DE L'OEIL
Le cancer n'est point une maladie qui qui naît spontanément dans une partie sanie du corps , mais qui s'y développe sous rinlluence d'un changement antérieur, et qui est lié à la maladie.
Sir EvERARD Home , Observations on Cancer. London , 1805, p. 147.
Les affections cancéreuses de l'œil sont le cancer proprement dit, le fongus médullaire, le fongus hématode et la mélanose dégénérée : en parlant des maladies des paupières , nous avons déjà parlé de leur dégénérescence cancéreuse : nous ne parlerons ici que des maladies du globe.
CANCER BS I.'ŒII..
Sous le nom de cancer de Tœil, nous entendrons la dégénérescence cancéreuse du globe de Tœil ; car nous avons déjà parlé des altérations cancéreuses de l'œil ; et nous consacrerons un article spécial au fongus médullaire , au fongus hématode et à la mélanose du bulbe.
Le cancer de Tœil que Fabini (1) nomme eœophihalmie fongueuse^ est, selon le professeur Scarpa et la plupart des chirurgiens contemporains , la suite et la terminaison du squirrhedu globe : en effet, l'observation journalière prouve que ce sont des indurations de mauvaise nature, qui fmissentfpar revêtir des formes cancéreuses , et se terminent
(1) Ouvr. cité.
par de véritables cancers. Il faut convenir cependant qu'il est certaines affections cancéreuses qui débutent sans être précédées du squirrhe ; ce sont celles qui surviennent à la suite des ulcérations, des végétations consécutives du globe , à des inflammations suppurantes, à l'abcès de Toeil incomplètement évacué , au rhexis de l'œil à la suite de Toplithalmie égyptienne , de riiydrophtbalmie et des hypopyons sanguins. Dans un grand nombre de circonstances, la cirsopblhalmie et le staphylome du corps ciliaire se terminent par le cancer.
Les affections cancéreuses sont presque toujours suivies de symptômes subjectifs particuliers ; rarement la maladie existe sans douleurs : c'est presque toujours par elles que Ton reconnaît qu'il se passe quelque chose d'exîraordinaire dans l'organe. Le malade éprouve des élancemens , des coups qu'il compare à des coups de canif, reçus dans les profondeurs du globe ; peu à peu ses douleurs s'irradient à tout îe sourcil , à l'orbite , aux tempes ; elles deviennent quelquefois horribles , et arrachent au malade des cris perçans. Lorsque la maladie dure depuis quelque temps , la peau prend une couleur particulière d'un jaune plombé , que les nosologistes considèrent comme un symptôme pathognomonique de l'affection cancéreuse. La circulation , la digestion et les autres fonctions ne lardent pas à s'aîiérer ; la diarrhée se manifeste quelquefois, lors même que la maladie n'est pas fort avancée : c'est alors une conire-indication à l'opération. Dans d'autres circonstances, le malade succombe sous Tinfluence d'une résorption purulente ; ma's avant d'en arriver là , il a d'horribles épreuves à subir ; car souvent l'orbite et une partie de la face sont détruites par la maladie; les diverses cavités qui environnent l'orbite sont confondues , et il s'échappe de cette vaste destruction une sanie tellement fétide que le malade appelle de tous ses vœux lu terminaison de toutes ses souffrances.
En raison de ces diverses origines ,'il est facile de comprendre pourquoi le cancer de l'œil revêt tant de formes diverses. Tantôt c'est une tumeur fibreuse, indolente, dans le principe, qui s'enflamme, se gerce, se boursouffle et se transforme en un ulcère fongueux livide, donnant passage à un ichor variant de forme et de couleur, et presque toujours fétide ; tantôt le globe de l'œil est le siège de petites tumeurs variqueuses qui usent la sclérotique et au travers desquelles s'échappent les humeurs de l'œil. Tout autour de ces crevasses s'élèvent des végétations de mauvaise nature qui semblent surgir avec une nouvelle force quand on les réprime. Quelquefois ces végétations tombent spontanément et sont remplacées par une ulcération multiple qui paraît se cicatriser d'un côté, tandis qu'elle s'aggrandit de l'autre : cette solution de continuité donne quelquefois lieu à des hémorrhagies assez graves pour faire succomber le malade. Le professeur Scarpa a vu dégénérer en cancer beaucoup d'excroissances développées sur la partie antérieure de l'œil, dans la cornée ou sur la conjonctive environnante , à la suite du staphylome dégénéré et continuellement irrité par le bord des paupières , ou exposé a l'air parce qu'ils débordent les cartilages tarses. Souvent une de ces tumeurs acquiert un volume énorme et sort de Fœil comme un champignon qui , dans plus d'une circonstance, a acquis le volume du poing d'un adulte : à mesure quela tumeur s'avance au dehors,elle envahit aussi en dedans le globe de l'œil , le transforme en une matière dans laquelle on ne retrouve plus aucune de ses parties constituantes; dans d'autres circonstances, la maladie débute par la forme ulcéreuse, rougeâtre , qu'elle conserve jusqu'à la fin , qui marche avec une grande rapidité ; elle détruit alors non seulement toutes les parties molles voisines, mais encore les substances cartilagineuses et osseuses. La masse cancéreuse fait alors éruption dans les fosses nasales, dans les sinus frontaux , dans l'antre d'Hygmore, et
même dans le cerveau. J'ai vu une tumeur cancéreuse qui avait pénétré dans tous ces divers points.
Le cancer de l'œil se rencontre plutôt chez les gens âgés que chez les adultes et les enfans. Pendant long-temps l'on a cru que ceux-ci y étaient plus sujets , parce que l'on considérait comme cancers les fongus médullaires et hématodes , si communs chez les enfans , ainsi que l'avaient observé Desault, Bichat, et surtout le professeur Scarpa qui prétendait que, sur vingt-quatre individus opérés du cancer de l'œil , il y avait au moins vingt enfans au dessous de douze ans ; plus tard , l'illustre professeur réforma son jugement, après avoir commenté les travaux de Wardrop, de Maunoir , de Panizza et de quelques autres écrivains modernes. Quelle que soit la forme ou la nature du cancer de l'œil , ses causes sont nombreuses : les vices constitutionnels , tels que la syphilis, le scrofule , le pian, jouent un grand rôle dans son développement : l'inflammation est aussi une des causes les plus fréquentes de sa genèse; c'est surtout lorsque cette inflammation n'a pas été suffisamment combattue, ou lorsqu'on lui oppose un traitement peu convenable. Scarpa avait observé que la dégénérescence cancéreuse était fort fréquente à la suite des ophthalmies violentes traitées à l'état aigu par des topiques astrinrjens ou irritans. Quand il se forme dans l'œil ou dans ses annexes un travail de suppuration , si celle-ci n'est pas évacuée en temps utile , elle peut produire une maladie cancéreuse : il en est de même de toutes les causes qui produisent l'éclatement de l'œil , quelle qu'en soit la source , la terminaison cancéreuse sera d'autant plus probable que les vaisseaux sanguins de l'œil seront plus développés et auront plus affaibli la sclérotique. Aussi, à la suite d'affections giaucomateuses, compliquées de choroïdites vasculaires , rien n'est plus commun que de voir l'œil se rompre brusquement et dégénérer en cancer.
Le cancer de l'œil est toujours une affection grave ,
parce qu'il offre rarement un état staiionnaire , qu'il augmente presque toujours par la naiure des douleurs qu'il provoque , autant que par les rava^jes qu'il fait , il eniraîne promptemenl le malade à la mort. Le pronostic sera donc basé sur la nature de la maladie , sur son étendue présumée , sur rimporlance des organes envahis , ennn sur l'infïuence qu'elle aura exercée sur Télat général de la santé.
Lorsque l'affection cancéreuse est développée il serait inutile de chercher à îa guérir. L'extirpation du globe oculaire est le seul moyen qui puisse arracher le malade à une mort certaine ; encore faut- il que celle extirpation soit faite dans des conditions convenables ; ce sont les suivantes :
1° L'œil doit avoir conservé un certain degré de mobilité, afin que Ton puisse se convaincre que raftéciion ne pénètre point dans le cerveau.
2° Lorsque les sinus maxillaires et frontaux ne sont pas envahis par la maladie.
3° Quand les glandes cervicales et sous-maxillaires ne sont pas engorgées.
4** Enfin lorsqu'il n'existe pas de tumeurs cancéreuses dans un autre organe, ce qui indiquerait une affection générale cancéreuse.
L'extirpation de l'œil peut être partielle ou générale , c'est-à-dire que dans quelques cas l'on peut enlever le segment antérieur lorsque la maladie se borne à cette partie. Cette opération d'une partie de l'œil ne doit être employée qu'avec réserve et à la suite d'un milr examen , dans la crainte de laisser une portion du mal. Lorsqu'on s'est assuré qu'elle est possible , il faut suivre le procédé indiqué pour l'ablation du staphylome de la cornée (voyez ce mol).
L'extirpation du globe de l'œil n'est connue que depuis Bariisch , oculiste allemand , qui l'a mise en pratique pour la première fois, en se servant dune espèce de cuiller tranchante quil introduisait entre le globe et l'orbite pour dé-
triiire les adhérences des parties entre elles et extirper ensuite la partie malade.
Lavauguyon est le prenf)ier chirur^iien français qui ait pratiqué cette opération ; la plupart de ses conlVères repoussaient celle opération comme cruelle et inutile ; il fallut les succès authentiques et brillans de Saint-Yves , pour détruire les répugnances de ses contemporains. La plupart de ceux qui pratiquèrent l'extirpation du .o^lobe de l'œil , ne tardèrent pas à reconnaître que l'instrument de Bariisch était incommode et dan-gereux pour pratiquer cette opération , parce que d'un côté il éiait trop large pour pénétrer au fond de Forbite , qu'il exposait ainsi des parties malades au fond de cette cavité, et que de l'autre on avait des craintes fondées de briser les parois de la cavité orbilaire. C'est pour ces raisons que Fabrice de Hilden et Bidloo se servaient d'un bistouri pointu et de ciseaux ; Heister et Bell proposèrent des bistouris particuliers : mais tous ces opérateurs n'agissaient en raison d'aucuns principes fixes : il était réservé à l'illustre Louis de poser des préceptes basés sur des connaissances anatomiques précises. Ce travail de Louis est un des plus beaux monumens de l'ophlhalmologie française : l'on a changé bien peu de chose à son procédé , quelques chirurgiens le suivent encore complètement aujourd'hui.
De toutes les modifications que l'on a fait subir au procédé de Louis , celle qui a offert les résultats les plus avantageux est celle de M. Lisfranc, et que nous décrirons plus tard. Pour pratiquer cette opération, l'on a besoin des instrumens suivans : plusieurs bistouris droits, une érigne simple, des pinces de Museux dioites, des ciseaux courbes sur leur plat , un bistouri boutonné , un couteau lenticulaire , des pinces à disséquer , celles à torsion de M. Amussat et à valet de Patin.
Procédé opératoire pour enlacer le segment antérieur de
Vœil, Cette opération, que l'on nomme aussi amputatioa
partielle de Voeil, a pour but de n'enlever que la partie antérieure lorsque le reste est sain , afin de pratiquer la prothèse. C'est une opération un peu plus sérieuse que l'ablation du staphylome de la cornée à laquelle elle ressemble. La cicatrice qui survient à la suite de renlèvement de la cornée est irès-sensible, souvent mamelonée et susceptible de s'ulcérer sous l'influence de Toeil artificiel. Je me suis servi avec avantage du procédé suivant, pour lequel j'emploie le bistouri courbe de Pott , non boutonné , dit bistouri à fistule. Après avoir fait relever les paupières , je saisis cet instrument en troisième position et je l'enfonce dans l'œil , à trois ou quatre lignes de l'insertion de la cornée avec la sclérotique. A la partie externe, le tranchant tourné en haut, puis, faisant décrire à la lame un quart de cercle , je fais sortir la pointe de l'instrument à égale distance du grand angle , aussitôt que la lame a dépassé la sclérotique de quelques lignes j'abaisse vivement le poignet en achevant la section de dedans en dehors en retirant la lame. De cette manière l'œil se trouve divisé en deux parties dans le centre de la cornée ; saisissant alors les deux lambeaux l'un après l'autre , je les excise avec des ciseaux , courbes sur le plat , de manière à avoir une perte de substance semi-elliptique très-allongée ; l'iris se trouve compris naturellement dans cette section , et lorsque l'œil est revenu sur lui-même , on obtient une cicatrice régulière qui soutient sans inconvénient un œil d'émail.
On peut quelquefois enlever la moitié de l'œil ; mais lorsque la maladie est arrivée à ce point , il vaut mieux l'enlever en entier. J'ai vu de graves accidens survenir à la suite de cette opération , et ce qui reste de l'œil malade ne peut servir à mettre un œil artificiel.
Quand on veut enlever la partie antérieure de l'œil, M. Lisfranc recommande de se servir du procédé suivant qu'il a plusieurs fois employé avec succès. L'opérateur saisit l'œil aycic unej^érigne. Pour le faire avec plus de su-
reté et de facilité , on tient Térigne de la manière suivante ; tous les doigts sont fléchis sur le manche de l'instrument qui appuie la paume de la main , à TexceptioE de l'indicateur qui est parallèle , et dont la pulpe repose sur la convexité de la tige. Le poignet fortement abaissé , on vise de très-près le point de l'œil que l'on veut percer, et on le traverse par un coup sec et brusque , en ayant soin d'élever le poignet de manière à faire décrire au manche de l'instrument la même courbure , mais en sens inverse que celle que la pointe de l'érigne décrit dans l'intérieur de l'œil pour en ressortir ; puis on retranche avec des ciseaux courbes sur leur plat la partie malade.
J'ai fait construire pour cette opération une paire de pinces érignes qui ressemblent à deux ténaculums qui se croiseraient. Par ce moyen , on saisit Tœil à droite et à gauche, et l'on peut alors réséquer avec les ciseaux plats ou avec un bistouri la partie que Ton veut sacrifier.
M. Demours se servait pour cette opération de l'instrument de^ Dumont , grandi et au travers duquel Ton engage la partie malade. Ce procédé, quoique très-ingénieux, offre tous les inconvéniens attachés aux méthodes mécaniques opératoires , et ne peut être appliqué que lorsqu'il ne faut enlever que la cornée , et chez les personnes extrêmement pusillanimes , que l'on trompe au moyen de cette petite guillotine.
Il ne s'agit que d'examiner avec soin Tinslrument pour se convaincre qu'il faudrait autant d'instrumens que de cas.
Il est des cas où l'œil a été tellement compromis qu'il faut le sacrilier en entier. Celte opération douloureuse , et en général assez grave , ne doit pas être entreprise légèrement; mais toutes les fois que Ton aura acquis la certitude qu'elle est indispensable , il faut y recourir avant que les paupières soient compromises, pour rendre cette opération plus facile, et afin de conserver ces voiles mobiles de l'œil qui recouvrent alors J'énorme vide occasioné par l'extir-
pation de Fœil , et rendent la difformité moins dégoûtante.
Malheureusement on est appelé à faire Textirpation de l'œil dans des circonstances moins favorables , quand les paupières participent à Tétat cancéreux, ou qu'étant saines, elles donnent passage à un énorme champignon cancéreux ou médullaire. Ces diverses complications réclament des modifications au procédé opératoire à mettre en usage pour Textirpation de l'œil.
Procédé opératoire pour Vextîrpadon totale du globe de Vœit. Divers procédés ont été proposés , on n'oserait aujourd'hui recourir à la cuiller tranchante de l'oculiste de Dresde. Le plus généralement employé consiste à saisir l'œil avec une érigne , et à en pratiquer l'extraction avec un bistouri et des ciseaux. Pour être pratiquée avec aisance et promptitude , cette opération demande des règles particulières qu'il est important de ne pas transgresser. Voici le procédé de M. Lisfranc, qui me paraît, sans contredit, bien supérieur aux autres.
Quand l'œil doit être emporté en totalité , et si les paupières, quoique saines, sont adhérentes à l'œil ; il faut les disséquer préalablement ; mais soit qu'elles n'adhèrent pas ou qu'adhérentes elles aient été détachées par la dissection, récartement qu'on peut leur faire éprouver n'est pas toujours suffisant pour qu'on puisse faire avec le bistouri la circumduciion de l'œil sans blesser les paupières ; aussi a-t-on conseillé d'inciser l'angle externe de ces yeux, dans l'étendue de trois à quatre lignes. La plupart des chirurgiens pratiquent cette incision de dehors en dedans, et, eu égard à la mobilité des parties , il leur faut trois ou quatre coups de bistouri pour l'achever; de là plus de douleurs et une perte de temps qui doit être prise en considération, surtout lorsqu'on peut faire mieux et plus vite. M. Lisfranc les pratique de dedans en dehors et d'un seul coup : il glisse la lame du bistouri qu'il tient en troisième position sous l'angle externe de Tœii jusqu'à la profondeur voulue, en
relève alors le Irancliaat , traverse les tissus par la pointe,^ et incise vers lui en attirant Tinstrument et lui faisant décrire une courbe dont la concavité regarde la main : cela fait, on doit procéder à J'exlirpation de l'œil. Quelques chirurgiens recomniandent , après avoir fait écarter le& paupières par un aide , de pratiquer deux incisions semilunaires , qui , longeant j l'une la paupière supérieure et l'autre l'inférieure, se réunissent par leurs deux extrémités, aux deux angles de l'œil. M. Lisfranc rejette cette indication pour la raison suivante :
1*^ Il est évident que si l'on écarte les deux paupières k la fois, on éloigne moins chacune d'elles de l'instrument que si on les écartait successivement.
2^ L'œil étant plus solidement fixé du côté interne de l'orbite , par les deux muscles obliques : c'est de ce côté qu'il faut commencer l'incision. Aussi ce chirurgien à qui nous empruntons ce précepte , recommande- t-il de commencer toujours l'incision au côté dont nous venons de parler. L'opérateur après avoir saisi l'œil avec l'érigne, en suivant les règles indiquées pour l'extirpation partielle de l'œil , la passe dans la main gauche , fait saillir l'œil autant que possible , et plonge son bistouri qu'il tient de la main droite et en première position^ dans l'angle externe et supérieur de Torbite : il le fait marcher lentement et avec la précaution de ne pas le faire pénétrer trop profondément, d'abord le long de la paupière inférieure, puis le long de la supérieure ; en venant terminer au point où il a commencé. Pendant cette manœuvre, un aide intelligent écarte chaque paupière, au moment où l'instrumend passe devant elle : Tœil ne se trouvant plus uni aux parties environnantes que par une espèce de pédicule formé en grande partie par le nerf optique et les muscles droits, dont il reste à pratiquer la section : on pourrait à la rigueur se servir d'un bistouri et le plonger entre la paroi supéi icura et l'œil, pour trancher ce pédicule de hait en bas ; mas IL 21
on courrait le risque de pénétrer dans le cerveau à Ira-, vers la fente sphénoidale , ou de perforer la partie inférieure de Torbite. Il est préférable d'employer des ciseaux courbes sur leur plat , dont la convexité est mise ea rapport avec la voûte orbitaire, et on achève la section. Le doigt indicateur de la main gauche est promené ^dans l'orbite , pour rechercher s'il existe encore quelques points indurés que l'on retranche aussitôt : on le dirige encore vers la fosse orbitaire externe qu'occupe la glande lacrymale , et lorsqu'on l'a rencontrée , on glisse sur elle l'érigne tenue, comme nous l'avons déjà dit , afin de la saisir et d'en pratiquer l'extirpation avec des ciseaux courbes sur leur plat. Il peut arriver aussi que, les paupières étant très-tuméfiées, on ne puisse pas les écarter assez pour en prévenir la lésion , lors même que l'on a incisé leur angle externe. Pour obvier à cet inconvénient, M. Lisfranc conseille de faire tenir l'érigne par un aide et de faire marcher le bistouri contre le doigt indicateur de la main gauche , dont l'angle est mis en rapport avec le tranchant de l'instrument et qui écarte successivement les points de la paupière que le bistouri doit friser.
Il arrive souvent que la maladie cancéreuse a produit un énorme champignon qui surgit à travers les paupières et qui, lorsqu'on le saisit avec l'érigne, se déchire et donne îieu à une hémorrhagie qui entrave l'opération : j'ai souvent vu mon ami , le professeur Panizza , pratiquer l'extirpation de l'œil sans se servir d'érigne : après avoir incisé les paupières à la partie externe , il saisit le champignon cancéreux ou fongueux avec une compresse de linge fin , puis il cerne la tumeur par deux incisions et termine l'opération à la manière accoutumée.
Béer, procède autrement; toutes les fois qu'il s'agit de l'extirpation de l'œil , c'est par la partie inférieure qu'il commence et qu'il porte ensuite des ciseaux courbes sur leur plat, pour ei^ciser le nerf optique et les divers mus-
clés de Toeil : mais, selon ce procédé, l'opération est plus longue et plus laborieuse ; car le professeur de Vienne dit lui-même, qu'il faut cinq ou six coups de ciseaux pour détruire les adhérences de l'œil à la partie postérieure de l'orbite : ensuite , il faut du temps et des efforts pour faire exécuter à l'œil ce mouvement de bascule nécessaire pour terminer l'opération selon ce procédé , temps de l'opération auquel Béer, attachait une grande; importance et qui a fourni à M. Delpech le sujet d'une polémique contre un de nos célèbres chirurgiens. Les opérateurs allemands recommandent en général de diriger continuellement sur Fœil que l'on veut extirper un jet d'eau froide , pour arrêter rhémorrhagie et déterger la voie que l'opérateur doit parcourir. Je ne saurais assez blâmer les chirurgiens qui introduisent les ciseaux courbes sur leur plat par le grand angle de l'œil, le peu de résistance des parois osseuses de l'orbite sont des raisons plus que suffisantes pour faire proscrire cette méthode, qui peut être suivie de graves accidens.
Quand les paupières sont envahies par l'affection cancéreuse , on saisit en même temps les paupières et l'œil , et on pratique l'opération comme nous l'avons indiqué cidessus. Il arrive souvent que la maladie a envahi le rebord orbitaire , il faut alors cerner tout ce qui est malade par deux incisions semi- elliptiques : on disséquera en haut et en bas jusqu'au rebord orbitaire , puis la paupière et les tissus disséqués étant ramenés en avant on saisit le tout avec des pinces de Museux, et on termine l'extirpation comme nous l'avons indiqué plus haut. S'il existe des duretés ou des engorgemens squirrheux fortement adhéréns au périoste de l'orbite, Benjamin Bell conseille de les enlever avec le couteau lenticulaire, mis en usage pour le trépan : ce procédé convenable pour la partie supérieure et externe de l'orbite , est très-dangereux, appliqué à la partie interne, parce que la paroi osseuse que les auato-
niisles nomment laminam papj-raceam s'enfonce sous la moindre pression.
Aussitôt que Toeil est extirpé il faut porter le doigt dans Torbite pour reconnaître s'il existe d'autres tumeurs ou des morceaux du tissu cellulaire induré : le cas échéant , il faut procéder à leur ablation, dans le cas contraire, il faut s'occuper alors de Textirpalion de la glande lacrymale. Cette petite opération est si facile que je ne sais pas comment on a pu mettre en doute la nécessité de son enlèvement , je l'ai toujours vu extirper, etje crois que tout opérateur prudent fera de même , c'est aussi l'opinion exprimée par M. Velpeau au nom de MM. Lisfranc et Demours sur un mémoire de M. Rognetta, qui propose de laisser la glande lacrymale en place quand elle est saine. Mais je pense que, pour peu que le cancer soit avancé , la glande est toujours malade , surtout quand on a affaire à une orbitocèle cancéreuse ou a une dégénérescence du coussinet graisseux qui soutient le globe de l'œil. Je suis d'autant plus convaincu de la nécessité d'enlever cet organe sécréteur , que jamais je n'ai vu »on enlèvement compliquer l'opération , et que les observations de Guérin , Tood et les miennes prouvent que lorsque cette glande dégénère , ou devient squirrheuse sans que l'œil participe à celte maladie , on peut enlever cette glande sans compromettre en rien l'appareil oculaire.
Après avoir extirpé le globe de Tœil , on a souvent affaire à une hémorrhagie formidable qui , non seulement est due dans quelques cas à l'artère oplithalmique , mais encore à l'artère orbitaire et aux circonflexes palpébrales : il faut lier avec soin tous les vaisseaux qui sont à portée et mieux encore pratiquer la torsion.
Quant à l'artère oplithalmique, il n'est pas aussi facile de s'en rendre maître ; elle échappe aux recherches, résiste au tamponnement et à la compression : d'ailleurs, la compression et le tamponnement ne sont pas sans inconvénient : il n V a pas long-temps qu'un enfant opéré par M. Roux ,
et (lemeurnnt an marché des Jacobins, fut atteiiil de spîncèle des paupières , à la suite d'un tamponnement forcé , dirigé contre une violente hémorrhagie inlra-orbitaire.
Quand on peut saisir l'artère avec la pince de M. Amussat , une ou deux torsions suffisent pour arrêter le cours du sang déjà deux fois ce moyen m'a réussi.
Dans un cas très-grave où les moyens hémostatiques devenaient de la dernière urgence , M. Lisfranc plaça sur l'artère au fond de l'orbite une pince Valet-à Patin, qu'il eut soin de maintenir dans un état d'immobilité parfaite av^ des boulettes de charpie et un bandage convenable : c'était en 1813 : combien de personnes ignorent encore ce fait.
Quant à la cautérisation avec un fer chaud , de récens sinistres me confirment dans la conviction que c'est un moyen dangereux.
FONTGUS MÉDUIiIiAIRE.
Le fongus médullaire de l'œil est une variété du cancer, auquel M. Maunoir (1) a donné ce nom pour le distinguer du fongus hémalode, dont nous nous occuperons plus tard. Wardrop, qui l'a décrit le premier, observa qu'il siège sur diverses parties , et c'est pour cette raison que je me suis abstenu de lui donner le nom de fongus médullaire de la rétine^ que lui assigne Weller (2); parce que, si on le rencontre souvent sur la rétine, l'expérience du professeur Panizza (3) a prouvé qu'il pouvait aussi partir des corps fibreux de l'œil. Cette maladie a été décrite par MM. Maunoir, Panizza (4), Bauer(5),
(1) Mémoire sur le fongus médullaire ^ couronné par la société de Bordeaux. Genève, 4820, pag. 30.
(2) Weller, ouvrage cité , tom. II , pag. 63.
(3) B. Panizza, Annotazioni sulfongo midollare deU\occhio. Pavia, d821.
(4) Idem , Supplemento. dS22.
(5) Dissertation sur le fongns médullaire de l'œil. Paris , 4830. \
Caiista(t(l), Liisardi (2) et Miirhy (3). Ce dernier, de même que la plupart des ophthalmo-pathologistes allemands, la considère comme un parasite : c'est d'après ces auteurs et nos propres observations que nous en ferons la symptomatologie.
Le fongus médullaire se présente ordinairement chez les enfans au dessous de râ{je de douze ans, Bauer Ta cependant observé sur des adultes : celte maladie est cependant plus fréquente chez les enfans en bas- âge ; on peut s'en convaincre en lisant les histoires de ces maladies rapportées par Wardrop, Panizza, Donegana , Scarpa et Lusardi ; pour mon compte, je ne l'ai vue que sur des enfans. Elle se manifeste souvent sans cause apparente ; quelquefois cependant la conjonctive est légèrement injectée, le malade éprouve des douleurs dans la tête et dans Torbite : dans le plus grand nombre des cas, la douleur ne se manifeste que lorsque la maladie est déjà avancée ; elle débute presque toujours par des'phénomènes d'amblyopie amaurotique , avec dilatation de la pupille : l'enfant est atteint d'un strabisme léger, et au fond de son œil on aperçoit une coloration légèrement jaunâtre obscure, incertaine dans le commencement , qui finit par se dessiner 'nettement. Dans un cas analogue , je] pris pour une cataracte citrine une tache de ce genre ; je ne reconnus mon erreur qu'au momoment où je portais l'aiguille sur elle pour la déprimer : c'était dans les premières années de ma carrière ; je puis me consoler aujourd'hui de cette erreur de diagnostic , puisque M. Lusardi (4), malgré sa longue expérience , a été lui-même victime d'une erreur pareille. Tantôt Ton aperçoit une masse homogène couleur jaune d'œuf, tantôt
(1) Canstatt, Ueb. Markschwamm des auges^ etc. Wiirtzburg , 1831.
(2) Lusardi, Répertoire de médecine et de chirurgie. ISâO.
(3) Miihry, Ad parasitorummalignorumin primis fungi medullaris oculi historiam symbolœ aliquot. Gœttingue , 4833.
(4) Lusardi , Sur le fongus médullaire. Éperiiay , 1831 , pag. 23.
c'est un amas rougeâtre veiné, qui paraît situé immédiatement derrière la pupille. La cécité augmente toujours en raison de raccroissement de la tache : peu à peu celle-ci pousse le cristallin en avant , celui-ci Tiris , ce qui détruit la chambre antérieure : dans cette période de la maladie , il se manifeste quelquefois des douleurs fort vives ; dans d'autres cas, elle est indolente : quand l'affection est arrivée à ce point , l'œil commence à changer de forme ; il devient conique, bosselé sur les côtés et garni de vaisseaux variqueux dans la région précornéenne : la cornée ne tarde pas à devenir opaque , à s'amincir ; elle crève alors et donne passage à une matière jaunâtre , placentaire, qui après quelques jours d'exposition à l'air, ressemble à du foie de raie. Cette masse, qui forme d'abord un pelii champignon, augmente rapidement; elle fait éclater la coque scléroticale en plusieurs points de sa circonférence , fait hernie à travers les paupières , les écarte et arrive quelquefois à la grosseur d'une tête d'enfant. Je possède plusieurs dessins de cette maladie , arrivée à ce degré d'accroissement : les ouvrages de Panizza et de Bauer, en offrent des exemples analogues. Quoique parvenu à ce degré de développement , la tumeur reste toujours molle, friable, placentaire : elle est parsemée de petites taches jaunâtres et rougeâtres, d'où suinte unichor jaune citron un peu sanguinolent ; quand on presse sur la tumeur, cette exsudation s'échappe comme d'une éponge ; alors se prononce d'nne manière remarquable le caractère spongieux qu'Allan Burns avait assigné à cette affection, qu'il nommait inflammation spongieuse , spongoid inflammation (1).
Il est difficile de voir rien de plus affreux que celte maladie, lorsqu'elle est arrivée à un aussi grand degré de développement : le malade est en proie à des douleurs atroces , il tombe dans un état de marasme qui finit par l'en-
(1) Allan Burns, On the inflammation, Edimb., 1801.
traîner : dans qiielqnes circonstances la maladie se propage au cerveau; le malade est souvent atteint de surdité, de paralysie , et il meurt sous Finfluence des ravages cérébraux. Nous ne considérons donc point comme un fongus médullaire de l'œil celui qui prend son origine dans le cerveau, et qui se propage peu à peu à l'œil ; c'est alors un fongus de Tencéphale ou du nerf optique : il diffère de Taulre en ce qu'il se complique plutôt d'exophthalmie, de paralysie , et que l'œil commence à être cliassé de l'orbite, avant qu il n'ait en aucune manière perdu sa forme ou sa transparence.
Quant aux causes^ il n'est pas toujours facile de les reconnaître : la plupart des auteurs s'accordent à considérer l'inflammation latente , obscure , insensible , comme une des causes principales du développement du fongus médullaire : les coups sur l'œil, les chutes sur le crâne, les inflammations du cerveau influent singulièrement sur leur développement. Panizzu (1), Weller (2), Lusardi pensent avec juste raison que les scrofules jouent un grand rôle dans la production du fongus ; ce qu il y a de sûr, c'est que tous les individus atteints de fongus portaient au plus haut point les caractères distinctifs d'un tempérament éminemment scrofuleux. Quand on a fait l'autopsie des individus qui ont succombé à cette maladie, on trouve de nombreuses altérations indiquant la présence des scrofules , amincissement des os du crâne, friabilité des os longs, engorgement des ganglions cervicaux , mésenlériques. Celte influence scrofuleuse se prononce surtout, par des hypersécrétions •anormales , ce qui lui a fait donner le nom d'exsudation pseudoplastique \fungus medullaris est parasitas sif^e pseudoplasma; parasitas vero est tumor qui ex pen>erso nisuforma^ liyo, noi^iler ortus est, corpori inlegro aliénas, non quidem vcra
<d) Panizza , ouvr. cité.
<2) Weller, ouvr. cité , 67.
corpon's fars, sed partis instar apparais, yinteccdat necesse est inflammatio quœ dicitur plastica (\). Il se passe ici pour la formation du fun^jus ce que Ton observe dans une foule de productions pathologiques, telles que celles des tubercules, des exanthèmes pustuleux.
La syphilis peut aussi jouer un grand rôle dans la production du fongus médullaire, syphilis dégénérée, transmise à l'enfant par son auteur : je suis d'autant plus fondé à admettre la fréquence de cettecause génératrice, que, dans deux cas de tumeur fongueuse , développée au fond de rœil, j'ai trouvé des caractères physiques et anatomiques, en tout semblables à ceux de quelques tumeurs syphilitique ; elles contenaient une matière semblable à celle des syphilides pustuleuses crustacées.
La valeur des causes spécifiques syphilitique et scrofuleuse sera d'autant plus grande , que l'observation a prouvé que le fongus se développe presque uniquement chez des enfans , et dans les pays oii la prédominance du système lymphatique est très-prononcée, comme en Angleterre, en Hollande , en Belgique et dans la Lombardie. Panizza , en émettant son opinion sur la genèse du fongus médullaire , dit que cette cause est d'autant plus probable, que, chez les sujets qui étaient morts à l'époque de la puberté, on aperçut dans les organes internes des désordres scrofuleux relevés par l'autopsie, lors même qu'il n'existait aucune trace d'affection scrofuleuse au cou, aux aines et aux aisselles.
M. Maunoir se demande si le fongus médullaire est un cancer : « Certes , dit-il , si une marche funeste , destruc- » tive, rebelle à tous les remèdes, si des tumeurs, des ul- » cères du plus mauvais caractère et de l'aspect le plus >) repoussant , suffisaient pour caractériser une affeclion » cancéreuse, les droits du fongus médullaire à cette classe » nosologique ne seraient que trop bien fondés. Mais :
(1) Muihy , ouvr. cité , pag. 19 et 1.
d° « Nous trouvons dans la structure pathologique des » parties affectées un guide certain , et qui nous dévoile » des diflérences sur lesquelles il n'est guère possible de » se tromper. Quel rapport^, en effet, peut-il y avoir entre >» ce tissu fibreux, lardacé, dur, incompressible, qui con- » stitue le squirrhe ou la base de Tulcère cancéreux , et » cette substance pulpeuse , cérébriforme , [élastique et » presque fluctuante, que nous avons vue former le caraca 1ère distinctif du fongus médullaire. »
Le cancer et le fongus médullaire varient en corepar leur marche : le premier est précédé par un avant-courreur qui confond les tissus divers en une masse homogène, c'est le squirrhe : le fongus au contraire envahit peu à peu les tissus , les détruit comme le cancer, mais en s'y insinuant , en les divisant et les comprimant.
Jusqu'aujourd'hui la médecine est restée impuissante contre une maladie aussi obscure. Lorsque la maladie commence à paraître, Weller (1), se fondant sur la nature strumeuse de la maladie, recommande Tusage fractionnée du calomel , uni au jalap et à la rhubarbe : si ce moyen ne peut être continué il fait passer à Téihiops antimonial, uni à la ciguë. M. Maunoir (2) guérit un fongus récidivant après l'opération, au moyen des frictions de mercure ; mais il est généralement reconnu que Ton ne peut arrêter les progés du mal. La nature fait quelquefois toute seule les frais delà guérison : Weller (3) raconte que cette maladie se termina chez un enfant pur une hydropisie de Fœil. D'Ammon (4) a fait connaître un fait ana* logue : Schoen (5) la vit dégénérer en atrophie du globe : M. Maunoir rapporte un cas semblable. Mais dans tous les
(1) Hecher's Annalen^ B. XIII, s. 32.
(2) Maunoir, Mémoire sur le fongus , pag. 40.
(3) Weller, ouvr. cité, édit. allemande de Berlin. 1830 , s. 414.
(4) D'Ammon , journal cité , toni. II.
(5) Schoen, Anat. pathol. de Vœll. Hamb , 1328.
cas ne peut-on pas se demander avec M. d'Ammon: avaiton affaire à un véritable fongus ? M. Maimoir^ si connu par la droiture de son caractère , pose lui-même la question en ces termes : « Quel nom donner à cette maladie , et « comment se garer de l'erreur qui pourrait la faire pren- » dre pour un fongus médullaire (i) P »
Le moyen le plus sûr est l'extirpation du globe , et encore faut-il que cette opération soit praticable , ou tout au moins offre des chances de guérison. Toutes les fois que Ton soupçonne que la maladie provient du cerveau , du corps du nerf optique^ comme dans le cas décrit par Panizza (2), il faudra s'abstenir d'opérer : on n'agira pas autrement lorsque l'on aura des craintes que la maladie ait gagné de l'œil au cerveau.
Chaque fois au contraire que la maladie paraît bornée à l'œil , et avant que celui-ci ne se soit rompu ou immédiatement après , il faut extirper l'œil. Wardrop assure que c'est Je seul moment où cette opération offre des chances : Donegana la fît ainsi plusieurs fois avec succès : M. Lusardi (3) réussit six fois sur vingt : Wishart (4) obtint un succès complet sur un enfant de neuf ans. Je l'ai moi-même pratiqué deux fois avec succès en suivant le précepte donné par Panizza (5) , qui recommande de recourir à cette opération, toutes les fois que la tache du fond de l'œil commence à s'approcher de l'iris. Un enfant que lui adressa Donegana , et que les parens ne voulurent point laisser opérer, périt misérablement par le développement de la maladie.
(4) Journal des connaissances médico-chirurgicales ^ tom. III ^ pag. 166 i Maunoir, ouvr. cité.
(2) Panizza, I, Suppléni. cité , pag. 6.
(3) Sur le fongus médullaire de Vœil. Épernay, d831, p. 46.
(4) Wisliart, Edimhurg medic. surgical journal ^ n''74,p.51>
(5) Panizza , ibid.
Analfse chimique du fongus médullaire d'après TVishart Xe fongus médullaire qui servit aux expériences chimiqîiesde M. Wishart, avait été conservé dans l'esprit de vin , pendant l'espace de dix mois ; malgré ce séjour dans le véhicule conservateur^ M. Miihry pensa que l'on pouvait faire quelques expériences : c'est pour cette raison qu'on le coupa en diverses tranches afin de le soumettre à des essais variés. Ces tranches ayant été exposées dans un lieu sec, elles durcirent, et prirent une teinte brune et transparente comme de la corne.
La première tranche, exposée au feu, se comporta exactement comme les matières animales que Ton brûle , elle se gonfla , repandit une vapeur épaisse et fétide , et en poussant le feu , on le convertit en cendre : celle-ci, traitée chimiquement, donna du phosphate de chaux, du charbon , du phosphate de magnésie , du natrum murialique et du natrum sulfurique.
La seconde tranche, broyée dans un mortier de pierre, avec de l'eau, forma une mixture émulsive qui contenait une matière charnue , cohérente , flottante dans un liquide lacté. On sépara ces deux matières par le filtre. Ce qui resta sur le filtre ayant été lavé avec de l'eau froide , celle-ci ressortit presque pure : ce résidu ayant été traité par l'acide acétique , se transforma en une masse gélatineuse transparente , gonflée , que des expériences firent reconnaître pour une matière fibreuse (fuser stoff). La matière blanche que Ton avait laissée reposer, se précipita sous la forme de flocons subtils ; l'analyse chimique démontra que c'était de l'albumine animale. Le restant de la liqueur, filtré et séparé de l'albumine, était transparent; ce liquide était peu sensible à l'action des acides, des sels métalliques à base alcaline ou acide , à l'exception de l'acétate de plomb , mélangé à une légère infusion de noix de gale , qui occasiona un précipité jaune , sale , et qui , après l'évaporaiion, devint rouge-brun. Celui-ci, traité en
deux parties par l'alcool et soumis aux réactifs , fut reconnu pour de la gélatine animale et de Tosmazome végétale. Restait enfin la matière grasse à examiner : celle-ci, ayant été bouillie pendant quatre heures dans de l'alcool , fut dissoute , produisit un liquide gélatineux , et se précipita ensuite au fond du vase, sous forme de flocons blancs : ceux-ci, sortis de leur véhicule, et exposés à la chaleur, se fondirent sous la forme de gouttes transparentes , huileuses et coulant avec peine. Leurs caractères étaient ceux propres aux graisses, d'une odeur rance et de cire : elles se combinaient parfaitement avec la potasse caustique. Parles réactifs on prouva la présence du phosphore , de telle façon qu'en les joignant aux autres produits , ou put poser, comme suit , les bases constituantes, de la masse analysée :
Matière fibreuse ( base de la tumeur).
Albumine animale ,
Graisse contenant du phosphore ,
Gélatine animale "i ^.* .
„ . , }aafpetite quantité.
Osmazome animale J ^'^ ^
Phosphate de chaux , Carbonate de chaux ) Carbonate de magnésie f Sulfate de soude Vestiges.
Muriate de soude J
D'après ce qui précède, l'on peut déclarer que, le fongus médullaire a une grande ressemblance avec la chair des muscles : il eût été à désirer que cette substance eût été analysée à l'état frais.
FONGUS HEMATODE.
D'après la classification établie par M. Maunoir , nous réservons le nom de fongus hématode pour des tumeurs véritablement sanguines, quels que soient leur origine et leur mode de développement. Que ce soient des tumeurs sangui-
Des con^jéniales, dégénérées [nœ^i mater ni) ^^^s anévrysmes par anastomoses , des anévrysmes spongieux et autres tumeurs de ce genre : Puis, après avoir groupé ces différentes affections, il faut cependant les distinguer en tumeurs congéniales et accidentelles.
Le fongus liématode est une tumeur éminemment sanguine et dont le nom indique suffisamment la construction; car, ainsi que le dit M. Maunoir, cette maladie ne se borne pointa un seul ordre de vaisseaux , puisque les capillaires veineux et artériels y concourent simultanément. La désignation des tumeurs sanguines emporte avec elle trop de vague , puisqu'on peut appeler ainsi un ancvrysme , une tumeur variqueuse et un épancliement sanguin. M. Maunoir prétend que le fongus liématode a constamment son siège sous la peau, et que, s'il se développe dans les autres tissus, ce n est que par son envahissement progressif. Ici , nous Favouons , nous ne pouvons partager les opinions de notre illustre ami ; car à plusieurs reprises nous avons observé des fongus liématodes développés dans d'autres tissus que le cutané, et il n'y a pas encore long -temps que nous avons vu des individus atteints de fongus liématodes irèsévideiiS, et dont le point de départ était le fond de lorbite.
C'est sous ce point de vue que le fongus liématode diffère du ncci^as matcrnus qui a toujours son siége sous la peau. Le fongus liématode a cela] de propre qu'il ne reste jamais slalionnaire , qu'il marche, qu'il envahit les parties voisines, les use et lesdélruit quelles que soient leur nature et leur résistance : enfin la tumeur hématode se développe dans les canaux osseux destinés à donner passage aux vaisseaux sanguins, ce qui n'arrive pas pour les ma^us.
Le fongus hématode est une affection grave ; car souvent; par son siége dans les profondeurs de l'orbite , elle ne permet pas d'établir un diagnostic convenable -.mais quand la maladie envahit les paupières , il est plus facile d'en connaîire l'étendue et l'origine.
On lui opposera le même traitement que celui des nœt^us maternus : rulcéralion, Talropliie, par le feu ou les acides: Cette dernière méthode se nomme coagulante : elle consiste à injecter dans la tumeur de l'acide sulfurique étendu : ce procédé a fourni de nombreux succès à M. Lloyd (1). son inventeur; mais il n'est pas sans danger; carie liquide peut aller plus loin que la tumeur, et déterminer des accidens graves : c'est ce qui m'est arrive chez une petite fille de Verdun dont la tumeur palpébrale envoyait un prolongement dans l'orbite , ce qui produisit une extravasation acide dans cette cavité, suivie de suppuration et d'atrophie du bulbe.
M. Bérard jeune a pensé qu'en implantant des aigr.illes dans la tumeur, et en les y laissant quelques jours , l'on pourrait en les retirant, profiter de leurs ouvertures pour rendre l'injection plus facile ; je n'ai point encore pu comparer ce procédé à l'ancien : je m'abstiens de le juger. Lorsque les paupières sont entièrement envahies par le mal , il devient inutile de les extirper, mieux vaut lier l'artère carotide : les succès obtenus par M.Dupuylren(2) pour la disparution d'un fongus hématode de la tempe , autorisent à tenter cette grande opération. Si la lunieur naît dans le fond de l'orbite, il n'y a pas à hésiter à la pratiquer : plusieurs succès obtenus par MM. Travers, Dalrymple , Pauly de Landau ont fixé la pratique sur ce point.
Voici les deux faits qui ont les premiers ouvert la voie que doivent suivre en pareilles circonstances les hommes de l'art.
i (1) Gazette médicale. Paris, 1837, p. 41.
(2) Répertoire d'anatoniie et de physiologie, toni. I, p. 54.
1" OBSERVATIOm
Fongus hématode dans l'orbite, ligature de la' carotide, pai Travers (1). Guérison.
Une femme, âgée de trente-quatre ans, bien constituée et enceinte de quelques mois , après avoir éprouvé pendant quelques jours une violente douleur de tête, ressentit tout à coup , le 28 décembre 1804, un craquement douloureux du côté (gauche du front, qui fut suivi par l'œdème des paupières , du même côté ; une ophlhalmie violente survint, ella malade s'aperçut à la fois d'une saillie du globe de l'œil avec diminution de la vue , et d'une tumeur circonscrite à peu près grosse comme une noisette, paraissant au bord inférieur de l'orbite ; une autre tumeur plus molle et plus diffuse parut en même temps au dessus du tendon de l'orbiculaire.
De ces tumeurs, l'inférieure présentait des pulsations semblables à celles des grandes artères , et la supérieure , un frémissement vibratoire très-marqué ; elles étaient molles , compressibles , élastiques : l'inférieure pouvait être refoulée dans l'orbite; mais la douleur était alors insupportable; l'agitation de l'âme ou un violent exercice en augmentaient les pulsations. La malade avait dans la tête la sensation continuelle d'un bruit qu'elle comparait à celui d'un soufflet. Mais ce qui la tourmentait le plus , était une douleur obtuse , avec un sentiment de froid au sommet de la tête, douleur s'irradiant quelquefois par élancement au front et aux tempes. Le globe de l'œil était poussé en haut et en dehors , et ses mouvemens considérablement gênés.
Peu à peu , la maladie faisant des progrès, lents à la vérité , le sourcil gauche se rétrécit et s'éleva de deux ou trois lignes au dessus de celui du côté opposé ; la base de l'orbite fut dépassée par les paupières projetées en avant
(1) Transactions médico-chirurgicales ^ vol, II, pag. 1.
et constamment fermées : les veines de la supérieure devinrent variqueuses, celles du côté du nez, toutes injectées, et la peau de celte région épaisse et ridée. La compression du tronc de la carotide commune faisait entièrement cesser les pulsations , et réduisait le frémissement à un être presqu'insensible.
Une telle réunion de symptômes ne laissait aucun doute sur Texislence de la maladie désignée par M. John Bell , sous le nom d'anévrysme par anastomose. La nature et rissue funeste de cette affection, bien connue par des exemples précédens , ne permettaient pas de l'abandonner à elle-même , et de tous les moyens de l'attaquer le plus rationnel , parut être la ligature de la carotide , qui devait au moins ê(re suivie d'une diminution considérable et permanente dans l'abord du sang destiné à la tumeur.
Cette opération fut exécutée le 23 mai 1809 , quatre ans et demi après la première apparition de la maladie. L'arlère carotide gauche , mise à découvert par une incision de deux pouces et demi sur le bord interne du sierno-mastoïdien, fut disséquée , entourée de deux ligatures placées à un quart de pouce de dislance l'une de l'autre, et laissée entière entre les h'gatures ; la plaie fut réunie ensuite par des bandelettes agglutinatives. L'effet immédiat de celte ligature fut la cessation complète du bruit , une diminution de la douleur et la pulsation des tumeurs.
Après diverses alternatives de mieux et de plus mal , la plaie fut cicatrisée sans accident au bout d'un mois : l'amendement des symptômes locaux continua d'une manière lente et graduelle ; mais ce fut seulement sur la fin d'octobre, qu'à l'occasion d'une fausse couche, suivie d'une hémorrhagie abondante, le battement des tumeurs cessa complètement , et que celles-ci parurent s'avancer rapidement vers une disparition totale , avec le rélabhssement proportionnel de l'œil dans sa situation naturelle. Enfin la santé de celte femme, fort affaiblie par ces diverses cir-
constances, et le chagrin qu'elle éprouva de la perte d'un enfant, ne fut complètement rétablie qu'au mois d'août dSlO, après un séjour de deux mois à la campagne.
Au mois de mai 4811 , deux ans, par conséquent, après l'opération, il ne restait d'autre trace de cette fâcheuse maladie qu'un tubercule de la grosseur d'un pois, situé dans le grand angle de l'œil au dessus du tendon de Torbiculaire.
11 est peu parlé de l'état de la vue avant l'opération- ; mais quelques jours après, la malade commençait , dit-on, à distinguer les objets plus grands qu'ils n'étaient réellement, et obscurs; ce défaut se sera-t-il corrigé par la suite , et la faculté de voir aura-t-elle été rétablie au degré où elle était avant la maladie ? C'est ce dont il n'est fait aucune mention.
Fongus hématode dans l'orbite , ligature de la carotide , par Dalrym-
ple (1).
Une femme âgée de quarante-quatre ans , d'une constitution délicate, au commencement du huitième mois de sa sixième grossesse , fut tout à coup saisie , dans la nuit , d'une violente douleur à l'œil gauche , accompagnée d'un bruissement très-incommode dans la tête; bientôt l'œil s'enflamma , les paupières se gonflèrent extraordinairement , la douleur fut intolérable dans le fond de l'orbite et le sourcil gauche , et s'étendit à tout ce côté de la tête; le globe de l'œil semblait à la malade comme irrésistiblement poussé en avant et en haut.
La violence de ces premiers symptômes , à l'exception du gonflement des paupières , se calma un peu et resta stationnaire jusqu'à l'époque de l'accouchement. Pendant
(1) 2\ansactions médico-chirurgicales , vol. VI , pag. 3.
le travail , qui fut pénible , il parut entre les paupières une tumeur rouge , polie , oblongue , qui s'étendit rapidement et couvrit presque tout le nez de ce côté , et l'extrémité du bord sourciller. Un chirurgien fit à cette tumeur plusieurs ponctions , dont le résultat constant fut une hémorrhagle abondante et sa diminution momentanée.
La vue était encore intacte lorsqu'on déprimait la tumeur et qu'on soulevait la paupière, dont le muscle élévateur avait perdu toute faculté contractile ; mais les progrès de la maladie ne tardèrent pas à amener la cécité de ce côté.
Tel était le rapport de cette femme et l'état de sa maladie au cinquième mois depuis les premiers accidens. Quatre mois après , tout avait empiré , et la santé générale était sensiblement altérée; la douleur, quoique constante et aiguë , était pour la malade un tourment moindre que la sensation d'un bruit continuel , qu'elle comparait à celui du bouillonnement de l'eau. La tumeur présentait au tact et quelquefois à la vue lorsque la circulation était accélérée , des pulsations isochrones à celles de la radiale ; elle faisait alors saillie sous la peau de l'extrémité interne de la paupière supérieure, du sourcil et de la base du nez d'une part , et s'étendait de l'autre, tout le long de toute la demi-circonférence intérieure de l'orbite , en renversant la paupière inférieure et descendant jusqu'au dessous du trou sous orbitaire ; sa surface était tuberculeuse , sa consistance ferme , compacte , et la plus légère pression sur elle causait des douleurs insupportables.
Ce globe de l'œil était immobile , habituellement recouvert par la paupière supérieure paralytique , et poussé en avant , en dehors et en haut ; la cornée avait conservé sa transparence; mais l'iris dilaté avait perdu toute espèce de mouvement ; le fond de l'œil au-delà du cristallin offrait une teinte fauve ; une multitude de vaisseaux dilatés passaient de la partie inférieure de la tumeur sur la conjonctive.
Les veines superficielles de la face étaient pareillement très-injectées , et donnaient à ce côté une coloration trèssombre.
Une forte pression , exercée sur le tronc de la carotide gauche, faisait cesser les baltemens dans la partie inférieure de la tumeur, mais les diminuait seulement , dans la supérieure.
L'ensemble de ces signes ne laissait pas de doute sur l'existence de cette affection des artères que Ton a appelée anévrysme par anastomose , dénomination dont la justesse est peut-être douteuse.
En conséquence, le 7 avril 1813, je procédai à la ligaturo du tronc de la carotide gauche; l'artère, mise à nu, séparée de la paire vague , tandis que la veine jugulaire était maintenue écartée au dessons du bord du muscle mastoïdien par l'indicateur de la main gauche, fut isolée, embrassée par deux ligatures rondes , placées à la distance d'un pouce et quart l'une de l'autre , et coupée entre les deux ligatures. Les lèvres de la plaie furent ensuite rapprochées par des bandelettes agglutinatives. Aussitôt que les ligatures furent serrées ; tout battement cessa dans la plus grande partie de la tumeur ; la supérieure seulement conservait un léger frémissement , qui même avait disparu le lendemain ; la portion placée entre la paupière inférieure et l'œil, pâlit et se flétrit; la malade fut aussi dans peu de minutes délivrée complètement de la douleur et du bruit qui la tourmentaient depuis si long-temps.
La cicatrisation ne fut complète que le cent treizième jour après l'opération ; l'œil reprit sa situation normale ; mais la vision fut perdue pour toujours de ce côté.
MÉI.ANOSX.
On donne le nom de mélanose à un épanchement d'une matière noire dans les tissus de l'œil et de ses annexes.
Cette déposition accidentelle a été considérée à tort comme un cancer, car ce n'est que lorsqu'elle dégénère qu'elle revêt une physionomie cancéreuse.
Cette maladie fut décrite pour la première fois par Brugnone (1) , qui l'avait observée au haras royal de la Mandria de Chivasso : cette affection s'est non seulement perpétuée dans cet établissement, mais encore dans le Bugey, où elle est importée par des étalons provenant du Piémont. J'ai eu le rare bonheur d'étudier la mélanose dans la même localité où elle apparut à Brugnone : elle est exclusivement le partage des chevaux gris et blanc : elle siège sur les paupières , les narines et la peau des organes de la génération externe. Les pathologistes modernes (1) la coudèrent comme le produit d'une déposition des élémens constitutifs du sang et que les veines charient dans quelques organes, où ils s'infiltrent dans les tissus. [Quant à moi, je la considère uniquement comme une déposition des principes colorans de Malpighi , analogue à celui sécrété par la choroïde, la partie postérieure de l'iris et le chorion des nègres. Cela paraît d'autant plus probable, que jamais l'on n'a vu cette maladie se reproduire chez les poulains à poil coloré, encore qu'ils fussent fils du même père qui avait procréé des produits blancs mélanosés.
Je dois à l'obligeance d'un homme que Ton regrettera long-temps , M. le professeur Alibert , d'avoir observé des taches mélaniques chez des semi-albinos de races nègres , et dont la blancheur éblouissante de la peau contrastait avec les taches noires mélanées.
En outre , cette affection existe congénialement et à moins de causes traumatiques accidentelles , elle ne dégénère pas. Je connais à Paris et à Passy deux cas fort remarquables de mélanose des paupières de nature congéniale, et qui n'ont subi aucun changement^ quoique les in-
(1) Rosenmuller, ouvr. cité, p.
dividus soient âgés , Fun de soixante - six , et l'autre de trente-deux ans.
Il faut donc admettre une mélanose congéniale produite par l'épanchement de la matière noire , et une accidentelle , dont Tétiologie est douteuse , et qui peut participer de plusieurs sources.
J'ai observé souvent des hommes atteints de mélanose oculaire , j'ai pu vérifier les symptômes suivans observés aussi par Savenko (i) , Noack (2) , Zimmermann (3) , Fawdington (4) : Fœil est envahi par une matière noire qui commence par se manifester dans ses parties externes , quand elle est congéniale, et plus rarement dans celles internes : le contraire a Jieu pour les mélanoses accidentelles. Ainsi que l'a bien fait observer Rosenmiiller, les tégumens , ou les tissus sont envahis peu à peu par une humeur noire , analogue au fluide sécrété par la sèche , qui s'agglomère , soulève les tissus et les boursouffle. Quand la maladie dégénère, les mailles des tissus s'enflamment, se rompent , et donnent issue à une humeur noire , graisseuse comme de l'encre lithographique (5), et qui par son contact avec Tair, s'altère et finit par donner une odeur nauséabonde. L'envahissement progressif de la matière noire, produit des orbitocèles mélanés , des tumeurs des paupières : et lorsqu'elle a envahi le globe , la maladie prend alors sa véritable physionomie ou cancer.
(1) Savenko, Tentamen pathologicum de melanosi. Petrop., 4825."
(2) Noack, Comment, veterinario medica de melanosi^ etc. etc. Lipsiœ , 4826.
(3) Dissert, inaug. de melanosi. Strasbourg , 1828.
(4) -A case of melanosis , elc. London , 1826.
(5) Cette matière , prise sur les chevaux de Ghivasso , se tient en suspension dans l'eau gommée , et peut servir à dessiner. J'ai eu pendant long- temps en ma possession des dessins de mélanose-congéniale exécutés d'après nature avec cette substance par un de mes amis ,' feu M. Brunet, vétérinaire, élève de l'école royale de la Vénerie.
Quand , au contraire , la sécrétion de la matière noire a lieu dans Tintérieur du bulbe, peu à peu celui-ci augmente de volume, se gerce dans plusieurs points, et Ton voit filtrer au travers de ces crevasses de la matière noire qui s'infiltre dans la conjonctive oculaire. Arrivée à ce point, la maladie dégénère , et forme alors un cancer mélané.
Lamélanose congéniale peu développée est une affection, désagréable , mais non dangereuse ; ce n'est que sa dégénérescence qui peut la rendre grave.
Il ne faut rien faire pour la ccmbaUre à son début : quand elle augmente, on doit alors procéder à l'extirpation de la partie malade : cette affection est susceptible de récidiver, et j'ai vu M. Lisfranc revenir à quatre extirpations successives sur un individu. On suivra pour celte opération les procédés indiqués pour l'ablation des parties sur lesquelles elles sont situées.
L'héméralopie ou cécité diurne^est l'opposé de la nyctalopie, considérée, comme nousle dirons plus bas, dans le sens de la cécité nocturne : cette signification est la plus convenable, quoiqu'un grand nombre d'auleurs lui aient donné une signification tout opposée. Cette affection est moins commune que la nyctalopie : le docteur Hillary n'en a rencontré que deux cas dans le royaume de Siam : cependant il rapporte que dans les Indes et en Afrique , il est une classe d'individus qui est aveugle pendant le jour, et qui recouvre les facultés visuelles à la tombée de la nuit. Sauvages, qui appelait cette maladie amblyopie crépusculaire, rapporte qu'elle était très commune dans les environs de Montpellier, surtout chez les soldats qui couchaient en plein vent. Mon père en rencontra un grand nombre pendant la campagne de 1793, parmi les soldats piémontais qui bivouaquaieni
jour et nuit sur les montagnes couvertes de neige. L'héméralopie ou cécité nocturne n'est pas rare chez les Lascares employés sur les vaisseaux de la compagnie des Indes. « Cette maladie, dit Scarpa (4), n'est à proprement parler qu'une espèce d'amaurose périodique et imparfaite, le plus ordinairement sympathique de l'état de Testomac.» Les paroxysmes se manifestent vers le soir et disparaissent le malin : elle est endémique dans quelques pays et dans d'autres elle est épidémique pendant certaines saisons de l'année.
Vers le coucher du soleil, les personnes affectées de cette maladie voient les objets comme couverts d'un voile cendré qui se convertit peu à peu en un nuage épais qui s'interpose entre les yeux et les objets environnans : elles ont le jour et la nuit la pupille plus dilatée et moins mobile, qu'elle ne l'est ordinairement lorsque les yeux sont sains. Cependant la plupart des malades ont pendant le jour, la pupille plus ou moins mobile tandis que, pendant la nuit elle est toujours frappée d'immobilité et de dilatation : lorsqu'ils sont conduits dans une chambre faiblement éclairée , dans laquelle tous les assistans peuvent voir assez bien^ ils ne voient ou ne discernent que très - faiblement les objets : ils distinguent la lumière des ténèbres ; ils voient moins encore à la clarté de la lune : à la pointe du jour ils recouvrent la vue, qu'ils conservent dans toute sa plénitude jusqu'au coucher du soleil (1).
Les malades observés par mon père offraient les mêmes résultats ; ils étaient tellement aveugles à la tombée de la nuit qu'on les réunissait par escouades pour les faire conduire par un individu sain : chez tous la maladie siégeait sur les deux yeux.Bampfîeld (2) avait déjà fait la même ob-
(i) Scâvpa , ouvr. cité.
(2) Bampfield, medico-chirtirgical transact,^ lom. V, pag. 40.
servation , mais chez les individus sur qui il la fit la maladie' vint peu à peu, tandis que les soldats piémontais en furent brusquement atteints.
Les malades, dont il rapporte l'histoire, étaient en même temps aft'ectés de douleurs de tête périodiques , s'exaspérant à la tombée de la nuit.
Quelques praticiens ont observé que les malades pouvaient voir distinctement les objets pendant la nuit quand on leur fournissait une lumière artificielle très intense. Cependant les malades observés par Samuel Gooper (1) ne se trouvaient point dans ce cas, et Lasserre rapporte (2) Thisloire d'une jeune fille qui pendant la nuit n'apercevait pas une lanterne allumée qu elle voyait parfaitement pendant le jour.
Cette maladie s'est manifestée très-souvent parmi les militaires : les exemples les plus remarquables sont : l'épidémie de 1787 qui attaqua la garnison de Strasbourg et celle qui sévit à Béfort en 1832. Les Européens qui vont habiter les régions équatoriales y sont fort sujets de même que les habitans des pays marécageux. On ne connaît pas d'une manière précise les causes de Théméralopie : c'est dans l'Inde une croyance vulgaire que de l'attribuer à l'usage du riz chaud , c'est pour cette raison que les Indous ne le mangent qu'après l'avoir laissé complètement refroidir : Bontius (3) semble accréditer cette opinion.
Le docteur Pye (4) , l'ayant observée si souvent compliquée de fièvre intermittente, l'attribua aux mêmes causes qui produisent les fièvres périodiques : l'air froid, la suppression des exanthèmes : la présence des vers dans les intestins peuvent aussi produire cette maladie. Une lumière trop vive peut occasioner, comme nous l'avons vu, la même ma-
(4) S.nmuel Cooper, Dict, de chirurgie ^ toni. I, pag. 573.
(2) Lasserre, Ephem. curios, natur., toni, Ilô ann. 6, obs. 79.
(3) Bontius, pag. 73.
(4) A. Pye , ouvr. cité , toni. I,
ïadie , et ce qu'il y a de plus remarquable c'est qu'elle produisit en même temps dans l'armée piémontaise, deux effets bien opposés Théméralopie et la nyctalopie. Lassus(l) observe que ceux qui naviguent pendant les nuits humides le long des côtes orientales de l'Afrique , du Malabar,' de la côte de Goromandel y sont fort sujets : M. Telfort, au rapport de sir Blane (2), a observé que l'héméralopie accompag^nait souvent le scorbut : ce que Bampfield (3) confirme aussi. Le professeur Scarpa a conseillé pour guérir cette maladie de diriger contre elle le même traitement que pour l'amaurose, c'est-à-dire, dans le début et chez les hommes forts et vigoureux , la saignée générale , les ventouses^ puis Tusage du tartre stibié en doses fractionnées, associant à ce traitement les boissons sudorifiques, les poudres de Dower, afin de rétablir la transpiration. Sur la fin du traitement, il donnait à l'intérieur le quinquina et la valériane et faisait exposer les yeux à la vapeur du carbonate ammoniacal, auquel il adjoignait quelquefois les vésicatoires €t les sétons. Fournier employa (4) un traitement analogue chez un grand nombre de soldats atteints d'héméralopie. Quelquefois une diarrhée qui se manifeste spontanément, guérit riiéraéralopie : Celse avait déjà fait cette observation que Texpérience de Scarpa et de Pye a confirmée. Bampfield , qui avait observé un grand nombre de ces malades, les traitait fort simplement : il faisait placer de petits vésicatoires dans le pourtour de Torbite et il les promenait successivement en différens points : cinq ou six applications suffisaient pour faire disparaître la maladie : il secondait l'action du vésicatoire par Tusage du calomel ou de quelque autre purgatif: dans quelques cas l'électricité fit merveille.
(1) Lassus, ouvr. cité , tom. II , pag« 542.
(2) Blane, Treatise ofdeaseas ofseamen.
(3) Fournier, dans le Mercure de France ^ février 1756.
(4) Bampfield , ouTr, cité , pag. 45.
De même que pour la nyctalopie , les anciens ont bermcoup vanté les fumigations de foie de bœuf bouilli : ce moyen fut employé avec succès dans l'épidémie qui affecta la garnison de Strasbourg (d), et Meissner (2) rapporte que les habitans de la Podolieaffeciés d'héméralopie, se guérissaient en mangeant du foie de porc.
L'héméralopïe en général guérit dans Tespace de quinze jours à six semaines : les malades observés par mon père guérirent de même : Bampfield rapporte que 300 héméralopes qu'il avait observés recouvrèrent facilement la vue.
Cette maladie est quelquefois héréditaire : le docteur Pâss cite un exemple dans lequel, elle se manifesta chez deux enfans appartenant à la même famille : mon ami le docteur Cunier possède un arbre généalogique fort curieux dans lequel on établit que depuis deux cents ans l'iiéméralopie n'a pas cessé de se transmettre aux individus de la même famille : enfin le docteur Parham rapporte avoir vu des cas d'héméralopie congéniale^ que l'âge n'a point modifiée. .
3>E Z.A ZffirCTAI.O?I£.
On entend par nyctalopie une affection de la vue, pendant laquelle le malade ne peut pas voir pendant le jour , tandis que la nuit il jouit des facultés visuelles des plus étendues: celte maladie est nommée communément vue de cliat-luiant, vue de hibou. Je n'entrerai point ici dans des discussions qui ont été soulevées depuis Hippocrale, jusqu'à Paul d'Egine , Boerliaave et Haller, sur la véritable désignaiiou du mot nyctalopie: avec tous lesmodernes, je la dési^<;nera?, la suspension des facultés visuelles pendant le jour et leur réintégration pendant la nuit. C'est surtout parce que aue maladie n'est pas uniforme dans ses symptômes et dans sa
(1) Weller, ouvr. cité , pag. 60.
(2) Bemerckupgen, etc. Halle , 1819,
marche, qu'est venue l'incertitude sur la valeur réelle du mot nyctalopie : déjà Callisen (i) et Ricther (2) avaient hxé ralteniion de leurs contemporains, en appelant cécité diurne la nyctalopie , et cécité nocturne riiéméralopie.
Je n'ai jamais vu de nyctalopes parfaits, c'est à-dire complètement aveugles pendant le jour; mais *par' contre, j'ai vu un assez grand nombre de personnes qui ne voyaient très-bien que la nuit; c'étaient des albinos européens dont j'ai consigné Thistoire dans un travail qui fut inséré dans le bulletin médical belge (3). Par la nature de leur construction, ces individus étaient plutôt des héliophobes , parce que dans la journée , en les plaçant dans une obscurité moyenne , ils voyaient très-bien , tandis qu'au soleil, leur vue était vague et incertaine, mais non suspendue : je n'ai jamais ouï dire à mon père, qui avait vu un grand nombre de nyctalopes , que l'on puisse les faire voir immédiatement en les mettant dans l'obscurité. Il paraît que tous ceux qui ont observé la nyctalopie dans ces dernières années , s'accordent à reconnaître que l'iris est en général assez dilaté , et que c'est en raison de cette dilatation, que la vue est interrompue pendant le jour, par rapport de la grande quantité de rayons lumineux qui pénètrent dans lœil. Celte maladie est aussi le résultat de la réverbération des neiges , c'est pour s'y soustraire que les Esquimaux et les Lapons portent des lunettes de corne qui garantissent complètement l'œil, et qui sont pourvues au centre d'une fente horizontale. Dans les dernières guerres que le roi de Sardaigne eut à soutenir contre la France (1793) , plusieurs régimens étaient restés cantonnés sur le mont Cénis, et au petit St-Bernard, des compagnies entières furent frappées de nyctalopie: cette affection fut généralement attribuée, à la blancheur ébouissante du sol augmen-
(1) Callisen , Systcma chirurgiœ hodiernœ , vol. II , pag. 382.
(2) Richter, ouvr. cité , toni. III , pag. 479.
(3) Bulletin médical belge. Mars 1838.
tée par la réverbération du soleil : mon père, qui examina avec soin ces soldais , trouva que le plus grand nombre était atteint de resserrement extraordinaire de la pupille. Cette maladie disparut chez le plus grand nombre, mais quelques uns restèrent atteints d'une myosis incurable qui modifia singulièrement leur vision. J'ai eu occasion d'examiner après vingt-cinq ans quelques unesde ces myosis accidentelles et persistantes, entre autres chez un de mes oncles, le colonel de V*** , qui avait succombé à une apoplexie foudroyante ; la mort ne produisit aucune dilatation. La nyctalopie est endémique dans quelques pays chauds, le docteur Hillary (1) raconte, que l'on trouve beaucoup denyctalopes à Siam, aux Indes orientales et même en Afrique. C'est, dit-il, une classe d'individus qui ont des espèces d'yeux de chat , et qui sont affectés d'une maladie dans laquelle on est aveugle pendant le jour, tandis qu'ils y voient très-bien la nuit. Il estdesnyctalopies intermittentes, il en est d'autres qui n'offrent aucun type régulier : ainsi que l'ont observés Lassus (1), Pye (2) et Ricther (3), la nyctalopie peut être aussi le résultat du séjour prolongé dans un lieu obscur. Tout le monde se rappelle l'histoire de ces infortunés détenus pendant tant d'années dans les prisons de l'inquisition de Séville , et qui , au moment où ils furent arrachés par les Français à leurs cachots, ne pouvaient supporter la lumière du jour, qui les aveuglait complètement. M. le baron Larrey (4) rapporte l'histoire d'un vieillard, détenu pendant trente-trois ans dans un cachot du bagne de Brest, *a vue avait acquis un tel degré de puissance qu'il distinguait la nuit les objets les plus ténus, tandis que le jour il était complètement aveugle. Lassus enfin raconte rhisloiro
(1) Ilillary, Mcd. univ. hist.^ vol. VII.
(4) Lassus, Patholo'jio chirurjjicah ^ \om. II ^ paj. 540.
(2) Fye, Médical ob^ervaiion , Yol. I.
(3) Richter, onvr. cité, lom. H, pag. 482.
(4j Larrey, Mémoire de chirurgie militaire , (om. I, pag 6.
cTun jeune homme qui devint nyctaîope, à la suite d'une surexcitation cérébrale résultant d'excès vénériens.
De tout ce qui précède, Ton peut considérer la nyctalopie comme une espèce d'ambliopie amaurotique, congesliveou nerveuse. Lorsqu'elle est le résultat de Tinsolation sur la neige, elle se dissipe en général, en soustrayant les malades aux causes qui l'ont produite : mon père parvint à garantir par la suite les soldats cantonnés sur les Alpes, en leur faisant faire des lunettes avec des coquilles de noix percées au centre d'une petite ouverture , comme celle que Ton emploie pour la guérison du strabisme. Quant à ceux chez lesquels la maladie persista , on les soumit à différens moyens, entre autres à celui-ci recommandé par Buzzi, et qui jouissait dans l'antiquité d'une haute réputation d'après Hippocrate (2) , Galien (3) , Oribase (4) , Paul d'Egine (5) ; c'était d'exposer les yeux à la vapeur du bouillon de foie de bœuf ou de mouton : j'ai entendu le professeur Borda assurer que ce moyen était très-bon. Lorsque la nyctalopie sera le résultat de congestion , il faudra diriger contre elle le traitement des ambliopiescongestives : s'il existe une contraction de la pupille ou une surexcitation de la rétine , il faudra les combattre par l'usage interne et externe de la belladone ; s'il existe des phénomènes torpides, on peut leur opposer tous les moyens excitans décrits ou recommandés pour l'amaurose avec torpeur.
(1) Non est melius prœstantiusque remedium ad nyctalopiam curandam , qnàm hepar bovinum coctum , in très partes divisum et tribus diebus à nyctopis jejuno cesum.
(2) Hipocrales, Livre des épidémies ^ édition de Foes. Genevae , d657, pag. 1140.
(3) Galien, De usu pavt.
(4) Oribase , Medicinœ principia post Hipocratem. Pag. 130.
(5) Paul d'Égine, De re mcdica, lib. 6, ch. 6.
2>ï: I.'ABZAUB.OS£.
L'amaurose {amaurosis)^ goutte sereine {guita serena^ suffusio jiigra^schwarzerstaar des allemands) consiste dans une cécité provenant d'une affection de la rétine ou du nerf optique. C'est la définition la plus généralement acceptée ; mais ainsi que l'a très-bien observé M. Wardrop on doit y rattacher les désordres accidentels survenus dans quelques autres parties de l'œil, tels que rhydrophlhalmie,la cirsophthalmie , le glaucome et les diverses altérations de la choroïde. Il faut encore y ajouter les altérations des centres nerveux cérébraux et rachidiens qui agissent non seulement en raison de leurs symptômes , mais encore au moyen de leurs anastomoses. D'après ce que nous venons de dire , l'on peut généralement définir l'amaurose une perte complète ou incomplète de la vision , se manifestant par des symptômes variés et ayant des causes et des sièges divers.
L'amaurose n'attaque pas toujours les deux yeux à la fois , le plus souvent elle commence par l'un et finit par l'autre ; d'autres fois elle débute à la fois sur les deux yeux. Béer avait observé qu'il n'était pas rare de voir un œil rester sain tandis que son compagnon était complé-^ tement perdu. Wardrop crut devoir établir en thèse générale, que lorsque l'amaurose était le résultat d'une affection organique d'un œil , la vue du côté opposé ne tardait pas à être sympathiquement atteinte, tandis que Ton voyait souvent une amaurose monocle, sympathique d'une affection étrangère à l'œil, n'apporter aucune altération sur son congénère. L'amaurose ne détruit pas toujours complètement la vision ; on l'appelle alors amaurose incomplète ; malheureusement cet état ne reste pas stationnaire et finit par conduire à une cécité absolue. En raison de
quelques phénomènes divers que manifeste Tamaurose à son début, on a créé des désignalions particulières différentes pour les désigner. Ainsi lorsque la vue est vngue , incomplète, on la nomme ambliopie amaurotique : lorsque la vue s'interrompt brusquement, c*est le W^w^ intcrruptus ; la vision incomplète ou partielle des objets dont les parties supérieures , latérales ou inférieures disparaissent , est connue sous le nom de visus dimidialus , amaurosis dimidiata , hemiopîa , hemiopsia : la vision incomplète mais double, prend le nom de visus duplicatas ou diplopsie.
D'après les diverses dénominations indiquant toutes une seule et même maladie à des degrés différens , il est facile de se convaincre que la symplomatologie de Tamaurose doit être excessivement variée de même que les divisions. Symptômes. Comme nous l'avons dit , l'amaurose peut débuter spontanément , mais dans le plus grand nombre des cas, elle annonce sa présence par des symptômes tellement légers , que le malade ne s'y arrête que lorsqu'ils prennent une certaine consistance. Ces symptômes sont une exaltation dans la sensibilité de la vue, au point que le malade ne peut supporter la lumière qu'avec peine, l'aspect d'une simple bougie les fatigue, un corps brillant leur donne des vertiges : lorsqu'ils ont fermé les yeux après avoir considéré des corps lumineux , ils conservent la sensation de leur brillant; d'autres voient les corps entourés de rayons diversement colorés , ce que l'on nomme chropsie. Il est des individus qui acquièrent la possibilité de voir dans la nuit, ce qui constitue Voûeyopie ou galleropie.
Chez d'autres malades > au contraire , la sensibilité de Tœil diminue , l'action du nerf optique est languissante , les objets leurs paraissent entourés comme d'un nuage ou d'un filet visas nebulosus^ visus reticulatus. Ces malades recherchent en général la lumière , ils semblent recouvrer dans les lieux fortement éclairés, une vue qui s'enfuit ; on
les surprend parfois à considérer le soleil. Dans d'autres circonslances où la maladie débute par des symptômes de faiblesse ou d'exaltation, les malades sont en proie à des illusions optiques , à des hallucinations fantasmagoriques , nommées par le professeur Béer métamorphosies , visions fantastiques ; c'est ainsi que quelques uns aperçoivent en lisant, ou en considérant des objets éloignés , des taches à formes variées, fixes ou mobiles, connues sous le nom de mouches volantes, scotomle. Les chandelles leurs apparaissent comme des globes lumineux entourés d'auréoles ou de rayons flamboyans : pendant long- temps les malades sont dupes de leurs propres illusions, ils cherchent à faire disparaître les fantômes volans qui les fatiguent; il sont tellementconvaincus de leurs réalités, qu'ils les dessinent avec soin : le professeur Béer (1) considère ces hallucinations comme un symptôme d'une affection cérébrale. Il est des cas où Tamaurose ne se manifeste qu'à quelques instans de la journée, au soleil par exemple ; c'est la cécité diurne. Au contraire la vue est très-bonne dans le jour, mais elle se perd la nuit; c'est la cécité nocturne. (Voyez ces mots. ) Tous ces symptômes que nous avons indiqués peuvent exister simultanément ou isolés, leur durée peut varier à l'infini sans augmenialion pendant des années, c'est ce que l'on observe surtout par rapport aux mouches volantes , à Vhéméralopie à la nyctalopie et à la diplopsie. Je connais des hommes qui depuis plus de vingt ans sont affectés de symptômes de celte nature , sans augmenialion ni diminution dans leur intensité : il faut cependant toujours les considérer comme de véritables prodromes de la cécité. Lorsqu'ils augmentent plus ou moins vite, la vue suit presque toujours une marche décroissante , les malades ne perçoivent plus que les (]ros objets^ sans distinction de forme ni de couleur ; le regard prend alors
(1) Bccr, ouvr. cité.
me forme particulière que le professeur Béer et Junkgen (!) ont considérée comme une hébétude de la vue. L'œil ne se fixe plus sur aucun corps; il est vague et souvent atteint demouvemensrotatoires, analoo^ues à ceux que nous avons indiqués, en parlant des enfans atteints de cataractes congéniales : c'est sans doute encore pour chercher comme eux un peu de lumière. Dans son introduction des maladies des yeux, le professeur Jiingken dit que Ton peut reconnaître à distance un individu amauro tique, parce qu'il marche en chancelant et en tâtonnant, la tête haute et élevée , cherchant le soleil , tandis que les cataractes marchent avec précaution , la tête basse afin d'éviter les rayons lumineux qui augmentent chez eux la difficulté de voir. Ainsi que l'observe très-bien M. Sichel , ce n'est point un symptôme pathognomonique , on ne le trouve jamais au début de la maladie, mais bien dans les affections anciennes. Tandis que la vue se perd ainsi, on n'aperçoit nul autre symptôme; le malade jouit d'ailleurs d'une bonne santé , sans que l'on puisse assigner aucune altération . Dans d'autres circonstances la maladie se lie à des symp tomes locaux ou généraux, tels que la faiblesse des membres, l'embarras de la langue, la chute de la paupière, le bruissement des oreilles et les symptômes de congestions cérébrales ou oculaires. Quant à l'état de la pupille, il est varié ; tantôt elle est fort dilatée , immobile , tantôt ressérée et fortement contractile : ces deux symptômes si opposés d'une même maladie, sont dus à des causes encore inconnues; ils sont loin d'être des symptômes caractéristiques d'amaurose. C'est avec raison que M. Sichel (i) a observé que l'on avait l'habitude en France d'indiquer comme caractère général de l'amaurose les dilatations de la pupille ou mydriascy ce qui n'appartient qu'à un second degré de l'amaurose, ou tout au moins à une espèce particulière
(1) Sichel , ouvr. cité , pag. 647.
d'amaurose , connue sous le nom de torpide. Il faut cependant'convenir, que dans un grand nombre de circonstances, surtout chez les enfans ou les adultes sujets aux affections vermineuses graves , la pupille est fortement dilatée, sans qu'il existe aucun symptôme de faiblesse ou de torpeur. Ce symptôme est indépendant de l'état de la rétine, de même que la contraction , car chez des hommes amaurotiques depuis \ingt ans , j'ai pu constater qu'il n'y avait jamais eu de dilatation , de même que dans des cas analogues', l'iris avait conservé tous ses mouvemens. Il est encore une foule de sympathies de l'iris, avec les organs<^ encéphaliques qui ne sont point encore expliquées et qut attendent d'ultérieures expérimentations. D'après tout ce que nous venons de dire , il faut d'abord admettre avec Beck (1), Fabini (2) , Jiïngken (3) trois caractères difFérens dans l'amaurose ; Famaurose irritative , la torpide et l'organique.
Amaurosc irritatwe. Celle-ci peut-être sanguine congéstive ou résultant d'irritations nerveuses.
Amaurose congestwe. Cette maladie se montre ordinairement chez les hommes pléthoriques , violons , adonnés? aux excès de tables ou de travail , ayant le col court , la face animée , les yeux saillans , gris foncés ou bruns. Cette affection débute toujours par une légère phtotophobie, accompagnée de douleurs obscures dans les yeux, le fronts Torbite ; le malade est fatigué par la lumière , par le bruit ,' il évite le soleil et les lieux fortement éclairés : il se frotte souvent les paupières qui lui paraissent pesantes : c'est surtout après le repas , l'usage du vin de Champagne et le travail, que ces symptômes acquièrent une certaine intensité : la diète , la privation de lumière , le repos absolu ,' amendent la maladie. C'est dans cette espèce d'amaurose que se présentent en général les hallucinations dont nous
(1) Béer, Fabini , Jungkcn , ouvr. cités.
avons signalé les généralités : dans ce cas la paupière est presque toujours resserrée , très- contractile , ses mouvemens sont^ lents, parce que les vaisseaux de l'iris sont gorgés de sang qui gênent ses contractions. Le fond de l'œil est parfaitement noir, et je ne pense point que dans une ainaurose, dite congestive, la rétine puisse devenir blanche, quand c'est à un afflux de sang que M. Sichel attribua celte coloration , ne serait-ce pas plutôt un commencement de désorganisation de quelques feuillets de riiyaloïde? syjnptôme déjà noté par Haller (1). Les malades atteints d'amauroses congeslives voient souvent en rouge de sang , et ce symptôme est souvent suivi d'une apoplexie oculaire ou d'une apoplexie cérébrale.
Parmi un grand nombre de cas que j'ai observés, je me borne à relater celui-ci. M. le chanoine de L***, âgé de quarante -sept ans, fort et pléthorique , gastronome et joyeux convive, était depuis quelques jours sous l'influence -d'une amaurose congestive à son début, se manifestant par les symptômes accoutumés , auxquels se joignait une vision en rouge de tous les objets quelconques. Pendant trois jours je lui fis] sentir la nécessité de recourir à une saignée abondante : il s'y refusa obstinément. Quelques phénomènes apoplectiques étant venus se joindre à ceux de l'amaurose, il se fit poser quelques sangsues au siège, huit ou dix environs ; elles coulaient depuis une demi-heure à peu près, quand il s'écria , je ne vois plus que du sangl et il tomba sans connaissance . appelé aussitôt, je m'empressai de lui faire une large saignée au bras , sous l'influence de laquelle il reprit connaissance : mais la vue ne revint point à l'œil droit , dont l'humeur aqueuse était troublée par un épanchement sanguin. Dans la nuit , il se manifesta nne seconde attaque , qui fut combattue par une .Xiouvelle saignée ; la bouche se déforma légèrement et la
(4) Haller, EJcmcnta pJiysiologiœ ^ lom. Y, pag. 409.
langue fut embarrassée. Tous ces symptômes se dissipèrent avec le temps et un traitement convenable ; le sang épan- (Cbé s'est résorbé et les autres symptômes amaurotiques avec lui : M. de L*** voit seulement un peu moins de Toeil droit que du gauche.
Amaurose irritatit^e, L'amaurose irritative nerveuse, éréthlstique de Fabini. Danscetle espèce d'amaurose, de même que dans lasanguine, les symptômes se traduisent en généraux et en locaux : les locaux seuls varient , l'iris est trèsirritable, contractile , la lumière se fait ressentir considérablement et provoque en même temps du nystagme et blepbarospasme; on n'y observe aucun symptôme d'injeclion sanguine. Cette maladie attaque les individus nerveux, blonds, les femmes hystériques , débiles : les yeux gris-bleu et jaunâtres y sont très-sujets. Dans cette affection les malades supportent mieux la lumière , et la maladie augmente toutes les fois qu'il y a des accès nerveux ou des pathèmes d'âme -. le repos et la tranquillité d'esprit ramènent le calme : la masturbation et le coït jouent un grand rôle dans l'aggravation des symptômes morbides. L'amaurose nerveuse irritative passe facilement à Tétat torpide, sans causes appréciables , sans caractère tranché ; elle a aussi des retours à l'état éréthistique au moment où on y pense le moins , pour reprendre ensuite la forme torpide.
Amaurose torpide. L'amaurose torpide est rarement primitive , elle est presque toujours le résultat d'amauroses sanguine et nerveuse dégénérées, en cet état : cependant, il faut le reconnaître , il se manifeste des symptômes de torpeur, sans qu'ils aient été en aucune manière précédés de phénomènes congeslif ou arthritique. Gela arrive surtout chezles individus faibles ou épuisés et portant des vices constitutionnels : c'est dans cette maladie que se présentent en général la décroissance progressive de la vue , l'obscurité, les nuages, la vision des gazes, les filets entrecroisés. L'œil est langoureux, l'iris a presque disparu sous
rinfluence d'une mydriase excessive, qui ramène, l'iris au bord adhérent de la cornée (1). Dans le commencement de la muladie, la dilatation est uniforme , régulière ; plus tard, la forme change : lorsqu'un seul œil est malade, son iris , qui est insensible à la lumière , reprend quelque mouvement, lorsque Ton produit une brusque contraction de la pupille de l'œil sain , phénomène que Ton explique trèsbien en raison de l'appareil nerveux de Tœil et surtout de Tiris. Schmucker (2) raporte Thisloire d'une femme qui avait une paralysie complète de Tiris, et qui, malgré cela, y voyait assez bien , surtout à la tombée de la nuit. Du reste malgré la cécité amaurotique la plus complète , l'iris peut rester impressionable à la lumière : Samuel Cooper (3) dut à l'obligeance d*un chirurgien de l'hôpital d'Yorck, de voir trois casd'amaurose complète , dans lesquels les iris se contractaient et se dilataient très-facilement.
Quoi qu'il en soit dans la plupart des amauroses torpides , primitives ou secondaires , l'iris est immobile et dilaté :;.les malades recherchent la lumière et marchent alors, comme le dit M. Jiingken , la tête haute : lorsque la vue commence à s'éteindre, ils s'entourent de lampes, ils vont dans les lieux fortement éclairés, comme s'ils avaient besoin de profiter de la lumière.
Amaurose organique. On donne le nom d'amaurose organique, à celle qui est résultat d'une altération des formes et des principes constitutfs de l'œil : on doit voit facilement combien il pourrait y avoir d'espèces d'amauroses différentes, eu égard aux parties diverses de l'œil, qui jouent un rôle plus ou moins marqué dans les fonctions visuelles. L'^s caractères de l'amaurose organique ne sont point tous identiques , bien loin de là ; il en est que l'on
(1) Béer, ouvr. cité , tom. II, pag. 438.
(2) S. L. Sclimucker, ouvr. cité , toiu. II, pag, d3 et 14,
(3) Cooper, Dict.,c\ié^ pag. 13,
peut apercevoir à la première vue ; il en est d'autres qui échappent à Finvestigation la plus sévère : les uns sont propres à l'œil lui-même , les autres affectent ses dépendences. Dans les premiers , il faut classer les changemens de forme de Toeil , de l'iris, de la lentille cristalline, de la choroïde , du pig^ment noir, de la rétine et de la sclérotique : a la même classe se rapportent l'opacité des milieux refrin^jens de l'œil, l'altération de Thumeur vitrée, les tumeurs de la sclérotique : la propulsion de Tœil par des tumeurs intra-orbitaires ou cérébrales , enfin les déformations internes qui agissent sur l'œil et le nerf optique. Les causes non appréciables sont la paralysie du nerf optique, de la rétine , une affection cérébrale , etc.
L'altération dans la sécrétion et la nature du pigment noir peut aussi jouer un rôle dans l'amaurose organique, mais pas assez pour en faire, à Texemple de Béer, une espèce à part , dite amblyopie sénile. M. Sichel (1) a aussi fait observer, avec raison , que M. Mackensie avait pris pour un glaucome la coloration jaune qu imprime au fond de l'œil le reflet jaunâtre qui imprime le cristallin , des tecillans qui prennent presque toujours une teinte hyaline ombrée.
J'engage ceux qui veulent s'occuper de l'amaurose organique à lire un mémoire fort intéressant du docteur Rognetta (2), et surtout celui que l'on doit à la savante plume du professeur Beck de Fribourg (3).
Causes de Vamaurose. Les causes de l'amaurose sont distinguées en prédisposantes , en efficientes ; quant à la prédisposition , elles concernent tout le monde en gén éral puisque cette funeste maladie attaque tous les âges , au point que des enfans l'apportent en naissant, que les femmes et les hommes y sont sujets jusqu'à la vieillesse la
(1) Sichel , ouvr. cité , pag. 658.
(2) Rognetta, Revue viédicale,
(3) Beck, dans le journal d'Animon, tom. IV, cah. v.
plus avancée. Il faut avouer cependant qu'il est une espèce de prédisposition qui se rattachée Ihérédité : Texpérience de tous les jours venant confirmer les observations du professeur Béer (1) qui vit une famille chez laquelle celte maladie s'était succédée pendant plusieurs générations : le même praticien pense que cette maladie est beaucoup plus fréquente chez les jeunes gens que chez les viellards. Dans les prédispositions, il faut aussi classer les tempéramens pléthoriques , nerveux et hypochondriaques : les maladies qui ébranlent les divers systèmes prédisposent aussi à l'amaurose : ce sont les fièvres nerveuses typhoïdes. Le typhus qui régna épidémiquement en Italie , en 1817 , produisit un grand nombre d'amauroses. Le rhumatisme , la gouUe, les maladies de la veine-porte , sont aussi des causes prédisposantes à cette maladie ; il en est de même des névroses , telles que l'hystérie , Tépilepsie et la migraine. Parmi les causes efficientes il faut placer en première ligne les coups portés sur la tête , les blessures avec des commotions du cerveau, les tumeurs intra-orbitaires de diverses espèces , la lésion des divers nerfs se rendant directement à Fœil , les congestions cérébrales , l'inflammation des méninges , les collections purulentes ou lymphatiques , la suppression des règles, des exanthèmes, des ulcères et du flux hémorrhoïdal. Béer (2) raconie avoir soigné vingt-cinq amauroiiques à la suite de suppression d'ulcères aux jambes et qui guérirent en rappelant l'écoulement. La grossesse produit très-souvent l'amaurose qui dure autant que la gestation : on a vu des femmes entreprises à chaque nouvelle grossesse, guérir et rester dans cet état jusqu'à une nouvelle imprégnation, quoique plusieurs années se fussent écoulées depuis leur dernier accouchement. Tout ce qui porte violemment le sang à la tête, les vomissemens violons, les marches forcées par
: (1) Béer, ouvr. cité. p. 430.
(2) Jhid., p. 572.
rexposition au soleil (Shmucker), Vabus des liqueurs fortes , les passions violentes , la colère , la constipation suivie d'efforts violens pour aller à la garde-robe , les irritations des premières voies , la présence de vers dans les intestins, jouent un grand rôle dans la production de Tamaurose. L'usaj^e des poisons stupéfians , tels que la belladone, la jusquiame, la pomme épineuse, l'abus de Topiumen fumée, produisent souvent la cécité : c'est pour cela qu'en Chine l'entrée et la vente de ce médicament sont interdites sous des peines très- graves. Les violentes hémorrhagies produisent aussi l'amaurose: on trouve dans Trinquart de Karnowitz l'histoire d'un grand nombre d'amauroses survenues pendant des saignées abondantes ou immédiatement après : j'ai vu un cas analogue où M.***, atteinte d'un cancer utérin , devenait aveugle pour huit ou dix jours après chaque hémorrhagie : lorsqu'elle mourut, elle était complètement aveugle depuis plusieurs semaines : ce fait est très-connu de MM. Lisfranc et Pariset, qui voyaient la malade en même temps que moi. C'est probablement les symptômes amaurotiques développés à la suite des évacuations sanguines qui font croire généralement que les saignées très-abondantes et répétées altèrent la vue , croyance que je partage du reste sous quelques rapports. Il en est de même de quelques autres évacuations lorsqu'elles sortent des bornes de la nature : l'hypersécrétion du lait est une cause très- fréquente de cécité amaurotique : il en est de même de la spermatorrhée volontaire ou involontaire. Tissot et Deslandes (1) en rapportent des cas bien curieux. L'insolation , la réverbération du soleil sur la neige , l'abus des microscopes et des condensateurs lumineux , les commotions produites par la foudre sont tout autant de causes qui produisent l'amaurose. Il est une espèce d'amaurose que l'on nomme saturnine parce qu'elle attaque les individus
(1) Tissot, Onanisme. Des\sinàes^ Recherches sur Vona?nsme.
qui emploient ou fabriquent diverses préparations de plomb : il en est de même de ceux qui emploient le mercure en vapeur.
Il est certaines professions qui prédisposent singulièrement à l'amaurose , ce sont celles où l'individu est exposé à un feu violent produisant une grande clarté, les verriers, ceux qui dirigent les fours à Podeler , les porcelainiers , ceux qui soudent les tuyaux de cuivre , opération dans laquelle ils sont forcés d'appliquer leur œil à Textrémité des tubes pour suivre et diriger la fusion de la soudure. Il est enfin une foule d'autres causes dont nous nous occuperons en parlant de quelques espèces particulières d'amaurose.
Le pronostic de cette maladie est en général désavantageux ; car, il faut l'avouer malgré tout ce que l'on a écrit jusqu'à ce jour, il est bien des faits relatifs à l'amaurose, qui sont entourés d'une grande obscurité , circonstance qui a fait nommer cette maladie le tourment des médecins et l'opprobre de l'art. Cependant le pronostic peut varier selon la diversité du caractère de la maladie et surtout sur son ancienneté ; Béer (1) avait déjà observé que l'amaurose ancienne ou complètement formée guérissait rarement ; il en est de même de celles qui tiennent à des lésions organiques , oculaires , nerveuses ou cérébrales. Le pronostic sera moins grave lorsque l'on'pensera que la maladie est le résultat d'une congestion sanguine des vaisseaux du cerveau ou de ceux de l'œil produisant seulement une compression sur les couches optiques de la rétine, parce qu'il est beaucoup plus facile de détruire la cause. L'amaurose torpide est plus grave que la congestive, parce qu'elle est presque toujours plus ancienne et qu'elle est fréquemment le résultat d'une autre maladie ou de la mutation d'une amaurose primitivement congestive ou arthritique. Ce pronostic deviendra tout-à-fait fâcheux lorsqu'à la ma-
(1) Béer, ouvr. cité.
ladie se joint une prédisposition héréditaire ou une complication d'un virus constitutionnel. Si les causes qui ont produit la maladie, ont profondément lésé les nerfs propres à rœil et à ses annexes, on peut à coup sûr aggraver son pronostic ; il en sera de même lorsque la cécité est complète , quand la constitution est détruite par la misère ou par une autre maladie. Enfin lorsque la maladie est due à la suppression d'une hémorrhagie habituelle , d'un exanthème , d'un ulcère , on aura beaucoup de chances heureuses de guérir les malades , lorsqu'on sera parvenu à rappeler Técoulement , la suppuration ou les fonctions de la peau.
Toutes les fois que Ton a à pronostiquer sur le caractère d'une amaurose, il faut tenir compte de ses complications ou de la maladie qui l'a produite. Lorsqu'elle se lie à une affection profonde du cerveau ou de la moelle épinière, il reste peu d'espoir : cependant j'ai vu des inflammations aiguës du prolongement rachidien , suivies d'amaurose consécutive, disparaître complètement , tandis que Tamaurose persistait , et d'autres fois l'amaurose guérir tandis que la niiélite avait persisté.
Traitement. C'est dans le traitement de Tamaurose qu'il est nécessaire que le médecin fasse jouer tous les ressorts de son génie pour guérir une maladie dont les causes sont si variées , l'existence si opiniâtre et le traitement si incertain : c'est surtout en tenant compte de l'individualité des malades et surtout de la forme que revêt la maladie, que le praticien peut espérer.
Ainsi toutes les fois que l'on aura à traiter une amaurose de nature congestive siégeant sur un individu pléthorique, soumis à des causes qui font porter le sang vers la tête , l'indication la plus naturelle, est évidemment de diminuer non seulement Taiflux du sang au cerveau , mais encore la masse du sang dans cet organe que des congestions réitérées et une irritation vasculaire pourrait y avoir accumulé. C'est pour cette raison que Ton insistera sur les saignées ,
snrtout sur la saignée du pied ; il faut en général que Tévacuation soit abondante : on réitérera selon loccurrence. J'ai vu grand nombre d'amauroses congestives céder spontanément à ce moyen : Richler (1) raconte qu'une femme atteinte d'amaurose à l'époque de la suppression des règles, recouvra spontanément la vue après une saignée de pied. Les saignées générales ne sont pas toujours suffisantes pour faire disparaître Ja maladie ; il faut alors leur adjoindre la saignée locale ; on appliquera les ventouses scarifiées à la nuque , aux tempes , derrière les apophyses mastoïdes ; des sangsues le long du trajet de la veine jugulaire : mais pour que les saignées locales offrent quelque avantage, il faut, ainsi que l'observe judicieusement Samuel Cooper (2), que l'on ait produit une évacuation suffisante avec la lancette. Le professeur Scarpa retirait de très-grands avantages de l'application de sangsues dans les narines : il avait été mis sur la voie de cette médication par l'observation d^un certain nombre de guérisons d'amaurose congestive » guéries spontanément à la suite d'une épistaxis abondante. J'ai observé plusieurs cas analogues , en raison desquels j'ai appris à compter beaucoup sur la saignée des veines du nez : Richter (3) avait observé de même un grand nombre de guérisons résultats d'hémorrhagies nasales : la plus remarquable est celle d'une jeune femme aveugle depuis plusieurs semaines, qui recouvra immédiatement la vue à la suite d'une hémorrhagie nasale spontanée. Chez les individus d'une mauvaise santé, les évacuations sanguines sont mal supportées , et comme il est cependant nécessaire de combattre la congestion cérébrale, il faut alors révulser fortement sur les extrémités inférieures , y déterminer une congestion permanente qui puisse contrebalancer celle du cerveau. Ici donc, trouvent leur place les ventouses sèches,
(1) Ricliter, ouvr. cité , pag. 442.
(2) Samuel Cooper, Dicl. cité , pag. 20.
(3) Kicliter, ouTr. cité, pag. 443.
larges et multipliées, que Ton peut toujours remplacer avec avantage et avec un effet plus durable par l'instrument pneumatique du docteur Junod. On peut activer celte dérivation inférieure, par Tapplicalion de sacs enduits de caoutchouc, qui élèvent la température des membres inférieurs et y provoquent ainsi une concentration sur eux : on peut même appliquer de grandes compresses trempées dans l'alcool sinapique avec la précaution de les enlever avant que l'épiderme ne soit soulevé. Les purgatifs drastiques jouent un grand rôle dans l'ensemble du traitement annlicongestif, toutes les fois que l'état du canal intestinal p ermet de lesadministrer.
Lorsque Tamaurose est produite par la suppression des règles ou des hémorrhoïdes^ il faut chercher à les rappeler : dans le premier cas il faut appliquer des ventouses scarifiées aux cuisses, des sangsues aux grandes lèvres. Richter (1) rapporte ungrand nombre de guérisans produites par ce moyen; il insiste surtout sur celle d'une femme aveugle depuis six mois, et qui recouvrait la vue chaque fois que l'on appliquait des sangsues aux parties externes de la génération, ce qui rappelait le flux menstruel : pendant deux heures environ que cette évacuation reparaissait la malade recouvrait la vue, pour la perdre aussitôt après la cessation de l'écoulement. Lorsqu'il s'agit de la suppression des hémorrhoïdes , il faut de temps en temps poser quelques sangsues au siège : depuis quelques années l'on emploie avec de très-grands résultats pour remplir le flux hémorrhoïdal, des ventouses sur l'anus lui-même ;leur action est plus rapide , et souvent pendant leur application on voit les vaisseaux hémorrhoïdaux se crever et donner passage au sang noir plus ou moins abondant. Ce moyen est surtout convenable pour les individus qui redoutent la morsure des sangsues, moins sous le rapport de la douleur
(1) Richler, ouvr. cité, pag. 443.
que sous celui d'une éruption furonculaire dont elles sont quelquefois suivies. A ces moyens , Scarpa (d) ajoutait parfois des fomentations sur les veines hémorrhoidales. Comme ce célèbre praticien avait observé qu'un grand nombre d'amauroses , suites de suppression hémorrhoïdaires,étaient presque toujours accompagnées d'un état saburrai des premières voies , il avait pour iiabitude de faire suivre l'application des sangsues aux veines hémorrhoidales, d'un émétique qu'il réitérait au besoin. Il traitait de la même manière les amauroses dépendant seulement d'ua embarras du canal intestinal , et il avait soin de recommander à ses élèves de ne pas perdre de vue celte pratique, qui lui avait fourni de si heureux résultats.
On peut souvent accélérer les effets du traitement anticongestif en pratiquant des ablutions d'eau froide sur la tête et spécialement sur les parties qui avoisinent les yeux. Richter vante excessivement ce moyen , et le recommande ainsi que Béer : tous deux veulent, outre les affusions, que le malade prenne des bains d'yeux dans l'eau froide avec la précaution de ne pas pencher la tête en avant.
Traitement de Vamaurose torpide. Lorsque Tamaurose torpide est primitive ou secondaire , elle réclame un traitement stimulant ; celui-ci doit être non seulement externe , ma^s encore interne , il faut alors porter sur l'œil et ses annexes des topiques stimuîans,au moyen desquels on cherche à réveiller la sensibilité éteinte , en commençant par des stimulans légers et en passant graduellement à des plus forts , les frictions avec l'éther sulfurique , phosphorique , l'esprit de la corne de cerf. On verse un peu de ces diverses substances simples ou combinées dans la paume de la main , on la frotte contre celle de l'autre côté, et on les rapproche vivement des yeux; l'évaporation se fait avec rapidité , et l'œil devient immédiatement larmoyant. Dans
(1) Scarpa, ouvr. cité, chap. xix. i-j ^-nu
quelques cas , Ton frictionne les sourcils , les tempes , le pourtour de l'orbite avec des huiles essentielles , des pommades excitantes,'dessiccantes même, Thuile d'olive aiguisée avec quelques gouttes de Croton tiglion , de Cajeput. Lorsque ces moyens ne sont point suffisans , il faut recourir à une excitation plus forte , les vésicatoires volans promenés sur le front , les tempes : cette méthode a fourni de nombreux succès : c'est du reste une médication qu'il faut employer pendant fort long-temps et ne point s'en lasser. Mw Gondret a depuis quelques années ramené l'attention des praticiens sur Tustion sincipitale, surle vertex dénudé: on applique la pomme ammoniacale, avec la précaution de procéder avec méthode et de ne pas produire les réactions dangereuses assez fréquentes dans cette espèce de traitement. J'ai vu MM. Sanson et Dupuytren employer souvent avec succès l'application du fer rouge. Dans la Revue médicale , on trouve consignées un grand nombre de guérisons , obtenues en Russie par l'application du cautère actuel derrière les apophyses masloïdes : M. Larrey a retiré de très-grands avantages de l'application de quelques moxas dans le pourtour de l'orbite.
Depuis quelques années l'on a profilé des nouvelles expériences faites sur la propriété excitante de la strychnine pour l'employer contre l'amaurose torpide : on a commencé par la donner à l'intérieur en doses fractionnées , puis on lui a associé l'usage des collyres de la même substance , très-vantés par Heyfelder : enfin M. le docteur Schortt d'Edimbourg Ta combiné avec la méthode endémique. Après avoir dénudé le derme dans les environs de l'orbite sur le front ou suryes tempes, on applique soir et matin sur le derme , avec un pinceau à miniature , un sixième de graia de strychnine.
Mon ami le docteur Miguel , qui a employé concurremment celte méthode avec Bennati , préfère de panser le vé-
sicaloire avec une pommade de garou contenant une quantité suffisante de médicamens. La strychnine ayant la propriété de dessécher le vésicatoire , de le faire recouvrir immédiatement d'une espèce de pseudo-membrane, la pommade dessiccante entretient la peau dans les conditions suffisantes pour que l'absorption puisse avoir lieu : malgré celte précaution , il faut encore avoir soin de racler le vésicatoire avec une petite spatule d'ivoire.
Lorsque la strychnine commence à agir, elle produit des soubresauts dans les tendons , l'œil devient le siège de iremblemens convulsifs ; le malade y éprouve des coups , des secousses; le malade voit des étincelles : ce médicament a besoin d'être employé avec précaution , car il peut produire des accidens tétaniques. Afin d'en accélérer Taclion , on peut placer sur le vésicatoire dénudé des disques de pile voltaïque que l'on met en rapport.
Richter^ Béer, Ware, Scarpa ont vu de très-grands résultats de l'application de l'électricité , surtout dans les amauroses avec dilatation de la pupille. Il y a quelques années que M. Magendie retira de beaux succès de l'éleclioponcture, et M. Fabré-Palaprat rendit par ce moyen, la vue à un homme qui ne pouvait pas même voir la lumière du soleil.
On sait que Taylor guérissait les amauroses en frictionnant la cornée avec une petite pierre ponce , ou une lime en or : partant de ces faits , dont on ne pouvait révoquer l'authenticité , M. Serre d'Uzès proposa d'employer contre les amauroses torpides avec mydriase , la cautérisation de la cornée transparente avec la pierre infernale. Voici comment on procède : avec un crayon de nitrate d'argent trèsaigu l'on fait à la partie inférieure de la cornée transparente , une petite friction dont le résultat immédiat est de blanchir les tissus : aussitôt que cet effet est produit avec une affusion d'eau froide, Ton enlève l'excédant du caustique. La douleur est assez vive , et dans un grand nombre
de cas, suivie d'envies de vomir et même de défaillance^ La cornée s'enflamme légèrement , le sanj^ y afflue , la tête devient douloureuse et l'œil larmoyant: le lendemain tous les symptômes de congestions ont disparu , mais quelquefois ils persistent et nécessitent l'emploi des saignées : la pupille revient sur elle-même à la deuxième ou troisième cautérisation.
Classifications des amauroses. Après avoir énuméré les causes et symptômes généraux de l'amaurose , il tombe immédiatement sous les sens qu'une affection aussi variée dans ses effets, dans ses formes, doit avoir aussi des origines diverses. L'amaurose n'est point une, et sa classification est encore entourée d'un vague vraiment désespérant , malgré les efforts de Richter et surtout ceux de l'illustre professeur Béer , qui est de tous les ophihalmologistes , celui qui a le plus éclairé l'histoire de cette funeste affection.
M. Sichel vient à son tour de tenter une classification qui a une grande analogie avec celle de Béer, mais qui , selon moi , n'a fait que multiplier des espèces , sans que celte multiplication soit basée sur des caractères assez tranchés pour former des genres nouveaux et leurs divisions subsidiaires. Pour articuler un fait à l'appui de mon opinion , je demanderai seulement comment il est possible de séparer l'amaurose rétinienne de l'amaurose du nerf optique , en les supposant toutes deux d'origine congestive ou inflammatoire. Si, pour la plupart des anatomistes contemporains , la rétine n'est que l'expansion du nerf optique , comment cette expansion pourrait-elle être enflammée sans que le nerf lui-même y participât? Comment enfin séparer l'amaurose congestive de l'inflammatoire et de la nerveuse? C'est tout- à-fait irrationnel , surtout quand, comme M. Sichel, on dit en parlant de cette troisième sousespèce : « elle se caractérise par les symptômes généraux « de l'amaurose irritative, nerveuse ; leurs causes sont les
» mêmes, de sorte qu'il ne nous reste presque rien à dire » sur cette espèce (1). »
L'esprit qui a dirigé M. Sichel dans cette classificatîoa est sous l'influence de la proposition qui est en tête de son ouvrage, ainsi conçue : « Il serait à désirer qu'on parvînt 3> en médecine à fonder un Système semblable à celui qui » est généralement adopté en histoire naturelle. »
Celte proposition^lrouve une réfutation péremptoire, dans les entraves qu'éprouvent les naturalistes pour légitimer j''^urs systèmes :au point qu'après avoir rassemblé dans un i^eare ^^ès-vaste, des familles qui n'ont aucune ressemblance ilh ^^"^ forcés pour s'entendre , de défaire aujourd'hui ce qu'ils ^^^^ ^^'^ autrefois : je citerai un seul exemple, celui de la famille u^s passereaux (2). Jusqu'à ce que l'on ait fait une classification ^de l'amaurose exempte de ces inconvéniens, nous préférons suivre les grandes divisions tracées par le professeur Béer.
« Béer reconnaît quatre espèces d'amauroses ; il appelle i> vraie celle qui existe sans complication , et dont le sym- ,) ptôme pathognomonique consiste pariiculièrement et ex- » clusivement dans un affaiblissement ou dans la perte to- >> taie de la vue , sans aucune altération morbide dans le
j) tissu organique de l'oeil.
^>> Dans \a seconde , outre la diminution ou la perte totale » de la vue, il existe des symptômes manifestes de la maj. ladie organique de l'œil.
>. Dans la troisième on observe à la fois les principaux «symptômes mentionnés ci-dessus, c'est-à-dire l'affai- »'blissement ou la perte totale de la vue ; de plus , des al- « aérations dans la forme , dans la texture de l'œil , et spé- » cialement dans les fonctions des parties sensibles de cet i> organe.
(1) Sichel, ouvr. cité, p. 682.
(2) Dorbigny, Recherches sur la classification du genre Passereau.
îaiis, 1838.
es: "•
» Enfin, Béer dit qu'il rencontre souvent des amauroses » dans lesquelles il retrouve, plus ou moins combinés, » tous les caractères morbides qu'offrent les trois espèces » précédentes (1). »
Première espèce d'amaurose. Le célèbre professeur de Vienne observe que , Tamaurose vraie , sans complication, avec absence de toute complication visible , est très-rare, parce qu'il n'y a dans celte amaurose que lésions des propriétés vitales , le nerf optique et la rétine sont altérés ; ce qui le prouve, c'est que les autopsies les plus minutieuses n'ont fait rencontrer aucune altéraiion,soit au dedans, soit au dehors du globe. Suivant Béer, il faut encore diviser Tamaurose vraie en amaurose par excès de vitalité et en amaurose par excès de faiblesse. Ces deux affections se caractérisent par les symptômes généraux suivans : l"" Absence de tout symptôme indiquant un changement dan^ l'organisation , la forme , la couleur et l'aspect de l'œil malade ; 2° strab isme léger produit par le vague de la vision , surtout lorsqu'un œil est sain ou moins malade que l'autre; Fischer (2) considère ce signe comme le plus sûr de l'amaurose ; 3° le malade est tourmenté par diverses abérations visuelles telles que vision de mouches , de filets , de nuages , mais ces symptômes n'existent qu'au début de la maladie; 4° pholopsie continuelle, même lorsque les yeux sont fermés, phénomènes persistant après que la cécité est devenue compîèie; 5« accroissemens journaliers et non interrompus de l'affaiblissement de la vue; 6° enfin, lorsqu'il s'agit d'une amaurose monocle, la pupille de l'œil malade se dilate et reste immobile , insensible à la lumière aussitôt que l'on recouvre l'œil sain (3).
A. Jmaurosc vraie et non compliquée a^cc excès de scnsi' lilité. Celle espèce d'nmaurose a deux périodes : dans la
(1) S. Cooper, diction cilé.
(2) Fischer, d'après Fabini,
(3) Béer, ouvr. cité.
première , jamais le malade ne devient aveugle , ce n'est que dans la seconde période qu'il perd la vue ; il est fort diffi< ile toutefois de bien saisir l'époque intermédiaire qui les distingiie. La première se caractérise par les symptômes suivans : Plénitude et tension du globe de l'œil, photopsie , mal de tête opiniâtre dont la persistance produit toujours un affaiblissement gradué dans les fonctions visuelles ; la face est rouge et injectée , le malade croit avoir devant les yeux, des mouches flottantes , des résaux, des bandes qui paraissent lumineux dans l'obscurité, tandis qu'au soleil ou à lu lumière leur aspect est complètement noir. Ces phénomènes augmentent sous une inlluence congestive, le mal de tête est parfois intermittent = la constipation opiniâtre, les efforts de garde-robe aggravent la maladie ; peu à peu le malade perd la faculté de voir , ses maux de tête prennent une telle intensité que le malade dit que sa tête éclatera tant elle lui semble gonflée et distendue.
Celte maladie existe ordinairement chez les hommse forts et pléilioriques, dont le col est court et les yeuxsaiU lans; elle est produite par toutes causes qui tendent à porter le sang vers la tête : le professeur Béer pense que l'action de coucher la tète basse y prédispose singulièrement.
Cette maladie se montre aussi fort souvent pendant le cours des fièvres typhoïdes.
Cette affection est toujours grave dès qu elle résiste à un traitement convenable : l'espoir de guérison, ne peut guère se conserver, que lorsqu elle est prise à son début. Eeer n'a jamais vu guérir celle qui survenait dans le typhus : par contre , il a observé un grand nombre de guérisons, lorsque la maladie était produite par une idiosyncrasie, qu'il était parvenu à détruire; dans quelques cas elle n'est souvent que le signe avant- coureur de l'affaiblissement des facultés mentales, qui dégénère en véritable folie.
Traitement. La première indication a remplir consiste à
combattre !a congestion , par les moyens que nous avons indiqués en parlant des généralités , on leur associera le repos absolu des yeux^ rimmobililé du corps, mis dans la supination : chez les malades affectés du typhus on interceptera la lumière au moyen d'une visière ou d'un voile. Dans la seconde période, il faut remplacer le traitement antiphlogistique, par des applications topiques élhérées , des rubéfians promenés sur le front , on ajoutera à ces moyens un régime fortifiant , une exercice modéré ; on terminera le traitement par l'usage des toniques et des eaux ferrugineuses.
B. Amaiirosc simple sans complication ai^ec affaiblissement de la sensibilité du nerf optique. Cette maladie débute tOUt autrement que celle dont nous venons de nous occuper. Celle-ci se développe peu à peu sans phénomènes congestifs , sans dou'eurs dans les yeux ; seulement le malade s'aperçoit que sa vue diminue, les symptômes de cet affaiblissement se traduisent par la scotomie , le visus réticulatus , sans phoiopiie. Cette maladie débute souvent par une cécité nocturne, avec des phénomènes iniermitlens d'accroissement, ou de diminution des facultés visuelles : les malades recherchent la grande lumière , rien dans l'œil n'annonce la maladie , pas même le lé;;er strabisme dont nous avons parlé plus haut. Celte maladie augmente brusquement, sous l'influence des peines de l'âme, des excès de tous genres, et elle est presque toujours liée à une détérioration de la constitution : voici, selon le professeur Béer, les causes qui produisent le plus souvent cette maladie :
1<> Les commotions physiques , et surtout morales du cerveau ;
2<> L'affaiblissement produit par des pyorrhées ou des spermatorrhées excessives , les hémorrbagies et l'allaitement prolongés ;
3* L'habitation dans des lieux obscurs, avec inaction ab-
solue de l'œil , des excès de travail faits dans la jeunesse , les grossesses coup sur coup et la décrépitude : l'ébranlement de tout Torganisme par les fièvres typhoïdes et les diarrhées colliqualives ;
4" Enfin, la misère et Tabstinence prolongée.
Le pronostic de cette espèce d'amaurose est peu favorable en général. Il est bien difficile de pouvoir reconnaître avec exact itude les causes diverses qui pourraient faire venir cette maladie, il est bien plus difficile encore de soustraire les malades à ces causes , lorsqu'elles sont connues. A la suite de la disette de 1817 , un grand nombre d'individus épuisés pur la faim, et les privations de toute espèce, perdirent la vue , et lorsque l'abondance fut revenue , bien peu la recouvrèrent. Béer avait déjà observé que dans les hôpitaux et chez les individus pauvres cette maladie était incurable : le même praticien recommande de diriger contre Cette maladie le même traitement que dans la seconde période de l'amaurose , qui précède. Lorsque la maladie est attribuée aux conséquences de la misère et de l'abstinence, il faut surtout insister sur un régime réparateur : en 1817 mon père combattit avec beaucoup d'avantages des amauroses de ce genre , en faisant boire aux malades une bière composée avec l'écorce d'hippocastane , la racine de gentiane et les baies de genièvre .
C'est dans cette espèce d'amaurose que Ton peut recourir à la méthode excitante active , sans craindre les phénomènes de réaction.
Seconde espèce de Béer. OEil de chai amaurotique , ou ah' scnce du pigment noir de VœiL Le professeur Béer a donné le nom d'amaurose, ou œil de chat, à une maladie avec diminution de la vue , dans laquelle on voit au fond de l'œil une tache à reflet chatoyant , offrant quelques uns de ces phénomènes d'irisation, si fréquemment observés, chez quelques animaux du genre félis , lorsque leurs yeux se trouvent dans des conditions particulières et dans des lieux peu
éclairés. La tache dont nous venons de parler se trouve plus ou moins profondément dans Toeil : dans la première période de la maladie la pupille conserve sa forme ordinaire ; l'iris , sa mobilité : à mesure que la maladie augmente, les mouvemens de l'iris deviennent paresseux , incertains, le fond de l'œil paraît gris, jaune-ambré, quelquefois rougeâlre. Il est bien difficile d*assigner une place fixe à l'opacité : lorsque le cristallin est sain, il modifie par sa présence les effets lumineux et fait paraître trèsprofondément ce qui est très-près de lui et vice versa : c'est ici l'occasion de rappeler quelques expériences faites par le professeur Panizza, et que j'ai soin de répéter dans mes cours, afin de mettre les jeunes médecins en garde contre les illusions optiques dont ils peuvent être victimes. D'après ces expériences , il est facile de se convaincre que le diagnostic des profondeurs de l'œil est soumis à de grandes difficultés , circonstance qu'un jeune oculiste allemand du plus haut mérite, le docteur Canstatt (1), a examinée avec beaucoup de soin dans un mémoire uniquement consacré à l'étude de ces diverses colorations. L'anatomie pathologique m'est venue plusieurs fois en aide pour me prouver la justesse des observations du professeur Panizza ; je me bornerai à rappeler ici sommairement trois faits : Le premier eut lieu sur l'œil d'une vieille femme , qui succomba en 1820 , dans le service du professeur Anfouri , à l'hôpital Saint- Jean de Turin : pendant sa vie j'avais observé un œil de chat amaurotique très-bien développé : après sa mort les mêmes phénomènes existaient, j'examinai son œil avec beaucoup de soin et je ne trouvai rien d'extraordinaire, si ce n'est, une teinte légèrement ci- Irine du cristallin avec transparence parfaite, la capsule postérieure était légèrement opaque et la partie postérieure de l'humeur vitrée complètement saine , le pigment noir existait partout en aussi grande abondance qu'à l'état
(1) Bulletin de la Société de médecine de Gand , 1835.
jRormal : toutefois , quand on mettait le cristallin en place sur la capsule, le chatoiement reparaissait à une îjrande profondeur, phénomène qui disparaissait chaque fois que le cristallin était enlevé.
Le second fait analo{Tue me fut offert sur l'œil d'un jeune enfant qui^succomba à une fièvre cérébrale, à la suite d'une] répercussion de rou^jeole , et chez lequel la maladie se présenta avec les mêmes circonstances que le précédent. Enfin le troisième a été rencontré sur les deux yeux de [madame la marquise de M***, que j'avais examinée avec soin de son vivant et qui portait sur les deux yeux dès reflets d'œil de chat amauroiique. Cette dame avait été alteinle d'un commencement de cécité amaurotique et fut traitée par M. Lattier de La Roche , comme affectée de cataracte : la malade ayant succombé plus tard à une affection du bas-ventre , il me fut permis d'examiner les yeux assez sains, comme dans les deux cas qui précèdent. Le cristallin était jaune- ambré , toute la capsule était saine , l'humeur vitrée intacte , la rétine normale ; mais , par contre , la choroïde était singulièrement décolorée au fond de l'œil surtout. Ce cas cependant n'avait dans ses lésions, de l'analogie avec les autres, que par la couleur citrine du cristallin, et cependant les mêmes phénomènes de chatoiement se présentaient avec une identité parfaite à celle des cas où la capsule était légèrement malade.
Revenons maintenant à la maladie qui nous occupe. Lorsque l'affection est tout-à-fait avancée, l'iris devient complètement immobile : quand on examine l'œil dans un lieu médiocrement éclairé , la tache prend une teinte plus métallique , et le professeur Béer affirme que l'on voit au fond de Tœil un plexus veineux : ce professeur a donné dans son livre (1) un admirable dessin de cette amaurose , pris d'après nature, mais qui peut bien être le résultat d'une illusion optique.
(1) Béer, ouvr. cité , tom. II , pi. iv, fig. 1.
Quelques auteurs ont cru voir dans les phénomènes chatoyans du fond de l'œil , un commencement de fongus médullaire , ce qui me paraît tout- à-fait exagéré : c*est ce que je pense avoir prouvé en parlant de cette maladie. Il est bien difficile d'assigner à Tamaurose chatoyante une cause précise : l'absence du pigment noir n'est pas suffisante pour la produire , puisque les albinos , qui en sont complètement dépourvus , voient très-bien , toutes les fois qu'ils sont placés dans un jour très-modéré. Le professeur Béer observe que cette maladie e?;iste sui tout , chez les phthisiques, chez les individus atteints de marasme ou de dépérissement extrêmes, circonstance existant chez les trois individus dont j'ai examiné les yeux.
Le traitement que Ton doit diriger contre cette maladie se ressent de l'incertitude où l'on est sur les causes qui la produisent. Le professeur Béer recommande d'employer tous les moyens capables de fortifier la constitution; mais il avoue que jamais il n'a vu cette maladie guérir ou même rétrograder (1).
Troisième espèce d'amaurose et ses variétés»
A. Amaurose produite par Vabus des amers , par Vempoisonnement a^fec les substances métalliques ou végétales. Cette espèce d'amaurose présente deux périodes distinctes, celle d'apparition et celle de développement. Tenant à des causes tout- à-fait accidentelles, leur persisiance ou leur brusque soustraction peut influer sur la durée de la maladie et sur son intensité. Au début on observe des symptômes congeslifs , non seulement dans les vaisseaux de la conjonctive, mais encore dans ceux de la sclérotique, avec sentiment de plénitude dans l'œil, dilatation considérable dans la pupille , immobilité de l'iris. Je n'ai jamais observé un changement de couleur dans les profondeurs de l'œil
(1) Béer, ouvr. cilé, tom. II, pag. 498.
signalé par Béer: à Texemple deWeller(i), de Tanquerel des Planches (2) , j'ai toujours remarqué que TœU était d'un beau noir ; il existe presque toujours un tremblement dans les membres. Dans la seconde période, la cécité est complète, l'iris déformé, ovale dans la direction du diamètre bi-temporal , ayant une forme pareille à celle des animaux ruminans : il existe dans les membres quelques mouvemens cloniques et plus souvent des paralysies : il n'est pas rare de voir simultanément quelque autre sens aboli : cette maladie peut exister avec la colique des peintres ou sans elle.
Cette affection est produite par l'abus des substances amères , telles que la chicorée torréfiée (3) , le quassia amara et la fève Saint-Ignace; la belladone, la stramoine et la jusquiame peuvent produire cette maladie. Le professeur Eorda rapportait dans ses cours, que plusieurs enfans qui s'étaient empoisonnés en mangeant du bois de belladonne et d'if ( taxas baccata) restèrent complètement amaurotiques. Plusieurs individus empoisonnés par les endormeurs, avec du vin contenant de la pomme épineuse, furent pendant long-temps privés de la vue: un homme encore vivant et que je connais, ayant voulu s'empoisonner avec la noix voniique,ful paralysé complètement des extrémités inférieures et amaurotique du côté droit ; depuis dix ans ces organes n'ont point recouvré leurs fonctions. Chaque jour l'on voit à la Charité, des peintres en bâtimens, des fabricans de céruse et autres produits du plomb , arriver à cet hôpital avec des amauroses saturnines : enfin les individus soumis à l'usage des vins frelatés par les oxydes de plomb, éprouvent les mêmes accidens.
Lorsque les substances délétères n'ont pas agi trop
4) Weller, ouvr. cité, p. 28.
v2) Tanquerel des Planches, expérience 1838. (3) En Belgique, où Ton fait un gTand usage de chicorée , l'amau-
vosc iTcit pas plus fréquente qu'ailleurs.
long-temps , ou que leurs doses n'étaîent pas trop considérables , on peut espérer de guérir ; mais si la persistance de l'afflux du sang vers l'organe a déterminé des altérations organiques, la maladie est au dessus des ressources de l'art.
Dans le traitement , il faut toujours avoir égard aux phénomènes prédominans : combattre la congestion par les moyens sur lesquels nous avons si souvent insisté : chercher à neutraliser l'action des remèdes stupéfîans , par l'emploi de quelques excitans , dits fusibles , tels que le camphre , le musc et le vin de quinquina. La paralysie saturnine ainsi que l'iléus doivent être attaqués, selon l'indication, parles antiphlogistiqueS;, ouïe traitement, dit de la Charité ^^ que M. Gendrin (1) a remplacé en beaucoup de circonstances, et avec de grands avantages , par l'usage de la limonade sulfurique concentrée. C'est en me dirigeant d'après ces indications, que, dans l'amaurose saturnine, je soumets les malades à des bains généraux et à des douches d'hydro-sulfure de potasse dissout dans l'eau , avec excès d'acide.
B. De l'amaurose symptomati'que , de l*cpilepsie, des conputsions et de la chorce. Les personnes sujettes aux attaques d'hystérie, d'épilepsie, sont souvent en proie à des phénomènesamaurotiques, qui se présentent sous deux aspects différens : tantôt l'amaurose précède les accès et disparaît avec eux , tantôt elle se manifeste pendant l'attaque ou immédiatement après : cette maladie se représente tantôt sur un œil, tantôt sur les deux yeux : la pupille reste dilatée et très-noire , lors même que la maladie est devenue incurable et suivie d'une cécité complète. Le plus ordinairement les phénomènes amaurotiques persistent ; seulement, quelques jours après l'accès, ils sont accompagnés dedouleurs de lele, de pesanteur dans la région des sourcils.
(1) Traitement de la colique de plomb par les sulfures et liydro sulfures.
L'œil ne se meut pas facilement dans sa cavité , il est quelquefois atteint d'un léger strabisme ciui augmente pendant les accès convulsifs : la pupille est tantôt dilatée , tantôt oscillante: les paupières sont aftectées de nystagme: celte espèce d'amaurose amène rarement la cécité complète. A la même espèce d'amaurose se rattache celle qui est sympathique d'une affection aiguë ou chronique de la moelle épinière : j'ai vu plusieurs individus atteints de myélile qui furent complètement amaurotiques , pendant toute la durée de la maladie , la cécité disparut en même temps que l'inflammation intra-vertébrale , souvent dans le cas de déviation , de ramollissement des vertèbres , l'on voit apparaître des phénomènes amaurotiques qui suivent la marche de la maladie. Lorsqu'on soupçonne la présence d'une amaurose spinale , il faut examiner avec soin la colonne vertébrale et promener sur tout son trajet des corps très-chauds ou très-froids, qui déterminent presque toujours une douleur ou ou tout au moins une sensation désagréable dans le point malade : cette dernière espèce est beaucoup plus grave que les autres. Le traitement de ces diverses variétés est subordonné aux symptômes prédominans. Quand il existe un état aigu très-prononcé après les évacuations sanguines générales , Ton fera très-bien de poser des sangsues le long durachis. MM. Serre et Lisfranc ont obtenu des résultats très-satisfaisans de celte médication dans la chorée et l'épilepsie (1). Bergamasclii et Borda (2) faisaient appliquer des ventouses scarifiées tout le long de la colonne vertérale : quand la maladie a passé à l'état chronique, on emploie avec avantage les vésicatoires et les moxas.
C. Amaurose symptomatique des maladies de V estomac et des viscères abdominaux. Cette espèce d'amaurose, que quelques auteurs nomment abdominale, se lie toujours à un dérange-
-(1) Jnnuaire médico-chirurgical , 1829.
(2) Bergamasclii , Délia mielitido stenica , Milauo, 1821.
ment du canal intestinal , ainsi que Ta observé Béer. Le caractère principal de cette variété consiste dans la marche excessivement lente de cette maladie , qui met quelquefois dix ou quinze ans à parcourir ses périodes : la pupille est presque toujours d'un noir transparent, mais pâle -.l'iris n'est impressionnable, que sous rinfluence dune certaine lumière, et il est un peu bombé en avant : la sclérotique est terne et entourée de vaisseaux variqueux. Cette amaurose se termine rarement par une cécité absolue, les malades voient comme à travers un réseau: elle est presque toujours accompag^néo de maux de tête et de déranijement des facultés dig^estives. Cette maladie fut très-commune en J8J7, après l'espèce de famine qui força les habitans de quelques contrées à manger de mauvais herbages et des céréales avariées : elle est souvent produite par la présence des vers dans le canal intestinal. Dans certains localités , où le taenia est commun , comme sur les bords du lac de Genève, par exemple, cette amaurose est très-fréquente : quelques grossesses et surtout la suppression des règles la produisent fréquemment.
Le traitement de celte affection consiste dans l'éloignement des causes qui l'ont produite, dans les moyens qui peuvent rétablir dans son état normal le canal intestinal , tels qu'une bonne nourriture chez ceux qui ont souffert de la faim. Si ce dérangement a lieu par des enlozoaires, on les attaquera par des moyens connus , et surtout par l'huile de foie de morue , sur laquelle nous avons tout récemment appelé l'attention des praticiens (1). C'est dans des amauroses de celte espèce , que l'on obtient de grands résultats de l'emploie du tartre stibié : s'il existe des congestions, on les combattra par une médication convenable. On rappellera les règles supprimées : les expériences de M. Furnari, les miennes et celles de M. Sellier, ont prouvé
• (1) Bulletin thérapeutique.
Taction éminemment emménagogue de lâ solution aK coolique de cyanure d'or (1).
D. j4maurose dépendante d'une éruption cutanée , dCune attaque de goutte, d^ un rhumatisme ou d'une suppuration Jiabi" îueUe. Cette maladie se montre fréquemment chez les individus atteints d'un exanthème aif^u qui n'a point accompli ses périodes habituelles : c'est surtout à la suite de la répercussion, de la scarlatine, de la rougeole et desmiliaires qu'elle se montre le plus souvent. Rarement lu cécité est complète, l'iris est immobile et excessivement dilaté : les mêmes phénomènes se présentent lorsque la maladie coïncide avec la suppression d'une éruption habituelle et d'un écoulement muqueux des narines : j'ai vu plusieurs amauroses dues à cette dernière cause.
Lorsque la maladie est le résultat d'une affection goutteuse et rhumatismale , la pupille est quelquefois ovale , mais ce phénomène est loin d'être constant ; l'on observe plutôt une teinte jaunâtre de la sclérotique , accompagnée d'un état variqueux de ses vaisseaux : celte espèce d'amaurose est moins grave que les autres , parce qu'il est plus facile de combattre ses causes. Les principales indications à remplir consistent à rappeler les éruptions supprimées, à rétablir la suppuration et à porter le rhumatisme ou la goutte sur les membres. Lorsque les muqueuses des narines antérieures et postérieures ne sécrètent plus le mucus nécessaire , c'est le cas de recourir aux poudres sternutatoires et à l'inspiration des vapeurs aromatiques.
Quatrième espèce d' amaurose et ses variétés, ^maurosc traumatique. Nous appelons avec Béer amaurose traumatique celle qui est causée par une blessure grave du globe de l'œil, du cerveau et des nerfs de la face. Celte maladie est excessivement fréquente : les faits rapportés par Petit de Namur, Demarchi , se retrouvent journellement, et j'en ai cité un assez grand nombre en parlant des blessu-
(d) Lancette française.
res des nerfs sourciliers. Celte espèce d'amaurose est toujours très- grave , il faut diriger contre elle le même traitement que contre les blessures des sourcils et de l'orbite. MM. Magendie et Fabré-Pâlaprat ont retiré dans celte espèce d'amaurose de très-grands avantages de l'électroponcture ; Béer et Veller regardent comme un symptôme 1res- défavorable^ le strabisme et la déformation qui l'accompagne (1).
On pourrait étendre à l'infini la classification des amauroses ; mais je me suis renfermé dans un cadre aussi étroit que possible. Espérons que Fintéressant travail de Blasius(2) jettera un jour nouveau, sur cette affreuse maladie.
(1) Béer et Veller, cité par Guthrie, p. 102.
(2) Blasius , Handwert. der gesamt chirurg. and avgenheilkunde.