‹ Guide pratique du pisciculteurChapitre 7 sur 31 · PREMIERE PARTIE. J · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. J

qu'à l'étranger, des quantités innombrables cfœufs de poisson fécondés et d'alevins de toute espèce.

Espérons que le gouvernement, en présence dos résultats magnifiques et incontestables que donne la piscifacture de Huningue, ne reculera pas devant de nouveaux sacrifices et ordonnera la création d'établissements de ce genre sur divers points de la France. Nos populations méridionales n'ont pas moins que celles du Nord le besoin d'améliorer leur bien-être en augmentant leurs ressources alimentaires.

Fécondation artificielle.

La fécondation artificielle des poissons peut être divisée en deux parties bien distinctes.

La première, se rapportant aux œufs qui restent libres, c'est-à-dire à ceux qui, une fois expulsés du ventre de la mère ne s'attachent pas aux plantes aquatiques, ni à tout autre point fixe, et peuvent, selon que les circonstances l'exigent, être déplacés isolément. Tels sont les œufs du saumon, de la truite, des ombres.

Et la seconde partie se rapportant aux œufs qui se collent aux herbages, aux pierres, à la vase ou à tout autre corps résistant. Ceux-là, une fois qu'ils se sont attachés à des corps fixes, ne les abandonnent que quand l'embryon, ayant pris un assez grand développe-

ment, brise l'enveloppe qui le recouvrait et se dirige dans telle ou telle direction, choisissant instinctivement la latitude la mieux appropriée à ses besoins. Tels sont les carpes, les tanches, les gardons, etc.

Pour procéder avec succès à la fécondation artificielle des œufs de poisson, l'opérateur doit bien se pénétrer de la manière dont elle s'effectue naturellement, et prendre pour guide de ses manipulations les observations qu'il a pu faire. En effet, il ne suffit pas seulement de mettre la laite du mâle en contact avec les œufs de la femelle pour que l'opération réussisse, il faut encore que les œufs soient en parfaite maturité, qu'étant libres dans le corps du poisson femelle, ils puissent en être expulsés très-facilement, sans aucune résistance, et que la nature de l'eau dans laquelle on procède soit en tout identique à celle où ces mômes poissons ont pour habitude de déposer leur frai.

Si l'on pouvait prendre les poissons dont on veut extraire les œufs sur les frayères mômes, c'est-à-dire dans les endroits où ils procèdent par instinct au renouvellement de leur espèce, et pendant l'accomplissement de ce travail, nul doute que le moment ne saurait ôtre mieux choisi. Les meilleures chances de réussite seraient acquises à l'opération. Malheureusement, pour les surprendre dans ces circonstances, il faudrait perdre un temps relativement très-long, dont on ne peut pas toujours disposer ; il arriverait souvent aussi que le poisson, échappant aux regards de l'observateur, irait frayer dans tout autre endroit que celui

que Ton surveille. La meilleure réussite finale n'est donc pas de ce côté.

Plusieurs pisciculteurs passés maîtres en la matière, en première ligne MM. Coste, Millet, Koltz, Jourdier, etc., ont conseillé, avec raison, de parquer à l'avance les sujets à mettre à contribution dans des bassins flottants ou dans des barques criblées de Irous ; ces savants ou praticiens sont même d'avis do les y nourrir, en attendant l'époque des pontes. Voici cornment M. Coste nous explique, dans ses Instructions pratiques sur la pisciculture, p. 28, la manière dont on procède à Bâle pour les approvisionnements de Huningue.

« A Bâle, nous nous bornons à les rasembler dans des boutiques à poissons, espèces de barques criblées, de 5 à 6 mètres de long, qui baignent dans les eaux du Rhin et servent de magasin au pêcheur Glaser. En attendant l'époque des pontes, on y nourrit les poissons qui y sont renfermés, afin qu'ils n'y soient point tourmentés par la faim. Malgré la captivité, les œufs et la laitance n'en mûrissent pas moins, et chaque matin on fait une revue pour récolter tout ce qui est susceptible d'être mis en incubation. Le succès permanent de cette pratique, qui permet d'opérer sur une échelle immense et jusque-là inconnue, met aux mains de la nouvelle industrie des moyens faciles et peu dispendieux d'assurer l'ensemencement général des eaux. Je n'hésite donc pas, toutes les fois qu'il s'agira de conserver vivants et en bonne santé des poissons dont on veut artificiellement recueillir les produits, à conseiller

île préférence à tout autre moyen, l'emploi des vîViers flottants ou des bassins clos. »

Nous ne saurions désapprouver des moyens qui ont fait leur preuve, et qui n'ont cessé de donner de bons résultats. Cependant l'expérience nous a prouvé bien des fois que le poisson captif dans des réservoirs flottants, même en petit nombre, ne prend pas d'aliments et souffre de sa captivité. Dans les bateaux ou boutiques à poissons que nous entretenons sur la Seine pour servir aux besoins journaliers de la vente faite à notre établissement, le poisson maigrit, et il y meurt après un séjour un peu long. Nous avons toujours été forcé de débarrasser les réservoirs de la nourriture que nous y avions mise dans l'espoir que les captifs finiraient par la prendre lorsqu'ils seraient pressés par la faim, sinon elle aurait obstrué les trous par lesquels l'eau se renouvelle, et serait devenue par ce fait une nouvelle cause de mortalité. L'anguille même, ce poisson si vorace, vit en captivité à coté du goujon, sa proie favorite, sans manifester le moindre désir de le happer, tant Tinfluence de la séqueslration est grande sur le principe vital des poissons adultes.

Si les œufs des poissons et leur laite acquièrent dans d'étroites prisons leur parfaite maturité, ce doit être au détriment de la graisse des poissons mêmes, c'est-àdire de la nourriture qu'ils se sont assimilée avant d'y être introduits ; la perte matérielle de l'individu, sous ce rapport, doit être d'autant plus grande que les œufs acquièrent un plus grand développement. Ne pouvant

regagner par une alimentation suffisante ce qu'ils dépensent, il est probable que si leurs œufs et leur laite étaient trop éloignés du terme de maturité au moment de la réclusion, elle ne pourrait aboutir à bien. Il est donc de toute nécessité de ne pas parquer les poissons trop à l'avance, à moins que l'on ne dispose de réservoirs ou de bassins d'un assez grand volume pour que les reclus y trouvent une nourriture appropriée à leurs besoins, besoins d'autant plus impérieux que le moment de la fraie approche.

La nature des eaux où Ton aura séquestré les poissons reproducteurs n'est pas indifférente au succès de l'opération. Pour que les œufs acquièrent leur parfaite maturité il faut que les poissons soient dans un liquide de même nature que celui dans lequel ils vivent habituellement. Les poissons habitant en liberté les eaux froides, tels que les salmonidés, seront mis dans des eaux vives, c'est-à-dire dans des réservoirs alimentés avec des eaux de source, tandis que pour la majeure partie de nos poissons blancs, qui frayent en été, il faut que les réservoirs soient alimentés par les eaux de pluie ou par des eaux qui y sont amenées après de longs parcours ; ainsi elles sont amendées en partie de ce que nous pourrions appeler leur crudité.

La connaissance de tous ces petits détails est importante; en n'en tenant aucun compte, on aboutirait à des résultats négatifs d'autant plus h regretter, que l'expérimentateur ne pourrait renouveler ses expériences que l'année suivante.

La plupart de nos poissons d'eau douce ne donnent qu'une seule ponte par an. La plupart, disons-nous, car, contrairement à tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jour, nous avons eu la preuve, et fréquemment, que plusieurs espèces donnent deux pontes. Tels sont les poissons dorés de la Chine, les carpes, et quelquefois les perches. Pour plus de détails à ce sujet nous renvoyons le lecteur à la deuxième partie du volume, traitant spécialement des habitudes et des mœurs de chaque espèce de poissons, telles que nos observations personnelles et une longue pratique nous les ont montrées.

Le moment de la fraie n'a pas lieu tous les ans à la même époque pour les mômes familles de poissons. Il est sensiblement avancé ou reculé par les variations en plus ou en moins de la température des eaux et de l'atmosphère à l'époque correspondante d'une année à l'autre. Une petite différence entre les climats des localités presque voisines influe également sur le moment critique. A cet égard on ne peut donc rien préciser avec certitude.

Cependant l'observateur un peu exercé peut reconnaître quand approche le moment de la fraie, distinguer les sexes des individus et apprécier la maturité de la ponte. Ainsi, le ventre du poisson femelle se dessine fortement à l'extérieur par une proéminence tuméfiée, quelquefois aussi les œufs se déplacent au toucher et laissent deviner qu'ils n'ont plus d'adhérence avec les tissus qui les contiennent, indice certain qu'ils ont ac-

quis une maturité complète et que le poisson a grande hâte de s'en débarrasser.

Chez le mâle, qui est toujours plus petit que la femelle, à égalité d'âge, les laites ne sont pas si saillantes à l'extérieur, elles coulent habituellement sous forme d'une matière laiteuse à demi fluide. Dans plusieurs espèces, dans les vérons et les épinoches, par exemple, quand le moment de la fraie approche, le mâle sè revêt des plus belles couleurs.

L'expérimentateur qui éprouverait de l'embarras pour préciser les sexes des individus qu'il veut mettre en réserve, ne saurait mieux faire que de s'adresser à des ménagères ou à des cuisinières de profession ; elles se trompent bien rarement sur ce détail, l'habitude qu'elles ont de nettoyer et de vider les poissons avant de les soumettre à la cuisson leur permet de distinguer au premier coup d'œil les femelles des mâles. Leur attention à ce sujet est encore expliquée par le désir de servir un poisson plus délicat et donnant moins de déchet, qualités comparatives que possède le mâle.

Fécondation des œuff libres.

Après avoir expliqué ci-avant les conditions premières dans lesquelles il faut se placer pour obtenir

plus lard la fécondation artificielle des œufs de pois-

son, il nous reste à dire comment elle doit être pratiquée en dernier, et quelle attention particulière elle réclame.

Pour féconder les œufs de poisson qui restent libres, comme ceux du saumon, de la truite, de l'ombre chevalier, il faut, après s'ôtre munis d'uu récipient en ferblanc, en bois ou en verre, h large ouverture, — nous recommandons de préférenco les vases à cristallisation, en verre, à fond plat et de forme cylindrique, dont on se sert dans les laboratoires de chimie, — y verser assez d'eau pure ou filtrée pour que le niveau monte jusqu'à 2 ou 3 centimètres des bords du récipient; à l'aide d'un thermomètre on constatera la température exacte du liquide, qui doit être, pour les saumons et les truites , entre 5 et 8 degrés centigrades. Pendant toute la durée do l'opération, on fera en sorte de ne point respirer trop près de la surface do l'eau du récipient, ce qui pourrait nuire au résultat final, attendu que l'eau, ayant une grande affinité pour le gaz acide carbonique, s'emparerait dans ce cas de

celui expulsé des voies respiratoires de l'opérateur, et pourrait causer la mort d'un très -grand nombre d'embryons.

Ces précautions étant prises, l'opérateur saisit un poisson femelle de la main gaucho, de manière à l'appuyer par le dos dans le creux de cette main et à l'y maintenir solidement. En exerçant alors de la main droite une pression longitudinale sur le ventre du poisson, dans la direction do la tète à la queue, il en sort

des œufs d'une couleur d'ambre, qui coulent sous la forme d'un jet d'eau et qui vont se rassembler au fond du vase. (La figure A ci-dessous achèvera de bien faire comprendre cette partie essentielle de la manipulation. ) Immédiatement après l'opération sur la femelle, l'opérateur fait sortir d'un poisson mâle, et de la même

Fig. A.

manière, une quantité (Je laite suffisante pour donner à l'eau du vase une teinte légèrement blanchâtre. • Cela fait, il agite le tout soit avec la main, soit avec la queue du poisson, pour que les œufs et la laite se mêlent convenablement. Cinq ou six minutes après que l'eau a été agitée, la fécondation est terminée. A ce

moment, on renouvelle l'eau, autant pour débarrasser les œufs des écailles de poisson ou des corps étrangers qui auraient pu tomber au fond du vase, que pour expulser la matière blanchâtre, qui, ayant perdu en quelques minutes ses propriétés fécondantes, pourrait, en s'altérant, déterminer une fermentation locale et annuler le succès bien préparé jusque-là.

Nous ne saurions trop recommander à l'opérateur la promptitude et la célérité. S'il peut s'adjoindre une ou plusieurs personnes qui opèrent pour faire tomber la laite dans le vase, à mesure que les œufs y tombent, la réussite de la fécondation sera plus certaine et plus étendue, attendu que les œufs ne conservent leur sensibilité à la fécondation que très-peu de temps après leur contact avec l'eau. L'adjonction d'un ou do plusieurs aides est indispensable pour agir sur des individus d'assez fortes dimensions; une seule personne ne pourrait maîtriser leurs bonds, leurs mouvements brusques et précipités. La figure B fera comprendre comment il faut alors procéder.

Comme nous l'avons déjà dit, la laite d'un mâle peut servir à féconder les œufs de plusieurs femelles. On pourra donc ne garder qu'un seul mâle pour trois ou quatre femelles. Si l'expulsion des œufs ou de la laite, du ventre du poisson, présente une certaine résistance, c'est que leur maturité n'est pas encore ce qu'elle doit être ; il est alors prudent de remettre les sujets à l'eau, et de recommencer l'opération deux ou trois jours après.

Quelques tentatives ont été faites dans le but d'obtenir des métis en fécondant les œufs do certaines espèces avec les laites d'espèces différentes.

Des résultats plus curieux qu'efficaces ont été obtenus. Les croisements réussis n'ont jusqu'à présent ni amélioré les qualités de la chair ni augmenté les

dimensions des sujets types. Peut-être, c'est notre opinion, avec de la persévérance parviendra-t-on à créer ainsi quelques nouvelles espèces aptes à la reproduction, et dont l'éducation sera plus facile que celle . des espèces primitives dont elles proviendront.

Fécondation artificielle de» œuf» collant».

La fécondation artificielle des œufs de poisson qui se fixent ou s 1 attachent contre les objets environnants, tels que ceux de la carpe, de la tanche, du gardon, etc., diffère peu de la fécondation des œufs qui restent libres. Cependant elle nécessite l'obligation forcée d'avoir recours à un aide, et comporte quelques nouvelles précautions préparatoires.

Après s'être approvisionné d'une quantité suffisante de renoncules d'eau, de cresson de fontaine, de brindilles ou de chevelu de racine, on en fait de petits paquets formant, par leurs nombreux rameaux, des surfaces d'attache pour les œufs à récolter. On doit non-seulement éviter l'agglomération de ces derniers sur les mêmes points des frayères, mais éviter leur trop grand rapprochement. Le contraire nuirait au développement de l'embryon.

Cela fait, dans un vase de même nature et de même forme que celui qui sert à l'opération pour la fécondation des œufs libres (voir ci-dessus, p. 26), on place les petits paquets qui doivent servir de frayères, et on les recouvre de 1 ou 2 centimètres d'eau. Il est bien entendu que toutes les précautions indiquées ci-avant, au sujet de la qualité et de la température de l'eau,

ont été prises préalablement. Un opérateur fait jaillir les œufs du ventre de la femelle dans le vase, à mesure qu'un autre, en agitant en tous sens les paquets d lierbages et de racines, favorise l'adhérence des œufs sur les frayères ; il les empêche de s'agglomérer sur les premiers points, en retournant les frayères souvent et assez vite. On procède ensuite à la fécondation des œufs avec la laite d'un mâle et de la manière que nous avons déjà indiquée (voir p. 27), Faites par trois personnes, les trois opérations ci-dessus se font simultanément, et assurent pour ainsi dire la parfaite réussite. L'une reçoit les œufs à mesure que l'autre les expulse par la pression sur le ventre de la mère, et la dernière arrose le tout de la matière fécondante du mâle. Au bout de quelques minutes on jette l'eau, on la renouvelle pour les opérations suivantes. Les petits bouquets couverts d'œufs sont placés avec soin dans un baquet rempli d'eau bien propre, en attendant qu'on mette ceux-ci en incubation.

La récolte d'œufs collants que l'on peut ainsi faire est si considérable, qu'il suffirait tous les ans de procéder sur cinquante sujets de chaque espèce pour pourvoir à l'empoissonnement de nos plus grands fleuves. En admettant, par exemple, que nous opérions sur des carpes et que nous comptions en moyenne cent mille œufs par individu (minimum bien faible), cinquante femelles fourniront le chiffre énorme de cinq millions d'œufs; déduisant la moitié de ce nombre pour faire la part de toutes les causes de mortalité, et c'est beau-

coup, il reste deux millions cinq cent mille petits alevins qui peuvent être lancés dans les cours d eau, y grandir et foupnii* aux pêches miraculeuses. Avec cinq

cents femelies de chaque espèce de poissons, on arriverait, par làjfécondation artificielle des œufs, à créer des ressources immenses pour rdimentation des populations. 1 \< . , ,

Les dépenses^ple- temps et d'argent que nécessiteraient l'amie en exécution 'de L'empoissonnement des fleuves et des rivières seraient si petites, que nous /sommes surpris qup parmi tant de personnes oisives i qui habitent les rive^de nos cours d'eau, il y en ait si peu jusqu'à ce jour/qui se soient occupées de cette question. Il y a un peu d'abnégation personnelle à entreprendre et à poursuivre çette tâche; mais le dévouement et le sacrifice -personnel sont toujours, quoi qu'on en dise, dans les sentimenifsde l'espèce humaine. Espérons que 1'associafiom pour cette grande œuvre aura lieu bientôt.

* y ie Pierre Bernard de' la croisade pacifique contre la routine et l'esprit de dénigrement enmatière de pisci-

culture a, depuis quelques* an néès, rallié à sou enthousiasme scientifique la pratique intelligente. Si M. Coste n'est encore aujourd'hui qu'un savant, le temps lui réserve une place parmi les bienfaiteurs de l'humanité.

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