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LA TRUITE. — LA TANCHE

La Truite.

La truite est classée par les naturalistes dans le genre saumon. Ses caractères physiques généraux sont une peau lisse, d'un aspect luisant, onctueuse et couverte de petites écailles très-minces ; un corps parsemé de nombreuses taches d'un rouge noir ou vermillon.

On distingue neuf à dix variétés de truites que nous croyons devoir ranger en trois espèces distinctes ; ces variétés dépendent en partie d'une différence de couleur de la robe, différence qui probablement n'est qu'accidentelle, car ces changements de coloration ne doivent être attribués qu'à la nature du milieu où ce poisson séjourne. Les trois espèces distinctes sont : 1° la grande truite des lacs, que Ton trouve en Suisse particulièrement; 2° la truite commune ; 3° la truite saumonnée, qui se trouve dans la plupart des rivières à eau vive, et principalement dans celles qui sont alimentées par la fonte des neiges.

La truite a le corps allongé (35 centimètres environ

de longueur, et 7 à 8 centimètres de hauteur) ; la tête courte, les yeux petits ; le bord antérieur des mâchoires est garni de deux rangées de dents, et, comme le saumon, elle porte deux nageoires dorsales. Sa chair est des plus recherchées pour les tables riches et les repas somptueux; elle fournit ce qu'on appelle un plat de luxe. Une truite qui pèse au plus 500 grammes se vend le prix énorme de cinq francs à Paris ; que l'on juge, d'après cela, si les pêcheurs se font scrupule d'employer n'importe quels moyens de la pêcher, même à l'aide des engins prohibés et pendant les époques défendues par les lois ou les règlements des localités. Il résulte de cet état de choses, maintenu par l'appât d'un fort gain, que les plus fortes truites qui habitent nos cours d'eau pèsent tout au plus 1 kilogramme, tandis qu'elles peuvent atteindre en quelques années un poids six fois plus fort. Elle est pour le pêcheur ce qu'est le faisan pour le braconnier, l'objet d'une poursuite, d'une recherche tenace et continue.

Après la cuisson, la chair de la truite est ferme, d'une couleur rose jaunâtre ou d'un rose un peu foncé, très-voisine de celle du saumon lorsque le sujet est volumineux, bien développé; elle se divise en écailles comme la chair du thon ou du saumon, et est d'autant plus ferme que la truite a vécu plus longtemps dans des eaux vives et courantes.

Ce poisson ne vit pas dans les eaux qui ont plus de 15 à 18 degrés de température.

Pour élever les truites dans les eaux pou courantes

que les rayons du soleil échauffent plus qu'il ne convient, il faut leur ménager des abris frais et bien ombragés ; les meilleurs sont des trous, des cavités, creusés dans le bassin, profonds de 2 à 3 mètres, et préservés de la lumière par des planches minces, des racines d'arbres, etc. En prenant ces précautions, M. Roger Desgeneltes, propriétaire à Saint- Maur les Fossés, parvient à élever un très-grand nombre de truites, chaque année, dans un bassin qui contient 100 mètres cubes d'eau au plus, et qu'alimente la Marne par un simple petit tube de 25 millimètres de diamètre. Leur croissance est aussi active là que dans les eaux libres ;

les sujets âgés de deux ans ne pèsent pas moins de 500 à 750 grammes.

Les truites élevées dans de semblables bassins se reproduiraient-elles, si on y plaçait des frayères artificielles, telles que des graviers, des petites pierres, etc.? Nous n'en doutons pas un seul instant, et pour affirmer notre opinion si catégoriquement, nous avons les faits : cette année même, M. Desgenettos nous a montré des truites élevées dans ce bassin, âgées de deux à trois ans, dont les laites étaient parfaitement développées , et chez elles comme chez leurs congénères élevées dans les eaux primitives, il y avait un désir manifeste de se débarrasser de leur fardeau.

La persévérance et les soins intelligents de l'habile et modeste pisciculteur dont nous signalons ici les produits ont démontré une fois de plus que, par l'habitude forcée dès les premiers jours de la vie, les pois-

sons peuvent vivre et prospérer dans des eaux de toute nature, et que la pisciculture n'a encore dit que son premier mot.

On ne peut dire l'époque précise de la ponte des truites, comme on la dit des autres poissons. Les lioux et la rigueur des saisons exercent sur les truites une si grande influence, qu'il y a souvent une différence de plusieurs mois en plus ou en moins sur le moment de la ponte entre deux localités.

Dans les petits cours d'eau des Pyrénées et des Alpes, la fraie a lieu aux mois d'octobre et novembre, tandis que dans les petites rivières de la Normandie elle n'a lieu qu'à la fin du mois de janvier et même au milieu du mois de février. Noire expérience personnelle nous a appris que la réussite de l'incubation artificielle est d'autant moins certaine que les œufs sur lesquels on opère sont d'une ponte plus tardive, et qu'ils s'allèrent plus proinptement et plus facilement. Les truites remontent des grands fleuves dans les rivières et dans les petits ruisseaux pour y frayer. Pour arriver aux sources de ces cours d'eau, elles franchissent les courants les plus rapides, et même les cascades d'une certaine élévation; si, lorsqu'elles sont arrivées au bas de ce* derniers endroits, la hauteur à franchir est trop grande, elles attendent qu'une crue d'eau l'ait diminuée et séjournent aux environs entre les pierres et les rochers. Au moment voulu, elles opèrent l'ascension périlleuse en pliant leur corps en arc de cercle, comme

on le fait d'un ressort en forme de lame mince, et

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prenant ainsi une espèce de point d'appui sur l'eau, elles se redressent brusquement, joignant à la force de projection de ce mouvement celle d'un ressort qui se débande ; après chaque insuccès, elles recommencent, et ne cèdent qu ; à l'épuisement complet de leurs forces.

Pour ce qui concerne la multiplication de la truite, nous renvoyons le lecteur à la première partie de cet ouvrage, où nous avons souvent répété que c'était celui de nos poissons sur lequel on a tenté avec succès les premières opérations de la fécondation artificielle.

La truite est excessivement vorace ; elle se nourrit de vers, de moucherons et de petits poissons. Le vairon est sa proie favorite, ce qui a donné lieu à ce dit-on : point de vairon, point de truite; elle mange aussi le goujon, le chabot, et même ses jeunes congénères; heureusement que sa bouche n'est pas assez grande pour le passage des grosses proies, sinon les truites s'entre -dévoreraient. En Ecosse, en Suèdo et en Russie, les pèches de truites sont si abondantes, que les produits font l'objet d'un commerce assez étendu. La consommation locale est relativement très-faible, ce qui permet de saler la chair de ce poisson ou de la fumer pour l'expédier au loin, où elle se vend assez bon marché.

La Tanche.

La tanche a la tête petite, proportionnellement au corps, qui est large ; ses écailles sont également petites et sont enduites d'une mucosité qui la rend aussi glissante que l'anguille. Elle aime plus particulièrement le séjour des lacs et des étangs que celui des rivières, où on la rencontre cependant quelquefois. Elle se plaît dans les mares où Ton fait boire les bestiaux, et dans les anciennes tourbières où les eaux pluviales viennent s'accumuler.

La tanche est un poisson de fond, qui remue sans cesse la vase pour s'emparer des vers qui y séjournent et dont elle est avide. On a remarqué qu'elle avait besoin, pour vivre et prospérer, d'un bien plus grand espace que les autres poissons d'étang ; cette circonstance est difficile à expliquer, car la tanche trouve sa nourriture dans le fond des eaux, en fouillant les dépôts limoneux ou vaseux, et n'a pas besoin de voyager comme les poissons qui se nourrissent des matières animales et végétales en suspension dans les eaux.

C'est vers la fin de juin ou dans le courant de juillet que les tanches déposent leur frai. Pour accomplir le travail de la reproduction, elles se réunissent par côuple

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et déposent leurs petits œufs isolés sur la vase ou sur la terre glaise des fonds. Leur fécondité est très-grande; on a calculé qu'une femelle pesant 500 grammes jetait jusqu'à cent mille œufs. D'où vient que des poissons si féconds soient si peu nombreux dans nos eaux, et tendent pour ainsi dire à disparaître du nord de la France, suivant l'opinion de presque tous les pêcheurs? Nous croyons qu'il faut en attribuer les causes à Tinconstance de la température et à son degré trop peu élevé au moment de la fraie. En effet, les œufs de celte espèce ont besoin pour éclore d'une température de 22 à 25 degrés, pendant cinq ou six jours consécutifs ; combien se passe-t-il d'années, sous la latitude de Paris, pendant lesquelles l'air ambiant n'a pas cette chaleur constante ? Trois ou quatre sur dix au minimum, et pendant ce temps il n'y a pas à espérer l'éclosion d'un seul embryon. Une cause également désastreuse vient s'ajouter à cette dernière : les propriétaires ou les fermiers d'étangs ne s'inquiètent jamais s'il leur reste chaque année assez d'alevins de cette espèce pour repeupler leurs eaux pendant l'année à venir; il en résulte que très-souvent il faut réempoissonner, à l'aide d'assez grands sacrifices, c'est-à-dire en faisant venir de très-loin des sujets qu'on aurait pu conserver avec un peu de prévoyance et qui, traités parles procédés artificiels que nous allons indiquer, auraient créé de nouveau l'abondance et les bénéfices.

Pour procéder à la fécondation et à l'éclosion artificielle de la tanche, il faut, vers le 15 juin, ou un peu

XIEME PARTIE.

plus tard, si la température est froide, s'emparer d'une demi-douzaine de sujets aptes à la reproduction, quatre femelles et deux mâles. Comme chez le plus grand nombre des poissons, à cette époque, les sexes sont très-faciles à distinguer; les ovaires, chez les femelles, sont beaucoup plus développés que les laites chez les mâles; ils forment une forte saillie à l'extérieur sur les parties abdominales; de plus, la tanche mâle a les nageoires ventrales beaucoup plus étendues en longueur que celles do la femelle. On exerce avec les mains une légère pression sur leur ventre, de manière à s'assurer de l'état des ovaires, et, dans le cas où les œufs n'ont point acquis leur complète maturité, on parque les sujets, pour quelques jours, dans les bras de quelques canaux voisins ou dans de petits viviers, de manière à pouvoir les visiter facilement quand on le jugera convenable; en attendant, on commence par disposer le bac d'incubation de la manière suivante : Prenez-une cuve en bois quelconque (un tonneau scié en deux convient parfaitement), placez dans Tintérieur environ 10 centimètres d'épaisseur de terre glaise ou de terre tourbeuse que Ton trouve au bord des étangs ou des ruisseaux ; plus la teinte de la terre sera foncée, et mieux elle remplira le but, attendu que les objets noirs, en vertu de leur propriété rayonnante de la chaleur, s'emparent de cette dernière pendant le jour et la laissent échapper petit à petit pendant la nuit, ce qui contribue à maintenir les œufs dans un milieu satisfaisant; placez ensuite le baquet de manière

qu'il soit on même temps exposé au soleil et à l'abri des venls du nord; après l'avoir rempli d'eau, éparpillez au fond tout le produit de la ponte obtenue artificiellement et de la manière que nous avons indiquée page 26. Il faut avoir soin, pendant l'incubation, d'entretenir une certaine végétation dans l'eau, afin de la conserver pure, car à cette époque de Tannée, sous les chaleurs habituelles et exposée comme elle Test, elle pourrirait, et tout serait perdu.

Vers le cinquième ou sixième jour d'incubation, les petites tanches commencent à éclore, et n'éprouvent le besoin de manger que quelques jours après ; il faut attendre ce moment pour les placer dans les eaux où elles seront élevées, car n'ayant point encore l'instinct de chercher leur nourriture et d'échapper à la voracité des autres poissons, sans en excepter la tanche elle-même, beaucoup des jeunes alevins périssent. Nous ne conseillons pas non plus de les nourrir en captivité, vu l'impossibilité de leur procurer des proies assez petites : ces petits êtres ont trois quarts de centimètre de longueur; on ne distingue d'eux que deux points noirs qui marquent la place des yeux, et une ligne do même couleur qui marque l'épine centrale.

La tanche s' assimila la nourriture assez promptement pour acquérir en trois ans le poids de 400 à 500 grammes, et quelquefois davantage; elle grandit encore jusqu'à l'âge de sept à huit ans, époque à laquelle elle pèse de 1 kilogramme à un kilogramme et demi, et meurt ensuite. Beaucoup disparaissent avant cet âge ; à Tap-

proche de l'hiver les vieilles tanches se cachent profondément dans les vases des fonds des eaux, et quand le printemps arrive, c'est-à-dire quand elles se réveillent de l'état de léthargie dans lequel le froid les avait plaz cées, le nombre en est notablement diminué..

La tanche est un des rares poissons qui peuvent séjourner plusieurs heures dans notre atmosphère sans mourir, sans môme en paraître incommodée ; aussi, profite-t-on de sa rusticité et de cette aptitude pour la transporter sans eau d'un lieu dans un autre. Il nous a toujours paru que la tanche était encore plus vivace que la carpe, et que c'était celui de tous nos poissons dont le transport s'effectuait avec le plus de succès.

Quand la tanche est jeune, sa chair est remplie d'arêtes; mais arrivée àl'âge adulte, elle fournit une viande grasse et de très-bon goût, et particulièrement la tanche de rivière ou celle que l'on laisse séjourner pendant quelques jours dans une eau vive ou courante pour lui enlever le goût de vase qu'elle a forcément contracté dans les eaux épaisses ot dormantes.

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