AVENUE DE NEUILLY
Au lendemain du siège, alors que les Prussiens quittaient Paris après leur piteuse entrée, il n’y avait pas trace de bombes ou d’obus dans toute la splendide voie qui s’étend depuis l’Arc de Triomphe jusqu’au rond-point de Courbevoie.
Hélas ! le mal que la guerre étrangère n’avait pas fait, la guerre civile s’est chargée de le faire : il y a là maintenant assez de ruines pour que ce chemin désolé soit la digne entrée de Paris incendié.
Nous avons examiné les blessures de l’Arc de l’Étoile ; une seule partie du monument a reçu une grave atteinte : c’est le bas-relief de la Résistance ; le vieillard qui se serre contre le
genou du jeune guerrier a le visage complètement broyé par un obus; perte regrettable, car cette figure était pleine d’expression.
Des ouvriers travaillent activement à faire disparaître la grande barricade qui barre le haut de l’avenue de la Grande- Armée. A partir de cette barricade, vraie montagne de pierre et de terre, commence la région désolée qui ne se termine qu’au sommet de la colline de Courbevoie.
Tout le long de l’avenue de la Grande-Armée, pas un banc, pas un réverbère, pas un arbre qui ait résisté. Les maisons sont trouées de toutes parts, et les plus rapprochées de la porte Maillot n’existent plus.
Quant à la porte elle-même et aux terrassements avancés qui la protégeaient, nous ne les mentionnons que pour mémoire. Le mur d’enceinte est émietté et s’éparpille en poussière.
En pénétrant dans l’avenue de Neuilly, on aperçoit à droite la chapelle Saint-Ferdinand, élevée, comme chacun sait, sur l’emplacement où mourut le duc d’Orléans. Par le plus étrange des hasards, ce monument ne semble pas avoir souffert : les obus l’ont épargné, et il a trouvé grâce devant l’incendie.
On est surpris de voir que l’avenue de Neuilly a été beaucoup moins endommagée que l’avenue de la Grande-Armée. Ce fait s’explique facilement : les batteries versaillaises, placées sur la pente de Courbevoie, pointaient leur tir au-dessus de la porte Maillot ; par conséquent, la plupart des projectiles ne pouvaient atteindre l’avenue de Neuilly, située en contre-bas ; ce n’est qu’à partir de l’église , à mesure qu’on se rapproche du pont, que l’on trouve de nouveau la désolation la plus complète.
Là, chaque maison a été assiégée, défendue, bombardée comme une citadelle. A vrai dire, nous ne croyons pas que ces luttes acharnées, qui ont coûté beaucoup d’hommes de part et d’autre, aient eu jamais grande importance stratégique, ni pour les fédérés ni pour les versaillais. La porte Maillot et le pont de Neuilly ont fourni bien des bulletins aux deux partis ; c’étaient pour eux des positions où ils pouvaient facilement calmer l’impatience de leurs soldats en les mettant aux prises ; mais la clef de Paris était ailleurs : l’événement l’a prouvé.
La voûte de l’église de Neuilly a aussi beaucoup souffert; la pluie tombe dans la nef par vingt endroits.
Sur les deux rives de la Seine, les parapets de
tête du pont sont bouleversés : les blocs qui les forment ont été descellés et jetés sur le quai comme de simples pavés.
Les maisons qui forment l’angle du quai de Courbevoie ont eu le sort qu’ont toujours dans les guerres de rues les édifices situés en pareille position : elles ont été éventrées jusque dans leurs plus intimes profondeurs.
L’avenue de Courbevoie, qui était le principal objectif des fédérés, a été plus épargnée que l’avenue de la Grande-Armée, principal objectif des versai liais : cela dénote le mérite respectif des pointeurs de chaque parti.