FÉCONDATION DES ŒUFS COLLANTS
Historique et description de la fécondation artificielle.
Les poissons, comme tous les êtres de la création,
éprouvent périodiquement le besoin de se reproduire ;
la multiplication des espèces vivantes est une loi de la
nature, ils y obéissent tous les ans, mais non pas aux
mêmes époques pour toutes les catégories; les saumons,
les truites, les ombres multiplient pendant l'hiver,
tandis que le plus grand nombre des poissons d'eau douce de nos climats n'éprouvent ce besoin qu'au printemps. Dans cette saison, le soleil vient réveiller et ranimer sur la terre tout ce qui concourt à entretenir la vie dans le règne animal et dans le règne végétal ; sous sa bienfaisante influence, des myriades d'êtres microscopiques naissent dans le sein des eaux pour servir tôt ou tard de pâture aux espèces supérieures. Celles-ci deviennent à leur tour la proie habituelle des poissons qui fréquentent les mêmes lieux et que l'instinct appelle souvent de climats très-éloignés.
Il en est de même parmi les êtres qui peuplent les régions terrestres et les régions atmosphériques ; donc, en dehors de toute philosophie contemplative, l'homme qui arrête un moment sa pensée sur ces faits incessants ne peut s'empêcher de reconnaître que, quel que soit le but mystérieux de la vie, elle est entretenue par la mort. Quoi qu'on fasse, on ne peut empêcher l'accomplissement de cette loi de la nature, mais on peut empêcher que, dans certaines circonstances, elle ne s'étende jusqu'à l'extinction de certaines espèces au profit de quelques autres, et on peut faire qu'elle aide puissamment à rendre moins pénible la vie active de la race humaine.
C'est dans ce dernier but que la pisciculture s'élève aujourd'hui à la hauteur d'une science pratique et attire l'attention des gouvernements de l'Europe.
Commo il vient d'être dit, la multiplication des poissons de même espèce n'a pas lieu tous les ans à la
même époque; elle est influencée par des causes telles que la température et la nature des eaux, l'abondance et la qualité de la nourriture qu'ils peuvent s'assimiler. Il est rare cependant que le moment du rapprochement des individus d'une espèce puisse varier d'une année à l'autre de plus d'un mois ; la perte du frai et m0me la mort des individus sont la conséquence de ce retard .
Dans l'ovaire des femelles, les omfc sont sensiblement apparents six mois environ avant leur complète maturité. Ils occupent dans l'abdomen une place analogue à celle qu'occupent les laites chez les mâles, et à mesure que l'extérieur se tuméfie, les œufs grossissent. Aa début ils sont très-petits et de forme sphérique; leur grossissement et celui des laites augmente à mesure que la saison do la fraie approche. Les parties intérieures des poissons en sont comprimées ; le poids de ceux-ci augmente proportionnellement ; la géne qu'ils éprouvent par suite de la dilatation des ovaires et de la tension forcée de la peau doit leur occasionner des douleurs assez fortes, puisqu'ils cherchent à se débarrasser de leur fardeau par des efforts successifs. À la suite de ces efforts les œufs n'adhèrent plus aux tissus intérieurs; ils sont alors en maturité. A cette époque, si l'on prend une femelle et qu'on la tienne dans une position verticale, les œufs en sortent et tombent par leur propre poids, sans qu'il soit nécessaire d'exercer la moindre pression ; si I on promène les doigts sur les parties qui paraissent tuméfiées, en pressant légèrement dans la
direction de la tête à la queue, on les débarrasse facilement des germes reproducteurs, qu'ils n'expulsent habituellement qu'à l'aide de grands efforts, leur occasionnant souvent des déchirures locales et quelquefois la mort.
L'instinct pousse les femelles à chercher en dehors de la puissance évacuatrice de l'organe, qui paraît ne pas être suffisante, une aide, un moyen de se débarrasser ; elles frotlent leur ventro plusieurs fois contre des corps durs et résistants, tels que le sable, le gravier, les troncs où les racines des arbres immergés, les plantes, les touffes d'herbes aquatiques. Les œufs sortent alors et sont entraînés par le courant entre les graviers du fond, comme le sont ceux du saumon, de la truite, du barbillon, ou bien ils viennent se coller sur les plantes flottantes, comme ceux de la carpe, du gardon, de l'ablette. Le mâle suit la femelle avec inquiétude, nageant, tantôt à côté d'elle, tantôt au-dessus; éprouvant un aussi vif désir de se débarrasser à son tour, il a recours à un moyen semblable pour comprimer sa laite et en faire couler la liqueur fécondante qui doit vivifier les œufs.
La connaissance de ces faits ne remonte guère au delà du siècle dernier; elle est due à la perspicacité de Jacobi, major au service de Prusse, esprit éclairé et observateur digne du titre de savant. Comme ils jettent une grande lumière sur l'histoire de la fécondation artificielle des poissons, nous ne saurions mieux faire que de citer les expériences de Jacobi, telles que M. Glé-
ditsch les a racontées dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, 1764, p. 55.
Jacobi fit faire, pour son but, une caisse d'une grandeur arbitraire; par exemple, de 12 pieds de longueur, autant de largeur et 6 pouces de profondeur.
A un des bouts de la caisse, il fit clouer par-dessus une planche d'environ 1 pied de largeur, qui avait au milieu un trou carré de 6 pouces, lequel était garni en dedans d'un treillage de fil de laiton ou d'archal, dont les réseaux avaient un tiers de pouce de distance. A l'autre bout de la longueur de la caisse, et à l'exception de 4 pouces de profondeur, la même ouverture était revêtue en dehors d'un treillage pareil à celui qui vient d'être décrit, afin que les rats ne pussent y pénétrer, ni aucun autre animal susceptible de détruire les œufs des poissons.
Pour interdire d'autant mieux toute avenue à ces animaux, il fît mettre sur la caisse entière une couverture qui l'enveloppait exactement, et au milieu de laquelle il y avait un trou de 6 pouces en carré, par lequel le fretin pouvait recevoir une quantité suffisante d'air et de lumière, quoique celle-ci ne fût pas réputée tout à fait nécessaire.
Une caisse ainsi faite peut être avantageusement placée au courant d'un ruisseau, et encore mieux près d'une source un peu abondante, qui aille se rendre dans quelque petit étang; après quoi il s'agit de faire les autres dispositions nécessaires pour l'expérience, et nous allons voir en quoi elles consistent. L'eau nécessaire qui coule d'une semblable source doit être rassemblée dans un petit canal, et tellement gouvernée qu'il en entre environ l'épaisseur de 1 pouce par le treillage décrit ci-dessus dans la caisse convenablement placée au-dessous du canal, et que cette eau aille sortir par l'ouverture grillée qui se trouve à l'autre bout de la caisse, et y prenne un écoulement continuel.
Mais avant que île passer à l'expérience même, on répand au fond de la caisse l'épaisseur de \ pouce de sable grossier bien lavé ou de gros gravier ; et, si c'est ce dernier, on pose dessus une couche de cailloux de diverses grosseurs, de façon que ces petites pierres se touchent de fort près et ne laissent entre elles que des interstices fort étroits. Les plus gros cailloux que l'on puisse employer à cet usage ne doivent pas surpasser le volume d'une noix.
Vers l'entrée de l'hiver on peut faire une ou plusieurs caisses semblables à celle qui a été décrite, et les pincer aux endroits qui ont été pareillement indiqués. En effet, le meilleur temps de Tannée où l'on puisse faire des expériences pour la production des saumons est en novembre, parce qu'alors les poissons mâles et femelles de celle espèce passent des grandes rivières dans les ruisseaux et dans les eaux courantes, pour y déposer successivement leurs œufs.
Ensuite on passe aux expériences mêmes, et Ton y procède de la manière suivante :
Quand on a rassemblé autant de saumons qu'on veut en avoir pour son but, on prend, par exemple, un vaisseau de bois où Ton verse une mesure d'eau de pompe bien claire ; ensuite on lient suspendue au-dessus de ce vaisseau une femelle de saumon, en l'empoignant par la tôle. Quand une partie <Jes œufs que ce poisson renferme se trouvent bien à maturité et disposés à la fécondation, ils s'écoulent pour l'ordinaire et tombent d'eux-mêmes, ou bien il suffit de passer doucement le plat de la main sur le ventre du poisson, pour qu'une partie de ses œufs en sortent et tombent dans l'eau, où ils vont au fond. On en fait autant avec le saumon mâle, et l'on en emploie successivement autant que cela paraît nécessaire, pour que les œufs qui sont tombés dans l'eau soient imprégnés d'une quantité suffisante de semence. Il faut, pour cet effet, que l'eau commence à prendre une couleur blanchâtre: c'est une marque que l'opération a réussi*
WŒMIERE PARTIE
Après que les œufs de saumon ont été fécondés de la manière susdite, et par un travail aussi simple que celui qui a été indiqué, on les transporte avec l'eau où ils se trouvent dans la caisse dont on a donné la description, et on les y verse de façon qu'ils y entrent tout doucement dans les petits interstices du gros gravier étendu au fond, et qu'ils puissent s'y loger en pleine sûreté.
Aussitôt après on fait couler une quantité suffisante d'eau fraîche de source par le canal qui est au-dessus de la caisse, et cet écoulement doit continuer sans interruption ; mais, afin que les œufs ne soient pas emportés par le mouvement du courant, et qu'ils demeurent immobiles dans Fond roi t où ils sont placés, le cours d'eau à travers la caisse et par-dessus le gravier ne doit jamais être ni trop fort ni trop rapide ; au contraire, il faut que ce soit simplement un passage perpétuel, mais tout à fait doux et tranquille, par-dessus la couche dont le fond de la caisse est couvert.
On peut tirer de là des conséquences fort utiles sur les places qui sont naturellement convenables aux différentes espèces de poisson, pour déterminer celles qu'ils occupent et doivent occuper dans le temps qu'ils répandent leurs semences dans l'eau, suivant que ces eaux sont de profondeur différentes, et relativement à la disposition du terrain
Comme il est de toute nécessité que les œufs de saumon introduits dans la caisse soient nettoyés de temps en temps et débarrassés de l'espèce de viscosité ou de toute autre impureté que l'eau y dépose , on peut se servir, pour cet effet, d'une aile ou de quelques grosses plumes bien fortes, qu'on fait passer et repasser tout doucement au-dessus de la surfacede l'eau. Il est manifeste que la précipitation d'une viscosité déliée sur la semence du poisson est le plus souvent cause que les œufs n'éclosent pas, et qu'on peut expliquer par là pourquoi toutes les espèces de poissons ne peuvent pas se multiplier indistinctement dans toutes les eaux.
Au bout d'environ cinq semaines, les petits saumons se trouvent déjà formés dans la caisse susdite, et parviennent successivement à un état où ils peuvent se mouvoir.
Notre observateur, dont rien n'égale l'exactitude, continue M. Gléditsch, a aussi découvert un nombre considérable de monstres parmi les poissons fécondés artificiellement, mais surtout il en est plus venu des œufs d'une truite que des autres. Entre autres, il s'en est trouvé qui avaient deux têtes avec un corps, d'ailleurs irrégulier ; d'autres n'avaient qu'un ventre à deux, et, parmi ceux-ci, on en voyait dont les ventres s'étaient tellement réunis, qu'ils semblaient attachés l'un a l'autre dans toute leur longueur. D'autres tenaient ensemble, comme si l'on avait vu deux truites l'une à côté de l'autre dans l'eau. Quelques-uns présentaient deux corps qui allaient se confondre en une seule queue ; mais le plus extraordinaire de ces monstres était, sans contredit, celui qui était formé par deux petits poissons réunis en croix et n'ayant qu'un seul ventre commun. Notre naturaliste a observé de plus, au sujet de tous ces monstres et de divers autres, qu'ils ne prolongeaient leur vie qu'aussi longtemps qu'ils pouvaient tirer de la nourriture de leur propre estomac; ce qui ne durait presque jamais plus de six semaines.
Nous ajouterons aux dernières observations de Jacobi, que la liqueur prolifique d'un mâle peut suffire à la fécondation des œufs d'un grand nombre de femelles.
Spalianzani qui a fait un ouvrage plein d'intérêt sur la génération, révoque en doute les moyens prônés par Jacobi ; sans doute, il n'avait pas expérimenté les procédés du savant naturaliste, quoiqu'il fût parvenu à féconder artificiellement des œufs de grenouille ou de crapaud avec la laite d'un mâle délayée dans vingt
litres d'eau , tant il faut peu de matière fécondante pour mettre les parties organiques des œufs de ces animaux en fermentation. (Spallanzani : Expériences pour servir à Vhistoire de la génération des animaux et des plantes; Paris, 1787, t. III.)
La liqueur prolifique des poissons n'est ni moins active ni moins puissante que la poussière des étaroines des fleurs qui, répandue dans l'air et agitée par les vents, ne laisse pas que de produire la fécondation des semences.
Comment en serait-il autrement pour les poissons ? La moindre partie de leur matière fécondante, entraînée par les courants, délayée dans une eau sans cesse renouvelée, doit suffire pour animer les œufs nombreux avec lesquels elle se trouve en contact, par suite d'uno division infinie.
Ces œufs étant recouverts d'une membrane assez résistante peuvent résister à la corruption bien plus longtemps que toutes les matières animales. Les membranes intérieures d'un œuf de poule non fécondé le préservent bien longtemps de toute espèce d'altération. Jacobi remarqua que les œufs mûrs d'une truite morte et déjà en putréfaction, étant fécondés artificiellement par un mâle vivant, après leur expulsion du corps du poisson femelle, donnaient naissance à des embryons tout aussi bien conformés que si la femelle avait été en vie. Il pensa même que la mort d'un poisson mâle ne doit point empêcher la laite d'être prolifique, en tant
qu'elle conserve sa fluidité. Nous ajouterons qu'ayant
voulu tenter cotte dernière expérience plusieurs fois, les résultats ont toujours été nuls ; il est vrai que nous n'avons pu expérimenter que sur des poissons achetés aux halles de Paris et, par conséquent, morts au moins depuis la veille. Néanmoins, il est bon de dire que cette liqueur se solidifiant peu d'heures après la mort de l'animal, l'expérience devient bien moins probable dès que cet état s'est prononcé.
Les femelles, étant débarrassées d'une partie ou de la totalité du fardeau qui les gênait, se blotissent dans des endroits propres à rétablir leurs forces, et n'émigrent de ces localités que quand elles ont accompli entièrement leur ponte, qui s'effectue quelquefois en plusieurs jours.
Les mâles, attirés par l'odeur, ne cessent de se frotter
où sont déposés les œufs, que quand ils sont à leur tour épuisés de fatigue ; ils recommencent leur travail fécondant jusqu'à ce qu'ils soient allégés, comme le sont les femelles, d'un poids qui les gAne; ils peuvent après se livrer à la chasse, réparer leur perte de force, et rétablir leur santé. Leur voracité est alors si grande que plusieurs espèces n'épargnent pas môme leur progéniture, et dévorent les œufs qu'ils viennent de féconder.
Plusieurs espèces de poissons accomplissent le travail de la reproduction définitive par couples ; d'autres espèces l'accomplissement par troupes de huit à dix, tandis que quelques-unes se réunissent en bandes considérables, occupant de grandes étendues dans leur