Il n'y a donc pas lieu do s'étonner de la diminution de l'espèce, en présence de ces causes de grande destruction au moment le moins opportun, pas plus que Ton est étonné de la diminution de l'espèce humaine dans une contrée où règne d'une manière permanente une épidémie ou une guerre meurtrière.
Les saumons frayent comme la truite. Nous avons assez longuement expliqué cette phase de la vie des poissons, dans la première partie de ce livre, pour nous dispenser d'y revenir ici. Après qu'ils ont accompli les actes successifs de la reproduction, ce qui arrive vers la fin du mois de décembre ou le commencement du mois de janvier, ils séjournent encore dans les eaux douces jusque vers le commencement du mois d'avril, et à cette époque ils redescendent vers la mer. La descente a lieu , comme la montée , par troupes nombreuses , mais les saumons n'ont plus la même vigueur. Ils se laissent porter par le courant, pour ainsi dire, et un bien petit nombre d'entre eux arrivent jusqu'aux eaux salées; les pêcheurs riverains s'en emparent presque plus facilement qu'au moment de la montée. Leur
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cbair en ce moment a perdu de ses qualités, sans cependant rester inférieure à celle des meilleurs poissons d'eau douce.
Les jeunes alevins passent une année entière dans les eaux qui les ont vus naître et se dirigent vers la mer quand ils ont acquis la force et les dimensions d'un gros goujon. Comme ils sont doués d'une grande agilité et qu'ils peuvent lutter contre les courants les plus rapides, ils descendent et remontent plusieurs fois alternativement, en se jouant tantôt à la surface de l'eau, tantôt à de certaines profondeurs. Le temps pendant lequel ils se livrent à ces manœuvres dure deux mois environ, du 1 5 mars au 1 5 mai ; on leur donne alors différents noms, selon les localités : à Bordeaux, ce sont des royans; à Paris, ce sont des tacons.
Certains pisciculteurs ont prétendu, dans ces derniers temps, que les saumons qui remontent les fleuves au mois d'octobre, et qui pèsent quelquefois de 5 à 6 kilogrammes, étaient les mêmes que ceux qui, cinq ou six mois auparavant, en octobre, étaient descendus à la mer, pesant alors 100 grammes au plus. Nous croyons qu'une semblable opinion est hasardée ; il nous paraît très-surprenant que le saumon, si petit à l'époque de la descente, puisse grossir de la sorte en si peu de temps, lui qui, malgré une nourriture abondante dans les eaux où il séjourne après sa naissance, a acquis tout au plus 15 centimètres de longueur en quinze mois. Les expériences de ces pisciculteurs, si expériences il y a eu, n'ont pas été faites rigoureuse-
ment et sur un nombre suffisant d'individus pour établir une conviction.
Un fait, qui mérite de fixer l'attention de toutes les personnes qui s'occupent de pisciculture, est que le saumonneau parqué dans des étangs ou dans des lacs sans issue peut y vivre , y prospérer çt multiplier. C'est à M. Gillet de Grandmont que nous devons de connaître ce résultat certain, cette année même.
M . de Grandmont se livre depuis un an à une enquête très-sérieuse sur ce que sont devenus les nombreux saumons distribués, à l'état d'œufe ou d'embryon, par l'établissement de Huningue. Cette intéressante enquête {Bulletin de la Société a" acclimatation, mai 1863) a appris que, dans le lac Pavin, les saumons âgés d'environ quatre ans ont acquis un poids de 1 ,000 à 1,100 grammes et une longueur de 50 à 55 centimètres. Des saumons, introduits dans les étangs de l'Empereur, à Saint-Cucufa, par M. Coste, vers l'âge de deux ans, étaient capables de se reproduire. Il y a quelques semaines à peine, nous avons vu dans les piscines de M. Isalin Penel, à Versailles, des centaines «de petits saumons venir chercher la nourriture qu'on leur jetait.
Ces faits démontrent la possibilité d'élever ces poissons en captivité, et donnent un démenti formel aux personnes qui, n'ayant étudié la question que dans les livres, posent des règles de culture qu'ils ont tout bonnement puisées dans leur imagination.
Si les succès de l'acclimatation du saumon dans des
eaux enclavées ne se sont encore rencontrés que d'une manière isolée, il faut l'attribuer à l'action, sur l'esprit du public, des conseillers ignorants, mais auxquels une position sociale élevée donne le prestige d'une autorité compétente. Le but de ces personnes est de se donner de l'importance, d'acquérir de la réputation, et pour cela ils ne craignent pas de poser l'erreur en principe absolu, d'expliquer les habitudes des poissons, qu'ils ne connaissent que de nom.