‹ Guide pratique pour l'étude et le traitement des maladies des yeux (volume 3)Chapitre 75 sur 122 · CONTUSIONS ET PLAIES DES SOURCILS · texte numérisé non relu

CONTUSIONS ET PLAIES DES SOURCILS

Les contusions et plaies des sourcils ne seraient pas plus dangereuses que celles des paupières, si cette partie de la face n'était pas le siège de l'épanouissement d'un nerf important, le frontal, qui, comme nous l'avons dit dans notre Anatomie, est une branche du nerf ophthalmique de Willis, provenant de la cinquième paire. On peut juger de là comment se produisent une foule d'accidens souvent mortels.

Les plaies des sourcils peuvent être faites par des instrumens piquans, tranchans ou contondans; elles sont simples ou compliquées. Les piqûres , lorsqu'elles n'intéressent ni l'os ni le nerf, ne réclament aucun soin ; quelques compresses imbibées d'eau froide font tous les frais du traitement. Les plaies, au contraire, produites par un instrument tranchant ou contondant, doivent être soigneusement réunies par première intention, quelle que soit leur direction. A cet effet , le chirurgien rasera les poils avec beaucoup d'attention , de crainte qu'en s'engageant entre les lèvres de la plaie, ils n'apportent un obstacle à l'agglutination des tissus; puis il placera des bandelettes en taffetas gommé, qui suffiront pour obtenir en quelques jours une réunion complète. Lorsque la solution de continuité est très-ample et compliquée de décollement , il est plus prudent de pratiquer la suture entortillée avec des aiguilles très-fines. Si 1 on n'arrive pas à temps pour obtenir une coaptation parfaite , il faut âbrs'prendre les soins les plus

grands pour obtenir la cicatrisation et avoir le ] moins de difformité possible.

OBSERVATION

Plaie avec déchirure du sourcil ; réunion ; guérison.

M. de Mullinier reçut, en duel, un coup de pointe de sabre , qui divisa tout le sourcil depuis la base du nez jusqu'à la partie supérieure de l'oreille , en suivant le rebord orbitaire. La plaie était frangée et déchirée en plusieurs points. Quelques personnes de l'art présentes m'engagèrent à ne point la réunir par première intention ; l'expérience m'engagea à insister sur ce moyen , que le blessé d'ailleurs réclamait impérieusement dans la crainte d'une difformité. Au moyen de six épingles très-fines , je pratiquai autant de points de suture , qui ne furent recouverts que par des compresses trempées dans l'eau froide; il ne se manifesta aucun phénomène inflammatoire ; et au bout de six jours , la cicatrisation était linéaire et complète.

Comme nous l'avons dit plus haut, les plaies et contusions des sourcils, à la suite de la lésion du nerf frontal, peuvent produire des accidens consécutifs très-graves , tels que l'obscurcissement de la vue déjà signalée par Hippocrate, les mouvemens convulsifs des yeux, la paralysie des paupières, des membres, l'assoupissement, le délire , le tétanos et la mort. L'on a observé dans le cerveau des personnes qui avaient succombé à des accidens , suites de blessures non pénétrantes , des preuves non équivoques d'altérations récentes, telles qu'une collection purulente , un ramollissement partiel, tantôt une collection purulente avec épanchement sanguin dans la dure-mère , tantôt un amas de sérosité dans les ventricules compliqué d'arachnite. Lorsque Petit de Kamur publia plusieurs cas de paralysies

constitutives à la suite de blessures des sourcils, on commença par les révoquer en doute; puis l'expérience de Monteggia et de Sabatier prouvèrent que l'habile chirurgien de Namur avait complètement raison. Yoici un^ fai rapporté par Sabatier (1).

OBSERVATION

Blessure légère du sourcil ; affaiblissement de la vue.

« Un jeune homme avait reçu une blessure légère au «voisinage de la paupière supérieure , vers l'angle interne «de l'œil; la blessure pénétrait cependant jusqu'à l'os. Le «malade ressentit tout à coup une violente douleur, suivie «d'un gonflement à la partie affectée, et de paralysie au «côté droit , ainsi que d'affaiblissement de la vue du même «côté. L'œil gauche, quiétaitblessé, fut immobile, quoique, «comme je l'ai dit, la blessure fût légère, et qu'on ne pût «y découvrir qu'une légère dilatation de la pupille , ainsi «qu'une espèce d'inertie dans la paupière supérieure dont «le muscle supérieur était paralysé. L'usage des eaux mi- «nérales chaudes rétablit les organes dans leur état naturel, à l'exception de l'œil gauche dont la vue fut perdue «sans ressource. »

Une simple contusion peut produire les mêmes résultats. J'ai vu il y a quelques années clans la rue Hautefeuille , un étudiant en médecine qui , ayant reçu un coup de bille de billard dans le sourcil , fut pris d'accidens tellement graves que sa vie fut plusieurs jours en danger. Dans la Gazette médicale j'ai rapporté (2) V histoire d'un médecin de Champagnoles près Chaumont, qui, ayant reçu un coup d'épée dans le sourcil, fut pris d'accidens cérébraux excessivement graves à la suite desquels il perdit complète*

(d) Sabatier, Anatomie , t. îl > p. 652, {%) Gasette médicale , AS32} p. 1Q$>j

ment et irrévocablement la raison. En consultant la Monographie de Zacharie Platner (2), on trouvera un grand nombre défaits de celte nature.

Lorsqu'il commence à se manifester des accidens à la suite de plaies ou contusions des sourcils , il ne faut pas hésiter à les attaquer vigoureusement par les saignées générales et surtout par les saignées de pied que l'expérience des médecins de la plus haute antiquité avaient signalées comme excessivement avantageuses. Bell et quelques autres chirurgiens anglais associent à ce traitement l'opium à haute dose , employé sous la forme de gouttes noires (blackh-drops).

Lorsque les accidens persistent , il faut souvent porter l'instrument tranchant dans la plaie et même le cautère actuel, pour détruire complètement le nerf qui n'avait été lésé qu'en partie ; on en peut juger par l'exemple suivant.

OBSERVATION

Opération très-simple pratiquée sur le sourcil ; accidens consécutifs graves; destruction complète du nerf; guérison.

M. P..., séminariste, portait depuis plusieurs années une petite tumeur indolente, placée dans l'épaisseur du sourcil gauche : elle offrait le volume dun gros pois chiche, lorsqu'une contusion assez violente détermina une inflammation de la tumeur, qui acquit en peu de temps la grosseur d'une amande garnie de sa coque. M. P... désira se débarrasser de cette incommodité : je procédai à l'extirpation de cette tumeur, en faisant une incision parallèle à la direction du sourcil préalablement rasé ; voulant laisser la cicatrice aussi petite que possible, l'incision n'excéda que de quelques lignes le diamètre transversal

(1) Zacharie Platner , Dissertatio de vulnero supercilierum.

de la tumeur. La dissection en fut difficile : le kyste s'ouvrit, et il fallut l'exciser en lambeaux, après ravoir vidé. Il s'écoula peu de sang ; la réunion fut pratiquée avec la précaution ordinaire : tout alla bien jusqu'au soir, où il se manifesta une douleur violente dans le sourcil et la paupière sous-jacente, qui était en même temps affectée de tremblement convulsif et de resserrement des mâchoires. Dans la nuit les symptômes s'aggravèrent au point de devenir alarmans ; je craignis qu'il ne survînt une attaque de tétanos. Une large saignée n'ayant amené aucun soulagement, je levai l'appareil ; la réunion n'étant point encore avancée, je séparai les lèvres de la plaie, et, portant un bistouri à lame forte et effilée au devant du trou sous-orbitaire, j'opérai la section entière du nerf, ce qui calma la douleur; je couvris la plaie non réunie d'un cataplasme émollient ; les accidens consécutifs disparurent , et le lendemain je procédai à la réunion , qui n'eut lieu qu'imparfaitement ; mais la cicatrice s'opéra avant le huitième jour, sans difformité.

TUMSUES DES SOURCILS.

Quoique les tumeurs qui surviennent aux sourcils soient de même nature que celles des autres parties du corps, et par conséquent soumises aux mêmes traitemens, je ne puis passer sous silence les tumeurs cystiques ou mélicériques qui se développent dans le tissu cellulaire de cette partie, parce que du mode d'opération dépendent souvent la réussite et la conservation du sourcil. Ces tumeurs naissent presque toujours un peu plus haut ou un peu plus bas que le sourcil ; elles sont toujours mobiles en apparence , tandis quelles sont toujours adhérentes au périoste , et l'illusion vient de la facilité avec laquelle la peau glisse sur elles : c'est de cette facilité qu'il faut tirer parti pour obtenir une guérison radicale et sans difformité. Pour y parvenir, on rase

avec soin la partie , un aide fort intelligent tire fortement la peau en haut ou en bas , selon la position de la tumeur, de manière à faire porter sur elle), ou du moins aussi près d'elle que possible , la portion de pe u occupée par le sourcil; c'est au centre de celle partie qu'il faut, avec un petit scalpel convexe et bien étroit, pratiquer tout d'un trait une incision franche et régulière ; cette incision doit occuper tout le sourcil pour peu que la tumeur soit volumineuse; cette précaution est indispensable pour opérer avec sûreté et réussite ; l'on termine L'opération avec les précautions recommandées par les auteurs pour les tumeurs cystiques. Les observations suivantes viennent à l'appui des principes que je viens d'indiquer.

lrc OBSERVATION.

Tumeur cystique sous le sourcil ; excision ; guérison.

Mademoiselle Jenny t******, nièce du riche juif de ce nom , âgée de quinze ans , portait depuis son enfance une tumeur cystique à l'angle externe et supérieur du sourcil droit. Arrivée à un âge où l'on sent tout le prix d'une jolie figure , elle demanda avec instance une opération qu'elle avait refusée opiniâtrement quelques années auparavant : elle s'y décida d'autant plus facilement quedepuisquelques mois la tumeur était en voie de progression. J'y procédai en présence de M. le docteur Terrier , médecin ordinaire de la malade. Je rasai le sourcil pour obtempérer au désir de cette jeune personne, qui ne craignait rien tant qu'une difformité. Nous fîmes tendre la peau au point de ramener le sourcil au centre de la tumeur. Je pratiquai alors une incision parallèle à l'axe transversal de celle-ci : après l'avoir énucléée , je la disséquai avec soin et l'enlevai com plétement. Lorsque l'opération fut terminée , et le sang

arrêté , je réunis par première intention ; celle-ci fut com-

plète'en peu'de jours. Lorsque les poils du sourcil furent revenus , il fut impossible d'apercevoir qu'une opération avait été pratiquée dans cette partie, j

2e OBSERVATION.

Tumeur cystique dans le sourcil ; extirpation ; réunion par première intention ; guérison.

Louise-Marie Sage, âgée de vingt-six ans, portait, depuis sept ou huit ans environ , une tumeur dans le sourcil gauche. Cette tumeur était survenue quelques |mois après une violente contusion sur le rebord du sourcil; d'abord grosse comme un pois,, elle ne tarda pas en peu de temps à acquérir le volume d'un petit œuf de pigeon. Arrivée à cette dimension , elle devint de temps en temps le siège d'une douleur sourde, obscure et assez fréquente.

Désirant mettre fin à ses douleurs, et surtout à l'incommodité qui était la suite de cette difformité , je procédai à l'opération de la manière indiquée dans l'observation précédente. La tumeur, mise à jour par une incision qui dépassait les limites du sourcil, fut rapidement énucléée; il ne fut pas difficile non plus d'en pratiquer l'extirpation totale; mais, une branche considérable du nerf frontal ayant été lésée , je crus devoir la détruire en totalité afin de ne pas voir apparaître les symptômes nerveux qui assaillirent le jeune séminariste dont il a été question dans une observation précédente ; je réunis par première intention ; tout se passa pour le mieux, et l'opération fut couronnée du plus brillant succès.

Dès-lors , j'ai toujours suivi une marche analogue dans l'extirpation des tumeurs des sourcils : je pourrais au besoin grossir le nombre de ces observations ; mais celles que j'ai rapportées suffiront pour confirmer les principes que je viens d'émettre,

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