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MERCREDI 24 MAI

RIVE DROITE

La nuit n'arréta pas la bataille ; elle se pour^ suivit plus acharnée sur presque tous les points, à mesure que la résistance devenait plus désespérée. Depuis la veille, à trois heures du soir, jusqu’à onze heures du matin, les barricades du boulevard Ornano et du boulevard Magenta, derrière Saint- Vincent-de-Paul, furent l’objet d’une attaque des plus vives par l’armée régulière. Les fédérés répondaient avec la même énergie : le plomb des balles, la mitraille et les obus qui ont été échangés entre ces positions formaient un monceau immense de débris ; ce n'est qu’en taisant des efforts inouïs

que nos soldats ont pu enlever ces barricades, et continuer ainsi leur marche pour occuper la gare du Nord.

La place de la Concorde et la rue Royale venaient d’être enlevées et on tourna aussitôt la barricade de la rue Saint-Florentin. Les fédérés, sentant qu’il fallait abandonner leurs positions, commencèrent cette série de forfaits qu’il est peut-être possible de raconter sans colère, mais non pas sans la plus profonde i ndignation .

Déjà, des maisons de la rue Royale étaient incendiées avec du pétrole lancé par des pompes ; on tirait sur les personnes qui tentaient d’éteindre le feu, et bien des gens réfugiés dans les caves y ont péri d'asphyxie ou ont été écrasés sous les décombres. L’àme se soulève d’horreur à la pensée de pareilles monstruosités. Ceux qui les ont commises doivent avoir leur place marquée hors de l’humanité.

Aux premières lueurs du matin, les Tuileries brûlaient; l’incendie gagnait le Louvre. On doit la conservation de ce monument aux marins, qui, se trouvant dans la rue des Saints-Pères, et voyant le danger, enlevèrent la barricade de l’Institut, passèrent le pont des Arts, et escaladèrent les jardins, d’où ils purent parvenir au foyer de l’incendie.

Après les Tuileries, ce fut le tour du Palais- Royal, puis celui de T Hôtel de Ville.

Les troupes poussaient toujours en avant. Partout sur leur passage les maisons se couvraient des couleurs nationales. L’Hôtel de Ville, ou du moins la place, était occupée dans la soirée, car ce monument venait d’être incendié.

Du côlé de la rue Lafayette, la lutte était fort vive ; le collège Rollin était pris, la barrière Rochecliouart, le faubourg Montmartre et la mairie de la rue Drouot étaient occupés ; mais les fédérés se maintenaient au square Montholon, en même temps que de toutes leurs positions élevées du côté de Belleville et des buttes Chaumont, ils lançaient des obus dans toutes les directions, malgré le bombardement que Montmartre leur faisait subir. Ce n’est qu’assez avant dans la journée que le square a été enlevé. Enfin, dans la soirée, on enlevait les barricades de la porte Saint-Denis.

Mais il n’a pas été possible de dégager assez tôt le théâtre de la Porte-Saint-Martin et d’éviter son incendie.

RIVE GAUCHE

La journée de mercredi a été terrible; on s’est réveillé aux lueurs de l’incendie, qui ont continué pendant tout le jour à embraser les divers points de l’iiorizon. On se serait endormi, si le sommeil était possible dans de pareils moments, au bruit d’une canonnade furieuse, dont les nuits les plus sinistres du bombardement prussien ne donnent pas même une idée.

L’heure de faction décisive était venue ; il s’agissait de se rendre maître des positions où les fédérés avaient établi sur la rive gauche leur centre de résistance . A onze heures du matin, deux divisions d’infanterie, accompagnées d’une artillerie nombreuse, de leurs voitures de munitions, de bagages et d’un détachement de gendarmes à cheval, ont défilé dans la rue du Bac. Une partie de ces troupes a suivi la direction du quai ; l’autre a marché sur le carrefour de la Croix-Rouge par la rue de Varennes; il fallait enlever la barricade

qui y était établie, puis celles de la place Saint-Sulpice, pour se rabattre ensuite par le boulevard Saint-Michel sur l’Hôtel de Ville.

La barricade de la Croix-Rouge avait été établie, par les fédérés, dans des conditions de force extraordinaire; elle était année de canons. Pour en dégager les abords, quatre maisons avaient été incendiées, par ordre , au moyen de bonbonnes et de tourilles de pétrole.

Voici la formule textuelle de l’ordre susdit :

« Autorisation au porteur de la présente de dé- « truire par la sape, par la mine, par le feu, tout « établissement public ou privé nuisant à la défense « de la Commune. » Sachons gré au signataire de cet ordre d’avoir eu la pudeur de ne pas écrire : Nuisant à la défense de la République.

Sachons gré encore à ceux qui l’ont exécuté d’avoir donné cinq minutes aux habitants des maisons condamnées pour enlever leurs objets précieux.

Dans la soirée, les troupes étant maîtresses de la Croix-Rouge et de la place Saint-Sulpice, s’étendirent dans la direction du boulevard Saint- Michel.

En même temps, une action était engagée contre

le quartier de Montrouge, où les fédérés demeuraient cantonnés d’une façon formidable.

Vers dix heures, la canonnade était absolument furieuse, les détonations se succédaient sans interruption. Pendant tout la journée, le quartier a reçu de nombreux obus, et même des boîtes à mitraille.

Des bombes incendiaires ont déterminé des commencements d’incendie sur plusieurs points, notamment rue Barbet-de-Jouy et dans les combles de la maison des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.

Dans le courant de la journée, l’explosion d’une poudrière au Luxembourg a occasionné dans tout le quartier une commotion violente.

Presque à la même heure, une grande partie de la rue Vavin était livrée aux flammes.

En présence des incendies qui se multipliaient et qui étaient évidemment, chez les fédérés, un acte prémédité de leur défense sauvage, toutes les précautions avaient été prises pour tenir en garde le quartier contre de criminelles tentatives. Les gardes nationaux firent un service de surveillance et de police qui assura la sécurité des habitants, et arrêtèrent impitoyablement tout passant suspect.

Nous avons vu ainsi saisir plusieurs femmes,

puisque malheureusement certaines d’entre elles servaient d’auxiliaires à l’insurrection.

Au résumé, cette troisième journée de combat se termina d’une façon non moins sinistre que celle de la veille.

Rues obscures, dont le silence est troublé par le passage des patrouilles et le cri de veille des sentinelles; détonations multipliées. A l'horizon, du côté de la Seine, immense lueur rougeâtre, qui mettait sur le ciel embrasé comme un dais sanglant.

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