JEUDI 25 MAI
RIVE DROITE
La nuit du 24 a été plus terrible encore que ]a précédente. La lueur des incendies augmentait à chaque instant. Le courage admirable de l’armée surmonta tous les obstacles. Les opérations sur les boulevards extérieurs continuèrent vers les buttes Chaumont ; les dernières barricades de la rue Lafa jette furent enlevées, et au centre on poussa de la Porte-Saint-Martin à la place du Château-d’Eau, où la caserne fut occupée ; on s’avança dans la direction de la Bastille. Vers neuf heures, les troupes occupaient la place des Vosges. Les fédérés se dé-
fendaient à outrance. D’un autre côté, on attaquait les Archives, qui ont été prises dans la nuit, éclairées par l’immense incendie du Grenier-d’ Abondance et d’un énorme dépôt de charbon de terre.
Les incendies continuaient avec une intensité plus grande encore, s’il se peut, que les jours précédents. A dix heures, l’horizon était éclairé par la lueur de huit foyers incandescents. Le plus considérable était celui des docks de la Villette et, de ce côté , disait-on, le feu avait gagné toutes les maisons voisines.
A Bercy, l’église et la mairie ne sont plus qu’un amas de décombres. Il devait en être ainsi des Entrepôts. Heureusement ils ont pu être sauvés. Le tonneau de pétrole qui devait servir à l’incendie et que conduisaient quelques fédérés a été atteint par un* obus, deux fédérés ont été tués ; les autres ont dû s’enfuir pour échapper aux flammes.
On a pu préserver aussi la Halle -au x-Yins, quai Saint-Bernard. Ceux qui devaient allumer l’incendie ont été arrêtés.
Le Théâtre-Lyrique, malgré son apparence extérieure, est entièrement brûlé.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin et les mai-
sons formant tout le coin du restaurant Deffieux sont également brûlés et détruits.
L’arc triomphal de la porte Saint-Martin a beaucoup souffert.
L’Hôtel-Dieu lui-même, rempli de malades, a failli ne pas être épargné.
La veille, la façade du ministère des finances s’était écroulée, et le feu continuait toujours ses ravages du côté de la rue Castiglione.
RIVE GAUCHE
Le faubourg Saint-Germain, très éprouvé dans la partie qui s’étend de la rue Saint-Dominique jusqu’au quai d’Orsay, par la rue du Bac, était calme ; on pouvait enfin parcourir ses rues désolées, mais on se trouvait arrêté par les terribles effondrements de la rue de Lille, au coin de la rue de Verneuil et de la rue du Bac.
En gagnant les Invalides, on aperçoit de sérieux dégâts au ministère des affaires étrangères. Le siège de ce monument a duré longtemps.
Il y a eu cinq hommes blessés. Les troupes de marine, admirables d’entrain, l’ont sauvé, ainsi que le Corps législatif. Toute la façade du quai est affreusement attaquée et ne présente qu’une ruine continue. Le monument a eu à supporter le bombardement des canonnières que les fédérés avaient réunies sur la Seine. Si Ton pénètre dans l’intérieur, dont un des fonctionnaires venus de Versailles, dès lundi, avait pris possession au nom du gouvernement, on trouve tous les salons du rez-dechaussée, servant aux grandes réceptions, celui dit de la Paix, enfin les salons particuliers du premier étage, entièrement abîmés et dans l’état le plus pitoyable.
C’est là cependant que le maréchal de Mac-Mahon a établi son quartier général.
Les premières troupes qui ont occupé le monument sont le 2e régiment d’infanterie et les gardiens de la paix.
Un homme, porteur d’une bombe à pétrole, venu pour incendier le ministère, y a été fusillé et enterré près de la porte du quai.
. La place Saint-Sulpice n’a pas subi d’aussi grands désastres qu’on l’avait supposé d’abord ; le grand séminaire n’est pas brûlé ; l’attention était tout, en-
tière à la Croix-Rouge, point stratégique important, et pour lequel la Commune avait réservé des moyens de défense considérables.
Le palais du Luxembourg est endommagé, ses vitres cassées, mais heureusement il est intact pour le reste.
Le Panthéon a souffert d’un long bombardement; sa façade est criblée; dans ce quartier, la résistance, assez longue, a occasionné de graves dommages. C’est sous le portique de ce monument que Millière a été fusillé.
Mais ou l’action était le plus intense, c’est au boulevard Saint-Michel , hérissé de nombreuses barricades établies dans des conditions les plus imposantes.
Le Palais de Justice est complètement incendié, et la Sainte-Chapelle a été préservée comme par miracle.