‹ Guillaume d'Orange. Chansons de geste des 11e et 12e siècles, publiées pour la première fois ... Par m. W.J.A. JonckbloetChapitre 3 sur 6 · II · texte numérisé non relu

II

mes qu'elle avait probablement déjà amalgamés, et trouva ainsi un canevas tout préparé pour y broder la figure si poétique du nouveau sauveur de la patrie.

De cette manière s'expliquerait la domination supposée des Sarrasins dans la chanson (*), et le nom de Desramé introduit dans l'histoire de Guillaume d'Aquitaine, et le théâtre de la bataille transporté sur les rives du Rhône. Le récit épique de la bataille d'Aleschans serait donc un remaniement des traditions sur les combats sur les bords du Rhône, de la Dordogne et de l'Orbieux.

Il est possible que notre chanson se soit formée d'emblée en entant les détails de la dernière bataille sur les traditions existantes; mais il n'est pas plus improbable que Is bataille d'Orbieux ait donné lieu préalablement à des chants qui ne regardaient qu'elle; et que la fusion des traditions qui se ressemblaient tellement pour le fond et les traits généraux les plus saillants se soit opérée plus tard, e1 qu'alors on y ait ajouté quelques détails qui ne s'expliquent pas par les événements antérieurs.

Ce n'est qu'un peu plus tard que nous interrogerons l'histoire sur l'époque probable de cette opération.

Quant à notre chanson, il est évident que la partie h plus ancienne, celle qui semble se rattacher au souvenir des exploits de Guillaume à la bataille d'Orbieux, s'arrête ai moment où les portes d'Orange se ferment sur lui (V, vs 2143 environ; Tom. I; pag. 271). C'est là aussi l'opinioi de M. Paulin Paris: //Ici, dit-il (^), devrait s'arrêter h branche de la chanson d'Aleschans. Mais les trouvères l'oni allongée d'abord avec bonheur, puis avec une extrême maladresse."

Effectivement, la chanson ne s'arrête pas là: les poète: ont cherché un dénouement plus satisfaisant. Et cela m peut guère nous étonner, car l'imagination populaire ne pu se contenter à la longue de chanter une défaite quoique di

(*) Voyez cependant sur ce point ci-dessous, pag. 64. (») Hist. Litt. de la Trance; Tom. XXII, pag. 5] 5.

aprée d'admirables traits de courage ; une glorieuse vengeance 3e\-int le complément nécessaire du premier combat désastreux: la seconde partie de la chanson nous le donne. Guillaume se rend à la cour de Tempereur et y réclame les secours qui lui sont dûs. H les obtient après une scène noleute , reproduite avec toute la plasticité désirable. M. Paris pense //que le rôle de Blanchefleur, les violences de Guillaume, les hésitations de Louis, tout semble imité de la îhanson des Loherains" (*). Cette opinion nous semble toutebis dénuée de toat fondement. Ndle part on ne décou\-re A plus légère allusion à cette chanson ; et l'on sait d'ailleurs lue dans toutes les épopées du moyen âge , tant du cycle de Uliarlemagne que de celui d'Artus, on rencontre des scènes jui se ressemblent, soit par le caractère général, soit par ies incidents ; mais, comme l'a observé fort judicieusement M. jrernnus, cela ne prouve en aucune manière qu'elles sont îopiées les unes d'après les autres. S'il y a quelque ressemalance entre la scène mentionna de notre chanson et quelque tableau de la geste des Lorrains, c'est plutôt une analogie de caractère que conformité des incidents de la situadon ; et en tenant compte des autres branches de la geste de juillaume, empreintes d'un caractère parfaitement en harmolie avec cette partie de la chanson d" Alesclians , on avouera [ue la supposition de plagiat ou de copie est tout-à-fait gratuite. Dès 732 le duc d'Aquitaine Eudes, après la défaite sur les )ords de la Dordogne, avait eu recours à Charles-Martel, [uoiqu'il vécut en mésintelligence avec lui; Charles se re- «ncilia avec le chef vaincu, et l'armée des Francs du Nord

(') Les Manuscrits françois, Tom. III, pag. 153. Dans l'Hist. ^tt. de la France, Tom. XXII, pag. 515 — 516, il dit de même [ue cette partie est oxme imitation assez servile des grands récits l'assemblées féodales de la geste des Lorrains. La reine Blanchefleur , iVi lieu d'être l'ancienne fiancée de Garin et la femme de Pépin, est .ci la femme de l'empereur Louis et la sœur de Guillaume. EUe est xaitée par son frère comme l'autre l'est plus d'ime fois par le vieux Fromond et Bemart de Xaisil. Pour le caractère du roi Louis, il lemble également modelé sur celui de Pépin,"

vengea le désastre précédent. Les souvenirs de ces événements ont peut-être suffi pour suggérer Tidée de cette dernière partie de la chanson, qui par certains détails semble descendre en ligne directe des chants sur la victoire de Poitiers.

Nous n'insisterons pas sur cette conjecture, qui n'est rier moins que prouvée, cependant nous ferons observer que plusieurs tableaux de cette partie de la chanson ont ur grand caractère d'ancienneté, et que sa fin rappelle er tout point l'issue de la bataille de Poitiers: les Sarrasins mis en fuite, Guillaume fait distribuer à ses guerriers h butin conquis, et l'armée franque rentre dans ses foyers.

Quoiqu'il eu soit, cette dernière partie est-elle, comme le veut encore M. Paris {*), non seulement d'une couleui plus grossière mais encore d'un caractère moins original! Même en refusant de l'admettre comme historique, l'idée de la qualifier moins originale ne nous paraît pas heureuse Au point de vue de l'art on peut avancer avec le mêm( savant (^), que //les récits de Eenouard détournent l'attentioi et la fatiguent;" on peut, au même point de vue, taxer leu: auteur de //maladresse ;" mais on ne pourra nier qu'ils n'aien un caractère extrêmement populaire et par-là même for original.

Selon nos vues le personnage de Eenouard est une rémi niscense d'un héros plus ancien, plus grossier, qui manie le tinel comme le fait Guillaume lui-même dans la chanson de! Enfances, ou le jeune Eoland dans la chanson d'Aspremont ("") mais c'est un souvenir mal compris , tronqué et rendu bouftbi à plaisir. Cette tendance de plaire par les descriptions gro-

(') Ibieiem.

n Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 519.

O Voyez l'édition de M. Bekker, pag. 35ô: Espée nule n'i vout onques ballier.

Car il n'ert mie encore chevalier; Mes il sésist à deus mains un levier:

Sept foreins hommes en féissent levier {sic F) ; Rolant iert jeones, mes fort estoit et fier.

tesques, qui mène tout droit au Pulci, se manifeste du moment ou le peuple et la noblesse ne se trouvent plus à la même hauteur de civilisation: les barons prêtent plus facilement l'oreille aux genres de poésie plus cultivée , les anciens chants épiques, trop simples et trop naïfs, restent du domaine du peuple, mais non sans perdre quelque chose de leur dignité, de leur majesté primitive. Nous en avons la preuve eu comparant le texte le plus ancien de la chanson du Moniage Guillaume avec le remaniement (^).

D'ailleurs , un personnage grotesque et bouffon se rencontre dans d'autres chansons de geste fort anciennes et fort respectables, par exemple, dans la chanson des Lorrains, où. le messager bouffon Menuel Galopin est introduit, il est vrai, timidement, mais dans l'intention peu douteuse d'égayer l'auditoire ('). Le personnage de Renouard ou Eainoart est tracé plus hardiment, mais certainement d'après un plan conçu d'avance, comme le prouverait Tétymologie du nom. même, si on le fait venir du substantif provençal Raina (dispute, querelle, discussion), qui a fait ^a///o* (querelleur , hargneux, grognard) et Rainar (grogner, se fâcher, disputer, se montrer hargneux) (^).

11 est impossible de déterminer à quelle époque cette partie El été composée ou plutôt refaite et ajoutée à la chanson primitive: mais elle n'appartient pas aux derniers remaniements de nos poèmes, puisqu'elle existe dans la leçon du manuscrit de l'Arsenal, qui date de plus loin.

La chanson de La Bataille cF Alescha/is a indubitablement an grand caractère d'ancienneté, et plus que toute autre chanson de geste elle semble se rapprocher de ces //simples chants populaires épiques , ces chants isolés qu'à ses époques ie barbarie et de sémi-barbarie , tout peuple compose tou-

(•) Voyez yi. le Dr. Conrad Hoffmann, Ueber ein Fragment des Suillaume d'Orange, pag. 44, 48.

(2) Garin le Loherain, Tom II, pag. 99—106.

Ç') Voyez Raynouard, Lexique Roman, i. v. Roquefort connaît: iRenos, Renom: fâcheux, grondeur, hargneux, qui est à charge."

jours sur les événements qui intéressent son existence et frappent son imagination." L'isolement du fait chanté, la circonstance que ce fait est encadré dans un grand événement historique qui est tellement sensé présent au souvenir de tout le monde qu'il n'est pas nécessaire de le préciser autrement que par ces vers:

A icel jor que la dolors fu grans, Et la bataille orrible en Aleschans, tout cela démontre clairement que si nous n'avons plus dans la chanson d' Aleschans le chant primitif populaire, mieux que toute autre elle rentre dans la catégorie de celles que Tauriel a si bien définies, comme n'étant //guère que des amplifications probablement un peu ornées de ces derniers chants; en un mot, si elles ne sont pas, historiquement parlant, l'épopée primitive, elles sont du moins ce qui peut le mieux nous la représenter et nous en donner l'idée la plus juste" (').

Plus tard, lorsque cette terrible bataille d' Aleschans, dont nous avons totalement perdu le souvenir, n'était plus présente aux esprits, la manière abrupte du récit devint nécessairement un obstacle à ses chances de succès ; le besoin se fit impérieusement sentir d'encadrer plus précisément les faits admirables de la chanson, d'expliquer et de motiver la bataille. C'est là la destination de la branche du serment de Vivien, qui est évidemment de composition postérieure, et que' Wolfram von Eschenbach ne semble pas encore avoir connue, lorsqu'il traduisit la Bataille d' Aleschans vers 1217.

Il est fort difficile, disons mieux, impossible, de déterminer à quel point elle est basée sur des traditions anciennes et historiques. 11 n'est pas improbable qu'elle n'ait quelque racine dans l'histoire, mais il est tout aussi possible qu'elle soit de pure invention, et née du besoin d'arrondir et de compléter le récit.

La dernière supposition est même la plus plausible , puisque cette branche abonde en réminiscences de diverses autres

Hist. de la Poésie Proveuç. Torn. II, pag, 307.

productions. L'épisode de Guichardet, vs. 1155 — 1320, est un souvenir des exploits de Renouart sur lequel les poèmes romantiques du cycle d'Artus ont visiblement déteint. Quant Vivien frappe Gautier, vs. 1426 suiv., c'est là un souvenir de la chanson de Roland, souvenir assez mal amené, puisque dans la branche suivante (V, 88) il n'est plus question de la vue troublée du héros , qui voit parfaitement. Les vers 1705 suiv. pourraient bien être une allusion à la chanson du Moniage. Vs. 1728 — 30 rapellent les Enfances; et lorsque vs. 1788 il est dit de Bertrand que

Par mi les plaies vet le soleil passer, cela rapelle la mort de Mordret dans le Lancelot du Lac, que le Dante aussi n'a pas oubliée, Tnf. 32, 61.

La date de sa composition n'est pas moins obscure. A ce propos nous hasarderons une seule remarque.

Yivien, accablé par le nombre, se jette dans un château ruiné, ou malgré la faim et l'absence de vivres, il se défend opiniâtrement pendant plusieurs jours. Je ne saurais dire si c'est avec raison qu'on a prétendu que //le souvenir de ce lieu de retraite se conserve encore dans le nom de montagne de Cordes donné à une élévation séparée de quelques centaines de pas de la ville d'Arles" (*); mais un fait analogue se présente dans l'histoire. Dans une expédition en Orient en 1064 des chevaliers eurent beaucoup à souffrir des Bédouins, qui les assi^èrent j^ndant trois jours dans une forteresse ruinée, où ils étaient privés de toute nourritare (^). D est impossible de prouver que le fait historique et le trait de la chanson dépendent Tun de l'autre , et même en admettant leur connexité, reste à démêler lequel des deux a préexisté et donné lieu à l'imitation; car on ne niera pas que parfois l'histoire offre des exemples de réminiscenses de la littérature. Voilà pourquoi nous n'osons

(') Estrangin, Etudes sur Arles, pag. 14, cité par M. Paulin Paris, Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 509.

(*) Sismonde de Sismondi, Histoire des Frauçais, éd. de Bruxelles, chez H, Dumont, Tom. III, p^. 84.

en tirer aucune conclusion certaine, et nous nous bornons à fixer Tattention sur ce point.

Le moment est venu de dire un mot sur l'emplacement où la bataille est sensée être livrée.

Nos chansons se servent de deux dénominations distinctes pour définir le lieu du champ de bataille: Aleschans^ dans le manuscrit de l'Arsenal AUscans^ et VArchant. C'est donc à tort, ou au moins trop confusément, que M. Paulin Paris (') parle de l'armée sarrasine] qui //se présente devant les murs de VAchans, Larchans, ou ArlescTiani\ et qu'il voit //dans ces noms ceux de la ville d'Arles et de ses fameux EUscamps ou Champs-Elisées."

Il n'existe aucun doute sur le nom d'Aleschans , Aliscans, // Aleschans-sor-mer , qui n'est autre que celui de l'emplacement du fameux cimetière d'Arles, datant du temps des Romains, et célèbre par les tombes des glorieuses victimes des Sarrasins, soit de celles qui succombèrent lors de l'attaque d'Arles en 730 (^), soit des preux de Roncevaux, selon les chroniques de Turpin et de Philippe Mouskès. Le premier de ces écrivains parle de la sépulture //in coemiterio in Ajlis-Campis prope Arelatem" et le second nous apprend que lors de la déroute de Roncevaux:

A cel tans estoient conté Doi cimentère en dignité:

L'uns iert à Arle , en Aliscans (') ; l'autre était à Bordeaux. Ou sait que les Aliscamps d'Arles furent en grand honneur pendant tout le moyen âge (*); et //plus tard l'esprit des habitants de la contrée, rempli du souvenir des Chansons de geste, croyait souvent distinguer

(') Les Manuscrits françois, Tom. III. pag, 143.

(*) Voyez plus haut. pag. 45 — 46.

(5) Vs. 897U— 2 de l'édition de Reiffenberg , Tom. I, pag. 351

»Li uns estoit à Aile en un lieu qui est apelez Aleschans," disen' les Chroniques de Sait-Denis. .

(*) Voyez la note curieuse "de M. de Reiffenberg dans son éditioi de Phil. Mouskès, Tom. II, pag. 790.

au milieu des éclairs les grandes figures d'Ogier-Ie-Danois et de Vivien, traînant derrière elles une foule d'autres ombres moins illustres" (*).

Sous le nom d'Aliscamps on entendait nécessairement une plaine assez vaste, puisque quand saint Honorât fut nommé évêque d'Arles, les électeurs étaient réunis aux Aliscamps: Als vases d'AUscamps Aqui se fey Tacamps, lit-on dans la brographie du saint citée par Raynouard dans son Lexique Eoman i. v.

On semble moins d'accord sur la signification du second nom: on ne s'entend même pas sur son orthographe. Pautil écrire, comme nous l'avons fait, LArchant, ou sans article Larchant? M. Paulin Paris imprime toujours Larchant^ et déjà au commencement du treizième siècle on orthographiait ainsi ce nom en Allemagne, témoin Wolfram von Eschenbach qui, dans sa traduction de la plus ancienne de nos chansons, écrit constamment: Larkant.

Le texte de notre chanson elle-même rend cependant impossible toute incertitude à cet égard, puisque bien souvent l'article n'est pas apostrophé. Ainsi on lit :

T, 20, 1213. D'escuz et d'armes est covers U Archuns; n 5693. Couvert en sont li pui et li pendant,

Et la marine et trestot U Archant; Il 6251. Et nés et barges et trestoz li Archant.

Ou trouve même avec le pronom démonstratif:

V, 802. Or te voi mort par delez cel Archant.

Mais encore, qu'est-ce qu'il faut entendre sous ce nom? M. Paulin Paris a pensé (^) que //la ville d'Arles est ici désignée sous le nom de Larchant;'" Wolfram von Eschenbach au contraire y a vu un fleuve. Ainsi nous lisons dans sa traduction:

Gein dem wazzer Lartant von dem velde Alyschans

(') M. Paulin Paris, Les ifanuscrits françois , Tom. I, pag. 322. C) Hist. Littér de la France, Tom. XXII, pag. 508.

Ensuite , Ou encore:

wart der fiirste Vivîans geliurt in diu rivier (*);

Larkant, daz snellîchen flôz (2)

Der junge helt vor got erkaut reit geiu dem wazzer Larkant (3); et de même dans une foule d'autres passages.

Cependant les deux opinions sont erronnées , puisque VArchant n'est ni une ville, ni un fleuve: les passages cités de notre chanson ne permettent pas d'en douter.

Eemarquons d'autre part que, soit dans divers manuscrits, soit dans le même apographe, les deux expressions, VArchant et Aleschans se remplacent mutuellement. Y> 114 le manuscrit A porte:

Qui en VArchant se combat par aïr, dans le manuscrit de l'Arsenal on trouve cette variante:

Qu' en Aliscans se combat par aïr.

Ainsi

V, 388. En Aleschans Guillaume querre alon: Ms. Ars. Em en VArchant Guillaume querre alon. V, 7845. Qui fu ocis en Aleschans sor mer: Ms. Ars. Qui fu ocis en VArchant sor la mer. V, 862. Or te voi mort par delez cel Archant: et sept vers plus loin:

Qu'en ton servise est mort en Aleschans. Il résulte donc, et de la permutation des noms, et de la similitude de l'apposition //sor mer," que les deux noms désignaient la même chose. Or, un simple coup d'oeil sur la carte nous dit que VArchant ne peut être que le territoire d'Arles situé sur la rive droite du Rhône , et connu sous le nom cVArgence ou Terre ctArgence.

En voici une description donnée par les Bénédictins (*) :

(') Edition de Lachmann, 40,20 (pag. Ml).

(«) Ibidem, 41,3 (pag. 441).

(5) Ibidem, 49,1 (pag. 445).

(♦) Dom^Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc , Tom. II, pag. 619«.

/'La terre d'Argence (Ager argeuteus), était déjà connue eu 885 , comme il paraît par une charte de l'empereur Louis le Débonnaire; elle appartenait alors à Leibulfe comte d'Arles, qui l'avait reçue de nos rois en bénéfice, et qui la donna en échange, du moins pour la plus grande partie, à l'église de cette ville. Elle comprenait la portion du diocèse d'Ai-les qui est à la droite du Rhône, dans le Languedoc , et qui consiste en onze paroisses dont la ville de Beaucaire est le chef-lieu. Pons, fils aîné de Guillaume Taillefer comte de Toulouse en était maître vers l'an 1037, et comme elle dépendait du comté d'Arles, il l'avait eue sans doute d'Emme de Provence sa mère, ou de Guillaume TU comte de Provence son oncle maternel. Pons ou ses prédécesseurs la donnèrent en fief aux vicomtes de !Narbonnecar.*... ceux-ci possédaient le château d'Ugernum et la terre d'Argence au milieu du Xle siècle: Raymond de Saint-Gilles la tenait lui-même, du moins en partie, de l'église d'Arles."

En combinant ces données, il en résulte clairement que VAliscamps était dans l'opinion des trouvères ou jongleurs une partie spéciale de VArchant; et dès lors on conçoit, non seulement qu'on ait employé indistinctement les deux noms, mais encore qu'ils se trouvent quelquefois juxtaposés; p, e.

V, 2091. Dame, dist-il, mort sont en Aleschans, Devers la mer, par devers les Archans.

V, 5957. Toz font l'Archant et Aleschans trenbler.

N'oublions cependant pas de remarquer qu'en réalité les deux lieux se trouvent sur deux rives diflerentes du Rhône, et que dans la chanson il n'est aucunement parlé ni de ce fleuve ni des moyens de le traverser. On doit en conclure , ou que deux événements ont été confondus dans la tradition, ou, ce qui est plus probable, que les auteurs du poème en Romane du Nord montrent par cette confusion leur ignorance du théâtre des événements qu'ils chantaient.

INous avous parlé plus liant d'uue époque oh une nouvelle phase s'ouvre pour nos chansons, lorsqu'on les a combinées peut-être avec des traditions plus anciennes, lorsque certainement on y a ajouté des détails nouveaux, qui s'y laissèrent adapter du moment oii l'imagination populaire commençait à amalgamer les traditions de deux Guillaumes également fameux par des exploits à peu près semblables.

L'époque la plus propice à ces changements, à ces additions et cette nouvelle fusion est certainement celle oiî florissait Guillaume I comte de Provence, ou plutôt quelque temps après sa mort. Ce personnage remarquable et célèbre à si juste titre, a tant de points de ressemblance avec son homonyme d'Aquitaine, que sa propre gloire dut nécessairement raviver les traditions sur le leude de Charlemagne et en provoquer insensiblement la fusion avec les récits nouveaux.

Depuis l'an 889 les Sarrasins s'étaient établis en Provence, où, non loin du golfe de Saint-Tropès , ils avaient bâti un château-fort appelé Praxinétum par les chroniqueurs du temps. De là ils avaient dominé les pays environnants et porté partout la terreur. Cela dura à peu près un siècle (*). Enfin vers 975 le Dauphiné et la Provence secouèrent le joug sous la conduite de Guillaume comte de Provence, qui força les infidèles dans leurs derniers retranchements. Un combat sanglant fut livré aux environs de Draguiguan, dans un lieu appelé Tourtour: les barbares battus se réfugièrent dans le château du Praxinet, où ils furent poursuivis avec

(*) Voyez M. Reinaud, Invasions des Sarrazins, pag. 158—209.

ardeur. Pressés de toutes parts, ils sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine, mais la plupart furent tués ou faits prisonniers.

Le comte Guillaume qui avait délivré sa patrie de la domination sarrasine, tout comme le comte de Toulouse du même nom, avait avec celui-ci encore d'autres points de ressemblance qui peuvent avoir contribué à confondre leurs exploits.

Etant tombé dangereusement malade en 992 à Avignon , il fit prier saint Maieul, abbé de Cluni, de venir le consoler dans cette extrémité. Lé saint se rendit à sa prière , l'exhorta à la mort, et le revêtit de Thabit monastique qu'il avait demandé avec beaucoup d'empressement. Guillaume étant mort peu après, son corps fut inhumé dans un prieuré de l'ordre de Cluni qu'il avait fondé (').

Or, suivant saint Odilon abbé de Cluni, ce comte chassa les infidèles de la Provence par sa propre valeur, conquit sur eux un grand terrain, et F unit à son domaine. Eh bien! ne voila-t-il pas la source de la tradition de la prise d'Orange? //Erepta autem urbe, placet omnibus ut sibi eam detineat, faciatque primam suae proprietatis sedem," dit la légende de saint Guillaume, ce qui s'explique par le fait qu' avec Guillaume I l'hérédité du comté ou de la principauté d'Orange commence réellement.

Du reste, en lisant le septième paragraphe du premier chapitre de la légende de Guillaume de Gellone (2) , où l'on trouve le dénombrement de ses vertus, sa justice, sa religion et sa charité chrétienne, ou ne doutera pas que la tradition n'ait confondu les lieux et les époques et amalgamé les figures si populaires des deux Guillaume, et que le légendaire, pauvre et simple moine, ne fut pas en état de démêler au fond de sa cellule ce qui appartenait à son patron dans une tradition par le charme de laquelle il s'est laissé 'entraîner.

(*) Dom Vaissette, Hist. Génér. du Languedoc, Tom. II, pag. 129. (*) Acta Sanctorura Maii, Tom. VI, pag. 812*.

Ce qui contribua peut-être à la fusion de l'histoire poétique des deux héros , c'est que dans le même temps un comte de Toulouse aussi du nom de Guillaume, mais surnommé Taillefer, épousa la nièce du comte Guillaume de Provence, fille de son frère Rotbold et d'Ermengarde , et //porta dans sa maison ce qu'on appela dans la suite le marquisat de Provence" (*), et établit son principal séjour dans les environs d'Arles (2).

Cette union dut à son tour rappeler le souvenir d'un autre duc d'Aquitaine, nommé Guillaume-le-Pieux, descendant en directe ligne du premier Guillaume d'Aquitaine, et qui épousa vers 887 une princesse de Provence, fille de Bozon I (^). Or, le comte de Charlemague, aïeul de celuici , était aussi surnommé le Pieux : cette conformité de noms doit encore avoir contribué à raviver la tradition du premier de ces héros et de la rattacher à l'histoire du vainqueur du Praxinet.

D'ailleurs il y a encore une autre raison qui peut avoir contribué à amalgamer les gestes de Guillaume d'Aquitaine et de Guillaume de Provence : c'est que les comtes de Provence ont quelquefois été appelés comtes d'Aquitaine. Valesius ayant raconté comment Hugues d'Arles ou de Provence est nommé par un chroniqueur Aquitaniae Dux, au lieu d'Aquensium ou Aqui-Sextieusium , explique ce fait de la manière suivante {*): //Aquae euim Sextiae, dit-il, caput sunt Provinciae, Aquitanos porro incolas Aquarum Sextiarum vocatos, et ab his Aquitanis totam Provinciam Aquitaniam dictam esse Leoni Marsicano non mirabitur, qui apud Plinium in libri IV capite XIX legerit Aquarum Tarbellicarum incolas dici Aquitanos, unde nomen Provinciae Aquitaniae, vel Aquitanicae proprie dictae."

Il faut donc donner plainement raison à M. Jules Cour-

(') Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc , Tom. II, pag. 128

(2) Ibidem, pag. 129, 132.

(5) Ibidem, pag. 22.

(*) Dans Muratori, Rerum Ital. Scriptores, Tom. II, pag. 385.

tet, lorsqu'il dit ('): //Le Guillaume de Provence, qui chassa les Sarrasins de leur dernier retranchement, et mérita le surnom de Père de la pairie pour l'ordre qu'il remit dans la Provence dévorée par une eflTroyable anarchie ; qui , courbé sous le poids des ans et de la gloire, demanda le froc à Saint Mayeul, sou ami, et s'éteignit dans la pénitence, en 992, ce Guillaume de Provence a été confondu avec Guillaume d'Aquitaine, le fameux leude de Charlemagne, également vainqueur des Sarrasins et des Yascons, qui, chargé d'honneurs et de gloire, prend un jour congé de son vieil empereur , dépose sur le tombeau de saint Julien de Brioude son casque et son épée, et s'ensevelit, au val de Gellone, dans un monastère, fondé par lui, où il meurt, en 812, en odeur de sainteté. Quelques traits de ressemblance ont fait confondre ces deux grandes figures , et le comte de Provence s'est trouvé éclipsé par l'éclat qui environne le fameux Guillaume au cort-nez, le héros de tant de chroniques méridionales."

H y a cependant loin de là à la conclusion (*): //Ainsi donc le Guillaume d'Orange des chroniqueurs et des trouvères n'est autre que le grand comte de Provence, Guillaume I, fils de Boson IL" Certes, //une grande confusion a été la conséquence inévitable de 1» similitude de leurs noms et de leurs destinées" ('), mais d'un coté le fond de la tradition la plus ancienne remonte toujours vers la fin du huitième siècle, et d'autre part nous verrons que d'autres Guillaumes encore ont apporté leur part de gloire en tribut au héros de Charlemagne.

L'histoire de Guillaume de Provence n'est probablement pas resté sans influence sur la tradition de la bataille d'Orbieux; c'est peut-être à elle qu'on doit la transposition du champ de bataille sur les bords du Rhône, en mêlant à

(') Notice historique et archéologique sur Orange, dans la Revue Archéologique, IXe année (1852), pag. 336. (*) Ibidem, pag. 337.

P) Ibidem , pag. 337 , à la note 29.

cette tradition les souvenirs de l'ancien combat près d'Arles , dans cet Arcliant qui dépendait du domaine de la Provence, et qui par le mariage de Guillaume Taillefer était passé dans la maison de Toulouse. C'est peut-être aussi à l'influence de cette histoire qu'on doit la supposition de la domination des Sarrasins en Prance à l'époque de la bataille , à moins de l'attribuer aux souvenirs du temps de Charles- Martel , comme le nom de l'émir Desramé semble y autoriser.

D'ailleurs il est fort vraisemblable que c'est encore aux gestes du comte provençal que sont empruntées les chansons sur la prise de Mmes et d'Orange.

C'est sur ces deux traditions que nous allons jeter un coup d'œil.

M. Paulin Paris a fait la remarque que le stratagème dont s'avise le comte Guillaume pour se rendre maître de Nîmes //semble renouvelé de l'histoire ancienne de Marseille" (*). Ej3ectivement , dans le sommaire du livre de Trogus Pompejus que nous a laissé Justinus, on lit:

//Eex Comanus insidias Massiliensibus exstruit. Itaque solenni Ploraliorum die multos fortes ac.strenues viros hospitii jure in urbem misit, plures sirpeis latentes, frondibusque supertectos induci vehiculis jubet; et ipse cum exercitu in proximis montibus delitescit, ut quum nocte a praedictis apertae portae forent, tempestive, ad insidias adesset, urbemque somnb ac vino sepultam armatis invaderet."

Mais le stratagème ne réussit pas: une femme qui était dans le secret, voulant sauver son amant, dénonça le complot, et les soldats cachés furent tués.

//Sed has insidias mulier quaedam prodidit, quae adulterare cum Graeco adolescente solita, in amplexu juvenis, miserata formae ejus, insidias aperuit, periculumque declinare jubet. Ille rem statim ad magistratus defert; atque ita patefactis insidiis, cuncti Ligures comprehenduntur , latentesque de sirpeis protrahuntur. Quibus omnibus interfectis ,

(') Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 492.

insidianti régi iusicliae tenduntur. Caesa sunt, cum ipso rege, hostium septem millia" {*).

Or, le souvenir de cet événement, qui même ne réussit pas, a-t-il duré pendant quatorze à quinze siècles, pour donner lieu à un renouvellement plus heureux dans les chansons populaires sur Guillaume d'Orange? Cela est impossible à constater, mais la chose nous paraît plus que douteuse.

Cependant il n'est pas sans intérêt pour Thistoire de la tradition de chercher à démêler l'origine de l'insertion de ce stratagème.

Nous avons vu que la relation de la prise d'Orange et de Nîmes appartenait primitivement à l'histoire poétique de Guillaume de Provence, mort en 992; donc elle ne put être adaptée aux chansons de Guillaume d'Aquitaine avant les premières années du onzième siècle. Eh bien ! le même événement qui fait le sujet de la chanson du Charroi de Nymes^ nous est raconté, avec quelques variantes, comme ayant eu lieu en 1017 dans le diocèse de Trêves.

Un auteur anonyme du douzième siècle nous a laissé une histoire de la vie de Saint Meinwerc évêque de Paderbom (-) , qui mourut en 1036. Dans le 41e chapitre il raconte que l'évêque de Trêves Meingoz étant mort en 1017, Adalberon, abbé de Saint-Paul à Trêves se rendit maître de l'évêché. Mais l'empereur fit élire Poppon, homme noble et vénérable. Une guerre entre l'évêque et le prétendant s'en suivit , dans laquelle Poppon fit détruire plusieurs châteaux qui tenaient pour son ennemi , entr' autres une maison fortifiée dans Trèsres môme, appelée Sisitra, qui appartenait à un baron du aom d'Athelbert, et que le chroniqueur qualifie de l'épithête ie tyran. Maintenant nous laisserons parler l'auteur luimême (L. c. pag. 542):

//Hic Athelbertus castellum Treviris, quondam in honore

(') Lib. XLIII, cap. 4.

(*j Apud Leibnitz, Scriptores Rerum BrunsTic. Tom. I, pag. 517. seqq.

sanctae Crucis constructum, possidebat, undc fréquenter eu m multitudine militum erumpens ad curiam Episcopi , quicquid ibi ad ejus obsequiuin parabatur, violenter auferens abducebat. Cujus rei ignominia confusus Episcopus, vidclicet quod hostem cotidianum sibi tam proximum ob munitionem castelli non posset debellare, multis ad aniicos suos habitis querimoniis , ad hujuscemodi infamiam depellandam consilium et auxilium cœpit inquirere.

//Erat autem in exercitu ejus eo tempore vir potens divitiis et viribus fortis, Sicko nomine, qui promisit, se tentaturum, siquo modo posset iuvenire hujus mali medicamentum. Episcopo sibi satis congratulante, egreditur ille occasionen nacturus, quomodo periclitanti subveniret. Quadam ergo die pergit ad portam castellique fores, rogat sibi al Atlielberto ad refocillandum poculmn mitti. Quod cum celeriter allatum ebibisset, tamquam nimium sitis fervorem patiens, pincernam alloquitur, dicens: //Domino tuo, es parte mea maguas gratiarum actioues nunciato: pariter e1 haec verba narrare curato, quod vita sospite, hoc poculun repeudam sibi citissime grata voluntate." Et his dictis ab iit. Captato deinde oportuno tempore triginta liamas praeparât, singulos milites electos, loricatos et galeatos , ensibus' que praecinctos in singulis coUocat, et desuper liuteis aper tos, funes, quibus vectes ad portandum inserentur, aptat Deinde i-x viros nihilominus electos et plebeja veste amie tos, ensibus eorum in hamis reconditis gestatores constituit nuUoque homiuum hujus fraudis, praeter praedictos , conscio ipse Sicko cum his et aliis paucis militibus vallatus ac castellum tetendit, fores pulsavit. Servo sciscitante, quii sit et quid velit? //Die Domino tuo, ait, me sibi vinun magnae dilectionis gratia olim promissum déferre, quandc ipsum non piguit mihi sitienti poculum dirigere." Jussi ergo Athelberti illi sunt intro missi, et Sicko post alio intrans jubet auferri linteorum velamina: rogat Athelbertun suscipere dilectionis munera. Portitores sicut eraot docti uno pariter momeuto omnia hamarum velamina dejicientes gladios suos arripiunt, insidiae de hamis exilientes gladio

stringunt: fortiter undique ferientes, ipsum Atlielbertum occiduut: caeteros aedituos crudeliter mactantes, castellum in solitudinem redigunt. Sic Dei misericordia Episcopus a Tyrannide Athelberonis mirijâce est liberatus, et Sicko pro Victoria ab Episcopo beneficiis magnifiée est illustratus."

On voit que pour le fond cette tradition est absolument la-même que celle du Charroi de Nîmes ^ quoique celle-ci présente un caractère plus fortement accusé, quelle soit plus plausible, plus naturelle dans ses détails, qu'elle ait un aspect plus primitif. Cependant nous n'oserions pas décider laquelle des deux a servi de modèle à l'autre: constatons simplement que la tradition affirmait qu'au commencement du onzième siècle le fait, orné et amplifié par l'imagination poétique, avait eu lieu.

Quant au magnifique début de la chanson du Charroi , nous en discuterons plus tard la portée; il se rattache à d'autres souvenirs, à d'autres traditions, que nous tâcherons de débrouiller quand nous parlerons de la chanson du Couronnement du roi Lonis. Maintenant portons toute notre attention sur la Prise d Orange.

L'ancien hagiographe de la fin du onzième siècle ne parle pas de la prise de îsîmes, il ne mentionne que la conquête d'Orange. //Ad urbem Arausicam, dit-il, agmina disponit Guilielmus , et castra , quam iili Hispani cum suo Theobaldo jampridem occupa verant ; ipsam facile ac brevi caesis atque fugatis eripit invasoribus."

Ces mots ne semblent en aucune manière résumer, comme le prétend M. Paulin Paris (*) , le récit de la chanson de la prise d'Orange: ils sont extrêmement vagues et pourraient parfaitement s'appliquer à tout autre poème racontant la prise d'Orange , avec d'autres détails , et même sans aucun stratagème.

Avant de passer à d'autres considérations, constatons ici un fait précieux pour la critique de la tradition.

(') Hist. Litt. de la France, Tom. XXII. paîï 495.

Nous avons déjà remarqué que le légendaire connaît la tradition populaire: or, lorsqu'il est en contradiction avec les chansons que nous connaissons, ou lorsqu'il passe sous silence leurs traits les plus saillants et caractéristiques, faut -il en conclure que les détails différents ou les traits de nos poèmes passés sous silence sont postérieurs à la légende monacale? Par exemple, deux de nos chansons ont pour sujet les stratagèmes dont Guillaume se sert pour se rendre maître de Nîmes et d'Orange : le légendaire n'en fait aucune mention; faut-il en conclure que ces branches sont d'invention plus moderne, postérieure à la fin du onzième siècle? On pourrait le croire; surtout en supposant la légende de Gellone plus ancienne qu'elle ne l'est en réalité; rien n'est cependant moins vrai. Nous savons au contraire 1 que non seulement l'hagiographe ne puisait pas toujours à la source de la tradition populaire, mais il paraît même qu'il n'avait de celle-ci qu'une idée assez confuse. Le texte des miracles du saint est là pour le prouver.

Nous avons observé que le légendaire connaissait la tradition des Evfances Guillaume, cependant il ne la connaissait que bien confusément: le fait suivant le prouve à l'évidence. Il paraît qu'il avait entendu parler de la magi-| cienne Orable, qui faisait mouvoir par enchantement lei bêtes fauves représentées sur les murailles d'une salle de soi palais. Or, voici comment il rapporte cette tradition, qu chez lui a revêtu un caractère totalement différent du réci populaire (*).

//Alia furiosa, Gitburgis nomine, de valle quae Solha dicitur (quae quidem vallis Guillonensi Monasterio, ubi coi pus B. Willelmi quiescit, vicina habetur) per manus amico rum ad B. Willelmi sepulcrum adducta fuit : cujus demen tia multas et varias in ecclesia voces cepit; canes deniqu imitabatur latratu, leones fremitu, ursos rugitu, cuncti stridore dentium horrorem incutiebat. Quod Monachi B Willelmi videntes, magno pietatis affectu ad ipsum se cou

(') Acta Sanctorum Maii, Tom. YI, pag. 8246.

vertunt, cominimi prece deprecantes , ut iUi energumeuae subveniat, atque pro illa misera apud Deum preces fandat. Quid plura ? B. Willelmus pro illa intercedit , et illa statim. B. Willelmi precibus et mentis plene ac perfecte sanata fuit. Porro illa Dei virtute cognita , atque tam mentis quam corporis salute adepta , postulat citius absolvi a copula maritali, et ancillam fieri in domo B. Willelmi, ad honorem Dei et sub habitu sanctimoniali. Quod et factum est; et illa quamdiu vixit, humiliter in ecclesia servivit, atque ab omni maligno spiritu secura permansit."

Qui ne voit là un remaniement monacal de la tradition de la conversion et du mariage de Guibourc ? Le nom même que le moine donne à la femme aliénée prouve que sa relation n'est pas la primitive.

Cette preuve est, si nous ne nous trompons, convaincante pour notre thèse, et le silence du légendaire ne prouve pas nécessairement que la branche du Charroi de Nîmes ou de la Prise â! Orange soient postérieures à son récit. Quant au dernier sujet, on pourrait à la rigueur déduire de ses paroles qu'il a en vue une autre tradition , puisqu'il semble donner à entendre que, la ville d'Orange ayant été prise d'assaut, Tiebaut fut tué, ou au moins chassé, avec les siens. Cherchons donc si tel autre récit existe ou a existé.

Et d'abord la branche des Enfances Guillaume se présente à notre esprit: elle se lie étroitement à la prise d'Orange, puisqu'elle nous donne le récit du commencement des amours de Guillaume et d'Orable, sans cependant en mentionner le dénouement. Il saute aux yeux que la chanson , telle qu'elle nous est conservée, n'est pas complète. Guillaume s'y est trop de fois vanté de pénétrer dans Orange et de prendre la princesse //à per et à moillier"; Orable a également trop de fois promis d'abjurer sa foi et de l'accepter pour époux, pour ne pas voir dans leur mariage la conclusiou naturelle du poème. D'ailleurs, le préambule de cette branche, dans quelques manuscrits, assure positivement que ce dénouement s'y trouve. Yoici en quels termes:

Huimès orrez de Guillaume chanter.

— rosi qu'il conquist Orenge la cité, Et prist Guiborc à moillier et à per; et dans le couplet précédent:

Par moi oiTez la chançon de Guillelme , ' Com il conquist premièrement Orenge, Et com il prist dame Guiborc à feme (*). Cette conclusion cependant ne s'y trouve pas.

Or , en nous attachant à la branche des Enfances qui est parvenue jusqu'à nous, de deux choses l'une: ou le jongleur ou copiste qui arrangea les diverses chansons, dans le but de leur donner le plus d'unité possible, a supprimé cette fin pour ne pas faire double emploi, ou il l'a détachée de sa place primitive pour la recoudre à la suite de la branche du Charroi de Nîmes.

Cette thèse mérite un examen sérieux.

En étudiant et comparant entr'elles les branches des Enfances et de la l'rïse J^ Orenge il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour s'appercevoir que la seconde n'est pas simplement une partie détachée de la première: la grande différence du fond sur lequel se meuvent les événements le prouve à l'évidence.

Dans la Frise d^ Orenge Louis est sur le trône que Charlemagne occupait encore dans les Enfances; Arragon le fils aîné de Tiebaut est maître dans Orange et non plus les frères d'Orable , qui au contraire sont sensés être en Afrique auprès de l'émir (vs. 595 — 6); Aimeri de Narbonne n'apparaît plus comme le chef de sa famille, ses fils ne se souviennent même plus que la ville de Narbonne est au pouvoir des Chrétiens; les frères de Guillaume sont encore de jeunes bacheliers dans les Enfances, le manuscrit de Boulogne dit expressément d'eux tous,

Bacheler sont jovencel et méchin:

dans la Prise d'Orange leurs enfans jouent un rôle.

Guillaume porte déjà ici sur son nez la trace du coup

(') Manuscrit de Boulogne, cité par M. Mone, Anzeiger zur Kuadc Tcutscher Vorzeit, V, col. 183.

fameux de Corsolt (vs. 338), et à plusieurs reprises il est nommé le marchis au cort-nez^ tandis que dans l'autre branche il ne porte jamais ce surnom, mais constamment celui de Flèrehrace. D'ailleurs, dans la première partie de la Prise (FOrenge il ne se soucie guère d'Orable, à qui il ne pense même pas.

Dans son oisiveté forcée à Nîmes il s'ennuie: (vs. 52) Lors li remembre de grant joliveté Que il soloit en France démener.

Il ne pense nullement à Orable et à la promesse qu'il lui a faite de venir à Orange pour l'épouser ; au contraire (vs 86) //De France issimes [dit-il] il n'a mie lonc tens. S'éussions ore mil puceles céanz, De cens de France, az genz cors avenanz, Se s'i alassent cist baron déportant, Et ge méismes allasse donoiant, Icele chose me venist à talant.

C'est du fugitif Gilbert qu'il semble entendre pour la première fois prononcer les noms d'Orange et d'Orable, et quand il les lui a dépeints en quelques traits significatifs, sa seule réponse est, vs. 208:

//Voir, dit Guillaumes, moult est de grant poissance. Mes par Celui en cui j'ai ma fiance, Or ne quier mes porter escu né lance.

Se ge par tens n'i port ma connoissance." Pas un mot sur les événements antérieurs, et le désir qu'il a souvent manifesté; pas un souvenir d'amour pour Orable. Cependant plus tard cet amour joue un grand rôle dans le poème. Quand Gilbert a pour la seconde fois vanté la beauté de la princesse, le comte reprend (vs. 262): //Foi que doi saint Omer!

Amis , beau frère , bien la savez lœr.

Mes par Celui qui tôt a à sauver, Jà ne quier mes lance n'escu porter, Se ge ne n'ai la dame et la cité." On voit que l'idée de posséder Orable se présente ici à lui pour la première fois , et encore cette idée est assez

confusément exprimée , sans faire la moindre allusion à une conversion projetée, sans indiquer qu'il la prendra //à moillier et à per."

Cependant cette idée enflanmae bientôt le héros : il jure par la foi qu'il doit à sa mie de ne manger ni boire avant qu'il n'ait vu Orange et dame Orable , car dit-il (vs. 290) :

La seue amor me destreint et justise.

Ce serment , il le répète , vs. 359 , et il forme la résolution de l'exécuter de suite, en s'introduisant , lui troisième, par surprise dans la forteresse. Jusqu'ici rien qui doive nous étonner, mais le passage qui suit donne à penser.

Lorsqu'on lui représente les dangers d'une expédition si aventureuse, le comte répond, vs. 365:

//Ce ne doté-je rien : Homs qui bien aime est trestoz enragiez. Ge ne leroie par les membres tranchier, Né par nul home qui m'en séust proier, N'aille véoir comment Orenge siet , ■ Et dame Orable qui tant fet à proisier. La seue amor m'a si fort jostisié.

Ne puis dormir par nuit né someillier , Né si ne puis né boivre né mengier , Né porter armes né monter sor destrier , N'aler à messe , né entrer en moustier". Ces vers, en contradiction flagrante avec la peinture des sensations de Guillaume dans le commencement de cette branche, ne signifient absolument rien, à moins de les appliquer à une passion déjà ancienne, comme celle qu'on retrouve dans les Enfances ; on pourrait cependant croire que le trouvère s'est simplement oublié lorsqu'on voit que plus tard Guillaume ne promet de s'unir à Orable que pour sortir de prison, vs. 1371:

//Se estions mis hors de ceste chartre Vostre homs seroie à trestot mon aaige." Et encore cette promesse est assez ambiguë , et il fau' toute la passion d'Orable , subitement excitée par la vu<

— rade sou rgent cors" et de son //vasselage" (vs. 1550) , pour y voir uue promesse de mariage.

Nous hésiterions donc à présumer dans les vers 365 suiv. une réminiscence de la chanson des Enfances^ s'il n'y avait un autre passage qui y fait directement allusion. Lorsque Guillaume est admis dans la forteresse , vs. 559 , Guillaumes ot le paies retentir, Qu'est entailliez de vert marbre et de bis: Vit les oiseaus et les lions escris.

Dans cette branche il n'est nullement fait mention d'oiseaux et de lions peints sur les murs. Gilbert en faisant la description de la beauté d'Orange a bien dit, vs. 273: H ne croist fleur desi que en Pavie, Qui n'i soit painte à or et par mestrie; mais d'oiseaux, de lions, point. Dans les Enfances^ au contraire, on lit que

Par artiment sont li entaillement. Ours et lions et porceaus ensement.

Biches et dains et aigles plus de cent etc. Il y a encore une observation à faire: nous avons déjà remarqué que Guillaume porte dans la Prise (TOrenge parfois le nom de marchis au cort nez, et que dans l'autre chanson il ne porte que le surnom de Fièrebrace; or, dans la Prise (F Orange Guielins, raillant son oncle sur son amoureuse aventure, dit vs 1561:

Huimès dirai, ne me chaut qui le sache: L'en soloit dire Guillaume Fièrebrace, Or dira l'en Guillaume V Amiable.

Nous en concluons que le surnom de Guillaume au courtnez n'avait pas encore, dans cette partie de la tradition, été substitué à celui de Pièrebrace, que le héros portait antérieurement, comme le prouve et la chanson des Enfances et celle du Couronnement Looys (*).

Comment expliquer ce dualisme? H n'y a qu'un moyen, c'est d'admettre que le jongleur qui composait la Frise

(') Vers 1156, dans notre premier volume, pag. 31.

(TOrenge a eu sous les yeux une chanson des Enfances où était raconté la prise de la ville et le mariage d'Orable; qu'il n'en a choisi que la dernière partie parce que la partie antérieure ne cadrait pas avec la chanson du Charrois de Nîmes ^ qui justement lui avait fait songer à la prise d'Orange. Mais ce fragment de la chanson des Enfances il l'a arrangé à sa manière, pour le faire concorder avec les événements et la situation que nous peint le Charrois de Nîmes. Ainsi la première partie de la narration est probablement de son invention, et l'allusion au court-nez (*) nous rappelle directement une scène du Charroi i^). Le personnage du jeune Guielin ('), neveu de Guillaume, est probablement substitué à Guibert, le plus jeune des frères du comte, qui, dans les Enfances, porte aussi le nom de Guibelins, et même Guielins, et qui y fait souvent preuve de son entier dévouement à son aîné.

Pour le reste il semble avoir copié le plus possible le texte ancien qu'il avait sous les yeux, sans se soucier de la disparate qu'il créait.

Ce texte ancien , est-ce le même qui est venu jusqu'à nous? H est difficile de l'admettre, car si nous concédons à M. Paulin Paris ('*) que //cette branche extrêment remarquable porte le cachet d'une haute ancienneté", cela s'applique bien plus à la tradition, au sujet, qu'à la forme.

Le chantre de la prise d'Orange affirme que tout le monde chantait la prise de Nîmes, vs. 13, mais quant à Orange ,

Pou est des homes qui vérité en die; s'il vient remédier à ce silence, c'est que cette vérité c'est //de loin" qu'il l'a apprise. H semble effectivement que la tradition de la prise d'Orange avait viellie et était tombée en oubli avec toute la chanson des Enfances. Dans

(•) Vers 338: Connaistront vos à la boce et au rire. (-) Vers 119é, voyez le premier volume, pag. lOé. (^) Vers 965: «Enfes, dist-ele, moult es jeune personne" (Tom. I, pag. 138).

(*) Les Manuscrits françois, Tom, VI, pag. 136.

le prologue d'un des plus anciens manuscrits du Charroi (*) on lit:

Plusor vous ont de Guillaume canté, De Renouait et de sa grant fierté, Mais chi endroit en ont-il oublié De ses enfances, et de sou grant barné, Com il conquist Orenge la cité, Et prist Guiborc au gent cors honoré.

En consultant les difierentes rédactions que nous possédons actuellement des Enfances on y trouvera la confirmation de cet oubli. D'ans quelques-unes (*) nous lisons:

Cil autre chantent de Guillaume au cort nés, Del preu, del sage, del vassal aduré, Qui tant pena sor paiens, sor Esclers, Puis essaucia sainte Clirestienté, Ainz tels vassaus ne fu de mère nez Por Sarrasins ocire et décoper.

Uns gentis moines, qui tant fist à loer, Quant il oï de Guillaume parler, Toz li fu viz que toz en fu torblez:

Cil nos en a les vers renouvelez Qui en un roUe ont bien cent ans esté. En li a tant et promis et donné Qu'il a les vers enseigniés et mostrés. Pour le mot torblez (troublé, gâté) qui pourait s'entendre aussi bien de la rédaction veillie, que de l'oubli de la tradition, un autre manuscrit a substitué entr'obliés. Un autre couplet dit que cette chanson,

Eist-la un moines à Saint-Denis en France; Cil jugleor qui la durent aprandre, Les meillors moz' lessièrent de s'anfance. En laissant pour le moment de côté la question si c'est

(') Manuscrit de Boulogne, cité par M, Mone, Anzeiger, Tom. V, pag. 188.

(-) Même manuscrit, ibidem, pag 183, corrigé sur l'extrait dans le XXIIc volume de l'Hist. Litt. de la France, pag. 471.

réellement du monastère de Saint-Denis que le trouvère a tiré son histoire, il résulte clairement de ces passages que la rédaction des Enfances comme nous la possédons, a ét(remaniée sur une version plus ancienne, tombée en oubli; oubli occasionné probablement par la vogue de la chanson de la Bataille cf Aleschans.

Si l'on pouvait se lier à un prologue différent, qu'on trouve dans un autre manuscrit (*), il serait évident que le fragment de la Prise d'Orenge eut é£é remanié avant le reste de la chanson des Enfances. Voici le passage que nous avons en vue:

Or faites pès, Por Dieu, seigneur baron, S'orrez chançon qui moult est de graut non... C'est de Guillaume qui cuer ot de lyon, Qui prist Orable, q^ue de voir le sei-on. Que il toli à Tiebaut l'Esclavon.

Il y a même lieu de supposer que le trouvère ou jongleur qui modernisa et arrangea à sa façon la Prise cVOrenge ait lui-même, plus tard, remanié le reste de la branche des Enfances. Ici, comme dans plusieurs cas, la multiplicité des. différents préambules que les jongleurs préfigeaient aux chansons qu'ils débitaient (^), nous laisse dans un doute difficile à éclaircir. Cependant en nous appuyant sur l'observation de M. Paulin Paris, que c'est généralement le jongleur reproduisant un ouvrage, et non l'auteur même //qui prend toujours la peine de rappeler qu'on retrouve dans les abbayes la preuve des faits dont il va entretenir l'assemblée", il y a lieu de présumer que la préface de la chanson des Enfances qui se trouve dans le manuscrit de La Vallière est, non seulement plus ancienne que celle du manuscrit de Boulogne que iious venons de citer, mais qu'elle pourrait bien être de la main même du rénovateur. Or, dans cette préface il y a une merveilleuse coïncidence

(•) Manuscrit de La Vallière, no. 23, de la Bibliothèque Impériale à Paris, fo. 30 r. a.

O Voyez M. Paulin Paris, Les Manuscrits François, Tom. III, pag. 169.

— Travée le préambule de la branche de la Prise cTOrenge d'après le texte que nous avons imprimé. Les deux pièces font allusion à la légende latine. Voici comment s'exprime la première:

Et qui diroit encontre la chançon Aucune chose qui ne fust de reson, En sa légende ses fez trouveroit-on, Et moult des autres dont ne fez mencion, Es grans déserz où il ot sa meson; De Momppellier .iij. lieues i conte-on.

La Prise cTOrenge dit de même:

Icil le sèvent qui en vont à Saint-Gile, Qui les ensaignes en ont véu à Bride,

L'escu Guillaume et la targe florie

Ge ne cuit mie que jà clers m'en desdie Né escripture qu'en ait trové en livre. On avouera que ces passages ont un grand air de famille: ils semblent indiquer que la même main a remanié les deux branches d'une même chanson plus ancienne, et cela nous donnerait naturellement la raison de l'absence du dénouement de la chanson des Enfances dans sa rédaction actuelle.

La chanson primitive des Enfances, ou, si l'on veut, de la Prise cTOrenge est certainement antérieure à la légende latine qui y fait allusion: le siège de Narbonne qui y est longuement décrit a peut-être sa source dans la dernière attaque de la part des Musulmans à laquelle cette ville fut exposée en 1018 ou 1019. Les infidèles essayèrent de forcer Tentrée de la cité, mais ils furent repoussés et taillés en pièces (*), tout comme dans la chanson. La rédaction primitive daterait donc environ du premier quart du onzième siècle: le remaniement entrepris après 1076 lui serait donc postérieur d'un siècle, ce qui coïncide merveil-

(') Voyez Dom Vaissette, Hist. Gén, du Languedoc, Tom. II, pag. 160, et M. Reinaud, Invasions des Sarrazins, pag. 220.

Icusement avec l'assertion de la préface du manuscrit de Boulogne.

La branche de la JPrise (FOrenge est donc probablement la plus jeune de celles de notre recueil, et de beaucoup postérieure aux autres. INTous l'avons néanmoins imprimée parmi les plus anciennes, à défaut de son prototype perdu, parce que son sujet est nécessaire à la clarté et à Tensemble de la geste. Si Tancienne chanson des Enfances eut existé, nous l'eussions imprimée en tête de ce recueil de préférence à toute autre , pour l'unité du sujet et le grand talent de composition qui brille encore à travers le replâtrage. Avec la Bataille dAliscans et le Montage elle eut fait, sinon un poème épique d'après les règles de l'art, du moins une biographie poétique des plus remarquables. Dans son état actuel nous n'avons pas cru devoir la placer en tête des autres branches pour les contradictions qu'on y trouve avec la Prise ctOrenge et la Bataille (HAleschans, Si elle ne pouvait figurer dans le corps même de ce recueil elle est cependant trop remarquable pour ne pas l'imprimer plus tard comme appendice (*).

Avant d'en finir avec cette branche, il est bon d'observer que le poème primitif de la Prise et Orange ne finissait probablement pas d'une manière si abrubte que la branche remaniée. Il est probable que le baptême et le mariage d'Orable y étaient racontés en détail. Dans la Bataille îtAleschans il y a quelques allusions à la Prise (HOrenge^ c'est à dire à la rédaction la plus ancienne: dans la première, Esmeré, fils de Tiebaut et d'Orable apostrophe ainsi le marquis Guillaume (vs. 1160):

//Sire paratre, dist li rois Esmerez, !

Por quoi m'as-tu à tort deshérité, I

Et fors d'Orenge par traïson gité,

Et pris ma mère trestot outre mon gré,

(*) Nous espérons donner un troisième volume qui contiendra Les Enfances et Le Moniage Guillaume, ainsi qu'un glossaire.

Et mes .ij. frères à grant tort décolez? Tant les bâtis, voiant tôt ton bamé, Desor nn marbre el pavement listé, Que de Jor sanc comrent grant 11 gué; Puis les pendis à un arbre ramé." Guillaume ne s'en défend pas. On voit par là que le dénouement était tout autrement raconté dans le poème primitif, et que le conteur subséquent a changé plusieurs détails dans la narration, p. e. en substituant au fils ou aux fils de Guibourc un beau-fils , fruit d'un premier mariage de Tiebaut.

H y a un autre passage qui fait clairement entrevoir que le poème perdu rattachait à la prise d'Orange les avances qu'Orable fit à Guillaume, comme nous voyons dans le t€xte conservé des Enfances : Aerofles dit à Guillaume (vs. 1298):

//Jà à Orenge ne porrez revertir A la putain que je doi moult haïr.

Qui mon neveu Tiebaut a fet honir Par son cors sol, et del païs issir Outre la -mer , et Orenge guerpir." Il ne faut pas douter que c'est au poème perdu des Unfances que le jongleur fait allusion: cela est assez prouvé par le grand rôle que le coursier Baucent , ce présent d'Orable, joue dans la Bataille ff Aleschans.

n résulte en outre de la première de ces allusions que la scène des Enfances où Orable se sauve la première nuit de ses noces, scène qui est racontée assez confusément (*), est de l'invention de l'arrangeur, qui tenait, pour des raisons faciles à comprendre, à garder Orable pure jusqu'à son mariage avec Guillaume, délicatesse qui n'est guère en harmonie avec l'âpreté des mœurs qui se fait jour dans d'autres parties du poème.

(') Voyez plus haut, pag. 19.

Jusqu'ici nous n'avons eu à nous occuper que de traditions du même ordre, ayant toutes trait à la guerre contre les Sarrasins; la chanson que nous allons examiner en ce moment, est, du moins en grande partie, empreinte d'un tout autre caractère, comme son titre Le couronnement du roi Louis l'indique assez. Ce n'est pas ici la guerre contre les infidèles qui donne au héros l'occasion de déployer de nouveau son courage et la force de son bras, cèst plutôt sa fidélité à son seigneur légitime, menacé par ses feudataires révoltés, c'est plutôt sa grandeur morale qui est mise en relief.

On conçoit donc que cette chanson forme, dans sa partie la plus intéressante et la plus essentielle, un contraste assez frappant avec les poèmes précédents: cela rend la supposition assez plausible qu'ici encore nous avons affaire à une nouvelle tradition, primitivement indépendante de l'histoire du vainqueur des Maures, son nom fut-il Guillaume d'Aquitaine ou Guillaume de Provence.

Nous appliquerons donc toute notre attention à éclaircir ce point , et à rechercher la part que Guillaume prit , du moins d'après nos chansons , au couronnement du roi Louis , événement dont l'histoire contemporaine ne parle pas , mais auquel plusieurs branches de notre collection font allusion , et qui forme le sujet d'une chanson spéciale.

Dans la branche du Charroi de Nîmes Guillaume rappelle au roi les services qu'il lui a rendus lors de son avènement à la couronne , de la manière suivante (vs. 164 suiv.) :

//Quant Karleraaine volt jà de vos roi fère ,

Et la corone fu sus l'autel estable, Tu fus à terre lonc tens en ton estage. François le virent, que ne valoies gaire, Père en voloient clerc ou abé ou prestre, Ou te féissent en aucun leu chanoine ; Quant el moustier Marie MagJalaine Li cuens Emaus par son riche lignage Volt la corone par devers lui atrère , Quant ge le vi , de bel ne m'en fu gaire Ge li donai une colée large, Que tôt envers l'abati sos le marbre.

Haïz en ftii de son riche lignage.

Passai avant , si com la cort fu large , Que bien le virent et li un et li autre , Et l'apostoiles et tuit li patriarche ; Pris la corone, sor le chief l'emportastes." Et dans la seconde partie de la Batailk fTAleschans il apostrophe le roi de cette manière (vs. 2999 suiv. Tom. I , pag. 294) :

//Looys, sire ,

Quant à Paris fu la cort assemblée , Que Karlemeines ot vie trespassée , Vil te tenoient tuit cil de la contrée. De toi fust France toute deshéritée , Jà la corone ne te fust otraiée , Quant j'en sofri por toi si grant mellée. Que maugré ans fa en ton chief posée La grant corone qui d'or est esmerée.

Tant me doutèrent, n'osa estre véée." L'événement auquel il est fait allusion dans ces deux passages est longuement développé dans la chanson du Couronnement Looys.

Cette chanson est formée de quatre parties distinctes : la première (vs. 1 — 274) nous apprend comment Charlemagne de faisant vieux voulut faire couronner son fils Louis comme son successeur ; mais celui-ci , //esbahi" des grands devoirs de la charge royale que son père lui dépeignit, II. ^ ' 6

N'osa aler la couroue baillier (*).

Heraaut d'Orléans voulant profiter de cette belle occasion , propose au vieil empereur de lui donner la lieutenance du royaume : dans trois ans on verrait si Louis serait en état de porter la couronne, et dans ce cas Hernaut la lui rendrait. Mais le preux Guillaume , devinant la tactique des traîtres, et ne voulant pas de Hernaut pour roi, le tue d'un coup de poing, et place la couronne sur la tête de l'héritier légitime en jurant de le défendre toujours. L'empereur exhorte le jeune roi à se confier en la vaillance du fils d'Aymeri de Narbonne , et de punir ceux qui voudraient entrer en rébellion contre lui , parmi lesquels sont nommés les Normands.

La seconde partie de la chanson (vs. 275 — 1419) et la quatrième (vs. 2212 suiv.) racontent les exploits de Guillaume en Italie, mais la troisième (vs. 1420 — 2211) se rattache à la première.

Charlemagne est mort , et les traîtres (vs. 1428) Del fill Richart de Eoan à la barbe Veulent roi fère de Prance le baruage.

Heureusement un noble abbé (//uns frans abes," vs. 1456) a sauvé le jeune homme de leur fureur en le cachant sous les voûtes de l'abbaye de Saint-Martin à Tours. Cependant Richart de Normandie s'était rendu maître de la ville avec sept cents chevaliers , et les chanoines ,

Qui por avoir ont le mal plet basti (vs. 1684) étaient sur le point de lui livrer le jeune roi. Guillaume , averti à temps, les fait rentrer dans le devoir après les avoir chassés de force de l'abbaye , et il tue honteusement Acelin le fils du duc Richart. Ensuite il arrache le père de l'autel même et le traite de la manière la plus ignomineuse. Mais enfin les barons parvinrent à les reconcilier, et Richart lui jura l'oubli de la mort de son fils. Guillaume, laissant le roi sous la garde de l'abbé, employa trois ans à faire rentrer les autres rebelles dans le devoir.

(') Couron. Looys, vs. S9 dans notre premier vol., pag. 3.

— Si —

Un jour le duc Ricliart le surprit et voulut l'assassiner , mais la valeur du paladin triompha des traîtres : il fit prisonnier Richart lui-même, qu'il livra au roi : et celui-ci le fit jeter dans sa //chartre".

Puis i fu tant

Que il fu mort de duel et de lasté.

Enfin, dans les derniers vers de la chanson, le trouvère raconte de nouveau , en peu de mots , cette guerre contre les ennemis de Louis, et il ajoute que Guillaume fit garder le jeune roi dans la ville de Laon pendant qu'il domptait les barons rebelles. Ceux-ci finirent par jurer fidélité au roi, auquel le comte donna sa sœur en mariage.

Tauriel a cru remarquer dans ce récit la tradition indubitable, quoique vague et altérée, d'événements réels à l'occasion de l'avéuement du fils de Charlemagne. Yoici comment il s'exprime (*) :

//Les historiens contemporains qui ont décrit la mort de Charlemagne et l'avénenement de Louis le Débonnaire, ont laissé, comme à dessein, une sorte de voile mystérieux sur certaines particularités de cet événement. Ds donnent à entendre qu'aussitôt Charlemagne mort, quelques-uns des principaux officiers de son palais ourdirent une conspiration dont Fobjet était d'exclure Louis le Débonnaire du trône. Les conspirateurs échouèrent, sans que Thistoire nous dise pourquoi, par quelles causes, ni par l'aide ou l'intervention de qui. Ce ne fut certainement pas par celle de Guillaume le Pieux. Ce duc avait eu, il est vrai, des relations trèsintimes avec Louis le Débonnaire lorsque celui-ci n'était encore que roi d'Aquitaine; mais il se retira du monde et des aflaires, plusieurs années avant celle oii Louis succéda à Charlemagne; et s'il n'était déjà mort à cette époque, du moins est-il certain qu'il ne sortit pas du monastère fondé par lui dans un désert des Cevennes. E ne put donc assister au couronnement de Louis le Débonnaire, ni l'aider à triompher des ennemis qui lui disputèrent la couronne.

(') Hist. de la Poésie Provenç, Tom. III, pag. 88—89.

//Les allusions faites à ce service, dans le roman de Guillaume au Court-nez, sont donc fausses. Mais, cela convenu, restent les allusions à la conspiration ourdie contre Louis ] Débonnaire, allusions très-expresses" etc.

La question vaut la peine d'être étudiée à fond. jVous examinerons donc en premier lieu si réellement Pauriel a bien vu , lorsqu'il prétend avoir remarqué dans les historiens des allusions à une conspiration contre Louis-le-Debonnaire, ce que la plupart des chroniqueurs semblent contredire; ensuite nous tâcherons de répondre à cette question que Fauriel a oublié de se poser: comment la tradition estelle arrivée à faire honneur à Guillaume d'Aquitaine d'un rôle qu'il n'a pas pu jouer?

La plupart des chroniqueurs, disons-nous, se taisent sur la conjuration tramée contre Louis, et donnent à entendre qu'il fut, au contraire, accepté comme roi par acclamation. Yoici, par exemple, comment s'exprime Einhart (*):

//Extremo vitae tempore, cum jam et morbo et senectute premeretur, vocatum ad se Hludowicum filium, Aquitaniae regem , qui solus filiorum Hildegardae supererat , congregatis solempniter de toto regno Erancorum primoribus , cunctorum consilio consortem sibi totius regni et imperialis nominis heredem constituit , impositoque capiti ejus diademate , Imperatorem et Augustum jussit appellari. Susceptum est hoc ejus consiliura ab omnibus qui aderant magno cum favore; nam divinitus ei propter regni utilitatem videbatur inspiratum; auxitque majestatem ejus hoc factum, et exteris nationibus non minimum terroris incussit."

Thegan, dans ses Gestes de Louis-le-Debonnaire, est encore plus explicite (^) :

//Supradictus vero Imperator cum jam intellexisset adpropinquare sibi diem obitus sui (seuuerat enim valde) vo-

(•) Einhardi Vita Karoli Magni, cap. 30; apudPertz, Monumenta Germ. Hist., Tom. II, p. 459.

(*) Theganus, De Gestis Domni Ludewici Pii Imperatoris, Cap. VI, apud Dom Bouquet Recueil des Hist. des Gaules, Tom. VI, pag. 75; et Pertz, Monumenta Germ. Hist. Tom. II, pag. 591.

cavit filium suum Hludo\ricum ad se cum omni exercitu, Episcopis , Abbatibus , Ducibus , Comitibus , Loco-positis ; habuit gênerai colloquiuin cum eis Aquisgrani Palatio , pacifiée et boneste ainmonens ut fidem erga filium suum osteudereut , interrogans omnes a maximo usque ad minimum , si eis placuisset ut nomen suum , id est Imperatoris , filio suo Hludowico tradidisset. Dli omnes respondernnt , Dei esse ammonitionem illius régi. Quod factum, in prima die Dominica orna vit se cultu regio, et coronam capiti suo imposuit, incedebatque clare decoratus et ornatus, sicut eum decuerat. Perrexit ad Ecclesiam, quam ipse a fundamento construxerat , pervenitque ante altare in eminentiori loco constructum ceteris altaribus, et cousecratum in honorem Domiui nostri Jesu Christi: super quod coronam auream aliam quam ipse gestabat in capite suo, jussit poni. Postquam diu oraverunt ipse et filius ejus, locutus est ad filium suum coram omni multitune Pontificum et Optimatum suorum, ammonens eum imprimis omnipotentem Deum diligere et timere, ejus praecepta servare in omnibus, Ecclesias Dei gubernare et defendere a pravis liominibus. Sororibus suis et fratribus, qui erant natu juniores, et nepotibus et omnibus propinquis suis indeficientem misericordiam semper ostendere praecepit. Deinde Sacerdotes Lonorare ut patres, populum diligere ut filios, superbos et nequissimos homines in viam salutis coactos dirigere, Coenobiorum consolator et pauperum esse. Pideles ministros et Deum timentes constitueret , qui munera injusta odio haberent. Nullum ab honore suo sine causa discretionis ejiceret, semetipsum omni tempore coram Deo et omi populo irrepreliensibilem demonstraret. Postquam haec verba et alla multa coram multitudine filio suo ostenderet , interrogavit eum si obediens voluisset esse praeceptis suis. At ille respondit, libeuter obedire, et cum Dei adjutorio omnia praecepta, quae mandaverat ei pater, custodire. Tune jussit eum pater, ut propriis manibus coronam quae erat super altare elevaret, et capiti suo imponeret ob recordationem omnium praeceptorum quae mandaverat ci pater. At ille jussionem patris implevit. Quod fac-

tum, audieutes Missarum solemnia ibant ad Palatium. Sustinuit euim filius patrem eundo et redeundo, quamdiu cum eo fuerat filius. Non post multos dies magnificis douis honoravit eum pater suus, et dimisit eum ire in Aquitaniam...

//Post obitum gloriosissimi Imperatoris Karoli, perrexit Hludowicus de partibus Aquitaniae , et venit Aquisgrani Palatium, et suscepit omnia régna quae Deus tradidit patri SUD, sine ulla contradictioneP

Les Annales attribuées à Einhart parlent dans le même sens (*), ainsi que les Chroniques Saxonnes (*). Jusqu'ici donc aucune trace de conspiration, ni lors du couronnement ni lors de l'avènement de Louis.

Cependant voici quelques passages de l'Astronome qui donnent à penser.

Daiit le XIXe chapitre il raconte que Louis, encore roi d'Aquitaine, était tellement zélé pour la religion et constamment occupé de la discipline ecclésiastique, qu'on disait déjà qu'il était plus propre au couvent qu'au trône. //Et Eegis quidem ab ineunte aetate, sed tune (vers 812) quammaxime , circa divinum cultum et sanctae Ecclesiae exaltationem piissimus incitabatur animus; ita ut non modo Regem, sed ipsius opéra potius eum vociferarentur Sacerdotem (')." Il avait même eu l'intention de quitter la couronne pour le froc, ce que son père avait empêché non sans peine.

Lorsque l'empereur mourut on envoya à Louis en Aquitaine le comte Rampo pour lui annoncer ce désastre. Cependant Theodulphe, évêque d'Orléans, le prévint par un message plus hâtif. Louis ayant été informé par lui le premier de la mort de son père, mit cinq jours à réunir autant d'hommes sûrs qu'il put, car on redoutait surtout quelque

(') j'Ludovicus . . . Aquisgrani venit: summoque oainium Francorum consensu ac favore patri successit." Apud Dom Bouquet, Recueil, Tom. VI, pag. 174.

(2) Ibidem, pag. 218.

(5) Astronomi Vita Ludovici Pii, apud Dom Bouquet, Recueil Tom. VI, pag. 95. Et Pertz, Monumenta Germ. Histor. Tom. II, pag. 616.

macliination de la part de Wala, petit-fils de Charles-Martel, et un des principaux ministres du défunt.

//Post quintum diem, dit l'Astronome (*), ab eodem loco pedem movit: et cum quanto passa est angustia temporis populo iter arripuit. Timebatur euim quammaxime Wala, summi apud Carolum Imperatorem habitus loci , ne forte aiiquid sinistri contra Imperatorem moliretur."

Cependant Wala, dit Thistoire, s'avança de lui-même, avec les autres grands, au devant de Louis, et lui prêta serment d'obéissance. Nonobstant cela, lui et les siens furent peu après l'objet d'une disgrâce très-remarquable.

Bernard, fils naturel de Charles-Martel, avait laissé trois fils et deux filles , tous pourvus , par l'Empereur Charles leur cousin, des plus hautes dignités. Adélard était abbé de Corbie; le troisième frère Bernard était moine dans le même riche couvent; Wala était encore séculier. Adelard et Wala avaient été les ministres les plus actifs de Charlemagne {^). Peu de temps après l'avènement de Louis-le-Debonnaire Adelard fut exilé dans l'île de Noirmoutiers, Bernard dans celle de Lérins. Wala, obligé de se faire moine et de se séparer de sa femme, remplaça son frère à Corbie. Une de leurs sœars, Gondrade, qui vivait à la cour, en fut chassée, la seule Theodrade, la cadette, abbesse de Soissons, put demeurer en paix dans son couvent. (^).

En combinant le message pressé de l'évêque Theodulfe, les craintes du jeune roi, et l'exil inopiné des anciens favoris, on arrive facilement à admettre une conjuration déjouée, probablement par l'adhésion bruyante de tout le peuple, dont tous les auteurs fout foi. L'histoire n'eu parle pas, mais elle paraît incontestable. Les brographes d'Adé-

(•) Ibidem, pag. 97 (P. pag. 618).

(-) L'espace nous manque pour insérer ici le tableau de la puissance de Wala tracé complaisamment par son biographe contemporain : nous renvoyons aux Monumenta Germ. Histor. de M. Pertz, Tom. n, pag. 535.

{') Sismondi, Histoire des Français, 2e partie, Chap. VI; Tom, II, pas. ]0.

lard et de Wala ont à dessein laissé dans l'ombre la raison de leur disgrâce, qu'ils attribuent à l'envie (*). Il y a à propos de cela dans la vie de Wala un passage extrêmement curieux. Le moine Pascasius parle ainsi à ses frères (*):

//Defuncto Antonio paulo post substituitur [Wala] pater eximius ejus in loco. Ob cujus nimirum electionem a fratribus egomet directus, mox obtinui apud Augustum quod olim

plures optabant Mox occupavit eum nostra electio. De

cujus nimirum vitae abstinentia et rigore castigationis tune mihi a quibusdam optimatum, ut persensi, Augusto jubente, suasum est, quod non eum ferre possemus, neque vitae vestigia imitari. Ad quod ego quasi arridens: //An nescis, heus tu, nos qui sumus? numquid caudam pro capite, ut quidam adsolent, monstruose volumus eligere? Numquid quia commeare nequimus, eum praeferre oportet qui post tergum eat, et non potius eum qui praecedat?" Tum ille paulisper subridens, Augusto haec, ut credo, retulit, quibus ita dictis, cuncta quae volui, et ut volui, penitus impetravi; atque cogente illo, nostris, licet invitus, paruit votis, qui dudum subterfugerat quantisper praelatus."

Adeodatus : — //Timeo ne forte qui talem eum oblatrant , sentiant , de quo proposueras aenigmatice loqui , clarius praedicari."

Pascasius: — //'Non invisa dicimus, neque incognita. Idcirco etsi adumbratur titulus, lineamenta tamen gestorum produnt: uti pictorum mos est, qui bene pingere norunt, qui saepe ita vultus exprimunt, ut sine litteris et voce lo-

(*) Ex Vita Adalhardi, apudPertz, 1. 1, pag. 527: «diaboli agente invidia;" pag 528: »Vemt invidiae ventus, et dispersit eos procul ab invicem, in quibus praesertim florebat totius regni decus."

Ex Vita Walae, 1. 1. p. 534: «Perpendant igitur nostri qui eum rodera conantur, et alienis criminantur culpis..."

Pag. 536: »Euit enim suo in tempore acceptior cunctis, licet prodigiosa hujus saeculi aetas ultima eum insipienter et maligne oderit, atque mendaciis sit insecuta."

C) Ibidem, pag. 537.

quuutur. Sed talibus quia necdum apposai labra, et coudita sub silentio servo, erit, ut credo, illa dies, mihi cum liceat ejus aperte dicere facta, et quae potiora sunt de illo, inauifestius explicare. Interdum vero, sicut mones, ne quid nimis fiât, cautius loqui juvat."

Si la dernière partie de ce passage nous explique le silence des écrivains contemporains sur la cause de la chute imprévue du premier ministre, il semble résulter assez clairement du récit de Pascasius que Wala avait eu Tintention de s'opposer à l'avènement d'un homme qu'il estimait plutôt la queue que la tête de l'état.

Enfin nous allons soumettre à nos lecteurs un nouveau passage qui contient une allusion plus que transparente.

Le même évêque d'Orléans Theodulfe, dont nous avons parlé, célébra par deux poèmes sapphiques l'arrivée de Louis dans son diocèse. Dans le premier il s'exprime de manière à laisser percer une inquiétude réelle. En parlant de la ville d'Orléans il dit ('):

Muniant urbem hanc proceres fidèles^ Qua pio Christo sua dedicarunt Hostis adversi toleranda bella Corpora casta.

Hic duces sancti reducesque sunto, Ut tui, Caesar, faveautque temet, Horum et obtentu superes duelles, Poscimus omnes.

Or, en comparant la première partie du Couronnemetit Looys avec le récit de Thegan, et en remarquant la conformité des détails, on ne doutera pas que la chanson de geste ne nous ait conservé une tradition qui date de l'année 814 même. En rapprochant de notre texte la description du couronnement par un poète contemporain l'évidence deviendra plus claire.

Voici le commencement du second livre du poème lauda-

(•) Theodulfi Carmen de adventu Ludovic! Augusti Aurelianosj apud Dom Bouquet, Recueil, Tom. VI, pag 261.

tif sur Louis-le-Debonnaire d'Ermoldus Nigellus (') :

Jamque, favente Deo, Francos pax undique habebat,

Straverat adversos Marsque Deusque viros. Namque senex Carolus Caesar venerabilis orbi

Concilium revocat ad sua tecta uovum.

Aurato residens solio sic coepit ab alto,

Electi circum quem résident Comités:

//Audite, G Proceres, nostro nutrimine freti,

Agnita narro quidem, veraque credo satis; Dum mihi namque foret juvenali in corpore virtus, 10. Viribus atque armis ludere cura fuit; Non torpore meo, turpique pavore, fatebor,

Francorum fines gens inimica tulit.

Jam quoque sanguis hebet, torpescit dira senectus,

Morida canities lactea colla premit.

Dextera bellatrix quondam famosa per orbem,

Sanguine frigente, jam tremebunda cadit.

Proies nata mihi superis abscessit ab oris,

Ordine functa suo heu tumulata jacet.

Sed quoque quae potior, Dominoque placentior olim 20. Yisa fuit, semper est mihi cessa modo.

Nec vos deseruit Christus, quin germine nostro

Servaret, Pranci, nunc sobolem placitam.

Illa meis semper delectans inclyta jussis

Paruit, atque meum editit imperium.

Semper amore Dei Ecclesiarum jura novavit,

Crédita régna sibi contulit in melius.

Vidistis, quae dona olim Maurorum funere misit,

Regem, arma, et vinctos, magna trophaea simul. Vos mihi consilium fido de pectore, Pranci, 30. Dicite; nos promtè mox peragamus idem." Tune Heinardus erat Caroli dilectus amore,

Ingeuioque sagax, et bonitate vigens.

Hic cadit ante pedes, vestigia basiat aima,

(•) Ermoldi Nigelli Carmen de Rébus gestis Ludovici Pii, apud Dom. Bouquet Recueil, Tom. VI, pag. 25, ou Pcvtz , Monumeuta Germ. Hist. Tom. II, pag. 478.

Doctus consiliis incipit ista prior:

"O Caesar famose polo, terraque, manque,

Caesareum qui das nomen habere tuis, Addere consiliis nil nostram est posse, nec ulli

Mortale potius Christus habere dédit.

Quae tibi corde Deus miseratus contulit, hortor,

Quantocius païens omnia perficias.

Filius aime tibi praedulcis moribus exstat,

Pro mentis qui quit régna t^nere tua.

Hune petimus cuncti, maj orque minorque popellus,

Hune petit Ecclesia, Christus et ipse favet. Hic valet Imperii post tristia funera vestri

Jura tenere armis, ingenioque, fide." Annuit et Caesar laetus, Christumque precatur;

Mitit et ad sobolem mox celerando suam. Tempore namque illo Hludowic bonus Aquitanorum,

Ut supra cecini, régna tebat ovans.

Quid moror? extemplo patris pervenit ad aulam:

Gaudet Aquis clerus, plebs, Proceresque, pater. Incipit haec iterum Carolus, per singula verba,

Dilectae proli narrât et exposuit:

//Nate, Deo care, et patri, populoque subacto,

Quem mihi solamen cessit habere Deus, Cernis at ipse meam, senio proparante, senectam

Deficere, et tempus mortis inesse mihi.

Prima mei cura regni moderamina constant,

Quae immerito mihimet contulit ipse Deus. Non favor, aut levitas humanae mentis ardurguet,

Quae tibi, crede, loquor, sed pietatis amor. Francia me genuit, Cliristus concessit honorera.

Régna paterna mihi Christus habere dédit. Haec eadem tenui, nec non potiora recepi:

Christicoloque fuit Pastor et arma gregi. Caesareum primus Francorum nomen adeptus,

Francis Romuleum nomen habere dedi." Haec ait; et capiti gemmis auroque corouam

Imposuit, pignus Imperii, sobolis:

//Accipe, nate, meam, Christo tribuente, coronam,

Imperiique decus suscipe, nate, simul.

Qui tibi concessit culmen miseratus honoris,

Conférât ipse tibi posse placere sibi." Tum pater et soboles praestandi munere laeti,

Prandia magna colunt cum pietate Dei.

O festiva dies multos memoranda per annos !

Augustos geminos, Prancia terra, tenes.

Prancia, plaude libens; plaudat simul aurea Roma: 80. Imperium spectant cetera régna tuum.

Tum Carolus sapiens multis suadebat alumnum,

Diligat ut Christum, Ecclesiamque colat. Amplexans nimium libavit et oscula pulcra; Dat licitum ad propria, verba suprema sonat. Ermoldus non plus ne parle d'aucune conjuration; au contraire, selon lui, le peuple entier se pressa sur le passage du jeune roi. Lib. II, vs. 121 :

Cum uudique turba mit Prancorum concita regnis,

Régis in occursum plebs petit omnis ovans. Et Caroli proceres prorsus, regnique priores,

Atque sacerdotum currit arnica cohors.

Deusantur que viae, replentur claustra domorum; Non capitur tecto, scandit in alta domûs.

Unus amor cunctis erat, omnibus una voluntas, Cernere quo faciem Régis ad usque queant. Les premiers actes du roi répondirent à cette ovation populaire. Louis avait beaucoup à réformer pour le bonheur du peuple, et il s'en occupa immédiatement. Ou ne s'étonnera donc pas de son énorme popularité: on chanta partout ses louanges et probablement son couronnement, qu'on préconisa le bonheur de la Prance. Ermoldus dit lui-même que dès ce moment des chants populaires en son honneur coururent dans toutes le bouches; Lib. II, vs. 191: Qualia per mundum confregit gesta celidri (*) !

(') Sivc Chelydri; scilicet Satanae. Muratori.

Christicolis cessit munera quanta quidem ! Haec canit orbis ovans late, vulgoque résultant; Plus populo résonant, quam canat arte melos. Notre chanson de geste nous a, sans aucun doute, transmis les dernières vibrations de cette hymne populaire; et nous y retrouvons la même tradition sur le couronnement du fils du grand empereur, qui par sa pompe et sa signification avait frappé Timagination , et dont le poète latin nous a conservé, avec le chroniqueur Thegan, les détails que Ton retrouve dans la bouche du trouvère: même théâtre, même solennité, même entourage, mêmes admonitions du vieil empereur à son jeune successeur. Si notre chanson fait assister au couronnement //li apostoiles de Eome", vs. 42, c'est qu'elle se rappelle que réellement peu de temps après le pape Etienne vint sacrer Louis, ce que tous les annalistes confirment, tandis qu'Ermoldus a décrit au long toute la cérémonie.

L'histoire ne s'est en général attachée qu'au résultat; les circonstances moins en harmonie avec l'ovation du prince cher au clergé qui écrivait l'histoire, sont restées dans l'ombre. La poésie populaire, plus franche et plus ardente, n'a pas hésité à flétrir l'attentat.

Cependant la tradition n'est pas restée intacte et inaltérée. Tauriel a déjà remarqué que le comte Guillaume, qui joue un si grand rôle dans cette affaire, n'a pas assisté au couronnement et n'a exercé aucune influence sur les circonstances qui l'ont accompagné. D'ailleurs, sur deux points la chanson difi'ère tellement de ce que nous acceptons comme la source de la tradition du couronnement, que le caractère du récit en est complètement changé.

Louis y est représenté comme un très-jeune enfant, et, ce qui est plus remarquable encore, indigne de succéder à son père.

Quoique les paroles de rAstronome, comparées aux vers que nous avons cités du Charroi de Nîmes, donnent, dans une certaine mesure, la clé de la transformation du caractère de Louis, il est évident qu'elle ne s'est pas opérée sans

que d'autres traditions , sur d'autres personnages historiques , fussent en jeu.

La troisième partie de la chanson , qui se rattache au couronnement proprement dit, qui est supposée y faire suite, et qui n'est pas restée sans influence sur le premier tableau , nous semble reposer sur des faits postérieurs. Le seul événement historique qui présente des analogies avec le sujet de cette partie de la chanson, est l'avènement de Louisd'Outre-mer, fils de Charles-le-Simple.

La race de Charlemagne marcha vers la décadence d'une vitesse inouie. En 890 Charles, surnommé le Simple ou l'Idiot [simplex et stultus) avait été mis sur le trône déjà usurpé par le comte Eudes; mais son incapacité complète le fit bientôt abandonner de ses partisans: sa vie fut partagée entre le trône et la prison. Pendant qu'il ne lui restait que la propriété du comté de Laon, un nouveau compétiteur, le duc Robert, fut proclamé roi de France en 922, et à sa mort Rodolphe de Bourgogne lui succéda. A la mort de celui-ci, arrivée le 15 Janvier 936, le personnage le plus influent en Erance était incontestablement Hugues comte de Paris, fils du roi Robert, neveu du roi Eudes, beau-frère du roi Rodolphe. E gouvernait sous le nom de duché de Neustrie tout le pays situé entre la Loire et la Seine, jusqu'aux frontières de la Normandie et la Bretagne; et sous le nom de duché de France, tout le pays situé entre la Seine et la Meuse; il était en outre abbé laïque de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés. (').

Charles-le-Simple mourut en 929: sa femme s'était depuis plusieurs années retirée en Angleterre avec son fils Louis encore enfant. Le comte Hugues, par une politique facile à comprendre , aima mieux faire revenir d'Angleterre cet enfant et lui remettre la couronne laissée libre par la mort de Rodolphe, que de la prendre pour lui-même. H s'entendit avec Guillaume-Longe-Epée , duc des Normands, beau-

(•) Sismondi, Histoire des Français, Tom. IT, pag. 281.

frère de Guillaume comte de Poitiers, et ces deux puissants seigneurs envoyèrent chercher le jeune Louis, âgé de seize ans à peine, et le firent sacrer au château de Laon.

Le jeune roi voulut bientôt réduire à l'obéissance les grands du royaume: une guerrre civile s'en suivit, dans laquelle il paraît que les seigneurs d'Aquitaine, qui avaient toujours montré de l'attachement à la famille de Charlemagne, vinrent à son aide. Hugues comte de Paris et Guillaume de Normandie, les mêmes qui avaient fait sacrer le jeune roi dans Tespoir de le dominer, se trouvèrent dans les rangs opposés. Louis, obligé d'abandonner la Trance du nord, de jeta dans les bras des grands de l'Aquitaine. Guillaume-Tête-d'Etoupes , comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, se montra le plus zélé pour l'autorité royale: avec l'aide de ses voisins il forma pour lui une armée. En même temps le duc de Xormandie se soumit, et bientôt après les autres rebelles déposèrent les armes et firent hommage de leurs comtés au descendant de Charlemagne.

Peu après Guillaume de Normandie ayant été assassiné par le comte de Flandre, le roi Louis voulant profiter de cet événement pour relever l'autorité royale, accourut à Rouen pour organiser la régence de ce grand fief. Tl fit tant que le jeune duc Richard lui fut confié, et il l'enmiena prisonnier à Laon.

La guerre civile ne discontinua pas pendant tout le règne de Louis-d'Outre-Mer : tout devint un prétexte pour recourir aux armes. Guillaume-Tête-d'Etoupes paraît être resté le plus dévoué des vassaux du roi , qui , par reconnaissance, lui accorda en 951, sur la succession de Raymond- Pons, comte de Toulouse, qui venait de mourir, laissant trois fils en bas âge, le duché d'Aquitaine et les comtés d'Auvergne et de Velay, en lui laissant cependant le soin de les conquérir lui-même sur les héritiers du comte de Toulouse. (1).

(') Ibidem, pag. 313. Voyez aussi Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. II, pag. 85.

En résumant les principaux faits de Tliistoire en traits généraux, il résulte que le jeune Louis, fils d'un roi de France du nom de Charles, éloigné du trône de son père par les événements politiques, fut réintégré dans ses droits par deux grands personnages, dont l'un était, entre autres, abbé de Saint-Martin de Tours, le second un comte du nom de Guillaume, et que ce dernier l'aida surtout à soumettre ses vassaux rebelles, parmi lesquels le duc de Normandie.

Si la tradition a substitué au duc des Normands qui commença par défendre le roi, un duc d'Aquitaine du même nom, c'est que le premier se montra bientôt un des plus ardents antagonistes de Louis, ce qui dût le rendre trèspeu propre à représenter à l'imagination populaire l'idée de fidélité au sang de Charlemagne. Les seigneurs du Midi au contraire, s'étaient toujours montrés partisans de la légitimité: un d'entre eux, nommé aussi Guillaume, fut le plus zélé des défenseurs du jeune prince, qui lui témoigna sa reconnaissance en l'investigeant d'un fief magnifique, à condition cependant de s'en rendre maître.

Ce dernier trait se retrouve, avec une légère modification, dans nos chansons, nommément dans le commencement de la branche du Charroi de Nîmes.

M. Paulin Paris ne se trompait donc pas en admettant (*) que la poésie populaire a confondu quelquefois le Guillaume d'Orange de nos chansons, personnage très-complexe, avec Guillaume-Longue-Epée , duc de Normandie; mais cela doit s'être fait par l'intermédiaire du comte Guillaume de Poitiers.

Cependant la tradition ne s'en est pas tenu là , et d'autres Guillaumes encore ont concouru à former la tradition de nos chansons.

La race de Charlemagne ne déchut complètement qu'après un ballottage de plusieurs siècles; et si, en 987, Hugues Capet, élu roi par son armée, fut sacré à Eheims, et fixa la couronne dans sa dynastie, ce ne fut que plusieurs années

(•) Les Manuscrits François, Tom. III, pag. 120.

après son sacre qu'il parvint à se faire reconnaître dans toute la France et à soumettre les barons du Midi.

Parmi les principaux seigneurs qui refusèrent de se soumettre à sa domijiation ou remarque un autre comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, qui était surnommé Fier-à-bras (*). En même temps Guillaume comte de Toulouse, surnommé Taillefer, le même que nous avons vu s'établir dans les environs d'Arles, opposa aussi une vigoureuse résistance à l'usurpateur.

La lutte continue autour du trône des rois légitimes dut faire une vive impression sur l'imagination du peuple, puisque nous la trouvons symbolisée dans plusieurs productions de la muse populaire, par exemple, dans la Chanson des Lorrains. Si pour nous //la ressemblance des noms propres jette sur toute cette partie de l'histoire une confusion à laquelle il est fort difficile d'échapper' (2), cette obscurité ne pouvait rester sans influence sur la tradition, et il est assez naturel qu'elle ait fini par entasser sur les tempes du dernier héros du même nom , tous les lauriers de ses homonymes.

Ainsi , eu peignant la lutte contre l'usurpation , les chantres populaires substituèrent à Guillaume-Longe-Espée , duc de Normandie, le fidèle Guillaume-Tête-d'Etoupes , comte de Poitiers, et à la place de celui-ci «on mit le dernier champion de la légitimité, le comte de Poitiers et duc d'Aquitaine Guillaume Fièrebrace, dont l'histoire nous raconte qu Q donna sa sœur en mariage au roi {^), circonstance que la tradition n'a pas oubliée, puisqu'elle dit la même chose de Guillaume d'Orange dans la chanson de la Bataille SAleschans.

Toutes ces métamorphoses s'étaient probablement déjà accomplies dans la première moitié du onzième siècle, lorsque

(') Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. II, pag. 120. (*) Sismondi, Histoire des Français, Tom. II, pag. 261; voyez lussi pag. 178—179.

p) Ibidem, Tom. II, pag. 333, 394.

la geste du premier Guillaume d'Aquitaine fut amalgamée avec d'autres traditions, comme nous l'avons vu.

On ne s'étonnera pas que les trouvères aient rattaché à ces traditions de la lutte contre les Carlovingiens , celle qui était la plus ancienne de toutes et qui racontait la rébellion lors de l'avénemeut de Louis-le-Debonnaire ; mais ne'cessairement celle-ci dut être modifiée sensiblement par les traditions subséquentes: le roi fut métamorphosé en enfant, et si l'on y parle de son incapacité, il est évident que le caractère historique de ses successeurs a donné lieu a ce changement.

Le Guillaume traditionnel qui s'était dévoué à la famille légitime devint alors nécessairement dans l'imagination populaire le défenseur de Louis-le-Debounaire ; et voilà un nom tout trouvé pour illuminer l'obscurité de l'histoire.

Or, en remontant jusqu'au fils de Charlemagne, on dut presque nécessairement reporter son attention sur ce brave comte Guillaume qui avait répandu le plus de splendeur sur le règne de Louis en Aquitaine : et voilà la fusion des traditions rendue facile. Bailleurs, le Guillaume qui avait tant contribué à remettre Louis-d'Outre-Mer sur le trône de ses» pères, portait sous ses habits le cilice d'un moine: on raconte même que lors de son assassinat il était sur le point de quitter la vie mondaine pour se retirer dans un couvent (^). Il est fort probable qu'en lui substituant Guillaume de Poitiers, la tradition garda cependant ce trait: cela rendit la métamorphose encore plus facile et presque nécessaire, surtout si l'on admet qu'en même temps la tradition de saint Guillaume jouissait d'une éminente popularité, comme tous les témoignages historiques nous le prouvent.

Et maintenant nous pouvons expliquer le début de la branche du Charroi de Nymes.

Il va sans dire que lorsqu'on eut plusieurs récits dont peu à peu le même personnage était devenu le héros, la tendance de les coordonner dut bientôt se manifester, ainsi

(•) Sismondi, Histoire des Français, Tom. IL, pag, 297.

que le besoin d'éclaircir les points plus ou moins douteux ou d'établir le motif, de certains actes que la droiture dli peuple ne saisissait pas. Ainsi Ton dut p.e. se demander de quel droit le capitaine de Charlemagne , déjà substitué à Guillaume de Provence, unit le terrain conquis à son domaine? Et l'analogie historique dut mener à la réponse: par une cession en bénéfice. Or, justement l'histoire parlait d'une pareille donation, seulement d'après l'opinion populaire elle était contraire à la justice et au caractère traditionnel du héros: double raison pour que la poésie arrangeât et coordonnât ces deux idées selon ses vues.

Louis-d'Outre-Mer avait récompensé le duc Guillaume en lui donnant un fief, à condition que celui-ci s'en rendrait maître. Il y avait là injustice et violation de la loi des fiefs. Le comte Raymond-Pons, dont on dépouillait le fils, avait été un des défenseurs les plus zélés du jeune roi: son fils avait des droits incontestables à l'héritage paternel. Guillaume-Tête-d'Etoupes , ou son successeur Guillaume Eièrebrace, devenu le héros de la tradition, ne put être regardé comme ayant consenti à cette honteuse transaction. Heureusement une autre combinaison s'offrit à l'imagination: on substitua à rhéritage de Raymond-Pons le fief d'Espagne, c'est à dire de la marche d'Espagne, en n'oubliant cependant pas l'offre du roi, que le pieux paladin flétrit avec une grandeur de caractère admirable.

//Pren donc la terre au marchis Bérengier, Mort est li cuens, si prenez sa moillier," dit le roi [Charroi^ vs. 331); mais le noble comte repousse cette offre : Bérenger a succombé en servant , en sauvant le roi , il a laissé un fils qui a des droits sur le fief: si le roi oublie tout ce qu'il doit au père, Guillaume défendra l'enfant: //Il n'a en France si hardi chevalier, S'il prent la terre au petit Bérengier, A ceste espée tost ne perde le cliief!" L'allusion nous semble évidente.

J.1 nous reste encore à parler des denx expéditions en Italie , intercalées dans la brandie du Couronnement. Commençons par la dernière, vs. 2212 suiv., qui ofl're le moins de champ aux observations.

Gui d'Allemagne a rassemblé une armée et s'est rendu maître de Rome qu'il prétendait disputer au roi de Trance. Le rois Louis et le comte Guillaume passent aussitôt en Italie et dressent leur camp aux portes de la ville sainte. Profitant du brouillard , l'ennemi se jette sur les tentes françaises, mais Guillaume vient à la rescousse de son souverain et met les Allemands en déroute. Alors Gui d'Allemagne fait proposer à Louis de vider leur querelle par un combat singulier. Guillaume se présente comme champion de son seigneur lige, et après un duel acharné il tue Gui d'Allemagne et jette son cadavre dans le Tibre. Alors le vainqueur (vs. 2627)

Prent son seignor tost et isnelement Se'l corona del barnage des Prans.

Il paraît que le fond de cette chanson est historique, comme de toutes les autres , quoique la tradition porte plus que tout autre l'empreinte du laps de temps qu'il lui a fallu pour arriver en Prance et se rattacher aux récits épiques de Guillaume d'Orange.

L'évêque Luidprand, auteur du dixième siècle, mais dont le père et l'oncle s'étaient beaucoup immiscés dans les aôaires d'Italie vers la fin du siècle précédent, nous raconte, dans son Antapodosis, les faits suivants, qui, dans une cer-

taine mesure, paraissent former le noyau de la chanson romane (').

Après la mort de Charles-le-Gros, en 888, plusieurs prétendants se disputèrent la couronne de Trance et d'Italie. Bérenger duc de Frioul, petit-fils de Louis-le-Debonnaire, et Gui duc de Spolète, qu'on prétend aussi un descendant de la famille impériale, avaient fait un pacte d'après lequel Gui obtiendrait la couronne de la France Eomane (la Neustrie) et Bérenger celle d'Italie. Après la mort du roi Charles , Gui se rendit à Rome , oii il se fit couronner roi des Trancs (^) , et Bérenger prit la couronne d'Italie (^). Ensuite Gui se rendit en France, mais voyant qu'aucun des grands ne se prononçait en sa faveur, il repartit pour l'Italie afin d'en disputer la couronne à Bérenger. Des deux côtés une armée fat mise sur pié, et dans un combat non loin de Plaisance, Bérenger fut mis en fuite. Peu de jours après, Gui remporta une nouvelle victoire près de Brescia, et Bérenger se jeta dans les bras de l'empereur Amolphe, auquel il promit de faire hommage. Amolphe envoya à son secours une armée commandée par un de ses bâtards, nommé Centebald. H rencontra Gui près de Pavie: les deux armées campèrent sur les deux rives de la petite rivière de Vernavola.

Pendant vingt-et-un jours ils restèrent en présence, sans pouvoir passer le fleuve pour s'attaquer, et journellement un des Allemands était venu insulter aux Italiens et aux Français de l'armée de Gui en leur reprochant leur incapacité et leur lâcheté. Un jour il s'était même jeté sur eux, et ayant arraché la lance des mains d'un de leurs chevaliers, il retourna tout joyeux au camp. Hubald de Spolète ne pouvant plus souffrir ce mépris, se présenta pour le combattre, et

(>) Apud Pertz, Monumenta Germ. Hist. Tom. V, pag. 280.

(■-) DWido , Roniam profectus .... totius Franciae unctionem suscepit." Ibidem, pag. 280.

(-) Aboyez aussi Sismondi , Histoire des Français, Tom. II, pag,

l'ayant tué, jeta le cadavre dans la rivière. Ceci amena la déroute des Allemands (*).

Cependant plus tard ils s'avancèrent avec une nouvelle armée et se rendirent même maîtres de Rome. Peu après Gui se noya dans la rivière de Taro (^).

Quatre ans plus tard Louis, fils de Boson, roi de Provence, entra en Italie à la tête d'une armée. Une diète des prélats et des comtes ennemis de Bérenger l'accueillit il Pavie au mois d'Octobre de l'an 900 , et lui décerna la couronne de Lombardie. //Nous ne connaissons pas , dit M. De Sismondi (') , les détails de cette guerre ; il semble seulement que Louis eut des succès brillants , puisqu'il osa

(') »Unus et vigesimus dies jam transierat , cum sicut diximus altéra pars alteram nocere non posset ; et Bagoariorum unus cottidie agminibus exprobrans Italorum , inbelles eos atque equitandi inscios clamitabat. Ad augmentum etiam dedecoris eos inter prosiliit , hastamque uni de manu excussit , sicque letus in suorum castra repedavit. Hubaldus igitur Bonefatii pater, qui post tempore nostro Camerinorum et Spoletiuorum extitit marchio , tautum gentis suae cupiens dedecus vindicare , cKpeo accepte , praedlcto mox obviam Bagoario tendit. Is autem triumphi praeteriti non solum non immemor , sed eo factus andatior ceu e Victoria jam securus , hune contra properat laetus. Cepitque vertibilem equum modo impetu vehementi dimittere , strictis modo habenis retrahere. Memoratus vero Hubaldus recta se cepit adiré. Cumque in eo esset , ut mutuis sese vidneribus figèrent, more solito Bagoarius equo versili varios perplexosque per amfractus cepit discurrere, quatinus iis argumentis Hubalduœ posset decipere. Verum cum hac arte terga verteret, ut mox rediens Hubaldum ex ad verso percuteret, equus cui Hubaldus iusederat vehementer calcaribus tunditur, et per scapulas, antequam reverti Bagoarius posset, lancea ad cor usque perforatur. Hubaldus igitur freno Bagoaricum percipiens equum, ipsum in medio fluviob alveo esutum hominem dereliquit; sicque suorum injuriae ultor, de triumpho ad suos redit liilarior. Hoc sane factum non mediocrem Bagoariis terrorem, Italis audatiam contulit. Inito quippe Bagoarii consilio, nonnidlisque Centebaldus a Widone argenti acceptis ponderibus, in propria remeavit." Ibidem , pag. 281

(-) »Dum redeuntem Arnulphum Wido rex e vestigio sequcretur, justa fluvium defunctus est Tarum." Ibidem, pag. 284, ad an. 896. (5) Histoire des Français, Tom, II, pag. 236.

savaucer jusqu'à Eome, où le pape Benoit IV lui accorda, le 12 Février 901, la couronne impériale."

Un poète latin contemporain des événements a écrit le panégyrique de Bérenger en vers hexamètres {*). Son poème , divisé en quatre chants , contient beaucoup de détails sur la seconde bataille que Gui livra à Bérenger, mais il y a fort peu de rapport entre son récit et le tableau de Liudprand.

Parmi les traits remarquables vient en premier lieu que le poète, ennemi de Gui, dépeint celui-ci comme aidé de soldats français (pag. 238). Il l'appelle lui-même Gallicus lieros (pag. 239) , I>ux Gallicus (pag. 247) et Rhodaniens ductor (pag. 244). Parmi les chefs de son parti il nomme, à côté de ce même Hubald qui joue im rôle si important dans le récit de Liudprand , certain Guillaume , qui était à la tête de 300 fervestis , mai3 dont le nom ne figure qu'une seule fois dans le poème , Iiib. Il , vs. 35 (Leibn. pag. 242) : Collectos etiam ducit Yilelmus amicos Tercentum lorica habiles galeaque minaces , Nec jaculo segnes. Totidem propellit Ubaldus Consimili fervore.

Si les premiers livres racontent les guerres de Gui et de Bérenger, dans le dernier le poète chante l'expédition de Louis de Provence.

H est plus que probable que ces deux événements aient été confondus dans notre chanson , mais non sans une grande confusion de dates et de faits , qui ont été intervertis d'une manière surprenante. Le roi Amolphe avait soutenu Charles-le-Simple , Gui avait prétendu au royaume de celui-ci , il devait être odieux aux Français qui tenaient pour la légitimité. Yoilà déjà une raison pour que l'imagination populaire intervertît les rôles et plaçât Gui à la tête des Allemands faisant une invasion en Italie, surtout depuis que ce parti guerroya contre un roi Louis , qui fut pris

(') Apud Leibnitz, Rerum Brunsv. Scriptores, Tom. I, pag. 235 seqq.; Muratori, Reram Ital. Script. Tom II, pag. 391, et Dom Bouquet Recueil, Tom. VIII, pag. 113.

probablement pour son homonyme français, dont la poésie chantait déjà les louanges. De telles transpositions ne sont pas inouies dans l'histoire de la poésie populaire, et le fameux poème des Nibelungen nous en offre un exemple frappant en substituant la Brunehilde de la tradition à la Fredegonde de l'histoire , et vice versa (*).

Gui devenu le représentant des Allemands fut enfin chargé du rôle du plus présomptueux d'entre eux , ce qui fut peutêtre rendu plus plausible par cette circonstance que lui aussi avait trouvé une mort violente dans un fleuve. Il n'est pas bien clair pourquoi ou ait substitué au nom de son vainqueur celui de Guillaume , mais il est possible que dès leur formation les traditions ne furent pas d'accord sur ce point : Guillaume et Hubald étaient à la tête d'un nombre égal de soldats et ils sont cités d'une haleine par le poète qui dit expressément qu'ils agissaient //consimili fervore."

Or, en chantant les louanges d'un Guillaume se trouvant sous les ordres d'un dux Gallicus ou même Rhodanicus ^ l'imagination populaire a dû facilement voir dans ce Guillaume un miles Rkodanicus ^ un chevalier, un chef des bords du Rhône; et- en le mettant en rapport avec un roi Louis, on en vint nécessairement à le confondre avec le héros dont la renommée était dans toutes les bouches.

En admettant nos conjectures , qui , nous l'avouons , ne dispersent pas complètement les nuages qui obscurcissent cette partie de notre geste , on restera cependant convaincu que plus que partout ailleurs , ici la tradition est confuse et altérée : on sent qu'il a fallu un assez grand laps de temps , et la distance du théâtre des événements, pour changer et intervertir ainsi les faits et les caractères. Un siècle doit à peine avoir suffi à ces transformations. Que si d'un autre côté nous observons que ce n'est que lorsque les traditioHS de Guillaume d'Aquitaine et du libérateur de la Provence étaient déjà amalgamées que ces nouveaux récits purent

(') Voyez le Dr. Emill Rûckert, Oberon von Mons, imd die Pepinc von Nivella; Untersuchungen ûber den Ursprung der Nibelungensage, s. 16 if.

trouver place dans le cadre déjà élargi , il y a tout lieu de croire que cette partie de notre chanson y fut rattachée vers la moitié du onzième siècle.

Nous passons à l'autre voyage que Guillaume fit en Italie , et qui forme la seconde partie de la branche du Couronnement Looys.

En détachant de ce récit tout ce qui sert à le nouer a la chanson proprement dite du Couronnement , nous trouvons que Guillaume fit un pèlerinage à Rome pour s'acquitter d'un vœu. Pendant son séjour dans la ville éternelle les Sarrasins se rendirent maîtres des états du Pape , et Guillaume les en chassa par suite d'un combat singulier avec un de leurs chefs , appelé Corsolt , qu'il vainquit seulement après que celui-ci lui eut tranché une partie de son nez d'un coup d'épée, ce qui donna lieu au changement de nom du paladin , qui à cette occasion se baptisa lui-même (') : //Dès ore mes qui moi aime et tient chier, Trestuit m'apelent, Piançois et Berrier, Conte Guillaume au cort nés le guerrier." Et le trouvère ajoute :

One puis cel non ne li pot l'en changier. Ensuite il fait prisonnier l'amiré Gralaffre , et fait délivrer le roi de Pouille G-aifier. L'émir se convertit au christianisme, et le roi Gaifier donne sa fiUe en mariage à son libérateur ; mais ce mariage ne se consomme pas , puisque les événements rappellent Guillaume en France.

M. Paulin Paris voit dans ce récit une réminiscence des hauts faits de Guillaume-Bras-de-fer , fils de Tancrède de Hauteville.

Depuis la moitié du neuvième siècle les Sarrasins , qui dès 827 s'étaient rendus mmtres de la Sicile, ravagèrent l'Italie. Par un hazard des chevaliers normands, fils du baron Tancrède de HauteviUe, furent attirés de ce côté.

(') Li Conroimemens Loovs, vs. 1153, dans notre premier vola-

e, pag. 31.

défirent les infidèles et se rendirent maîtres du comté de la Pouille. L'un d'eux , surnommé Bracchium ferri , doit , selon M. Paris (') , //être par conséquent le même que le Fierebrace de notre chanson. De cette coïncidence" , poursuit-il , //il faut conclure que le commencement du Couronnement du roi Looys a été inspiré par les bruits que l'on avoit répandus en France au temps des exploits du chevalier normand ; autrement il seroit difficile de trouver un lien naturel dans notre chanson entre ce qui touche aux afiaires de France et la délivrance de Roma Mais pour distribuer entre plusieurs personnages les exploits que les jongleurs ont réunis sur une seule tête, il suffit souvent de tenir compte des surnoms dont la mémoire ne s'est pas perdue, ainsi Guillaume (T Orange diôérera de Guillamne Bras-de-fer ou Flerebrace , et ce dernier n'aura rien de commun en réalité avec Guillaume au court nezT

H se présente contre ce raisonnement plusieurs observations. Si nous tenons en effet compte des surnoms, il sera difficile de conclure des événements de la chanson que Guillaume d'Orange prend ici la place de Guillaume de Hauteville. La déduction serait parfaitement logique si le héros prenait ici le nom de Pièrebrace ; mais nous voyons au contraire qu'il le perd , pour eu prendre un autre qui a prévalu. Guillaume portait déjà dans des chansons antérieures le surnom de Eièrebrace , qu'il tient probablement , comme nous l'avons vu (^) , du comte de Poitiers du même nom.

E y a encore d'autres raisons qui rendent la thèse de M. Paris plus que douteuse.

Guillaume de Hauteville était certes "un admirable chevalier , puisque Guillelmus Appulus , dans son poème de Rébus Normaimorum in Sicilia caet. i^\ Lib. I, (Murât, pag. 258), l'appelle :

(') Les Manuscrits françois, Tom. III, pag. 126. (*) Voyez plus haut, pag. 97.

(5) Apud Leibnitz, Rerum Brunsv. Script. Tom. I, p^ 578 seqq. et Muratori, Rerum Ital. Script Tom. Y, pag. 253 seqq.

Tancredi filius

Is quia fortis erat, est ferrea dictus habere Brachia, nam validas vires animumque gerebat. u commencement du Livre II, (p. 259):

Modico vixerat

Tempore, vir ferrea dictus habere

Brachia Guilielmus, cui vivere si licuisset, Nemo poëta suas posset depromere laudes, Tanta fuit probitas animi, tam vivida virtus. Ainsi donc, selon le poète contemporain, il ne vécut que peu de temps. Cependant il avait déjà montré par ses exploits qu'il méritait son surnom guerrier, car il avait passé dix ans (1035 — 1045) à faire la guerre en Italie; seulement il ne la fit pas aux Sarrasins.

Le moine bénédictin Geauffroi Malat^rra parle longuement de lui et de ses frères dans le premier livre de son Hûtoria Siada ('), et c'est à cette source que nous puiserons nos principaux arguments contre la thèse de M. Paris.

Selon Malat^rra, Tancrède de Haute ville, baron normand, avait cinq fils: Guillaume surnommé Fièrebrace (Ferrea- Brachia), Drogon, Huuifred, Geauffiroi et Serlon. SMtant remarié en secondes noces, il eut de ce dernier mariage sept fils: Robert Guiscard, Malger, Guillaume, Alfred, Humbert, Tancrède, B;Oger le Jeune. Ces frères, très-unis entre eux, voyant les hoirs de leurs nobles voisins se quereller à propos de leurs héritages, et les morceler en fractions insuffisantes, et désirant ne pas courir les mêmes risques, décidèrent entre eux que les fils du premier lit, ceux du second étant encore trop jeunes, iraient chercher fortune ailleurs par le sort des armes. Dieu les conduisit enfin dans cette partie de l'Italie qu'on nomme la Fouille.

Les princes de Capoue et de Saleme étant en guerre, les fils de Hauteville, espérant gagner quelque chose à ces dissentions, se mirent du parti de celui qui était le plus proche dans leur chemin, le duc de Capoue. Cependant ayant

Apud Mnratori 1. 1. Tom. V, pag. 549 seqq.

éprouvé son avarice, ils joignirent Gaimar, le prince de Salerne, auquel leur valeur assura la victoire. Les Lombards ne tardèrent pas à souffler la méfiance dans le cœur de Gaimar à l'égard de ces audacieux aventuriers, qui pourraient bien vouloir se rendre maîtres de ses états.

En ce temps Maniacus, gouverneur de la Calabre pour l'empereur de Constantinople , voulant porter ses armes en Sicile, chercha partout des auxiliaires. Gaimar saisit cette occasion pour conseiller à ses nouveaux amis, dont il brûlait de se défaire, de joindre Maniacus, leur promettant des monts d'or. Us ne se firent pas prier, et passèrent en Sicile; et ce fut encore à leurs exploits que Maniacus dut la prise de Messine. Ils subjuguèrent une grande partie de l'île, jusqu'à Syracuse.

Maintenant qu'il va être plus spécialement question de Guillaume Fièrebrace, nous laisserons parler le moine luimême (*).

//Arcadius quidam, qui urbi [Syracusae] principabatur , nostris infestus, multas strages dabat, quo Guilielmus Tancredi filius , qui Terrebrachia nuncupatur , plurimum indignatus, impetu facto, super eum irruit, fortiterque congrediens hastili robore dejectum interfecit: unde et maxima laudis admiratione deinceps apud Graecos, et ajmd Siculos fuit.

//Siculi itaque usque ad sexaginta millia congregati Maniaco, et suis in partibus Traiuae urbis bellum offerre tentant. Porro Guilielmus filius Tancredi laude militiae ferox, armis strenuus, Graecos ad certamen praeveniens, certamine inito, cum suae gentis tantum militibus cum hoste cougreditur, antequam Graeci ad locum certaminis perveniant. Portiter agendo plures stravit, reliquos fugat, victor efficitur. Graeci ad locum, quo certatum fuerat pervenientes, nostris hostes insequentibus, spolia diripiuut, inter se dividunt, nulla portione nostris, qui ab hosti excusserant, reservata."

Les Normands , trahis de la sorte , quittèrent Maniacus et la Sicile, et passèrent dans la Calabre , où ils ravagèrent tout

(•) Ibidem, pag. 551.

le pays sous la domination des Grecs. C'est ainsi qu'ils vinrent dans la Pouille, et se mirent à conquérir cette province.

Ils commencèrent par bâtir un château, appelé Melfa; mais n'étant qu'au nombre de cinq cents, ils furent bientôt attaqués par une armée nombreuse des Grecs de la Calabre et de la Pouille (*). Le combat fut rude: des fils de Tancrède il n'y eut que Guillaume Fièrebrace et le comte Drogon qui y prirent part, leurs frères n'étant pas encore arrivés sur les lieux. Mais ceux-ci, //ut fortissimi milites", animant leurs compagnons et leur donnant l'exemple, tuèrent beaucoup d'ennemis et mirent le reste en fuite.

Les Grecs ayant réuni une nouvelle armée, sous les ordres du duc Annon, nos condottieri eurent un nouveau combat à soutenir //sub Monte piloso."

//Cum jam Xormanni fatigari prae nimia caede cœpissent, Guilielmus quartanae febris typo laborabat, et prae nimia infirmitate, qua premebatur, certamini intéresse non poterat, sed procul jacens exitum rei expectabat, cum videret jam suos minus fortiter agere, et paene deficere, indignatione et ira, infirmitatis, qua praemebatur, oblitus, arma corripiens sese, quasi leo furibundus, hostibus médium dédit, suosque verbis exhortatoriis recreans, fortiter agendo hostes in fugam

(') Les Grecs leur avant envoyé un homme pour leur proposer de se retirer en pais, oa d'accepter le combat, sLegatns... cnm pulcherrimo equo insideret, quidam Normannus Hugo, cognomento Tudextifem {Var. Tudebufem: Tue-bœxifr), equum manu attrectare cœpit. Ut autem mirabUe aliquid de se, sociisque suis, imde terrerentur, Graecis mandaretur, nudo pugno equum in cervice percutiens une ictu, quasi mortuum dejeeit." Ibidem, pag. 552.

Un autre exemple de cette force prodigieuse que nos chansons mentionnent si souvent, se trouve dans l'Hist. Gén. du Languedoc , Tom. II, pag. 151, où nous lisons qu'un historien raconte que vers l'an 1017 k chapelain du vicomte Aymeric de Rochechouard fut chargé de faire dans Toulouse la cérémonie de donner un soufflet à un Juif, à la fête de Pâques, comme il avait toujours été d'usage. H ajoute que le coup fut si violent, qu'il fit tomber par terre la cervelle et les yeux du Juif qui expira sur le champ.

Vertit; duce Annone, duce exercitus, qui caudatus erat, quasi bove interfecto" (*).

Alors les Grecs se retirèrent dans leurs châteaux forts, mais les Normands ravagèrent et pillèrent la terre, prirent d'assaut les forteresses et se rendirent maîtres de la contrée.

La renommée (//fama referente") des exploits des frères du premier lit étant parvenue aux cadets, ceux-ci vinrent les joindre, n'en laissant que deux dans la patrie.

Cependant le comte Guillaume ne put résister à sa maladie; il mourut, et son frère Drogon lui succéda dans le gouvernement de la Pouille.

Ce n'est que plus tard que ses frères attaquèrent et défirent les Sarrasins de la Sicile.

Yoilà l'histoire succincte des expéditions de Guillaume Kèrebrace en Italie, et certes il est impossible de trouver quelque conformité entre ses exploits et les événements de notre chanson.

Or, si Guillaume de Hauteville n'a pas défendu le Pape, n'a pas combattu les Sarrasins, il va sans dire que pour cette raison encore nous hésiterons à vouloir retrouver dans cette partie de notre poème un écho de la tradition de ses hauts faits.

D'ailleurs, il faut observer que ce n'est pas seulement ici qu'on rencontre le récit de la délivrance de Rome de la domination sarrasine par suite d'un combat singulier d'un champion Carlovingien. Les mêmes faits se retrouvent dans une branche de la chanson d'Ogier d'Ardenne de Eaimbert de Paris. Là non seulement le nom du Sarrasin Corsolt ou Corsubles revient, mais ce qui est beaucoup plus curieux, c'est qu'on a rattaché à la gloire d'Ogier le souvenir de la trahison d'Alori, complètement perdue dans les chansons de Guillaume d'Aquitaine. Il pourrait bien y avoir quelque obscure connexité entre les deux branches de ces poèmes, mais l'espace nous manque pour insister sur ce point.

En tout cas, dans le poème d'Ogier il n'y a pas de con-

(') Ibidem, pag. 552.

fusion de noms possible, donc pas de raison pour attribuer cett€ geste au fils de Tancrède de Hauteville.

De cette étude il nous semble résulter que la tradition qui fait le fond de cette partie de la chanson est ancienne: elle date peut-être du temps des campagnes en Italie de Pépin ou de Charlemagne, qui tous deux marchèrent à la défense du Pape.

Ces souvenirs sont peut-être venu s'amalgamer avec d'autres récits de même nature, et ensemble ils ont concouru à former notre tradition pour la rendre de plus en plus confuse.

Dans le dernier quart du neuvième siècle les Sarrasins mirent plusieurs fois Fltalie à sac (*), et pénétrèrent même jusque dans les environs de Rome. Louis, roi d'Itahe, leur fit une guerre acharnée, et c'est dans ce temps que figure Gaifier duc de Saleme, qui prit tant de part aux troubles qui désolèrent lltalie, et qui mourut vers 879. Ce Gaifier revient dans notre chanson et dans celle d'Aspremont (-), quoiqu'il y joue un rôle tout autre que dans Tliistoire. Nul doute que les souvenirs de ces guerres se sont mariés à ceux du commencement du siècle suivant pour former cette branche de notre chanson (3).

(') ^oyez Heremperti Historia Principum Beneventorum , apud Muratori, Scriptores Rerum Ital. Tom. V, pag. 20 seqq. , ou Tom. II, pag. 242 seqq.

{-) Publiée par Im. Bekker, dans les Abhandl. der Berliner Akademie, 18i7 pag. 26è. Le savant auteur imprime: Par devant Karle evos le duc Gaifier De Lohereine, li enforciez Gamier, etc.

mais il est évident que la virgule doit être placée à la fin du premier vers, et non après Lohereine.

(^ Albéric des Trois-Fontaines raconte que vers 837 le Pape fut aidé contre les Sarrasins par un autre fils d'Aimeri de Xar bonne, Aymer le chétif, dont le nom revient dans nos chansons. Voici se» paroles :

wHic inserenda est etiam historia de Aymero captico {sic) , Nemerici de Narbona penultimo filio, qualiter ausdlium Romanis et Papae praestitit contra Sarracenos et captus et vulneratus ibi fuit, et in

Nous n'attacherions pas une grande importance à cette branche de la chanson, qui en elle-même n'est que d'un intérêt fort secondaire , si cet épisode ne nous entretenait pas des événements qui donnèrent lieu à la prise d'un surnom, qui eut une telle influence sur la tradition , qu'il semble avoir donné lieu aux armes héraldiques de la maison d'Orange. Voilà certes une raison pour lui vouer quelque attention.

Le fait qu'une aventure tenue pour déshonorante devint pour son héros un sujet de renom , est assez remarquable en lui-même; et une telle tradition nous semble par là même devoir avoir un fond lùstorique, qu'il est important de recliercher.

Avoir le nez tranché était une très-ancienne punition, dont Du Gange a allégué nombre d'exemples ('). Pour n'en citer qu'un seul de temps plus modernes, nous citerons Guillaume de Tyr, qui en parlant d'un certain Grec qui avait été condamné à perdre le nez , l'appelle : //Nares habens mutilas in signum animae perversae" (^).

Mais la perte du nez n'était pas seulement tenu pour déshonorable par suite d'un condamnation judiciaire, il l'était même par suite d'un combat. L'ancienne chanson de Jourdain de Blaivies (^) nous en fournit une preuve éclatante.

Venetiam duc tus... De nomme Papae, qui a cantoribus dicitur Milo , non est curandum, quia ita soient nomina mutare vel per iguorantiam, vel curiose."

La dernière phrase nous montre qu'il a puisé son anecdote dans une chanson populaire, la-même à laquelle la Bataille d'Âleschans fait allusion vs. 4424:

Aymers li chétis.

Cil prist la terre de Saint-Marc de Venis. D'ailleurs les dernières paroles donnent à penser par rapport à la branche du Couronnement.

(•) Glossarium Mediae et Inf. Latiuitatis, c. v. Denasatus.

f) Voyez l'Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 360.

H doit y avoir de la counexité entre cette opinion et le dicton populaire qui se trouve à tant de reprises dans la chanson des Lorrains : Qui son nez tranche il déserte son viz.

En Hollande le même proverbe a cours encore aujourd'hui.

(') Publiée par M. le dr. Conrad Hoffmann.

Jourdain qui avait à se plaindre du vieux traître Tromont (vs. 1002)

Il trait l'espée au brun coutel qui taiUe Et fiert Tromont en travers el visaige, Que tout l'acier li embat en la face.

Le nés li tranche, si chaït sor le manbre.

1028. Cil chevalier le prennent à gaber: //Sire Fromont, a-voz-il adesé?" — //Oïl, seignor, je n'ai mie don nés: Il m'a honni à touz jors , ce savez.

Por Deu voz proi, que voz ne me gabez." Un peu plus loin, vs. 1147, après le combat, le blessé se lamente de cette manière:

//Chaitis maléourez! 1er iere riches et d'avoir assasez, S'estoie cuens de ceste grant cité, Tex m'avoit chier qui m'aura en vilté.

Or me diront Fromons li esnazés.

Et pour ne pas être //si esgardez", il fait couper le nez à dix de ses hommes.

Lorsque le même accident arrive à Guillaume Eièrebrace , par bonheur il a la présence d'esprit de se glorifier de ce que l'opinion populaire aurait pu lui imputer à deshonneur ('), et le surnom de marchis au cort nez devint au contraire un titre glorieux, comme plus tard celui de gueux ^ dont les conjurés Belges en 1566 furent si fiers, bien qu'il leur eût été donné pour les flétrir et les rendre ridicules.

L'histoire n'a-t-elle gardé aucune trace d'un événement aussi remarquable? En la fouillant bien on trouve réellejnent un personnage historique, et encore de la famille de

j (') Effectivement on lit dans le Couronnement, vs. 1035. ! .... de son nés abat le someron:

Maint reprovier en ot puis li frans homs ; et dans le Charroi de Xînies , vs. 149:

Por ce m'apelent Guiilaumes au cort nés: Grant honte en ai quant vieng entre mes pers. II. S

Guillaume d'Aquitaine et des comtes de Provence, qui j porté le même surnom vers la moitié du onzième siècle.

Guillaume, comte de Bezalu, de Valespir et de Tenouil lèdes, surnommé le Gros (et quelquefois le Pou), fils di comte Bernard, épousa avant 1016 une tille de Guillaum( I (ou II), comte de Provence, selon d'autres de Guillaumi Taillefer, comte de Toiilouse, que nous avons trouvé éta bli en Provence, dans les environs d'Arles.

Dans sa jeunesse il avait fait avec son père un voyagi à Rome (*).

Ce Guillaume I avait de sa femme Adélaïde deux fils Guillaume II et Bernard, qui avaient succédé dès 1052 ai domaine de leur père. Le premier fut surnommé Trunnus //à cause qu'il avait un nez postiche" (2). On sait fort pei sur lui : il paraît cependant qu'il se rendit extrêmement odi eux à ses sujets par ses violences et ses emportements, e qu'il fut assassiné avant 1070 ('). H résulte en outre d'uni pièce authentique qu'il fit un pèlerinage à Jérusalem veri 1055 (*).

L'histoire ne nous dit pas comment ce Guillaume de Be zalu perdit son nez : était-ce avant, pendant ou après soi pèlerinage? Etait-ce en combattant les infidèles , ou par suit d'une échaufi^ourée moins honorable et que son caractère laissi supposer ?

En adoptant cette dernière conjecture on pourrait trouve autre chose qu'un expédient dans ce que le Guillaume di Charroi de Nymes dit au roi Otran sur l'origine de son ne; tronqué (^). Il y aurait peut-être là une réminiscence histo rique. //Dans ma jeunesse, dit-il, je devins un voleur saui pareil, mais de plus forts que moi, des marchands que j'a

(') Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom. II, pag lé9, 154, 156.

(^) Ibidem, pag. 392.

(5) Ibidem, pag. 193.

(*) Ibidem, pag. 598b.

(5) Charrois de Nymes , vs. 1219 — 1225 , voyez notre premie Tolume , pag. 105 .

vais assaillis, me punirent en me coupant le nez avec leurs couteaux."

Il peut sembler assez difficile à comprendre comment un personnage d'un caractère comme le sien aurait été assimilé au pieux héros ; mais il faut bien se rappeler que sou histoire est à peu près totalement inconnue , et que son pèlerinage donne lieu à des suppositions plus favorables sur son compte.

D'ailleurs, en admettant le pire, on ne doit pas oublier que le Cid est bien devenu le héros de la poésie populaire en Espagne, lui qui servit les Arabes, qui viola et détruisit les églises chrétiennes, qui fut parjure et menteur, enfin l'homme le moins propre à devenir le héros choyé des romanceros. Ce que M. *Dozy a dit pour expliquer ce phénomène presque incompréhensible (*) , nous le répétons pour Guillelmus Trunnus : //Ce que nous appellerions les défauts , les mauvaises actions, les crimes de [Guillaume] ne s'appelait pas ainsi au Xle, au Xlle siècle, ou plutôt tout cela était si général, si ordinaire, que l'on y faisait à peine attention."

Ce Guillaume de Bezalu est-il réellement le prototype de notre Guillaume au court-nez ? Cette question ne pourra se décider sans de plus amples renseignements sur sa vie et sur l'événement qui lui valut le surnom de Trunnus. Ce qui plaide en sa faveur c'est qu'il est, comme nous l'avons déjà remarqué, de la famille de Saint Guillaume, ce qui peut avoir été une occasion d'amalgamer leurs traditions.

Les comtes de Bezalu descendaient d'un frère de notre héros, du nom de Borrel. H en est de même de presque tous les Guillaumes qui semblent successivement avoir élargi le cadre des traditions du héros de la bataille d'Orbieux. Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, descendait en ligne directe du premier Guillaume; Guillaume Tête-d'Etoupes de son frère Adalelme.

Recherches sur l'Hist. Polit, et Litt. de l'Espagne au moyen âge , Tom. I , pag. 653.

Ce qui rend au contraire la question fort douteuse, c'esl que dans la première moitié du onzième siècle la traditioi de Guillaume au court-nez était non seulement formée , mais déjà mise en rapport avec celle de la prise d'Orange j comme nous verrons plus tard.

Jusqu'ici nous n'avons pas encore pu nous occuper de la pieuse fin du duc Guillaume , et de ses derniers jours passés dans le cloître qu'il avait fait bâtir. Pour plusieurs raisons cependant cette partie de la tradition ne doit pas être négligée.

Avant de nous occuper de la tradition populaire, nous passerons en revue les relations latines qui passent pour authentiques, et dont la plus ancienne remonte jusqu'au temps de Guillaume lui-même.

Un auteur contemporain du saint, saint lui-même et moine dans l'abbaye d'Aniane, nommé Ardon, nous a laissé un témoignage fort important sur la vie monacale de notre héros, dans le sixième chapitre de sa vie de Saint Benoit, premier abbé d'Aniane (*). Ce chapitre , nous allons le transcrire.

Monasterium Gellonis extructum à S. Guilielmo Buce Aqidtaniae. Httjiig Vita.

Guillelmus quoque Comes, qui in aula Imperatoris prae cunctis erat clarior, tanto dilectionis affectu B. Benedicto deinceps adhaesit, ut seculi dignitatibus despectis, hune ducem viae salutaris eligeret, quâ pertingere posset ad Christum: acceptâque tandem convertendi licentiâ, magnis cum mnneribus auri, argentique, ac pretiosarum vestium speciebus subsequitur venerabilem virum Nec moram in deponendo comam fieri passus est , quin potins die Natalis A.postolomm Pétri et Pauli auro textis depositis vestibus,

Acta Sauctorum rebruarii, Tom. II, pag. Gl5é.

Christicolarum induit habitum , seseque Caelicolarum adscisci mimero congaudet. Vallis vero a beati viri Benedicti monasterio ferme quatuor distat millibus, cui nomen est Gellouis, in qua construere praefatus Cornes in dignitate adhuc seculi positus cellam jusserat, illic se vitae suae tempore Christo traditit serviturum. Et, quoniam nobilibus uatalibus ortus, nobiliorem se fieri Christi amplectendo pauperiem studuit, et summum, quem jam animo perceperat, pro Christo abjecit honorem.

Ratum puto, si de piis conversationis ejus actibus vel nescientibus pandam. Etenim in cellam praefatam venerabilis Pater Benedictus suos jam posuerat monaclios, quorum exemplo imbutus, infra paucos dies, eos a quibus edoctus est, virtutibus antecellit. Adjuvantibus quoque eum filiis, quos suis Comitatibus praefecerat , Comitibusque vicinis , ad perfectum fabricam manasterii, quam coeperat, cito deduxit. Qui locus ita secretus est, ut solitudinem non desideret habitator. Cingitur denique nubiferis undique montibus, neque cuiquam illic accessus est, nisi quem ultroneus orandi caussa deduxerit animus. Tanta vero amoenitate est perfusus, ut si Deo servire decreverit, alia non desidet loca : siquidem adsunt vineae , quas praefatus vir plantare praecepit, hortorum quoque copia variis stipata diversorum generibus arborum: possessiones acquisivit plurimas. Peteuti siquidem eo serenissimus Rex Ludovicus spatioso hoc dilatavit termino, de fiscis suis ad laborandum concedens loca. Vestes sacras perplurimas dédit, calices argenteos et offertoria praeparavit, libros secum perplures attulit, altaria auro argentoque vestivit; in hanc nempe ingressus cellam totum se dedicavit Christo, nihil mundanae pompae relinquens vestigii.

Tantae autem deinceps humilitatis fuit, ut rarus aut nullus ex monachis ita flecti posset, dum obviare contigeret, ut ab eo humililate non vinceretur. Vidimus saepe eum sedentem asinum suum, flascouem vini in stratorio déferre, eumque super insedentem, calicem in terga humeris veheutem, nostri monasterii Pratribus temporc messis ad refocil-

landam sitim eorum occurre. In vigiliis quoque ita pervigil erat, ut vinceret cunctos. In pistrino, nisi occupatio aliqua prepediret, aut egritudo tardaret, propriis operabatur manibus. Coqninam vice sua complebat, in habitu summae humilitatis assumpserat formam. Jejunii amator extitit, orationibus instans , compunctioni continuus ; vixque corpus Christi poterat percipere, priusquam lacrymarum ejus in terram decurrerent guttae. Lectuli quoque duritiem avide expetebat, sed propter ejus invaletudinem Benedictus Pater culcitram, eo noleute licet, substemi fecit. Aiunt nonnulli , se quia saepe pro Christi amore flageUis caedi , nullo alio praeter eum qui aderat conscio, jussit. Mediis fere noctibus glaciaUbus prorsus rigoribus , uno perraxo tectus tegmine, saepe in oratorio, quod in honorem S. Michaëlis construxerat, soli Deo notus, vacans orationibus stabat. His aliisque virtutum fructibus intra exiguos stipatus annos , imminere sibi diem mortis cognoscens, conctis monasteriis in regno Domini Caroli pêne sitis, per scriptnram notum fieri jussit, se ab hoc jam seculo migrasse, sicque deinceps copiam virtutum reportans, Cliristo vocante migravit. i Le moine de Gellone qui, au onzième siècle, écrivit la Ifonde de Saint Guillaume, a inséré dans son récit la rede Saint Ardon, en la paraphrasant longuement et -„ ajoutant beaucoup de détails. Nous ne citerons de I cette l^nde que ce qui sert de complément aux paroles de '^' ' t Ardon, et trouve sa place dans la tradition populaire, lès avoir raconté là valeur du saint et ses exploits e les Sarrasins, et vanté sa piété, son amour pour la e, pour la religion et son zèle pour la charité chrétiLiiue, le légendaire s'exprime de la manière suivante ('):

' luter haec omnia virtutum studia et verae sanctitatis Deo

;|placita holocansta, vir tamen Domini et servus Jesu Christi

Lbuasi nihil ageret suspirabat nec videbatur sibi adhuc Deo

diquid obtulisse acceptum. Yisum est autem ei, inspirante

Ebatia Dei, ut novum novo opère ILegi omnipotenti debeat

(') Acta Sanctorum Mail, Tom. VI, p. 813a.

acdificare monasterium , iu tali scilicet loco , ubi nullum ante fuerit oratorium ; in quo divinum fiât semper servitium , perpes oblatio , juge sacrificium. Procedit igitui explorare et quaerere, iu quo locorum debeat aedificarc monasterium , jacere fundamenta , opus accelerare. Incidil ergo ei voluntas ad excelsa montana Lutevensis territom procédera , circumire et quaerere , si forte queat in ilk vasta solitudine locum juxta cor suum , quem ad Dei omnipotentis gloriam construat, reperire. Denique ingredi tur, Deo ut credimus comitante, Angeloque sancto duc( viam praeparante , loca deserti dévia , alpes arduas , celsî promontoria , arcta nimirum via et scopulosa , aspera pe: totum , plurimum laboriosa. Abbreviat cito gratia divini viae asperitatem, et adimplens cari sui desiderium terminai anxietatem.

//Nam convallis ipsius angustias ingresso, et ad interioren eremum paulo longius progresso, subito occurrit inter ip' sas montium crepidines parva quaedam et inculta planities aëriis undique jugis et rupibus constipata, nemorosis circum quaque arboribus obumbrata, rivulo viventis aquae per me dium defluente, et in fluvium Arauris quo clauditur illi vallis haud procul ingrediente. Requiritur nomen loci, e invenitur quoniam Vallis-Gellonis antiquitus diceretur: e ideo fortassis, ut quidam interpretantur, quod in ipsa soH tudine deserti, inter immensos scopulos et colles horribiles quasi agellus vel parvus ager remansisse videretur. Vi dens igitur Dei araicus loci qualitatem, et ad monasteriuu construendum quamdam opportunitatem , cognoscit se mani feste a Domino exauditum, et iter suum a Domino expe ditum. Unde referens gratias Conditori, omnibusque dila tionis impatiens , dat manum operi , instat et invigilat sanct gratoque labori. Accitis quoque magistris quos secum edij cebat , virisque sapientibus quos in suo comitatu habebat , quai primum condecens metitur oratorium, metitur etiam totii claustri spatium , domum refectionis atque dormitorium, domui etiam infirmorum et cellam novitiorum, proaulam hospitumj xenodochium pauperum, junctum clibano pistrinum, de late:!

molendinum. His ita dispositis et congrue atque regulariter desigiiatis, ipse Dux ad opusrediit, operarios ponit, artifices praeponit ; qui quibus insistant operibus , quaeve exerceant studia , diligenter et opportune disponit. Et sic quidem incipiens a capite, sicut dicitur, A sanctuario meo incipite, exorsus est a sanctuario: in quo nimirum primos ipse lapides mittens , in uomine Salvatoris , id est Jesu Christi , qui est vere Salvator mundi, initiât fundamentum , erigit parietes, sustolHt tectum, consummat opus perfectum, marmore pretioso perficiens pa\anientum. Sancta Eegina Caelorum et Princeps Archangelorum , Petnis Pastor ovium et Paulus Doctor gentium, cam Joanne Theologo et Andréa Apostolo, cum oniui duodeno Apostolorum numéro, praemissa Salvatoris principali memoria quem decet ante omnia omnis honor et gloria , placuit sancto Principi , ut speciaUter colantur in eadem eccclesia: fecitque et ipsis ibidem propria et v:neranda altaria.

Igitur, perfecto opère templi et quibusdam officinis, festmat servus Domini conducere servos Dei de coenobiis vieillis, de locis regularibus atque religiosis, viros pudicos, sanctae conversationis. Quibus etiam solenniter Abbate dato temploque sanctificato, solennem quoque ecclesiae et altari fecit donationem, protestans in muneribus suam erga Deum auimi intentionem. Praedia namque cum scripto largitur ingentia, familiam multam nimis loco semper et Pratribus servituram, auri quoque plurimum et argenti, mirabiles multasque gazas multiplicis omamenti, grèges etiam non parvi uumeri sexusque promiscui, pecoris et armenti. Ut autem haec sua donatio, sanetaque ipsius per omnia et justa constitutio indissolubilem haberet stabilitatem , et omnimodis in seculis aeternis possideret firmitatem; primo scriptis propriis adstipulat, deinde praeceptorum regalium vigore corroborât."

Cependant, de retour à la cour de Tempereur Charles,

désir lui prit de renoncer à la gloire mondaine; et il

itianda à l'empereur la permission de se retirer dans le

- ître. Charles la lui accorda, quoique bien malgré lui, et

en fondant en pleurs. Il lui donna une sainte relique, un fragment de la vraie croix que le partriarclie de Jérusalem lui avait offert. Lorsque la nouvelle de cette résolution se répandit, toute la cour, toute la ville en furent émus, et en premier lieu sa famille. Leurs pleurs pour l'en dissuader ne purent cependant rien contre sa ferme volonté. H partit: et l'empereur, les hommes d'armes et une grande multitude le convoya une partie du chemin en pleurant et gémissant. Maintenant laissons de nouveau parler le légendaire (*) : //Igitur Dei amicus tandem expeditus, tantisque diruptis hujus mundi vinculis , ecclesiis honoratis , multis eleëmosynis pauperibus erogatis, servis etiam non paucis libertate donatis, Franciam egreditur, Avemum ingreditur. Cumque ad iusignem vicum, qui vulgo Brivate dicitur, devenisset, ibique spatio itineris opportuuo ofificiosissime , ut par erat , susceptus fuisset hospitio, pergit oratum ad venerabile templum sancti Martyris Juliani ; uhi dévote prostratus multumque lacrymatus, puram célébrât orationem: oblatisque digne sancto altari muneribus, etiam de suis armis bellicis perfecit oblationem. Offert itaque ante Martyris tumulum galeam decentissimam et spectabilem clypeum : foris vero extra templum praesentarat ad ostium pharetram et arcum, ingens telum versatilem gladium : ex quibus clypeus in templo hodieque couservatur, qui et ipse de Willelmo, quis et cujusmodi fuerit, satis testificatur. Jam vero armis omnibus oblatis et cum muneribus Domino consecratis, denuo flecti geuu, terque quaterque pavimento prostemitur, et sanctum Dei Martyrem in oratione cum lacrymis alloquitur : //Novi , sancte Juliane , novi et certum habeo , quam miles , quam armis streuuus fueris in seculo , numquam victus , numquam derelictus a Deo: ideoque coram altari tuo arma haec derelinquo, quae Deo omnipotenti dimitto, tibique ea committo: insuper vero animam meam tibi instanter commendo, et viam istam , qua nunc ad Deura vado , ut tu serves me a malo, custodias a delicto, solves ab hoste maligno."

/'His ita rite peractis B. Willelinus, modo Dei gratia peregrinus et hujus mundi incola, suburbium illud egressus, coeptum iter accélérât, Aquitaniam intrat; et avertens oculos ab illa Ducatus sui terra, partesque illas jam videre dedignans, cursum dirigit, gaudensque properat ad monasterium illud , quod ipse paulo ante in eremo construxerat : illuc anhelat, ibi salvari sperat, illuc Domino dncente pervenire desiderat. Tandem intrat provinciam Lutevensem, et optato pervenit ductn Angelico ad convallem Gellonensem. Videns autem loci amoenitatem gratamque pulcliritudinem, illamque snam bene recognoscens dilectam solitudinem, gratias referens Omnipotentem adorât, qui viam suam direxerat et bene prosperarat: solutat monasterium, Spiritmn

sanctum implorât Vir sanctus appropinquat

monasterio, nudis pedibus, indutus ad carnem non molli neque leni cilicio. Auditur de eo, venitur obviam longe procul in bivio; fit illi, quamvis resistenti et vehementer coutradicenti, festiva atque religiosa, velit noUt, processio. Susceptus a Fratribus quos ipse olim ibidem constituerat , Abbate previo quem eis preposuerat, cum summa reverentia, cum gaudio magno communique laetitia, ducitur ad orationem: deferens mundis manibus et mundo corde auïo pretiosiorem gemmisque splendidiorem salutiferae Crucis perpul-

ckram oblationem, lignum vitae, saeculi redemptionem

Ipse solo prostemitur, extensisque manibus mundo sic crucifigitur

//Compléta vero oratione, factaque cunctis altaribus sua cuique digna veneratione, itur in auditorium, et osculatis Fratribus, lectaque ex more lectione, factoque pro tempore brevi sermone de animae aedificatione, mox vir Dei subinfert et indicat manifeste, cur ipse venerit vel qua intenti-

one Haec eo dicente , omnes qui aderant stupore de-

tinebantur, et hanc vere divinam dispensationem altius considérantes, quanto mirabantnr, tanto et laetabantur: et adjudicantes petitionem ejus fieri debere, omnia rite praeparant, et ipsi praeparantur.

Igitur anno ab Incamatione Domini octingentesimo sex-

to, Imperii vero Caroli quiuto, die Natalis Apostoloruiii Pétri et Pauli , Willelmus Cornes , auro textis depositis vestibus, per Dei gratiam solenniter benedictus, totus ille in eo sacer ordo perficitur; coma nobili, barba venerabili deposita et Deo consecrata, veste Apostolica instar Crucis induitur; extendensque manus suas et ducendus quo non velit, ab alio praeciugitur : cumque abnegat esse suus, Bénédicte Pater, tnus; immo tuus totus, sancte Deus , efficitur."

Ensuite il jaconte comment le saint devint de suite un autre homme, toujours patient, toujours humble. Il acceptait les remontrances de tout le monde: //Docebatur, nec confundebatur; corripiebatur , sed non irascebatur ; interdum caesus et injuriis laesus, neque resistebat neque comminabatur."

Son premier soin fut.de mettre la dernière main au monastère, ce qu'il fit avec l'aide de ses fils Bernard et Gaucelme, //quos comitatibus praefecerat suis," et des comtes environnants.

//Difficilis ergo ad jam dictum monasterium pro asperitate montium ingressus erat: sed ipse Dei servus , jam monachus, argumentose incisa rupe, cum malleis et securibus et diversis ferramentorum generibus, junctisque firmiter et diligenter ferro et plumbo lapidibus, jactatoque fundamento secus flumen Arauris, viam altius sustulit, quantum potuit direxit, et monti conjunxit Fecitque quoque

B. Willelmus circa monasterium vineta et oliveta plantari, hortos plurimos constitui ; ipsam vallem , destructis arboribus infructuosis , fructiferis pomeriis melius complantari."

Il demanda à être enployé aux offices les plus humbles: il fut cuisinier et administra le vivier (*): //Ecce enim Dominus AVillelmus, de Consule cocus, de Duce magno iuquilinus efficitur; praeterae illi cura injungitur pistrini."

Enfin cependant il fut libéré de tout travail pour pouvoir se vouer entièrement à la contemplation. //Igitur ab omni

opère servili praecipitur abstinere, et conceditur ei pro lubitu se habere, seque in Dei opéra ad snum desiderium exercere, orationi et sanctae meditationi vacari, Deo mente inhaerere."

Il vécut ainsi en toute dévotion; enfin inspiré par le Saint Esprit, il prédit le jour de sa mort, auquel jour les anges emportèrent son âme au ciel.

Comme on va voir, il y a une grande difFérence entre le récit du l^endaire, et les chansons auxquelles a donné lieu la tradition populaire. Nous disons les chansons, puisqu'en réalité il y en a deux: la première, primitive, simple et sobre; la seconde étant une paraphrase de la première, composée vers le milieu du douzième siècle , et fort différente par le caractère du récit et le genre de narration, comme nous le ferons remarquer plus tard. Or, dans ces chansons aussi le comte Guillaume quitte le monde, et après avoir déposé son écu sur l'autel de Saint- Julien de Brioude, il se retire dans un 'cloître; mais ce n'est pas dans l'abbaye de Grellone. La plus ancienne rédaction nomme le monastère de Gènes, l'autre celle d'Aniane (*); et ce n'est qu'en sortant de là, sur l'admonition d'un ange, que Guillaume se 1 dans le désert de Gellone, où il devient, non pas me, mais hermite. D'ailleurs, dans la chanson, le moine nouveau n'est pas, comme dans la légende, devenu tout à coup un homme humble et patient. Au contraire, le fier guerrier franc se révolte à tout moment contre l'esprit d'humilité et d'abnégation chrétienne. On ne s'étonnera pas de cette différence entre le récit monacal et la poésie populaire , qui comprenait bien moins l'ascétisme religieux que la force, le courage et le dévouement séculier dans lesquels consistait la vertu pratique de ces temps-là.

La chanson, dans sa rédaction la plus ancienne (*), se divise

(') Cepeudant plus tard le jongleur semble la confondre avec '" -bbaye de Brioude, lorsqu'il fait raconter à son héros, vs. 2329: Comment il fu moines Saint Julien.

'-) Elle a été publiée par M. le Dr. Conrad Hoffinann.

en deux parties bien distinctes, auxquelles plus tard d'autres épisodes ont été ajoutés. Commençons par donner une analyse de la première partie , qui servira sans doute à l'étude critique de l'ensemble des chansons sur Guillaume d'Aquitaine. Le comte Guillaume et Guibourc, sa femme, vécurent longtemps ensemble: il régnait en paix, et les Sarrasins tremblaient quand seulement son nom fut prononcé. Enfin la comtesse mourut à Nîmes, au grand regret de son époux. Après une journée passée dans les larmes, la nuit Dieu lui envoie son ange pour lui ordonner d'aller à Gènes. Vs. 61 Dex ne volt mie que il fust oublié:

Par un sien angele li manda son pensé, Que il alast à Genevois sour mer.

Le bon comte obéit aussitôt : il recommanda à Dieu les gens de sa terre , et donna son fief à un sien filleul ; puis , s' étant armé de pied en cap, il partit tout seul de la ville. Il vint droit à Brite (Brioude) et y entra au moustier de saint Julien. En s'agenouillant devant l'image du saint il dit: //Saint Julien, je suis en votre garde. Je quitte pour Dieu mes châteaux, mes marches, mes cités et tout mon héritage. Saint Julien, je vous recommande mon écu, que je mets sous votre garde , à cette condition que si Louis , le fils de Charles , ou mon filleul qui tient mon fief, en eussent besoin contre les maudits payens, je le reprendrai. Conmie redevance [trotiage) je vous payerai trois besans d'or à Noël et à Pâque." Cela dit, il dépose l'écu sur l'autel de marbre, et, ajoute le trouvère, vs. 97,

Encor le voient et li fol et li sage,

Tout cil qui vont à saint Gille en voiage;

Et le tinel dant Rainuart l'aufage.

Dont il ocist maint Sarrasin salvage.

Ensuite le comte remonta sur son destrier, et se mit eu marche vers //Genevois," vers l'abbaye que l'ange lui avait désignée. Etant arrivé dans la ville de //Genves" il s'achemine tout droit au moustier, où il dépose ses armes sur l'autel, ne devant plus combattre à moins que Louis n'en eût ffrand besoin. Ensuite il se rendit au cloître. L'abbé,

qui r/mout bien reconnut l'a," lui ayant demandé ce quil désire, Guillaume lui raconte conmient un ange lui a ordonné de la part de Dieu de venir là pour se faire moine. L'abbé lui octroie son désir: il sera moine en pénitence de ses péchés, pour les hommes qu'il a fait mourir. //Mais, lui demande l'abbé, savez-vous chanter et lire?" — //Oui, sans regarder au livre." L'abbé et le chapitre rient de bon cœur de cette réponse, et lui promettent de lui enseigner ce qu'il ne sait pas. Ensuite l'abbé prend des ciseaux et lui donne la tonsure; puis on l'affuble d'un habit monacal, qui lui était trop court d'un demi pié, ce qui fit encore bien rire les moines.

— //Aimez-nous, dit l'abbé, et tous nos moines vous respecteront." — //C'est bon, répond Guillaume; dites leur qu'ils ne me mettent pas en colère, car je traiterais le plus huppé de manière qu'on put dire qu'il eût vu un mauvais jour."

Guillaume fut maint jour dans l'ordre et mena une sainte vie : il assista régulièrement à tous les services. Cependant les moines lui portèrent envie: ils se pleignirent qu'il mangeait beaucoup plus qu'un deux. //Quand nous avons un petit pain et demi , il en a trois , et cela ne lui suffit pas. Quand nous avons cinq aunes pour nos frocs, il lui en faut douze. A peine jeune-t-il de midi jusqu'à none; le matin il mange deux grandes rations. Il boit tant de vin qu'il ne laisse une seule goutte d'un grand sestier\ et quand il est ivre il court après nous pour nous ruer de coups."

//Quant est saoul, si nos cace et déboute." Craignant donc d'être affamés par suite de sa voracité, ils tiennent un chapitre et se plaignent à l'abbé des mauvais procédés de leur nouveau compagnon, qui avec ses gros poings les maltraite à leur faire craindre la mort. //Quand il entre en fureur, personne n'ose sonner mot." Dans ce moment même le cenelier paraît devant eux, se soutenant sur des b«juilles : il ne pouvait marcher , tellement il avait été battu par Guillaume. Il raconte comment il avait été maltraité parce qu'il avait refusé du vin au nouveau convers. Alors l'abbé propose de se défaire de Guillaume en l'envoyant

chercher du poisson: en chemin il serait tué, puisqu'il y a dans les environs des voleurs qui attaquent tout le monde Ils lui prendront son cheval, et comme son bouillant caractère ne lui fera pas endurer cela patiemment, il se défendra, et les larrons le tueront. //De cette manière nous en serons délivrés pour toujours"

On envoie le prieur chercher Guillaume. Il arrive et apostrophe l'abbé de cette manière: //Sire abbé, que voulez vous? Je vois ces moines en grande colère; mais par Tapotre qu'on implore à Rome! s'ils me donnent le moindre sujet de mécontentement, j'en mettrai tant par terre qu'ils n'auront envie de chanter matines."

Les moines se prirent à trembler, et l'abbé lui répondit: //Sire Guillaume, vous irez à la mer, avec deux sommiers^ chercher du poisson: vous prendrez avec vous des deniers pour le payer, et un garçon pour mener les bêtes de somme. Mais je ne veux pas vous cacher que vous devez passer par le bois de Beaucler, où se trouvent des larrons qui dépouillent tous les passants. S'ils vous prennent votre cheval ou votre robe, vous ne combattrez pas." — //Dieu! dit Guillaume, jamais je n'ai entendu chose pareille. Je n'ai jamais été dans aucun marché, ni pour vendre ni pour acheter. Si les larrons m'attaquent je les mettrai à mort." — //Taisez-vous, reprend l'abbé; un moine ne doit pas se battre." — //Pour Dieu, sire abbé, s'ils veulent prendre mon cheval, le meilleur qui est sous le ciel, qui va plus vite que faucon ni épervier, que je conquis sur le fier Aerofle, à qui je coupai la tête .... s'il me le prennent j'enragerai." — //Donnez-le sans vous courroucer," répond l'abbé. — //Et s'ils me prennent mes gants?" — //Donnezles en riant." — //S'ils me prennent mes bottes et mes habits, faudra-t-il souffrir qu'on me batte? Si je le souffre, puisse ma gorge être maudite! S'ils me prennent ma robe, je vous jure que je les pendrai par la gueule ! Et s'ils me prennent mon caleçon?" — //Certes, ce serait inconvenant: dans ce cas défendez-vous, mais ne vous servez que d'os et de chair." — //C'est bon : je vous jure par le corps de Saint

Hilaire qu'ils me trouveront méchant; ce serait une honte qu'ils me prissent mes braies. Avant qu'ils ne les aient maint d'eux pleureront."

Le comte se rendit . dans la ville pour se faire confectionner une magnifique ceinture d'un tissu précieux, enrichie d'un agrafe qui lui coûta plus de cent sols. Il l'attacha à ses braies en se promettant de la bien défendre: le premier qui en approchera, il le tuera d'un coup de poing sur le crâne; ce que l'abbé entendant, il se signa, et les moines craignirent qu'il n'échappât aux larrons.

L'abbé lui fit remettre dix Kvres: Guillaume monta sur son destrier et, accompagné de deux chevaux de somme conduits par un valet, il sortit du cloître. Les moines le recommandèrent au diable. Lui cependant invoque Jliesu- Chiist et se met en sa garde.

Il vint au bois de Beaucler, mais n'y trouva pas un seul voleur. Il passa outre et gagna la mer, oil il acheta les poissons. Il prit les deniers de sa malle et les jeta à plaines mains aux vilains auxquels il ne daigna pas même parler. Il ne voulut pas rapporter un seul denier. Après s'être reposé il repartit le lendemain avec ses sommiers chargés.

En arrivant au bois de Beaucler, il ne trouve pas plus de voleurs que la première fois: alors, au plus épais de la forêt, Guillaume s'adresse au valet: //Ami, dit-il, ne saistu rien chanter? N'aie pas peur des larrons: crois-tu que je ne pourrais te défendre?" Le valet entonna de suite à Ihaute voix:

//Volés oïr de dant Tibaut l'Escler, Et de Guillaume le marcis au cort nés, Si com il prist Orenge la cité, Et prist Guiborc à moillier et à per.

Et Gloriete le palais principer?" — //Sire, je ne saurais plus chanter, car les larrons nous ipercevront, et alors évêque ni abbé ne pourraient nous garantir de mort." — //Chante toujours, répond Guillaume, ar s'ils viennent je te défendrai. Les diables les ont em- X)rtés, puisque je ne puis les rencontrer."

Le valet se remet à chanter de manière à faire retentii tout le bois. Quinze larrons Font entendu: ils venaient d( piller une abbaye dont ils avaient étrangle les convers e1 volé les efiets précieux. Ils étaient sur le point de s( mettre à table, quand l'un d'eux dit: //J'entends un jongleur: entendez comme il chante de Guillaume au courtnez." — //Amenez-le ici, répond le chef: s'il porte quelque avoir sur lui il ne pourra échapper." — //Seigneur, dit m des brigands, n'y pensez pas. On ne doit pas maltraiter ui jongleur; tout honnête homme devrait les aimer et leui donner deniers et robes et un bon repas." Cependant ils doivent obéir. Ils se mettent en selle et se ruent su] Guillaume avec de si horribles cris que les sommiers ei sont tout effrayés. ■ — //Que demandez-vous? leur dit h comte. Si vous nous maltraitez vous n'y gagnerez rien vous serez excommuniés par l'abbé et tout le clergé." — //Nous ne prisons pas un denier ni prêtre ni abbé. Voui êtes trop riches: vous dussiez donner vos biens aux pauvre: gens, afin de pouvoir amender votre vie. Ne pensez qui chanter vos matines , nous nous chargerons de vous dépouil 1er. Tu n'enporteras pas un denier de ce que tu portei avec toi."

Ils jettent le valet à terre et lui lient les pies et lei mains, puis ils le lancent dans un fossé. Alors ils s'avan cent sur Guillaume: ils saisissent son cheval par le freii et le tirent et poussent de tous côtés, non cependant sani remarquer que ce moine était bien grand, qu'il roulait le: yeux d'une manière efirayante. Es lui demandent //la gouni de son dos," puis //l'estamine et le froc." Il les leur donni sans mot parler, mais non sans regret intérieur.

H était à peu près nu sur sou cheval: — //Vous finire: par être pendus, mauvais larrons," leur dit-il; mais le che de la bande lui commande de leur laisser son cheval, se bottes et ses gants. Le comte descend de cheval et leu livre ce qu'ils demandent. Il ne lui reste plus que le cale çon qui lui couvre les reins, et sa ceinture.

— //Livre-les de suite!" dit le chef — //Ils valen

plus que tout le reste ensemble : vous les prendrez si vous voulez, mais je ne vous les donnerai pas." Le brigand ayant vu flamboyer Tor et les pierres précieuses de la ceinture, s'agenouille pour la délacer. La patience du comte à bout: qui lui eût vu serrer les dents et change couleur eût eu peur à bon droit. H hauce le poing et en donne un tel coup dans la face du chef des brigands quil lui casse le cou et le jette mort à ses pies. Il en tua un deuxième de la même manière , puis il en saisit deux autres quil hurta si fortement ensemble qu'ils eurent le crâne fracassé. Le cinquième et le sixième tombèrent sous deux coups de son poing: il prit le septième par les cheveux, le tourna trois fois en Tair et le brisa contre un chêne , en disant : //Quand celui-ci se relèvera il n aura envie de chanter. Si quelqu'un a encore envie de mes braies , qu'il s'avance , et il portera la marque de mes poings de manière à ne plus jamais nuire aux gens qui passent leur chemin." Tous se ralient et lui jettent leurs lances et leurs dards ; mais Dieu le sauva : il ne fut pas touché. — //Dieu ! s'écria Guillaume , secourez-moi ! L'abbé fit grand péché en m'envoyant ici sans mon hauberc et mon épée, mon heaume et ma lance. Si je fusse armé, cinquante brigands n'en échapperaient. Mais je ne prendrai pas un seul cux-ci puisque pour toutes armes je n'ai la permisde me servir que de chair et d'os!" En tournant la ^vuv. il aperçut près de lui un cheval de somme: le comte jlui arracha la cuisse et la jambe: avec cette arme il se [jette sur les bandits et les met tous à mort. Alors jetant lies yeux sur le sommier, il pria Dieu de vouloir le guérir, iet remit la cuisse qu'il avait arrachée à sa place. Et à la jprière du bon comte Dieu fit un grand miracle, car le •cheval fut guéri au même moment, et se tourna avec son fardeau sur le dos.

noble comte délia son valet et lui ordonna de moniti sur le meilleur des chevaux des larrons, et d'emmener jles autres. Puis ils se mirent en marche pour l'abbaye. Trois moines épiaient près de la porte, qu'ils avaient

bien verrouilliée: eu voyant venir Guillaume ils coururent vers Tabbé, qui leur ordonna de ne pas lui permettre rentrée. En attendant le valet du comte leur crie d'ouvrir et de prendre les poissons et le butin que leur amène Guillaume, qui a bien mérité sa provende. Les moines se tiennent cachés, enfin ils lui répondent: //Demeurez; vous n'entrerez pas, car vous êtes des voleurs de grand chemin."

Guillaume ne comprend rien à cette manière de le recevoir. Son sang bouillonne: il aperçoit une grande poutre que quatre vilains pourraient à peine soulever. Il la saisil et se rue avec elle sur la porte, dans laquelle il donne ur coup qui fait résonner tout le cloître. Dune lieue à h ronde on entendit le bruit. Les verroux et les gonds ce dent, la porte vole en éclats, et du coup le portier e deux moines sont tués. Les autres se sauvent en jetani leurs frocs pour mieux fuir, et se cachent dans les cellu les. Guillaume est derrière eux: il en trouve deux en soi chemin qu'il foule à terre , tire leurs chapes et fait pleuvoi sur eux une grêle de coups de poing. Il en prit un, h tourna trois fois autour de sa tête et le jeta si rudemem contre un pilier que les yeux lui sortirent de la tête. I abatit l'abbé d'un coup de pié. Puis il s'élança dans 1( cloître, de la cuisine dans le dortoir, en maltraitant lei moines et les tirant par les cheveux. Us se sauvèrent dam l'église, oil ils se jetèrent à ses pies avec l'abbé, qu était revenu à soi, en lui criant merci. 11 promet d( ne plus les maltraiter pourvu qu'ils lui pardonnent si fureur.

— //Tout vous est pardonné," se hâte de répondre l'abbé Que les morts soient enterrés de suite: nous aurom bientôt plus de nouveaux moines qu'il ne nous en faui Vs. 806:

//Tout vos soit pardoné!

Et li mort soient maintenant enterré, Que jà de moines recoverrons pi enté." Alors Guillaume lui raconte ce qui s'est passé en chemic

L'abbé l'absout d'avoir tué tant de mécréants: puis il fait décharger les poissons, et les moines en eurent au dîner.

Cil qui mort sont furent tost oblié. Et le héros eut à sa disposition de bon vin //tant com il en pot boire.'^

La nuit Dieu envoya un ange à Guillaume qui lui dit: //N'aie pas peur! Dieu t'ordonne par ma voix de prendre congé de l'abbé. Prends ton hauberc et tes armes, monte à cheval, et marche sans désemparer droit vers le désert du côté de Montpellier. Dans le désert il y a une fontaine près d'un rocher: jamais chrétien n'y demeura, sauf un hermite qui vient de mourir, tué par les Sarrasins. Tu y trouveras cellule et chapelle {habitacle et moustier): sois y hermite. Dieu te l'ordonne."

Guillaume ayant promis de se conformer à la volonté divine, l'ange disparut.

Le comte prit congé de l'abbé, au grand plaisir de celuici et de tous ses moines. E vint à l'écurie, et sella luimême son destrier. L'abbé lui donna vingt livres pour qu'il ne revint pas. Le comte le lui promit et partit directement vers le désert de Montpellier. H trouva la cellule et la chapelle, et y entra pour servir Dieu en pénitence de ses péchés. H avait fait uu collier de cuir de cerf: il y attacha son cheval: puis il assembla des pierres pour restaurer riiabitacle. En peu de mois il l'eut reconstruit et entouré de hautes murailles. Sur une hauteur il bâtit un châtelet bien fort, pour se défendre contre les Sarrasins: c'est là qu'il se retira.

Encor le voient pèlerin qui là vont, A Saint-Guillaume des désers trouveront Un habitacle, là où li moine sont.

En comparant la légende monacale et la chanson populaire on voit qu'elles n'ont rien de commun, sauf un seul trait, la déposition de l'écu du héros sur l'autel de saint Julien de Brioude. Et encore ce fait, auquel d'autres bran-

ches de la geste font également allusion (*) a probablement été emprunté par un rédacteur postérieur de notre chanson à d'autres traditions sinon à la légende du moine de Gellone. Les vers de notre texte qui mentionnent cette déposition à Brioude, qui ne se trouvent pas dans la version postérieure, font évidemment double emploi, parce que dans le couplet suivant il est dit de nouveau qu'étant entré au moustier de Genves,

A l'autel vint, ses armes présenta.

Que s'il n'y a aucune ressemblance entre les deux récits que nous avons mis sous les yeux du lecteur, nous retrouvons cependant la même tradition, à quelques détails près, dans une ancienne chronique italienne.

Le chroniqueur du monastère de Novalese(^), qui écrivit vers l'année 1060, raconte comment le célèbre Waltharius manu fortis , un des héros des chansons populaires ' dès avant le dixième siècle, finit ses jours dans cette abbaye. Il connait le poème latin sur ce héros (5), qui a été écrit

(') P. e. La Prise d'Orange, vs. 7 suiv. (Tom. I, pag. 113) : Icil le se vent qui en vont à Salut- Gile , Qui les ensaignes en ont véu à Bride, L'escu Guillaume et la targe florie , Et le Bertrau, son neveu, le nobUe:

Par rapport au tinel de Renouart, dont parle notre texte, il est à remarquer que ce personnage finit ses jours dans le monastère de Brioude, et que dans la branche de notre geste qui est intitulée Le Moniage Renouart, on lit aussi à propos de son arme favorite: A Bride

Où il lessa la moitié du tinel; Li pèlerin qui par là ont passé Encor le voient par dejoste l'autel.

Voyez M. Paulin Paris, Les Manuscrits françois, Tom. III, pag.

(f) Apud Muratori, Rerum Ital. Scriptores , Tom. II, parte altéra, pag. 706.

(5) Publié en dernier lieu par M, Jaques Grimm, Lateiuisclie Gedichte des X und XI Jahrhunderts , pag. 3—126 , et M. Edélestaud du Méril, Poésies populaires latines antérieures au douzième siècle, pag. 313—377.

dans le dernier quart du dixième siècle, et il en cite plusieurs vers.

Or, dans les chapitres X^ et suivants, on lit la relation d'un fait rapporté à ce héros, essentiellement conforme à la M du Mo/ùage Guillaume que nous venons d'analyser. ~ la citerons in extenso et en oriscinal.

Cap. X.

Interea in eodem Monasterio per consuetudinem eisdem

temporibus dicitur habuisse plaustrum ligneum mirae pul-

chritudinis operatum, in quo niliil aliquando fertur portasse

aliquid, praeter unam perticam, quae saepissime confige-

batur in eo , si nécessitas cogeret. Sin autem tollebatur, et

alio in loco recondebatur. In cujus summitate ferunt qui

viJcre vel audire a videntibus potuerunt, habuisse tintinna-

1 appensum valde resonantem. Cortes vero, vel vicos

i|j;iu5 Monasterii, quae erant proximior^ Monasterio per

Italiae tellures, in quibus Ministri Monachorum opportunis

temporibus congregabant granum aut vinum. Cum autem

nécessitas vehendi exigeret ad Monasteriiim ; idem supradic-

nittebatur plaustrum cum supradicta pertica in eo con-

cum scilla ad praedictos vicos, in quibus scilicet vicis

feeniebantur nonnulla alia plaustra congregata, plerumque itena, aliquando etiam quinquagena, quae deferebant frumeuta vel vinum ad antedictum Coenobium, Hoc vero plaustrum dominicale nil ob aKud mittebatur, nisi ut agnoscerent universi Magnâtes, quod ex illo iuclito essent plaustra Monasterio. In quibus erat nullus Dux, Marchio, Comes, Praesul, Yicecomes, aut Yillicus, qui qualemcumque violenauderet eisdem plaustribus inferre. Nam per foros le annuales, ut tradunt, nullus audebat negotia exerdonec idem plaustrum viilissent advenire mercatores scilla. Contigit autem quadam die, ut !Ministri ipsius esiae cum supradictis plaustris oneratis soHto venirent ad Monasterium. Qui venientes in ipsa valle in quo-

dam prato iuvenerunt familiam Régis pascentes equos

Regios. Qui statim ut viderunt tanta bona Servis Dei ministrari, fastu suberbiae inflati insurguut illic super eisdein hominibus , auferentes ab eis omnia , quae deferebant ; qui defendere volentes se et sua, incurrerunt in majorem ignominiam, perdentes omnia. Qui statim mittunt Legatum ad Monasterium , qui ista nuntiaret Abbati, et fratribus.

Gap. XL

Abbas autem mox jussit congregari fratres, quibus insinuavit omnem rei eventum. Erat autem tune pater Congregationis ejusdem Monasterii nomine Asinarius, Vir sanctitatis egregiae, rranciscus génère, multis fulgens virtutibus. Gui cum unus nomine Waltarius, cujus superius memoriam fecimus, respondisset, ut dirigeret illuc praedictus Pater sapientes fratres, ob quorum precationem tanti simitus dimitterent jam dicti praedones iuvasionem. Respondi< protinus eidem Abbas, et ait: Quejn pnidentiorem, et sapientiorem te mittere possimus, omnino ignoramus. Ti autem, f rater y moneo, ac jubeo, ut celerius ad eos pergas nobisgue victicm vi raptum, quantocius reddere festinent. moneto: alioquin citissime in gravi ira incurrant Dei. AI Waltarius, cum sciret conscieutiae suae illorum contumaciam ferre non posse , respondit , se denudandum ab ipsis tunicam quam gestabat. Praedictus vero Pater, cum essel religiosus, ait: Si abstraxerint a te tunicam , da illis ei aicuUam: dicehSy praeceptum tibi fuisse a fratribus. Oui Waltarius : Ergo de pellicia , ac de interula quid facturtu sum? Respondit Venerandus Pater, et ait: Bïcito, tib, a fratribus aeque fuisse imperatum. Tune Waltarius : Obsecro mi Domine, ne ir ascaris, si loqui addidero. De fe moralibv^ quid erit, si simïliter voluerint facere, ut priufecevunt? Et Abbas: Jam tibi praedicta sufficiat humi litas: nam de femoralibiis tibi aliud non praecipiarn, cm

magtia nobiê videaiur fore àumilitas priormn, vesôium exspollatlo. Exiens vero Waltarius cum talia audisset a tauto patrono, coepit a familia quaeritare Monasterii, an haberetiir ibi caballus, cui fiducia inesset bellandi, si nécessitas cogeret. Cui cum famuli ipsius Ecclesiae respondissent, bonos et fortes liabere pênes se essedos, repente jussit eos sibi adsistere. Quibus visis, ascendit mox cum calcaribus, causa probationis, supra singulorum dorsa; cumque promovisset primos, et secundos, et sibi displicuissent ; renuit eos, extemplo narrans illorum vitia. Ille vero recordans secum nuper deduxisse in Monasterio unum caballum valde bonum, ait illis: Illum ergo caballum^ epiem ego hue veniens adduxi^ vivii, an mortuus est. Eesponderunt illi: VivUy Domi?ie; sed inquiunt: Jam vetuhis est. Ceierum ad iisum pistontm deputattis est., ferens qxiotidie amionam ad molendinuniy ac referens. Quibus Waltarius: Adducatur nohis et videamus^ qualiter se habeat. Cui cum adductus esset, et ascendisset super eum, ac promovisset, Iste., inquit, adhuc hene de meo tenet mitrimentum^ quod in annis juvenilibus meis illum studui docere. Accipiens ergo Waltarius ab Abbate, et cunctis fratribus benedictionem , ac valedicens, sumens secum duos, vel très famulos, propere venit ad jam dictos praedatores; quos cum humuliter salutasset, coepit illos monere, ne jam servis Dei ulterius talem inferrent injuriam, qualem tune fecissent. Eli autem cum dura AYaltario coepissent respondere verba , Waltarius e contra saepissime illis duriora referebat. E vero indignati, ac a superbiae spiritu incitati, cogitant Waltarium exuere vestimenta, quibus indutus erat. At Waltarius liumiliter ad omnia illos obaudiebat juxta praeceptum Abbatis sui, dicens a fratribus hoc sibi fuisse imperatum. Cumque exspoliassent eum , coeperunt etiam calceamenta , et caligas abstrahere. Cum autem venissent ad femoralia, diutius institit Waltarius, dicens sibi a fratribus minime fuisse imperatum, ut femoralia exueret. Eli vero respondentes, nuUam sibi fuisse curam de praeceptis Monachorum: Waltarius vero econtra semper asserebat, nullo modo sibi convenisse ea relinquere. Cum-

que coepissent illi veliementissime viin facere, Waltarius clam abstrahens a sella retinaculum , in quo pes ejus antea haerebat, percussit uni eorum in capite, qui cadens in terram, velut mortuus factus est, arreptaque ejus arma» percutiebat ad dexteram, sive ad sinistram. Deinde aspiciens juxta se vidit vitulum pascentem, quem arripiens, abstraxit ab co humerum, de^ quo percutiebat liostes, persequens ac dibacclians eos per campum. Volunt autein nonnulK, quod uni eorum, qui Waltario plus ceteris importunius iusistebat cum se inclinasset, ut calceamenta Waltarii a pedibus ejus extraberet, idem Waltarius illico ex pugno in collum ejus percutiens, ita ut os ipsius fractum in gulam ejus caderet. Ex illis namque plurimis occisis; reKqui vero in fugam versi, reliquerunt omnia. Waltarius autem adepta Victoria, accipiens cuucta et' sua, et aliéna, repedavit continuo ad Monasterium, cum maxima praeda oneratus.

Abbas autem talia, ut ante audierat , vidit, illico ingemuit, ac se in lamentum, et precibus cum reliquis pro eo dédit fratribus, increpans eum valde acrius. Waltarius vero exin poenitentiam accipiens a praedicto patrono, ne de tanto scelere superbiret in corpore, unde jacturam pateretur in anima. Tradunt autem nonnulli, quod tribus vicibus cum Paganis superirruentibus pugnaverit, atque victoriam ex illis capiens, ignominiose ab arvis expulerit.

Nam ferunt aliquanti, quod alio tempore, cum de prato reverteretur ipsius Monasterii, quod dicitur Mollis, de quo ejecerat equos Eegis Desiderii, quos ibi invenit pascentes, ac vastantes lierbam, quod cum multos ex illis debellans vicisset, ac reverteretur, invenit juxta viam columnam marmoream, in qua percussit bis ex pugione, quasi laeto animo ex Victoria, quam maximam ex ea incideus partem, dejecit in terram. Unde usque in hodiernum ibi dicitur diem , Percussio vel ferita Waltarii.

La ressemblance de cette légende de Waltharius avec la première partie du Moniage Chnllaume avait déjà été re-

marquée par M. Grimm (*) et M. Hoffmann (*). Le premier semble donner la priorité au récit italien : le second prétend au contraire que le chroniqueur, ayant lu quelque part l'histoire de notre héros, et induit en erreur par les initiales égales des deux noms, W ou G, ou par le surnom identique , aura attribué à Walthariiis maym fortis les exploits de Guillaume Fierehrace.

Avant d'examiner ces thèses, notons que Muratoii, dans une note, présume que les moines de Novalese, enviant à ceux du Mont-Cassin certain fait attribué à Carloman, fils de Pépin , ont inventé leur Waltharius bien plus admirable (^). H y a cependant trop peu de conformité entre la légende du Mont-Cassin, que nous donnons en note (*), et le récit

(') Lateinische Gedichten des X und XI Jh. pag. 112: »Unter den.... Sagen bat Wilhelm des heiligen ende und Heimes klosterleben (Vilk. Saga, 387 — 391) entschiedene beriilmmg mit deu Walthera. Es sind hûbsche ausvriichse der fabel."

(■*) Ueber ein fragment des Guillaume d'Orenge, s. 62: «Schliesslich ist noch der auffallenden Uebereinstimmung Erwàbnung zu thun, welche Guillaume' s Môncbthum in eioigen der bedeutendsten zûge mit dem ia die Novaleser Chronik eiogegangenen Mônchthume Walthari's von Aquitaniën zeigt. Môglich, dass der italieaische Chronist irgendwo von Guillaume Fierebrace gelesen , und durch die gleicben Anfangsbuchstaben W oder G und durch den gleicben Beinamen auf Waltharius manu fortis bezogen hatte, was ihn zur Belebung und Abrundung seines Berichtes tauglich schien."

(') Muratori, L. 1. pag. 708, net. 10: « NovaUcienses Monachi Casinatibus fortasse Carlomanni facinus invidentes, ab Ostiensi enarratum, suum "Waltharium excogitarunt longe magis mirandum."

(*) Es Leonis Ostiensis Chron. S. Monast. Casiaens. Cap. VII, apud Muratori Reruni Ital. Scriptores, Tom. IV, pag. 268 — 70; et ia Epitome Chronicormn Casinensium, apud Muratori, Tom. II, pag. 358:

» Eo etiam tempore Carlomannus Mus Caroh cognomento Martelli , Erater Pipini nani, praesentis vitae reUnquens gloriam, ac potesta-

tem terrenam, iatravit Italiam; cumque in territorium devenis-

set , videns locum hUarem , et servorum Dei usibus aptum , construxit Agidiense Monasterium et sub jure ac potestate Casinensis Monasterii submisit. In cujus occursum S. Papa Zacbarias ad?e. niens, venit ad Montem Soracti, ubi parumper remorati, ad B.

du chroniqueur, pour admettre indubitablement que la première soit la source de celui-ci ; au contraire , nous verrons que, si la jalousie a poussé les moines de Novalese à chercher un pendant au Carloman du Mont-Cassin, ce qui est possible mais certainement rien moins que prouvé, ils Tout puisé à une autre source que nous tâcherons de mettre en évidence.

Lorsque deux traditions offrent de fortes ressemblances, il est souvent assez difficile à déterminer laquelle des deux a la priorité, laquelle a exercé son influence sur Tautre et doit en être regardée comme la source. Cependant, celle

Petrum Apostolorum Principem cum Sanctis fidelibus Romam devotus advenit, seseque eidem contulit Apostolico, atque in spirituali habitu sub Beatissimi Benedicti magisterio fore spondens permansurum , Clericus ab eodem Sancto Pontifice factus est anno decimo Regni sui expleto. Et inter alia multa dona, quae obtulit B. Petro Apostolo ante Confessionem fecit arcum argenteum majorem pondère librarum septuaginta. Post aliquantulum tempus ad Casinense Monasterium P. Benedicti, situm in territorio Romano milliario oetuagesimo, adveniens, sanctae conversationis habitum accepit, in quo et suam vitam finire, et Sanctas Reliquias furto sublatas se redditurum jurejurando professus est, ibique cum omni humilitate sedulum Pratribus exhibebat officium, et qui ante purpuratus, contextisque vestibus ex auro, et gemmis incedebat, post, vili tectus tegmine pauper ipse pauperibus ministrabat ; erat enim humilitate summus, innocentia magnus. Verum quia, ut ait Apostolus, probate spiritm , si ex Beo sunt, Petronax Abbas, ut expérimente ejus cordis arcana cognosceret, tentavit ei curam paucarum pecorum, quas habebat, injungere. Cumque ad pastum per multos dies illas duceret, et reduceret, quadam die incidit in Latrones, qui cum super eum irruissent, Carlomannus ait: Quod vultis de me facere, facite: tantum ne oves mihi commissas tollere pertentetis. Latrones autem Carlomannum funditus exspoliantes coeperunt abire. Carlomannus autem pudendorum suorum nuditatem non ferens, super Latrones irruit, illosque in terram prostemens femoralia sua abstulit, caetera vero vestimenta eis reliquit, -Igitur dum ad Casinum Carlomannus cum ovibus sibi creditis nudus rediisset, et Abbati rem, quae acciderat, indicasset; Abbas, ut experimento ejus humilitatem agnosceret, increpare eum vehementissime coepit , cur femoralia sua recuperare praesumpsisset, illud Evangehi ei objiciens: (^ui te perçussent in unam, maxillam praebe ei et alteram; auferenti tunicam dimitte en pallium. Tum Carlo-

où Taction se développe naturellement, où tous les incidents se nouent fortement à Faction principale et en découlent nécessairement , où les faits sont motivés par le caractère des personnages, celle-là nous semble porter un cachet non méconnaissable d'originalité. Or, en comparant les traditions italienne et française, la dernière seule satisfait plainemênt à ces conditions.

Même en admettant que, dans la chronique italienne, les gens du roi eussent une raison quelconque pour attaquer les charrois du cloître plutôt cette fois quune autre, ce qui suit n'en est pas plus logique. Waltharius donne le conseil d'envoyer aux officiers royaux quelques frères capables, pour les prier de rendre le butin. L'abbé ne connaît pas d'homme plus prudent et plus capable que celui qui vient de parler; cependant l'histoire de Waltharius ne contient aucune donnée pour motiver cette opinion: lui-même sent qu'il ne pourra soufi'rir leur hautaine arrogance, et répond, on ne sait trop pourquoi, qu'il prévoit qu'ils lui prendront sou froc; et alors l'abbé, on sait encore moins pourquoi, lui prêche l'humilité et l'abnégation. Lorsqu'enfin, ayant accepté la mission, il s'oublie au point de se battre, contre Tordre

niannus nibil aliud nisi peccasse se respondebat. Jubetur ergo vestiri, et ad commissam obedientiam remitti. Quadam vero die duin ad Monasteriuni cum ovibus sibi commissis redire satageret, iina earum claudicare aegerrime coepit. Videns igitur Carlomamius se ad Casinum hora constituta non posse rêver ti, ovem in liumero suo imponens, eam usque Casinum reduxit; sed antequam rediret, perfvmdi exim ovis lotio contigit ; quam rem Carlomaunus adeo patientissime tulit, ut nec ovic^^lam ob hoc de collo deposuerit, nec alicui verbum es hoc aliquod dixerit. Quod dum Abbati ab his, qui viderant, nnnciatum fuisset, vere spiritum Dei in eo esse perpendens, praecepit eum ab obedientia ipsa quiescere, et juxta Ecclesiam, prout sciebat, hortum excolere. Sed quid de ejus humilitate dicam? cum tribus vicibus a servis Monasterii verberatus sit, qui coquinam administrabant , tempore sciHcet illo , quo juxta P. Benedicti praeceptum in ordine vicis sue hebdomadam coquinae Tratribus procurabat; et numquam aliquando alicui verbum ahquod dixit, nisi istud tautum: Parcat tibi Deus, et ïrater Carlomannus."

formel de Tabbé, il se sert de son étrier pour tuer le premier assaillant : ensuite il saisit les armes de sa victime et se met à frapper à droite et à gauche. Toutefois tout à, coup on lui voit lâcher ces armes et saisir, sans aucune raison, la cuisse d'un veau qui paissait près de là; et Farrachant il s'en sert comme d'une massue. Tout cela, il faut en convenir, est bien mal arrangé et vraiment ridicule; et Muratori avait raison de mettre en note: //Cachinnis parce, si potes."

Dans la tradition française, au contraire, tout est logique. On envoie Guillaume en commission parce qu'on veut se défaire de lui. Le chapitre prévoit que, s'il est attaqué, il se battra, parce qu'il n'est pas //prudens et sapiens." On lui prêche l'humilité et l'abandon de tout ce qu'il porte avec lui, visiblement pour exciter sa courageuse fierté, pour l'exciter d'autant plus à un combat inégal ; combat prévu et rendu fatal par la condition que, si la décence le force à défendre ses braies , il ne se servira d'autres armes que de chair et d'os. Cette condition suffit à motiver la cuisse arrachée à la bête de somme: Guillaume ne commet pas comme Waltharius la folie de la préférer à une bonne épée, il s'en sert puisqu'il veut rester dans l'obéissance autant qu'il peut.

La différence saute aux yeux; et il n'est pas besoin d'appuyer sur la couleur vive et naturelle, les traits vraiment poétiques, la chaleur du récit, qui distinguent heureusement la chanson populaire de la légende monacale (comment pourrait-il en être autrement?) et qui, unis à la logique des faits , donnent à la première , non seulement une physionomie plus attachante, mais aussi un cachet indubitale de priorité, d'originalité, — pour reconnaître que le chroniqueur a puisé son récit dans la tradition française (*).

(') Ce serait peut-être ici le lieu de dire un mot sur le poème latin de Waltharius, puisque lauriel a prétendu dans le premier vo^ lume de son Histoire de la Poésie Provençale, pag. 2G9 suiv., que la tradition qui a donné lieu à ce poème était d'origine française : on

Notons d'ailleurs que cette tradition , dont il ne se trouve qu'un pâle reflet dans une seule chronique italienne, dut être fort populaire en France, puisque nous en possédons deux versions distinctes, indépendantes Tune de l'autre, comme nous le prouverons plus tard: à ce point de vue encore la probabilité de priorité et de spontanéité est du côté de la tradition française.

Nous n' hésiterons donc pas à admettre que le chroniqueur italien doit son récit aux chansons populaires de France; mais elles ne peuvent avoir passé dans la chronique de la manière que suppose M. Hoffmann, puisque l'auteur dit expressément qu'il a consulté les souvenirs du peuple et non des liistoires écrites (*). Probablement des jongleurs français avaient porté la tradition en Italie, et les relations entre de la France et le monastère de Novalese étaint fréquentes, puisque déjà du temps de Charlemagne des nobles de ce pays prirent le firoc dans ce lieu de retraite, comme l'auteur lui-même l'avoue (^). Et cela nous expliquerait peutêtre pourquoi la chanson place le théâtre en Italie, si du moins Gènes est le lieu désigné par le jongleur, ce qui ne nous semble pas encore suffisamment démontré. En tout cas , plus tard on ne comprit ou n'admit plus cette migration de la légende, et la rédaction postérieure place les événements dans

pouiTait donc en conclure qu'il existe une certaine connexité entre cette tradition et celle qui y est attachée dans la cluronique publiée par Muratori. Cependant j'ai cru pouvoir m'abstenir d'entrer dans """^ question, puisqu'il est prouvé à l'évidence que l'origine du : de Waltharius est allemande et non française. L'espace nous ..«...^ae pour reproduire les preuves recueillies par M. Grirtun dans son ouvrage cité, et par M. Auguste Geyder, dans le IXe volume de la revue que publie M. Moriz Haupt sous le titre de Zeitschrift fur Deutsches Alterthum, pag. 345 suiv.

(') Cap. Y: »Hic autem senex, qui mihi tanta de eodem loco retulerit, insinua vit mibi" caet. Cap. X: nPerunt qui videre vel audire a videntibus potuerunt."

(*) Cap. lY: Carolus, Pepini ducis filins dilegebat valde

hoc coenobium , eo quod multi nobiles e Regno Franciae in eo saepius viderentur sumere habitum Religionis."

— lU —

le cloître d'Aiiiane que Saint Guillaume avait réellement souvent visité.

En tout cas la tradition française doit nécessairement avoir été rattachée en Italie à Thistoire de Waltharius dans le second quart du onzième siècle, un peu avant 1060, car il a bien fallu quelque temps à la tradition primitive du Waltharius, à laquelle la dernière main a été mise dans les premières années de ce siècle, pour arriver de Saint- Gall à Novalese. Il en résulte que la tradition française elle-même ne peut être postérieure à cette époque: elle doit remonter au moins aux premières années du onzième siècle, au temps où la renommée de Guillaume d' Orange prit son plus grand essor; et elle a été probablement rattachée à sa geste lorsque la tendance d'y annexer d'autres légendes homogènes commençait à se manifester de plus en plus. La preuve en existe dans la chanson française même, qui avoue que d'autres chansons sur Guillaume préexistaient et étaient assez répandues pour pouvoir y faire allusion.

Nous n'appuyerons pas sur l'allusion faite à la bataille d'Aleschans, lorsque le comte dit de son cheval, vs. 332: Jou le toli à Erofle le fier, , Et à m'espée li toli-jou le chief (^), puisque ces vers pourraient être intercalés par un jongleur postérieur, comme semble le prouver la seconde rédaction qui n'en parle pas, et dit simplement, vs. 805: L'abes li fait cheval apareillier.

Mais il faut observer en premier lieu que la réputation populaire de Guillaume existait, puisque l'abbé le reconnaît aussitôt qu'il de présente; ensuite la prise d'Orange y est indubitablement mentionnée, non pas comme une tradition vague, mais comme une chanson fort en vogue. Nous n'attacherons encore aucune importance au préambule de notre poème, où il est parlé de

(') Cela se rapporte au récit qu'on trouve dans notre premier lurae, pag. 255, vs. 1523 suiv.

Guillaume le marchis et le ber,

Et de Guiborc la dame o le vis cler, Qui tint Orenge et Nîmes la chité, parce que cela encore pourrait appartenir à un jongleur postérieur, peut-être d'un siècle. Mais ce qui tranche la question, c'est que lorsque le valet est invité à chanter, il entonne une chanson sur Guillaume lui-même. Ce trait admirable et véritablement épique ne peut avoir été inventé ou ajouté plus tard, c'est de la poésie spontanée. Eh bien! voici le commencement de cette chanson certainement déjà populaire à l'époque de la rédaction primitive de cette partie du Montage:

Volés oïr de dant Tiebaut l'Escler, Et de Guillaume le marcis au cort nés, Si com il prist Orenge la chité, Et prist Guiborc à moillier et à per, Et Gloriete le palais principer?

X'est-ce pas là cAridemment le prologue d'une rédaction perdue soit de la Prise d' Orenge^ soit du Charroi de Nîmes qui le précède dans notre collection , ou plutôt de cette pri- ^mitive rédaction des Enfances dont nous nous sommes occupés plus haut (*) ? Dans la rédaction que nous avons imprimée, on lit dans le préambule du Charrois^ combiné dans 2k plupart dés manuscrits avec la Prise cV Orenge^ ces vers, jui ont un grand air de famille avec les précédents (^): Bone chançon plest-vos à escouter?

C'est de Guillaume le marchis au cort nés, Comme il prist Nymes par le charroi monté. Après conquist Orenge la cité, Et fist Guibor baptizier et lever.

Que il toli le roi Tiebaut l'Escler; Puis l'espousa à moillier et à per.

Et un des préambules de la chanson des Enfances conçut ces vers :

(•) Voyez ici pag. 74 suiv.

(*) Voyez notre premier volume, pag. 73.

Par moi orrés la chanchon de Guillaame,

Com il conquist premièrement Orenge,

Et comme il prist dame Guiborc à feme. Et ailleurs:

Huimès orrez de Guillaume chanter,

Si qu'il conquist Orenge la cité,

Et prist Guiborc à moillier et à per.

Il n'est donc guère improbable d'admettre que cette chanson des Enfances existait avant celle du Moniage^ et que la dernière y fait allusion dans le passage cité.

Il y a dans le prologue de la seconde rédaction de la chanson du Montage un passage extrêmement curieux puisqu'il nous fait l'énumération des chansons sur Guillaume que le trouvère connaissait. Ce passage le voici:

Seignor baron, assez avez oï

Comment Guillaumes vers paiens se contint,

Et vers Tiebaut le riche Amoravi,

Comment Orable par force li toli,

Et les granz terres par sa force conquist;

S'avez oï quel dolor il soffri

En Aleschans quant il fu desconfiz.

De Vivien son neveu qu'il perdi, À

Et de Bertran, comment il i fu pris, i

Guicharz li preuz, Guiberz et Guielins,

Comment Guillaumes li marcliis s'en foï.

Vint à Orenge, à Guibor la gentil.

Si comme il vint en Erance à Looys,

Por le secors qu'il ot molt eucovi;

Si savez bien qu'arrierre reverti.

Et Eeuoarz qu'il ama et chéri,

Qui délivra Bertran le palazin;

Puis li dona Guillaumes li marchis

En mariage sa nièce o le cler vis.

Et Porpaillart la terre et le païs.

Et voilà une nouvelle preuve de l'ancienneté de la chanson de la Bataille cT Aleschans, dans les limites que nou5 lui avons assignées dans notre premier volume, et de cell(

des Eiifances ou de la Prise d Orange dans sa première forme; peut-être aussi de celle du Charroi de Nîmes ^ si du moins le quatrième vers est autre chose qu'une cheville. Comme les deux premières sont mentionnées dans la plus ancienne rédaction du Moulage, qui semble s'éloigner fort peu de sa conception primitive, il en résulte qu'elles existaient et avaient de la vogue dès les premières années du onzième siècle, dès avant 1050.

Maintenant, si nous ne perdons pas de vue que le héros y est non seulement qualifié de Fièrebrace, mais qu'il y porte aussi le surnom de Guillaume au court-nez, il faudrait en conclure que la branche dont l'événement qui lui fit prendre ce surnom fait le sujet, est aussi antérieure à cette époque, H est vrai, on pourrait supposer que le dernier surnom n'avait été introduit dans la chanson que plus tard, et que le texte primitif avait contenu ici une autre leçon, p. e.

Et de Guillaume le marcis et le ber, comme en plusieurs autres endroits; vs. 2, 234, 414, 769, 783, 829. Remarquons cependant que le jongleur ne se sert de cette dernière épithète que dans sans sa propre narration. Deux fois seulement il y substitue une autre appellation: vs. 81,

El moustier entre Guillaumes Fièrebrace, ït vs. 882,

Là vait gésir dans Guillaume au cort nés. lorsque par contre un des personnages du poème parle de îuillaume, il ne lui suffit pas de dire: Guillaume le ber, luisque cette dénomination aurait pu s'appliquer à plusieurs (tttres héros du même nom: ils y ajoutent l'épithète qui lui si popre, et qui le distingue de tous les autres. |Quant les ttoines se plaignent entre eux de leur nouveau compagnon, abbé survient et leur demande, vs. 223:

//Parlés-vous ore de Guillaume au cort nés?" )ans le même conciliabule le cenelier maltraité par lui, l'apidle de même, vs. 250; et enfin lorsque les voleurs entenlent la voix du valet chantant, l'un d'eux s'écrie, vs. 481,

//Oies con cante de Guillaume au cort nés?" Evidemment une épithète qui désignait sans qu'on put s'y tromper le personnage dont il s'agissait, était de toute nécessité: celle de Guillaume au court-nez se trouvant dans le texte, et le trait lui-même ayant tout l'air d'être spontané, il faut bien l'accepter comme ayant eu cours dans la première moitié du onzième siècle.

Cela admis, il va sans dire que l'histoire du comte Guillaume de Bezalu, surnommé Trunnus, peut avoir difficilement fourni le sujet de cette branche.

Nous passons à l'examen de la seconde partie de la plus ancienne version de la chanson du Moniage.

Cette seconde partie nous raconte comment, le roi Louis, étant attaqué dans Paris par un paien, du nom d'Ysoré, venant d'outre la mer de Sassoigne, il envoya quérir Guillaume dans son hermitage. Celui-ci accourut, mais ne pouvant pénétrer dans la ville, il se logea chez un pauvre homme qui habitait une petite masure située dans un fossé, ce qui lui avait fait donner le surnom de Bernart del Possé. La masure était trop basse pour que le héros gigantesque put y entrer; sur sa prière Dieu fit un miracle: les murs haussèrent, et s'élargirent de manière à lui procurer de la place. Enfin il attaque Ysoré en combat singulier et lui coupe la tête. Après ce dernier exploit il retourne au désert. Il commence à refaire //bêlement son moustier", ensuite il veut établir un pont sur le torrent qui mugissait au pié de la colline. Mais le diable défit la nuit son travail de chaque journée. Cela dura tout un mois. Un beau soir il le guetta , et lorsqu'il le vit venir pour troublei l'œuvre de ses mains , il le saisit par le bras et le jeta dans le gouffre, qui depuis ce temps bouillonne toujours.

Maint pèlerin le voient qui là vont.

Alors il acheva le pont et mourut peu de temps après.

La dernière partie de la chanson contient le récit poétique des mêmes événements que la légende a adoptés: nouî ne nous y arrêterons pas. Quant au combat avec Ysoré e<

le secours porté à la ville de Paris, il y a tout lieu de croire, qu'ici encore une tradition historique, primitivement étrangère à notre héros , a été rattachée aux souvenirs de ses hauts faits. L'examen critique de cette partie devient plus clifficile parce qu'il ne nous reste qu'un fragment de la vernon la plus ancienne. Cependant en nous attachant aux traits les plus généraux, nous oserons proposer une conjecture.

Voici le début de cette partie dans la rédaction la plus ancienne (*) :

Loeys fu à Paris sa maison:

Là se déduist à guise de bricon.

N'ot aveuc lui né conte né baron,

Né duc né prince, chevalier né garson

Qui le prisast valissant un bouton, Tant ert avers et nices.

Les firans linages ot arrière boutés.

Et de sa terre et de sa cort osté.

Et des estranges ot-il fait ses privés: Mal vais conseil li ont tous jors doné. Et son avoir et tolu et emblé; Et si baron Font trestout adossé, Que nus nel sert à P.isques nà Noël, Et sor tout chou li est mal encontre, [îe portrait peu flatteur du roi de Erance rappelle celui que li. Sismondi trace de Charles-le-Gros (*). //Sa corpulence ui lui avait fait donner en latin le surnom de Crassus^ u'on aurait pu traduire par celui à: Epais ^ semblait en effet

isse enveloppe d'un esprit lent et imbécille La

ibrance avait pu se convaincre de son imprudence et

sa lâcheté." L'honune en qui il avait le plus de confiance était étran-

(') Dr. C. Hoffmann, Ueber ein fragment des Guillaume d'Orenge,

36, vs. 892 ff.

(•) Histoire des Trançais, Tom II. p. 19C.

ger à la France et vers le duc des Normands, c'était le Duc Henri de Saxe, qui réellement lui avait ^malvais conseil donc', et par dessus le marché //son avoir tolu et emblé" en ravageant les campagnes aux environs de Paris. Et lorsqu'il fut tué par les Normands //le lâche empereur n'avait plus auprès de lui aucun chef capable de lui inspirer de la résolution ou d'obtenir la confiance de l'armée" (*).

Au commencement de son règne, en 886, Paris eut à soutenir un long siège des Normands, d&nt les annales de Pulde et de Saint- Vaast ont longuement raconté les péripéties (2). Nécessairement ce siège mémorable, qui dura plus d'un an, et qui mit aux abois la capitale du royaume, dut laisser des traces dans l'imagination populaire , et l'on pourrait s'étonner si la poésie eût laissé à l'histoire le soin d'eu transmettre les impressions sinistres. Aussi possédonsnous sur cet événement un poème latin en deux livres, écrit par un moine de l'abbaye de Saint Germain des Prés , du nom d'Abbon ('), Les vers sont extrêmement barbares et obscurs, cependant ils nous fourniront des points de comparaison pour la thèse que notre chanson de geste a trait aux mêmes événements.

Le poète latin qui décrit ce qu'il a vu de ses propres yeux (■*), nous présente un tableau assez animé des divers combats, de la confusion de la ville, de la désolation du pays. Parmi les traits qui coïncident avec notre chanson, notons qu'il dit vs. 188 du premier livre:

(-) Dom Bouquet, Recueil des Hist. des Gaules, Tom. VIII.

(^) Abbonnis Monachi de Bellis Paris, urbis Libri duo. Recueil des Hist. des Gaules, Tom VIII, p. 1 — 26; et Pertz, Monumenta Germ. Hist. Tom. II. pag. 776 seqq.

(*) Lib. I vs. 593.

Nemo meis super hoc dictis insurgere bello Decertet: siquidem nemo nil verius uUus Expediet , quoniam propriis obtutibus hausi ; Sic etiam nobis retulit qui interfuit ipse, Atquc uataudo traces gladios cvadere quivit.

Francia jam dominisque doiet famalisque relicta, Heroë gaudebat nullo, lachrymisque rigatur. La physionomie générale du tableau est exactement la même dans les deux poèmes. Le trouvère place les événements qu'il raconte dans des temps reculés. Après avoir affirmé que la chanson //est d'ancesserie"", il continue ainsi, vs. 4980; A icel tems que vos ci m'oez dire, N'iert pas la terre de gent si replenie Comme elle est ore, né si très-bien garnie, Né tant n'i ot de riches mananties, Né de chastiaus né de citez assises.

L'en erroit bien .x. j ornées ou .xv.

Qu'en ne trovast hors né chastiaus né viles Oii l'en péust prendre herbergerie.

Paris estoit à cel jor moult petite.

La première partie de cette description se rapporte assez bien au tableau vraiment heureux dans lequel le moine nous peint le désolation que les ravages des Normands avaient portée en France. Quant, au dernier vers, il trouve son pendant dans ce passage du poète latin où il nous dépeint Paris limitée dans son île par les deux bras de la Seine et défendue pas ses deux tours à Textrémité des ponts. Lib. I. vs. 14 : Quisque cupiscit opes Prancorum^ te veneratur, Insulâ te gaudet, fluvius sua fert tibi giro Brachia, complexo muros, mulcentia circum Dextra tui pontes habitant tentoria lymphae Laevaque claudentes: hornm hinc inde tutrices Cis urbem speculare falas, citra quoque flumen. Les Parisiens n'osèrent pas sortir de l'enceinte des murs, lit le moine, et à plusieurs reprises nous retrouvons cette issertion dans le texte roman, p. e. vs. 5191: Li rois est tant dolanz et abosmez, N'ose au payen issir né assembler, Léanz se tient, quar n'en ose fere el; )u vs. 5631;

H n'ose issir de Paris la cité.

Tant le destraiut li fors rois Ysorez.

Le siège dure plus d'uu an, répète le trouvère (vs. 5202). Les assiégés étaient exténués, les assiégeants fesaient bonne chère , affirment les deux auteurs. Ils se livraient même aux plaisirs de la chasse, disent les auteurs latins.

— Il ne doutent nul home desoz ciel,

Tant sont séur ne se daignent gaitier,

chante le jongleur, vs. 5771. Abbon et le trouvère font

tous deux mention du butin conquis sur les Normands:

Lib. II. vs. 3:

Saxonia vir Aïnricus fortisque potensque Yenit in auxilium Gozlini, Praesulis urbis; At tribuit victus illi letumque cruentis Heu paucis: auxit vitam nostris, tulit amplam His praedam. Sub nocte igitur quadam penetravit Castra Danûm, multos et equos illic sibi cepit. Voici le passage correspondant de la chanson, vs. 5692: Li Eranc se sont moult bien à euls mellé, Ovec l'aïde le roi de majesté •x. m. païens i ont le jor tué.

Et la moitié des autres afolé.

Looys a les suens aresonnez :

//Bien l'avons fet , Dex en soit aorez !

Se nostre eschec poons léanz mener."

François responnent: //Si soit com dit avez."

Eu Paris entrent et rengié et serré.

Grans fu l'eschiec que il ont conquesté,

Pain et viande et char et vin et blé.

Or et argent et deniers monnoiez.

Les processions servirent à ranimer les esprits, d'après le récit du moine. Dans le poème roman nous lisons à propos d'une autre sortie des Parisiens (vs. 5601):

De la vile issent .xx. m. tuit armé;

Et li sainz abes de Saint-Denis iert,

Devant Loys a fet les clos porter.

Li rois de Prance l'a forment encline,

Et Prançois sont forment asséuré.

Heureusement la ville ne succombe pas; et il est assez naturel qu'un moine et un trouvère n'aient pas attribué cette délivrance aux mêmes causes. Celui-là y voit l'intervention de Saint Germain

(Parisius Praesul fuerat sanctissimus olim. I 395). Yoilà pourquoi il s'écrie triomphalement, Lib. II. vs. 380: Urbs, âge, Parisius, sub queis defensa fuisti Principibus? — Me quis poterat defendere, Primas Nisi hic Germanus, virtus et amor meus omnis?

Hic eusis bis acutus adest meus, hic catapulta, Is clypeusque, patens murus, velox sed et arcus. His quia sat sylvae résonant, philomela quiescat. Mais le peuple, lui, cherchait probablement un défenseur plus visible, et il attachait plus d'importance aux traits de valeur de quelques nobles guerriers qui combattaient pour leur délivrance, qu'un moine qui ne comptait pas sur la force de son bras. H nous le fait entrevoir dans ces vers où il nous dit que les Normands ayant tué plusieurs Français (Lib. I. vs. 585),

Corpora crudeles Sequanae tradunt sine vita, Laus quorum jugiter nomenque per ora virorum, Insegnesque simul mortes et bella volabunt, ■ Donec caet.

Le peuple désespéré d'être abandonné par son défenseur naturel, le roi de France, a dû regretter les anciens preux , dont la poésie proclamait la gloire; quoi de plus naturel! Si p. e. Guillaume eût été là! La situation réelle de Paris est très-bien peinte par le trouvère, vs. 5773: Et là dedenz sont li auquant couchié Et li plusor ont sor les murs veillié: Tant les destraignent li cuvert renoié Que léanz n'a serjant né chevalier, Conte né duc, chastelain né princier.

Qui n'ait péor de la teste tranchier.

Li roi méismes s'en est moult esmaié, Quar ne se set à nelui conseillier

Commeut il soit délivrés des paiens, Né tuit si home ne li puéent aidier.

Sovent regrète Guillaume au vis fier.

Ailleurs, vs. 5645, il est dit:

François se sont moult adolé,

Moult ont sovent Guillaume regreté.

Li roi méismes à del cuer soupiré:

//Dex ! dist li rois, qui en croiz fus pené, Or n'oi-ge mes de Guillaume parler.

Se il séust, ge'l sai de vérité, Que de Turs fusse si forment agrévé, Ne m'i lessast honnir né vergonder ." Il est impossible que de telles pensées ne se soient pas présentées aux Parisiens terrifiés. Au reste, il est indubitable que dans ces combats de tous les jours qui se succédèrent pendant un an , bien des actes de courage durent frapper la multitude. Le moine lui-même en cite quelques uns , mais sans presque s'y arrêter. Parmi les chefs il nous montre eu première ligne le comte Eudes et Tabbé Ebles. Lib. L vs. 107:

Eortis Odo innumeros tutudit. Sed quis fuit alter? Alter Ebolus huic socius fuit aequiparansque. Septenos una potuit terebrare sagitta, Quos ludens alios jussit praebere coquinae. Voilà un vrai trait de poésie populaire.

Eudes était sorti de Paris pour presser la venue du roi; Torsqu'il revint les Normands avaient placé une garde en face de la tour qui servait de porte à la ville. Eudes, lançant son cheval à pleine course, et s'ouvrant un chemin avec sou épée, passa au milieu de leurs rangs. Les annales de Saint- Vaast ont constaté ce fait (') et notre poète y consasacre ces vers, Lib. IL vs. 195:

(•) Nous ne citerons que ces mots (Recueil de Dom Bouquet T. VIII, p. 85): «Nortmanni ejus reditum praescientes , accurrerunt ei ante portam Tunis ; sed ille immisso equo, a dextris et sinistris adversarios caedens, civitatem ingressus, tristem populum reddidit laetum."

Forte deinde tribus cuneis cinctus galearum Armipotens Montis super Odo cacumina Marti s Eiiituit, cujus cljpeos novus iuradiavit Sol, croceo Oceani thalamo vastipede spreto. Hune prius Elios adamans quam rura salutat; Quem visu capiunt cives, et amore sub alto. Ast hostes prohibere fores turris cupieutes , Trausiliunt Sequanam, vallantes littora circum. Reddidit Odo tamen castellanis equitando Se, medios inter saevos, Ebolo reserante Huic portas, cunctique stupent hoc nobile factum. En voyant de tels traits d'audace, il est impossible que les assistants ne se soient pas écrié, comme Ysoré dans la chanson, vs. 6232:

Chevalier

De quel païs t'ont amené deable?

Cil de Paris n'ont pas tel vasselage, Lor brant d'acier ne tranchent si né taillent Com li tuens fet. Ne sai que'l te celasse, As cops donner sembles-tu del lignage As combatanz qui tante honte ont fête As Sarrazins cui Mahomez bien face !

Bien croi tu es del parenté Guillaume.

Or, voilà déjà un premier jalon pour une nouvelle tradition, qui put se former d'autant plus facilement que parmi les combatants il y avait un chevalier qui, ayant une main de fer, portait peut-être le surnom de Fière-brace. Entendons le versificateur latin. Ayant parlé d'un certain Odon^ chevallier (belliger) de la suite du comte Eudes, il dit Lib. I. vs. 654:

Idem Odo praeterea opposuit se saepius illis ,

Et vicit jugiter victor. Heu! liquerat illum

Dextra manus bello quondam, cujus loca cinxit

Eerrea, pêne vigore nihil infirmior ipsa.

Le poème nous a conservé un trait d'audace de ce même Odon.

Après un combat sous les murs de la ville, les Normands

étaient sur le point de s'emparer de ce chevalier, lorsqu'il

sauta avec sou cheval par dessus les fossés aux acclamations des siens. Lib. IL vs. 25:

Ducere forte truces secum conantar Odonem: Qui primum feriendo falae fossata volatu Transiliit propero, clypeum (*) gestansque cateiam, More suo fuuctus bello versus stetit héros. Exiliere viri domino suffragia dantes, Nobilibusque stupent ejus super artibtis omnes. More suo dénote qu'il avait une grande réputation: d'ailleurs il la mérita souvent {saepius) par son courage heureux. Quel homme plus que lui ressemblait au comte IPièrebrace? Serait-il étomiant que les jongleurs de la génération suivante les eussent confondus? Et quant ils placent la délivrance de Paris- dans son Moniage et non parmi les faits glorieux de sa carrière militaire, n'est-ce pas parce qu'on se souvenait que ce furent surtout les prêtres, comme l'abbé Ebles, l'archevêque Gauzelin, qui se mirent à la tête des défenseurs de la ville? Enfin, n'oublions pas de remarquer que dans la chanson populaire Guillaume joue le rôle que le versificateur latin attribue à Saint Germain.

Quant au combat lui-même que Guillaume, ou n'importe quel autre héros du temps, doit avoir livré au géant Ysoré, il est probable qu'il eut un fond historique, puisque encore de nos jours un emplacement non loin de Paris porte le nom de la tombe d'Ysoire.

Il n'est du reste pas impossible que le combat contre Ysoré et celui dans lequel notre héros tua Corsolt ne fussent que deux versions différentes d'un même fait plus ou moins historique : il semble même qu'on les a de bonne heure confondus, puisque dans la Bataille (ÏAleschans il est dit, vs. 4316, que dame Guiborc

Yoit sor le nés la boce aparissant.

Que li ot fête Ysorez de son brant

(') Notons que l'auteur, qui écrivait avant l'an 900, parle de boucliers peints: Lib. I. vs. 256 :

Prospiciens turrisque nihil sub se nisi pida Scuta videt.

Très devant Rome en la bataille grant; et que la chanson du Charrois de Nîmes place le combat contre Corsolt après de la prise d'Orange, et que dans le vers suivant elle fait allusion à la sainte mort de Guillaume :

Tant fist en terre quès ciex est coronez (*). Nous serions probablement plus à même de démêler cette question s'il avait plu au moine Abbon de nous dire à quelle occasion le chevalier Odon perdit sa main droite.

En résumé, cette partie de la geste daterait donc des premières années du dixième siècle, et elle ne céderait ainsi la priorité quà la seule Bataille (ï Aleschans. Mais hâtonsnous de répéter qu'ici le terrain pour la discussion est moins ferme, et que nous ne donnons ces idées que pour une conjecture plus ou moins heureuse.

Comme nous l'avons déjà dit, nous possédons de la chanson du Montage deux versions différentes. La plus ancienne reproduit un texte qui, sauf quelques changements de mots, et quelques légères interpolations, peut remonter vers la moitié du onzième siècle. La seconde rédaction ne remonte pas, dans sou ensemble, plus haut que la seconde moitié du douzième siècle. Une partie n'a pu être composée que vers cette époque. L'autre partie contient un récit beaucoup plus ancien remanié et rajeuni: c'est celle qui correspond à la version la plus ancienne. Cependant elle n'en est pas un remaniement, car quoique le fond du récit soit sembable dans toutes les deux , les vers différent complètement , et les couplets correspondants ont le plus souvent une rime distincte dans l'une et dans l'autre version. Or, n'y a-t-il pas lieu de demander: Ne doit-on pas en conclure qu'elles ne se doivent rien l'un à l'autre , et qu'elles présentent un double arrangement d'un ancien modèle identique, probablement d'une relation orale? (-)

(') Charrois de Nymes, vs. 13 (Tom. 1. p. 73).

(*) La même observation a été fort judicieusement présentée par M. Paulin Paris. à propos de deux versions différentes de la chanson de Jehan de Lanson. Vovez l'Hist. Littér. de la France, Tom. XXII. pag. 571.

Nous ue nous arrêterons pas ici à comparer les deux textes, nous réservons cette étude pour cette partie de notre travail où nous nous occuperons spécialement de la forme de nos chansons et de leur valeur poétique. Pour le moment nous ne nous occupons que du fond, de la tradition ellemême , et il nous reste à parler de la partie interpolée dans Le Moniage Guillaume.

Lorsque le moine à quitté son cloître, l'ancienne version le mène tout droit à son hermitage de Gellone; dans la plus moderne, au contraire, il passe par plusieurs aventures avant d'y arriver.

Parmi Provence li marchis se traverse, est-il dit au vers 2116; et il arrive enfin dans une afireuse solitude oii il trouve un hermite qui le reçoit sous son toit et le reconnaît pour son cousin. Pendant la nuit ils sont attaqués par douze larrons, qui faisaient de cette contrée le théâtre de leurs brigandages. L'hermite, qui s'appelait Gaidon, se défend bravement, et Guillaume le seconde. Ayant saisi la barre de la porte, il tue tous les assaillants à un près, qui prend la fuite. Alors le comte se sépare de son cousin pour chercher une autre solitude: (vs. 2321) Les bois trespasse et les amples régnez, Dordonne passe, où parfont sont li gué, Roche-Amador a li cuens trespassé, A Nostre-Dame a li marchis oré, Puis le trespassé, si a toz jors erré. Devers Eodain a son chemin torné.

Outre trespassé, n'i a point aresté, Vers Monpellier s'en est acheminez Par mi un bois qui fu grans et ramez. Et c'est là qu'il trouve ce qu'il désire, vs. 2536: Vit les rochers et les vauz encombrez.

Les granz dérubes qui moult font à douter. Vit les granz èves et les destroiz de mer, Soz ciel n'a home n'en fust espoentez.

Desor une ève a un tertre esgardé:

La désertine fet moult à redouter,

Quar des serpenz i ot a grant plante,

Boz et culeuvres et serpenteaus crestez,

Laisardes granz, et granz crapoz enflez.

Sur la prière du saint homme les serpents furent forcés de

quitter le mont et de se jeter dans Teau, ce qu'ils firent avec

de tels mugissements

Que li marchis en fu tôt efFraé.

Un ange lui ayant ordonné de s'établir là, il commença aussitôt à se construire une cellule. Bientôt se présente un géant //grant et orrible", qui désolait la Provence. H était armé d'une masse que pas un homme n'aurait pu soulever, avec laquelle il se jeta sur le nouvel hermite. Mais celui-ci, arrachant un jeune arbre de la terre, se mit en défense. Un combat mortel s'engage: leurs armes se brisent sous leurs coups: ils se saisissent corps à corps, et enfin après une lutte efl'royable le comte réussit à terrasser son adversaire et à le précipiter dans le gouffre où tourbillonne le torrent. Ce n'est qu'alors qu'il put achever son ermitage.

Avant d'aller plus loin remarquons que sans aucun doute le jongleur a confondu ici la tradition de saint Guillaume de Gellone, avec celle de saint Guillaume l'Ermite. Il a déjà été observé que celui-ci a été confondu avec plusieurs comtes de Poitiers et ducs d'Aquitaine, sans oublier notre Guillaume d'Orange. Ici le contraire a Heu. La vie de ce saint, imprimée par les BoUandistes , nous le montre changeant à plusieurs reprises de lieu de refiige, purifiant son h ermitage des reptiles venimeux, combattant les hommes pervers, et enfin attaqué par le démon, mais lui résistant bravement (*). Or, tout cela se retrouve dans notre chanson.

(') Acta Sanctorxun Februarii, Tom. II, pag. 462b: «Pisanomm partes ingreditur, et in silva quae Livallia nuncnpatur spelancam horribilem reperit. In hac descendans Domino famulaturus recipitur." Plusieurs compagnons s' étant joint à lui, ils érigèrent un hospice en l'honneur de Dieu. Cependant leur ferveur commençant bientôt à diminuer (» qui spiritu coeperant, in carne probati sunt consummari"), et ne voulant pas prêter l'oreille aux exhortations de Guillaume, ils le forcèrent par leurs injures à quitter la place. »Recessit igitur prudenter doctissimus de concilio malignantium

si nous voulons prendre le duel avec le géant pour une autre version de son combat avec le diable, raconté plus tard; et tout nous autorise à le croire.

Or, saint Guillaume l'Ermite étant mort en 1157, cette partie de la chanson doit nécessairement être postérieure à cette date.

Le diable voyant qu'il ne pouvait dompter l'esprit religieux de Saint Guillaume, s'en prit à son corps. Avec une armée de ses anges il se jeta sur lui, le tira hors de sa cellule, et le maltraita horriblement, le laissant pour mort sur la place. Le jongleur qui interpola le Moniage Guillaume habilla un peu autrement cette tradition, vraisemblablement pour la rattacher à un récit contemporain. Il substitua les Maures d'Espagne au diable et ses suppôts.

Un soir, dit il, après avoir récité ses vêpres, le comte Guil-

excusso pulvere pedum illis in testimonium , veniensque ad montem qui de Pruno nuncupatur , in silva opacissima, sub qaodam modico tugurio solitarius Domino famulatur. Ibidem arctissima vita volontarie assumitur, contemplationi simul et actioni insistitur, et unius manus ponitur in ambobus. Ibi cella constniitur, liortulus concluditnr, areola dividitur, humus oleribus seritur, et arborum diversa species inseritur, vinea etiam propaganda plantatur. Sed et a viro Dei terror et horror serpentum venenosorum cellam inquietantium procul repellitur, omnisque infestatio immundorum spirituum potenter objicitur. Nec minus in expugnatioue ^ravorum hominum virUis extitit quam daemonum. Opinionis siquidem ejus fama undique crebescente , sociorum raultitudo, Deo famulatura, illi copulatur, et a falsis fratribus, invidiae facibus accensis, venenum invidiae multiplicis toleratur."

Le démon met tout en œuvre pour le tenter et lui faire quitter sa sainte vie, mais n'y réussissant pas, lui et ses anges se jetèrent sur la cellule du saint ermite, (p. 463ij) »et effractis cellulae jaunis, in multitudine copiosa audacter intrarunt, et extra domum trahentes, verberibus acriter ceciderunt. Conquassatis ergo et confractis uni versis membris corporis ejus ab iniqua caterva, supra dorsum ejus fa- Jbricante, abierunt, semivivo relicto et paululum respirante". Heureusement la Sainte Vierge vint elle-même le guérir. Plus tard, (p. 464) »recepit semetipsum in terra déserta, in loco horroris et vastae solitudinis (Stabulum Rodis dicta) anno Dominicae iucarnationis 1155". C'est là qu'il mourut après un an et demi.

laume fut assailli par tout une armée de Sarrasins, qui après un sanglant combat, Tarrachent de sa solitude, le font prisonnier et l'emmènent //en Espaigne la large, droit à Palerne." Il y reste plusieurs années dans une prison étroite. Enfin un heureux hazard amène à Palerne son cousin Landri le Timonier, qui revenait de Jérusalem, où il avait adoré le tombeau du Clirist. Ce chevalier ayant appris le malheur de son parent, engagea le roi Louis à lui porter secours. Une formidable armée vint mettre le siège devant Palerne, et après de longs combats , auxquels Guillaume , qui était parvenu à se délivrer, prit une large part, la Arille fut conquise. L'host des Francs retourne dans ses foiers , et Guillaume regagne son hermitage, qu'il quittera encore une fois pour secourir Paris et livrer combat au géant Ysoré.

Cette partie de la narration est assez moderne. H y est fait mention des croisades, car il est dit de Landri (vs. 3459), Quil prist la croiz, s'en ala outre mer En Jherusalem le sépulcre aorer.

Puis il y est fait mention de la ville de Carliou, la capitale du roi Artus (*), ce qui démontre que le trouvère connaissait le cycle breton, qui ne se popularisa guère eu France avant 1150. Enfin le comte Guillaume est ici appelé pour la première fois Guillaume d'Orange (^). Or, le premier Guil-

(•) Vers 4528. Mielz nos venist qu'il fust à Carlion. (*) P. e. vers 3036:

J'aurai trové dans Guillaume d'Orenge.

vs. 3295 : Dist Synagons à Guillaume d'Orenge. vs. 4762 : Je ai oï dant Guillaume d'Orenge. Dans les parties précédentes, ou celle qui suit, ce nom ne se retrouve pas. Dans une autre chanson des moins anciennes de notre cycle ce nom se retrouve, c'est dans celle qui a pour titre Les Enfances Vivien. Dans le manuscrit No. 7186 Vivien se nomme fo. 56a: Li niés Guillaume Fièrebrace d'Orenge.

Cependant on sent que ce vers a été retouché par une main malhabile; il en est de même de deux autres passages. Fo. 81. c.

Bueves le dist à Guillaume d'Orenge, et fo. 67ç.

Li rois s'en rist vers Guillaume d'Orenge. Partout ailleurs dans cette chanson il est question de Guillaume Pièrebrace.

laume d'Orange historique qui peut avoir donné lieu à ce changement de nom vivait vers le milieu du douzième siècle. Guillaume seigneur d'Ommelas, frère puîné de Guillaume VI seigneur de Montpellier, épousa, après Tan 1126, Tiburge comtesse d'Orange, dont il eut un fils nommé comme son père Guillaume, et qui prit le titre de comte d'Orange.

Or , après ces remarques on ne s'étonnera pas que le siège de Palerne, ville supposée maritime, nous fait penser au siège de la ville d'Almérie en 1147. Ce même Guillaume YI seigneur de Montpellier , oncle du premier Guillaume d'Orange historique, accompagna Alfonse YII roi de Castille dans la guerre qu'il fit au Maures en cette année, et assista au siège. La place fut opiniâtrement défendue et prise d'assaut le 17 Octobre: Guillaume de Montpellier fut un de ceux qui s'y distinguèrent le plus. Ses exploits furent célébrés par un poète du temps {*). H me semble que c'est dans sa tradition que le compilateur de la rédaction la plus moderne du Moniage a puisé. Il pouvait d'autant plus facilement les confondre que tous deux avaient non seulement combattu et vaincu les Maures, mais il avait en sa faveur encore cette conformité, que le seigneur de Montpellier, après avoir perdu sa femme, embrassa l'état monastique dans l'abbaye de Grandselve au diocèse de Toulouse {^).

C'est lui, ou l'un des siens, qui a servi de modèle à notre trouvère: et la preuve que réellement le Guillaume de cette branche de la chanson n'est pas le vieux Fièrebrace, c'est qu'il se nomme lui-même d'un autre nom. Lorsque les payens s'étonnent de voir leur prisonnier armé et hors des fers, il leur dit, vs. 4725:

//Yoirement, sui Guillaume de Rohès, En vo prison n'irai mes se Deu plest (')."

(') Voyez Dom Vaissette, Histoire Générale du Languedoc, Tom, II, pag. 442 et M. Tauriel, Histoire de la Poésie Provençale, Tom. II, pag. 380.

(«) Dom Vaissette 1. c. pag. 443.

(') Ne faut-il pas lire: Guillaume de Rodh? Il est fort remarqua-

Quoiqu'il en soit, il est indubitable que la chanson du Moniage a été interpolée et remaniée après le milieu du douzième siècle. Or , vers le même temps toutes les branches de cette geste ont été remaniées et coordonnées.

En l'an 1129 l'élévation du saint avait eu lieu (*), et avait nécessairement agrandi sa renommée; et vers la même époque les chansons de ses hauts faits étaient répandues jusqu'en Normandie, d'après Orderic Vital. Cette vogue, jointe à d'autres circonstances, donna probablement lieu aux soins qu'on prit à mettre de l'ensemble dans les poèmes épars , en réunissant les branches diverses en un tronc commun. C'est de ces circonstances que nous allons nous occuper.

La légende latine donne pour parents à saint Guillaume le comte Théodoric et la comtesse Aldane {^), et ces noms historiques se retrouvent dans la charte authentique de donation de Guillaume au monastère qu'il avait fondé ('). Les chansons de geste par contre lui donnent pour père Aymeri de Narbonne, et Hermenjart de Pavie pour mère. M. Paulin Paris cherchant à expliquer cette divergence, dit ("*): //Quant au nom (tAimericus substitué à celui de Theodoricus , une première bévue de copiste peut en avoir été la seule cause; mais de plus les chansons dans lesquelles le père de Guillaume joue un rôle important ont évidemment été réunies plus tard à celle du héros de l'Aquitaine." Malheureusement cette explication, reposant problablement sur un passage de De la Pise (^), explique fort peu. Il est indubitable que la chanson d' Aymeri de Narbonne a été plus tard ajoutée à la geste de son prétendu fils, mais ce nom revient déjà sans

ble que le troubadour Raimbaud d'Orange dit, à la fin d'une pièce publiée par Raynouard, Lexique Roman, Tom. I, pag. 326: E mon vers tenra, qu'era '1 paus A Rodes, don son naturaus.

(') Acta Sanctorum Maii, Tom. VI, pag. 827». (*) Ibidem, pag. 811b.

(^) Ibidem, pag. S21a.

(*) Les Manuscrits françois de la Bibl. du Roi, Tom. III, pag. 123.

(^) Tableau de l'Histoire des Princes etc. d'Orange, pag. 54.

cesse dans les chansons ou branches antérieures; et il n'est pas besoin de prouver qu'un nom n'est pas introduit dans une tradition si riche et si complexe par la seule bévue d'un copiste. On n'a d'ailleurs qu'à se rappeler que la tradition se formait oralement et non pas par écrit.

Plus tard M. Paris a tacitement révoqué sa conjecture en s'expliquant de la manière suivante sur l'Aymeri de la plus jeune branche (*) : //L'Aimeri de notre chanson de geste fut réellement vicomte de Narbonne de 1105 à 1134. Il avoit employé une grande partie de sa vie à guerroyer contre les Sarrasins , et il avait survécu à sa femme Ermengarde , dont les parents ne sont point indiqués dans l'histoire. On ne sait pas bien au juste si ce fut le vicomte Aimeri ou son fils Aimer qui fut tué en Aragon devant la ville de Fraga, occupée alors par les infidèles. Comme il avoit mérité un grand renom de bravoure, comme il avoit lutté plusieurs fois contre les Maures, comme enfin il laissait une fille du nom d'Ermengarde, on conçoit qu'assez peu de temps après sa mort les rimeurs aient pris sa gloire eii recommandation, et qu'ils l'aient rattachée à celle de Guillaume d'Orange."

Si je comprends bien ce passage, M. Paris a voulu dire que les faits et gestes de l'Aimeri historique sont décrits dans la chanson de geste qui porte son nom. Je ne sais pas où M. Paris a puisé cette opinion errounée, mais certainement pas dans un chapitre de Eauriel, qui s'est occupé de la même question et qui Ta résolue d'une manière beaucoup plus plausible (^).

Eauriel a observé qu' //il y a deux Aymeric que le romancier peut également avoir eus en t??«e," cependant, selon nous, il y a plus de probabilité que ce soit le fils que le père. Celui-ci était déjà vicomte de Narbonne en 1071, il épousa Mahaud, fille de Eobert Guiscard, duc de Pouille et de Calabre et mourut en Terre Sainte peu après l'an 1104 (').

(') Histoire Littéraire de la "France, Tom. XXII, pag. 467 — 468. (-) Histoire de la Poésie Provençale, ïom. II, pag. 410 — 411. (5) Dom Vaissette, Hist. Gén. du Languedoc, Tom, II, pag. 226, 255, 258, 260, 269, 277, 337, 599.

Son fils Aimeri II lui succéda. On ne sait s'il avait employé une grande partie de sa vie à guerroyer contre les Sarrasins; tout ce que l'histoire nous apprend, c'est qu'il passa la plus grande partie de son règne de trente ans dans des démêlés et des guerres avec ses voisins, surtout avec l'évêque de Narbonne et le comte de Toulouse. Il ne fit que deux expéditions contre les Maures: la première de 1114 à 1116 avec son frère utérin Raymond-Bérenger, marquis de Barcelone, comte de Bezalu et de Provence, contre les îles d'Yviça et de Majorque, où il se signala. Enfin il prit part à la guerre qu'Alfonse I roi d'Aragon fit aux Maures en 1134, et il n'est pas douteux que ce soit lui et non son fils qui fut tué au siège de Fraga (^).

Son épouse et sa fille portèrent toutes les deux le nom d'Ermengarde.

C'est probablement lui que le trouvère avait en vtie, et voici de quelle manière. //Ce n'est pas sans motif, dit Eauriel (^) que le nom d'Aymeric de Narbonne a été donné à ce père prétendu de Guillaume le Pieux, à ce chef imaginaire de toute la glorieuse lignée des héros chrétiens vainqueurs des Maures. Plus l'application de. ce nom était arbitraire, fausse et bizarre, et plus il est évident qu'elle avait un motif privé et local. Nul doute que le romancier qui bazardait ce baptême romanesque n'eût en vue par là de flatter la vanité et de rehausser la gloire des seigneurs de la maison de Narbonne". Partant de là il fait ce. raisonnement: //Ce fut la fille d'Aymeric II qui lui succéda, cette même Ermengarde, célèbre dans l'iùstoire de la poésie provençale, et dont la cour fut fréquentée par les troubadours les plus renommés du douzième siècle. Tout autorise ou oblige à croire que ce fut quelqu'un de ces troubadours qui, pour flatter Ermengarde et célébrer la gloire de son père et de son aïeul, morts tous les deux en combattant

(') Dom Yaissette, Hist. Génér. du Languedoc, Tom. II, pag. 68, 370, 373, 379, 394, 414.

.(*) Histoire de la Poésie Prov,, Tom. II, pag. 410.

les infidèles, donna leur nom à un premier conquérant de Narbonne, chef supposé de leur race, et vanta ainsi leur bravoure et les exploits de ce dernier."

Deux observations viennent à l'appui de cette thèse. La première c'est que le lieu où se passe la fameuse bataille d'Aleschans faisait partie du domaine des vicomtes de Narbonne (*); en second lieu, ITIermengarde de l'histoire n'est pas sans ressemblance avec l'Hermengart de la chanson. Lorsque son fils a besoin de secours celle-ci s'écrie (2):

//Et je méismes i seré chevauchant,

L'auberc vestu, lacié l'iaume luisant,

L'escu au col et au costé le brant,

La lance el poing, el premier chief devant.

Por ce que j'ai le poil chenu et blanc,

S'ai-je le cuer hardi et combatant;

S'aïderé, se Deu plest, mon enfant, etc. Par rapport à l'autre, l'histoire] nous raconte que lorsque Raymond-Bérenger IV, comte de Barcelone entreprit en 1148 le siège de Tortose sur les Sarrasins, il fut secouru dans cette expédition par Guillaume YI seigneur de Montpellier, ses fils, Ermengarde vicomtesse de Narbonne, à la tête des troupes de sa vicomte, et Bérenger, abbé de la Grasse, oncle de cette vicomtesse (^).

Que si maintenant l'on demande quelle a été l'influence de l'introduction de ces nouveaux personnages sur les chansons antérieures, un coup d'oeil sur la collection que nous avons imprimée démontrera qu'elle a été nulle, ou à peu près, pour le fond du sujet, puisqu'ils y jouent un rôle si minime qu'à peine on s'en apercevrait si on les faisait disparaître du récit.

(') Voyez plus haut, page 59.

(■■') La BataiUe d'Aleschans, vs. 2964 (Tom. I, pag. 293).

(5) Dom Vaissette, Hist. Gêner, du Languedoc, Tom, II, pag. 443.

il ous pouvons nous arrêter ici dans nos recherches historiques sur la formation et le développement graduel de notre tradition. Nous ne prétendons nullement avoir décidé sans réplique toutes les questions, aplani toutes les difficultés que le sujet impb'que, ni dissipé complètement les ténèbres qui obscurcissent toujours la tradition naissante. Une telle prétention serait ridicule, parce qu'elle dénoterait une ignorance complète du caractère essentiel de toute tradition. Si tout était clair et limpide dans les récits populaires sur le héros, s'il n'y avait point de disparates, pas de confusion de dates et de faits, nous aurions sous les jeux l'histoire et non pas la traditon poétique. Pour celle-ci //il n'y a ni géographie ni histoire; son admiration sert de lien à des événements dissiminés dans vingt siècles, et rapproche des lieux séparés par des mondes" ('). Cela doit nécessairement créer dans la poésie populaire historique bien des obscurités, mais en commençant ce travail nous étions plainement de l'avis de M. Edélestand du Méril, lorsqu'il dit (*): //A travers cette confusion de transformations , de retranchements et d'additions, incessamment superposés les uns sur les autres, il n'est cependant pas entièrement impossible de retrouver quelques traces de l'inspiration primitive, et de lui assigner au moins une date relative."

' C'est ce qui nous a engagé de chercher , par une méthode claire et rationnelle , à atteindre au seul résultat possible que

(') M. Edélestand du Méril, La Mort de Garin le Loherain, Préface, pag. VII.

C) Ibidem, pag. IX.

nons pussions ambitionner, celui d'arriver au plus haut degré de probabilité dans la solution des grandes questions que le sujet suggère.

Or, en résumant, malgré les doutes qui peuvent encore planer sur quelques parties et certains détails de notre travail, nous croyons avoir démontré:

Que toutes les branches de la tradition ont, plus ou moins, un fond historique;

Que certaines branches remontent au temps même de Guillaume d'Aquitaine, et probablement même un peu plus haut;

Que d'autres traditions sur d'autres personnages du même nom ont été assimilées au récit des exploits du duc d'Aquitaine, et sous quelles conditions la fusion de les différents éléments s'est opérée;

Que généralement cette fusion était consommée vers le milieu du onzième siècle, et qu'à cette époque cette tradition complexe était fort en vogue dans toute la France, et bientôt en Angleterre.

Enfin, que dès avant 1050 on chantait partout, 1° la Bataille d'Aleschans, 2<* les Enfances et la Prise d'Orenge, et probablement celle de Nîmes; 3*^ Le Moniage Guillaume.

Il nous reste à prouver en premier lieu que pour le fond et la composition de la narration les chansons telles que nous les possédons ne diffèrent guère de ce qu'elles étaient au onzième siècle.

Cette thèse est de la plus haute importance pour l'histoire des chansons de geste en général, et comme elle ne se trouve pas d'accord avec l'opinion généralement accréditée, elle appelle toute notre attention.

H faudra remonter un peu plus haut pour en démontrer la vérité.

Dès la plus haute antiquité les tribus germaines eurent des chansons historiques, célébrant non seulement leurs divinités et probablement leur cosmogonie, mais encore leurs héros: Tacite eu fait foi. Une fois établis dans les Gaules,

les Francs aussi-bien que les Goths gardèrent cette contnme; et quoi de plus naturel? puisqu'elle répondait à un besoin national.

Lorsqu'un événement important, un fait héroïque ou remarquable frappait l'imagination , le peuple ému éprouvait le besoin de communiquer ses impressions en racontant le fait historique. Le fait soigneusement observé et raconté simplement, donna naissance au récit historique, à rhistoire. Mais lorsque le fait fut moins bien observé, ou lorsque le conteur s'attacha de préférence aux impressions que le fait avait éveillées, et se laissa guider par son imagination pour suppléer à ce qui lui était resté obscur, la tradition naquit.

Cette tradition, sœur jumelle de l'histoire, a donc nécessairement toujours une vérité historique pour base, elle ne diffère de l'histoire elle-même qu'en tant qu'elle s'occupe de préférence des couleurs sous lesquelles certain événement s'est présenté à l'esprit, plutôt que de cet événement même. En d'autres termes, au rebours de l'histoire, dans la tradition, la forme, la disposition du récit l'emporte sur le fond, qui peu à peu devient un accessoire.

La formation de la tradition est spontanée , et elle ne procède pas d'une œuvre individuelle. M. Edélestand Du Méril a admirablement décrit son origine dans ce passage que nous nous plaisons à reproduire (*):

//Comme un arbre dont les bourgeons s'entr'ouvrent sous les premières brises du printemps et produisent des fleurs dont il ne saurait varier la forme ni nuancer les couleurs, le poëte exprime alors les sentiments qu'il n'est pas plus libre de renfermer dans son âme que de ne point ressentir: organe naïf de la conscience publique, il rend plus complètement que les autres des pensées qu'ils partagent tous avec lui. Ces pensées, communes à une nation entière, ne peuvent rien avoir d'accidentel ni de factice: elles résultent de son histoire elle-même, de la civilisation où elle est arrivée et du pays où elle accomplit sa destinée; c'est l'expression

(') Poésies Populaires Latines, Ântérieores au XIIc siècle, pag. 1 — 2.

la plus vive et la plus profonde de son caractère et de sa vie. Toutes les imaginations concourent à ces poèmes sans auteur; chaque jour elles reprennent en sous-œuvre le travail de la veille; chaque jour la forme s'améliore; la plus parfaite , c'est-à-dire la plus vraie , finit par s'attacher à la pensée, et toutes deux passent ensemble de bouche en bouche jusqu'à ce que la civilisation ait fait un pas en avant, et que de nouvelles idées, plus jeunes et plus vivantes, les aient dépouillées de leur vérité et de leur importance."

La tradition ainsi enfantée parcourt plusieurs phases diverses. De simple qu'elle était à son origine, elle tend à s'arrondir, à devenir plus complexe. La chanson primitive, car il n'est pas nécessaire de démontrer que la forme rhythmique est l'expression la plus naturelle de toute tradition poétique en ces temps de poésie, — la chanson primitive, se mariant à d'autres tableaux du même genre, inspirés, soit par d'autres exploits du même héros, soit par des événements du même ordre, finit par devenir un chant, un poème épique.

n va sans dire que dans ce premier développement , quelquefois souvent renouvelé, et qui s'accomplit au milieu du progrès des idées et de la langue qui sert à les exprimer, la forme primitive de la tradition doit subir de si notables changements qu'on peut dire qu'elle se perd entièrement; et c'est dans ce sens que Pauriel a proclamé avec vérité de ces chansons primitives, qu'il est de leur essence de se perdre.

Mais lorsqu'une fois la tradition a pris une certaine consistance, lorsqu'elle s'est développée et forme une vraie chanson épique, reste-t-elle encore soumise à la même influence, change-t-elle encore de forme, à tel point de devenir méconnaissable dans sa carrière suivante.''

En général on ne répond pas explicitement à cette question. M. du Méril, après avoir afi&rmé que les chansons de geste qui sont venues jusqu'à nous, //sont certainement antérieures à la seconde moitié du Xlt^ siècle" (*), prétend

(') La Mort de Garin le Loherain, Préface, pag. XII.

qu'elles //ue sauraient non plus remonter à des temps fort reculés". Cependant il admet que la chanson de Roncevaux //remonte certainement à des temps bien antérieurs'' aux "dernières années du XI^ siècle" (*). Que s'il dit que //les inventions primitives avaient péri depuis long-temps , et (que) l'on ne peut en rien retrouver dans les romans qui nous sont parvenus", il ne fait que confirmer notre première thèse, sans cependant déterminer depuis quand la composition organique est devenue plus stable.

Fauriel avait une opinion toute contraire. Après avoir fixé l'époque de la composition de la plupart des chansons que nous possédons, dans la forme sous laquelle nous les connaissons aujourd'hui, de 1100 à 1300, il s'exprime ainsi (-) : //Quant à l'époque de 1100, indiquée pour premier terme de l'intervalle on furent composés les ouvrages en question, on peut tenir pour sûr que nul de ces ouvrages ne remonte au delà de ce terme, et il en est à peine trois ou quatre que l'on pourrait, avec un peu d'assurance, attribuer à la première moitié du douzième siècle. Us sont presque tous postérieurs à 1150".

Fauriel ne peut pas vouloir entendre par la forme actuelle les derniers changements que les jongleurs ont apportés dans la diction et quelques détails des chansons de geste, sur lesquels nous reviendrons; il a nécessairement voulu dire que les rédacteurs de ces ouvrages dans le douzième siècle ont, non seulement retouché la forme extérieure, mais encore que c'est d'eux que procède toute la composition organique de ces poèmes.

Mais alors comment expliquer, nous ne dirons pas seulement les archaïsmes de style, les formules épiques, mais surtout les mœurs qui certainement nous renvoient à une époque antérieure?

Si nous comparons, p. e. les chansons de Guillaume d'Orange avec les œuvres composées entièrement et pour la

(») Ibidem, pag. Xni.

(*) Hist. de la Poésie Provençale, Tom. Il, pag. 233— 23i.

première fois en .langue romane dans la seconde moitié du douzième siècle, les romans de Chrestien de Troies, une différence remarquable saute aux yeux.

Il n'entre pas dans nos vues de reproduire ici tous les exemples de mœurs qui //fournissent des preuves d'antiquité irrécusables" (*) que M. Edélestand du Méril a rassemblées dans sa docte préface à la Mort de Garin (2), et qui trouveraient leurs analogues dans nos chansons; nous ne fixerons l'attention que sur un seul point.

Dans les poèmes de Chrestien de Troies et de son école, la couleur locale est celle de la fin du douzième siècle: on n'a qu'à remarquer le spiritualisme chevaleresque qui s'y manifeste à chaque page, pour s'en convaincre. Sous l'influence de l'église, puissamment secondée par les croisades, les mœurs s'étaient adoucies, les formes extérieures de la société polies, les idées avaient pris une tout autre tournure. Les sentiments qui font mouvoir les héros , sont le courage , l'honneur, et même un peu l'amour. Au XII*' siècle on exigeait dans ces sentiments un raffinement inconnu jusqu' alors: on les exagéra, en théorie jusqu' à l'idéal, jusqu' au spiritualisme dans la pratique. Or, de ce besoin chaque poème du cycle d'Artus se fait l'écho: leurs héros sont des chevaliers errants qui courent à plaisir après les dangers les plus aventureux. Un courage indomptable et une force irrésistible constituent leur premier mérite. Mais en même temps ces compositions peignent l'amour dans ce qu'il a de plus matériellement attrayant, la galanterie dans son plus grand raffinement en y ajoutant un dévouement sans bornes et l'abnégation la plus complète de soi-même. Le courage, l'honneur et l'amour, ces puissants leviers de l'enthousiasme chevaleresque, y sont poussés à l'extrême, de manière à dépeindre chaque héros de roman comme le type idéal de la

(') M. Ed. du Méril, la Mort de Garin le Loherain, Préface; pag. XXXIII.

e) Ibidem, pag. XXXIII— XL V.

vraie chevalerie. Enfiu la description des formes extérieures de la vie et de la société y est traitée avec une richesse de couleurs et une variété de tons qui dut plaire au goût d une génération qui faisait le plus grand cas des formes agréables.

Rien de tout cela ne se trouve dans nos chansons, où le bon sens et la simplicité, mais aussi la rudesse d'un autre âge, ne sont pas effacés par des formes et des idées nouvelles. INTous sommes ici en plein onzième siècle. En veut -on la preuve, quon relise le poème de Waltharius à côté de la chanson d'Aleschans, et l'on avouera qu'autant celle-ci diflère des romans bretons, autant elle se rapproche du poème latin.

Dans cette différence se trouve la meilleure preuve de ce que nous avançons. Pourquoi les poètes de la fin du douzième siècle n'ont-ils pas introduit dans les chansons de geste les mœurs, la couleur locale de leur époque, conmie ils l'ont fait dans les traditions bretonnes ? C'est qu'ils n'ont pas osé toucher à la tradition nationale , c'est qu'ils ont respecté son cachet original et historique, qu'ils ne pouvaient renier sans détruire son essence même. Cela est tellement vrai qu'Andenez le Roi, lorsque, vers la fin du treizième siècle, il polit et remania tant de gestes carlovingiennes , pour les mettre plus en harmonie avec les besoins de son temps, ne fit pas le plus léger essai pour accommoder la tradition aux idées nouvelles. Les légendes étrangères s'y prêtèrent plus facilement, parce qu'elles présentèrent aux poètes français un caractère moins fixe, qui permit de les ployer au but qu'on se proposa; la fantaisie se portant sur des contrées lointaines et inconnues put les peupler à loisir des enfans de sou imagination.

Eauriel lui-même a senti tout cela, et malgré sa thèse, que nous avons citée, il reconnaît que, non seulement en ce qui regarde la manière de concevoir et d'exprimer l'amour, les chansons de geste sont en contradiction avec les idées et les moeurs du douzième siècle, mais quelles le sont en général par //une teinte de grossièreté qui n'était déjà plus

dans celles du douzième et du treizième siècle , surtout parmi les classes chevaleresques" (*).

La contradiction apparente de ces deux thèses, il Ta expliquée en disant que ces traits plus rudes et plus barbares, qu'il regarde lui-même //comme des réminiscences du caractère frank, à l'époque des agitations et des mouvements de la conquête", semblent //indiquer expressément que plusieurs de ces romans ont dû être composés sur un fond, sur des matériaux antérieurs, dont ils n'ont été qu'une espèce de refonte, avec des détails et des accessoires nouveaux, mais dans le style et sur le ton du sujet et du fond primitif" (2).

Or, si les poèmes du douzième siècle ne différent de leurs modèles que par des détails et des accessoires , il ne fallait pas dire que leur composition ne remonte pas plus haut que 1150; si les accessoires et détails ont tellement changé la composition primitive qu'ils en ont fait un ouvrage nouveau , nous ne comprenons pas en quoi peut consister le style et le ton du sujet et du fond primitifs, qu'ils sont censés reproduire.

Le sustenu ne peut être vrai que dans le cas où ces nouveaux accessoires, ces changements, sont de si peu d'importance qu'ils n'attaquent en aucune manière l'essence de l'œuvre primitive : si nous pouvons prouver ceci nous croyons avoir gagné notre cause.

Eh bien! cette preuve nous la produisons.

En premier lieu nous avons pour nous l'analogie du même fait en Allemagne. On possède deux leçons du Eoman du Eenart, distantes entr'elles de plus d'un siècle, dont la comparaison prouve que les changements apportés dans la version postérieure n'ont aucunement attaqué l'économie du poème ni la diction du poète, sauf quelques locutions ou formes grammaticales surannées qui ont fait place à des

(•) Hist. de la Poésie Provençale, Tom. II, pag. 275, 276. C) Ibidem, pag. 277.

équivalents plus modernes (*). Mais ensuite nos poèmes constatent le même fait.

De tous les manuscrits qui contiennent des chansons sur Guillaume d'Orange, celui de la biblothèque de l'Arsenal présente la leçon la plus ancienne. Il n'a probablement été écrit que dans les premières années du treizième siècle; les manuscrits A et £ sont plus jeunes d'un demi siècle, cependant la leçon de ces deux derniers présente avec celle de l'Arsenal des différences notables, qui semblent prouver que si les textes A et B contiennent les retouches que demandait le treizième siècle, celui du manuscrit de l'Arsenal doit avoir reproduit avec plus de fidélité une leçon plus ancienne, n est extrêmement difficile d'assigner une date positive à cette leçon; cependant il nous semble plus que probable qu'il faut admettre entre celle-ci et la plus moderne du manuscrit A un intervalle assez grand , puisqu'il s'y est accompli un changement fort remarquable dans l'art des jongleurs. La leçon de l'Arsenal date d'une période où l'on chantait les épopées nationales : celle des manuscrits de la bibliothèque impériale semble indiquer que lors de sa rédaction l'usage de les chanter avait fait place à la mode de les réciter. La preuve en existe non seulement dans la différence de la disposition des vers finals de chaque tirade , mais elle semble encore ressortir avec évidence du rapprochement de deux endroits parallèles des deux versions. Dans celle du Moniage Guillatcme que nous avons analysée, nous avons vu que lorsque le duc engage son valet à chanter pour attirer l'attention des bandits de la forêt, celui-ci entonne une chanson de geste en l'honneur du héros même: Volés oïr de dant Tibaut l'Escler, Et de Guillaume le marcis au cort nés? Cette histoire, le garçon

Bien hautement conunencha à chanter; aussi les larrons l'entendirent:

(') Voyez M. Grimm, Sendschreiben an Karl Lachmann, Ueber Reinhart Fuchs, pag. 63.

î)ist l'un à Tautre: //J'ai oï un jongler, Oies com cante de Guillaume au cort nés." Or, voici comment le texte du manuscrit A rapporte ce fait. Guillaume prie son //famle" de chanter : celui-ci refuse , de peur d'attirer les larrons:

1178. Ot le Guillaumes, s'en a un ris gité, Lors le rapele doucement et soef:

//Frère, fet-il, foi que vos me devez, Déduisiez nos et si vos déportez:

J)e bone esioire nos poez bien chanter, Quar se Dex plest, bien en eschaperez." Le valet //commence à noter", et

D'un viel estoire li chante haut et cler. Quand les larrons l'entendent, il s'apprêtent à attaquer le voyageur : un d'eux veut les retenir en observant Que ce est un jugler Qui vient de vile, de bore ou de cité. Là où il a en la place chanté, et ceux-là ont peu d'argent.

De prime abord ces mots de hom ou vielle estoire qui indiquent le sujet de la chanson du valet, pourraient faire penser que l'auteur de cette version eût en vue une chanson de geste; mais un autre passage, interpolé dans le texte ancien, prouve que lors du remanîment du poème on ne chantait plus par voie et par chemin les longs poèmes héroïques et que le jongleur ne pensait qu'à des chansons véritables.

Lorsque Guillaume traverse la forêt pour la première fois, dans le texte moderne il engage déjà son compagnon à chanter. Vs. 946:

Li quens Guillaumes a parlé hautement, Dit au vallet: //Biaus amis, or entent, Quar nos dedui s'il te vient à talent: Se sez chançon, par amors dites-en.

Si en irons un pou mains soltement." Li valiez l'ot, si respont erraument :

//Sire, dist-il, par le cors saint Vincent! Est-ce à certe? ou vos m'alez gabant?

S'ore Savoie de chançons mil ou cent, Ne chanteroie por tôt l'or de Clarvant, Quar de péor ai tôt le cors tranblant." Ot le Guillaumes , si en rit quoiement : //Frère, dist-il, or soit à vo comment." Ici il nest pas question de hone estolre , et si le valet parle de tnille ou cent chansons^ il va sans dire quil ne peut entendre par là des chansons de geste, qui, quoique déjà nombreuses à cette époque, ne se comptaient cependant ni par mille, ni même par cent. H faut donc nécessairement penser à des chansons dans le sens où nous employons ce mot aujourd'hui. C'est ainsi que Gérard Je Nevers, dans le roman de la Violette (*) , chante pour se //conforter" pendant sa marche, //molt hait et molt clef', une véritable chanson.

Si dans l'autre passage il est encore question de chansons d'histoire, c'est que le jongleur trouvait cette expression dans le texte plus ancien"; mais il dut y attacher un autre sens , sans cela il n'aurait pas supprimé ce trait remarquable et vraiment poétique de l'ancien texte qui faisait chanter les hauts faits de Guillaume lui-même. Voilà pourquoi l'on ne retrouve pas ici le commencement de la chanson que le valet entonnait.

Or , de cette remarquable différence entre les deux versions il nous semble résulter que le texte reproduit dans le manuscrit de l'Arsenal est bien plus ancien que celui des autres manuscrits : cela ressort d'ailleurs de sa plus grande simplicité , de l'absence de redites et de raisonnements; en outre il ne s'y trouve aucune tendance à la satyre ou au grotesque ni ce //raffinement par un certain amour, une certaine exubérance de détails descriptifs" (^); il est non seulement plus simple» mais parfois d'une rudesse primitive (^).

(') Pag. 68.

(*) Fauriel, Histoire de la Poésie Provençale, Tom. III, pag. 28. Comparez la préface de mou édition du Roman de la Charrette, d'après Gauthier Map et Chrestien de Troies, pag. XXXIV.

Ç") Voyez surtout M. le dr. Hoffmann, Ueber ein fragment des Guillaume d'Orenge, pag. 48.

Quelle date peut-on assigner à ce texte? Question difficile ! Remarquons cependant qu"'il doit être antérieur à 1150 puisqu'il ne contient pas les branches composées vers cette époque (') ; et comme nous avons vu (^) que la tradition du Moniage qu'il contient remonte pour le moins à 1050, il n'y a rien d'extravagant à placer le texte lui-même encore dans le onzième siècle.

Or, ce texte manuscrit reproduisant un texte si ancien comprend non seulement le Moniage mais encore la Bataille ctAleschans. Eh bien ! les variantes des différents manuscrits , soigneusement coUationnés , qui se trouvent à la fin de ce volume, prouvent à l'évidence que les cliangements apportés dans le texte ancien se réduisent en général à ceci:

Les vers tronqués qui terminent chaque tirade dans le manuscrit de l'Arsenal sont, dans les antres, ou supprimés ou remplacés par des vers de dix sillabes;

les variantes ne portent en général que sur des mots vieillis, ou des phrases de peu d'importanee ;

les interpolations consistent en redites, en paraphrases et longueurs qui arrêtent la marche du récit (^) , mais qui n'en altèrent ni la conception ni l'esprit. Ce n'est que depuis le vers 6291 que les manuscrits ofïrent une différence plus notable , mais justement à cet endroit il y a une lacune dans le texte de l'Arsenal: dès ce moment les manuscrits plus modernes ont une tendance prononcée à abréger le récit

(') Il est vrai, dans la Bataille d" Aleschans , vs. 5341, il est dit: La tierce eschiele a Syuagou chargie.

Cil ot Guillaume meiat jor en sa baillie Dedanz Palerne en sa grant tor antie; mais il faut observer que Synagon se retrouve , comme chef des Sarrasins , dans presque toutes nos chansons , et dans bien d'autres encore. Les deux derniers vers sont probablement intercalés par un copiste postérieur dans le texte du manuscrit de l'Arsenal. (*) Voyez ci-dessus, pag. 144,

(5) Voyez p. e. les variantes aux vers 411 , 679, 860, 880, 1522, 1547 suiv. , 4835, 5069 etc. Une seule fois les manuscrits modernes brodent des détails descriptifs sur le canevas ancien, voyez vs. 1315.

déjà trop long: dans la première partie ils n'ont rejeté que deux passages, dont un probablement pour la crudité (').

Ainsi , à tout prendre , on peut hardiment affirmer que les différences, les changements qu offrent les textes du treizième siècle, ont réellement si peuxl'importance qu'ils n'attaquent eu aucune manière l'essence de l'œuvre primitive , que nous avons toujours sous les yeux avec quelques légères modifications (*), et qu'il ne faut pas donner plus d'importance qu'il n'en comporte aux paroles de M. Edélestand du Méril lorsqu'il dit (^) , que //la langue ébauchée de la veille ne permettait pas aux poèmes de donner aux traditions populaires une forme définitive". Avouons au contraire, avec les auteurs de l'Histoire Littéraire de la France ("*), que //le Xnie siècle est loin d'avoir vu naître toute cette foule de grands poèmes , quoique les manuscrits qui nous les ont conservés soient presque tous de cet âge; et [qu'] il a suffi quelquefois aux trouvères d'alors de faire revivre dans une langue plus moderne les récits de guerre et d'amour que des poèmes antérieurs leur avaient transmis. Mais sans compter ceux où la forme et le fond leur appartiennent, on peut dire qu'ils n'ont point défiguré, comme on Fa fait après eux, le

(') Voyez Ts. 3622 suiv. et 3786 suiv-

(*) A l'objection qu'il n'en est pas ainsi du Moniage , que dans cette branche il ne s'agit non seulement de légères modifications , tels que des expressions vieillies remplacées par de plus modernes, etc., mais que les manuscrits présentent un texte tout-à-fait différent, rédigé dans un esprit et une forme tout— à-fait distincts: à cette objection nous répondrons que les manuscrits de la bibliothèque impériale ne contiennent pas un simple remanîment du texte de l'Arsenal, mais certainement une rédaction qui n'a rien de commun avec celui-ci; qu'on ne sait pas à quel point le texte primitif de cette rédaction contenait déjà les germes des transpositions et incorrections , peut-être même de la tournure satyrique et grotesque de certaines parties du texte que nous connaissons. Du reste, M. Hoffmann lui-même à déjà fait remarquer qu'en cela cette chanson du Moniage fait exception à la règle générale (Ueber ein fragment des Guillaume d'Orenge, pag. 49).

(^ La Mort de Garin, Préface, pag. III,

f*) Tom. XXII, Avertissement, pag. XI— XII.

caractère original de ceux qu'ils ont retouchés, et que c'est là qu'il faut les aller chercher maintenant."

Ainsi donc les vieilles épopées romanes sont véritablement des poèmes traditionnels : et si leur rédaction primitive a réellement un fond historique, elles ont même encore dans leurs transformations du douzième et du treizième siècle pleinement le droit de se réclamer de cette valeur historique et d'avancer hardiment que la fiction n'entre pour rien dans leur sujet. Aussi les trouvères prennent-ils souvent un soin particulier de se défendre d'avoir rien inventé. Ainsi le Couronnement de Louis commence ainsi: Plest-vous oïr d'une estoire vaillant, Bone et cortoise , gentil et avenant ? Les Enfances Vivien (*):

Plet-vos oïr chançon de grant mesure Des vicies gestes anciennes qui furent ? La Prise d'Orenge :

Oez seignor , que Dex vos beneie !

Bone chançon que ge vos verrai dire:

Geste n'est mie d'orgeuill né de folie. Né de mençonge estrète né emprise, Mes de preudomes qui Espaigne conquistrent. Les Quatre Fils Aimon (*) :

Seigneur, oés chanson de grant nobilité, Toute est de voire histoire, sans point de fauseté. Le chevalier au cygne (') :

Seigneur, n'a point de fable en la nostre clianson, Mais pure vérité et saintisme sermon.

Garin le Loherain ('*):

Viele chanson voire volez oïr.

De grant histoire et de merveilleus pris? Amis et Amiles. vs. 5:

(•) Ms. de la Bibl. Impériale à Paris, No. 69S5 fo. 173c.

(2) Ms. No. 7182, fo. 1.

e) Ms. No. 7192, fo. 1.

(4) Tom. I, pag. 6.

Ce n'est pas fable que dire voz volons, Ansoiz est voirs autressi com sermon; Car plusors gens à tesmoing en traiouz, Clers et prevoires, gens de religion.

Girard de Viane^ pag. 81 :

Oiez , baron , que Deus vos benoïe ! Ne vos di pas mençoigne né folie, Mais bone ystoire et de grant baronie, De bone geste et de grant aatie.

La chanson des Enfanceê se réclame même de la légende authentique; manuscrit de La Vallière No. 23, fo. 30a: Et qui diroit encontre la chançon Aucune chose qui ne fust de reson.

En sa légende ses fez trouveroit-on , Et moult des autres don ne fez mencion. Es grans déserz où il ot sa meson, De MompelKer trois lieues i conte on.

Ailleurs ils invoquent le témoignage de témoins oculaires, voyez ci-dessus, pag. 133, 134.

Aussi appelaient-ils leurs poèmes des CJuinson^ de geste ^ p. e. Les Enfances Gidllaitme (') :

Chanson de gest^ plairoit-vos à entendre? Teus ne fii faite dès le tens AHxaudre. Or, quelle est ici la signification de cette expression? Le mot geste a été pris dans plusieurs acceptions. La plus primitive est celle qui répond au latin gestum (de gerere), acte, fait mémorable, prouesse. P. e. dans le commencement du Moniage Guillaume:

Bone chançon pleroit-vos à oïr?

De fière geste bien sont les vers assis..., La Mort d'Ayrneri de Narlonne (^ :

Seignour, oés, qui chançon demandez, Soiez en pais et si m'oez conter Cornent les gestes vindrent à décliner Les anciennes, dont on soloit parler....

(♦) Man. de Boulogne, cité parM. Mone, Anzeiger, V, pag. 183. (-) Cité dans l'Histoire Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 502.

Li Covenaiiâ Vivien, vs. 1600:

Dient paien : //Mar veismes Guillelme ! A vis deables porroit-il jà mes estre, Que remainsissent ses voies et ses gestes. La Prise (ÏOrenge, vs. 31:

Oez seiguor , franc chevalier lioueste , Plest-vor oïr chançon de bone geste, Si corn Orenge brisa li cuens Guillelmes? De là il n'y a qu'un pas à la signification d'histoire, relation authentique, comme en bas-Latin gesta signifiait tout acte authentique ('). Ainsi dans la 153^ strophe de la Chanson de Roland on lit:

Ço dist la geste et cil ki el camp fu. Dans la chanson des Lorrains, Tom. II, pag. 217, certain fait est afiîrmé par ces paroles: ce dist la lettre: dans le manuscrit de Bruxelles (^) il y a;, ce dist la geste. Jotirdaim de Blaivies, vs. 20:

Molt s'entr'amèrent , ce raconte la geste (^). Ensuite il a la signification de lignage, famille. Bat. lïAleschans, vs. 3156:

Del parage est, del lignage [var. de la geste) enforcie Del plus très-fier qui onques fust en vie. Ibidem, vs. 346, var.:

Et dant Guillaume, le conte pallazin Qui est de fière geste.

Vs. 2173:

Ta fière geste qui tant est seignorie Secorra vos en la terre haïe.

Ys. 4361:

Je cuit qu'il est de haute gent assez. De fière geste et de fier parentez.

Li Covenans Vivien, vs. 157:

Glouton , dist-il , maudite soit vo geste !

(•) Voyez Du Cange in voce.

(-) Dans Mone, Untersuchnngen zur Geschichte der Teutschen Heldensage, pag. 224.

(') Pour geste on trouve aunsi ^e«^, Li Coven. Vivien, vs. 1703: Ce dit la gent del tens aucianor.

Girard de Viane, pag. 46:

Aymeris, niés, cuers avés de baron.

Bien traies à la geste.

Pag. 43:

Voit le Girars, toz li mua li fron, Qu'il traioit à la geste (*).

Jourdains de Blaivies, vs. 9:

Huimais orrez avant de lor lingnie , Et de la geste qui des barons issirent. Ys. 1525:

Je vos affi qu'il est de franche geste. De là l'expression qui revient à chaque instant: la geste Mahom (*), la geste Noiron (*), la paiene geste {*), la sarrazine geste (s).

Dans un sens encore plus dérivé on trouve dans le Covenant Vivien^ vs. 165 :

Or manderai les barons de ma terre....

Droit en TArchant lor menrai tele geste, De grant bataille pu et moult bien séurs estre. Or, faut-il prendre l'expression clianson de geste dans le sens de poème de famille, poème gétiéalogiqxie, ou dans celui de poème historique, véridique, authentique?

La première de ces épithètes ne conviendrait à nos chansons que dans leur dernière forme, celle du XIYe siècle, où le poème complexe comprend non seulement tout€ la vie d'un héros, depuis son berceau jusqu'à sa tombe, mais où l'on y rattache l'histoire de son père et souvent de son aïeul , ainsi que la vie de ses fils et descendants. Mais comme l'expression se trouve déjà dans les plus anciennes chansons, il ne faut pas douter que le titre de chaiison de geste ne signifie

(•) Le glossaire ne donne ici que rexplication erronnée de: Exploit, récit, roman-

(*) Roman d'Aspremont, Ed. Bekker, pag. ?6b; Battaille d'Ales. chans, vs. 3283.

f=) Ibidem, vs. 5872.

't Li Covenans Vivien, vs. 1582.

La Prise d'Orenge, vs. 1190.

poème historique. D'ailleurs l'antithèse de ckamons de geste et de romans d'aventure le prouve à révidence. Dans le fablel des Deux troveors ribauts (*) Tun des rivaux dit: Ge sai de chançon de geste,

Ge sai des romanz d'aventure, De cels de la reonde table (^)\ c'est-à-dire les romans de pure invention et les poèmes historiques.

Il est vrai, dans le préambule de la chanson de Girard de Viane le jongleur semble prendre le mot geste dans le sens de poème cyclique, généalogique lorsqu'il dit:

Dedans un livre de grant ancesserie

Trueve-on escrit, de ce ne dout-je mie,

INTot que trois gestes en Trance la garnie.

Dou roi de Prance est la plus seignorie,

Et de richesce et de chevallerie ;

Et l'autre après, bien est drois que je die,

C'est de Doon à la barbe florie.

Cil de Maiance, qui tant ot baronie.

De cel lignage, qui ne fist se mal non Est la seconde geste (^)

La tierce geste, qui molt fest à proisier,

Eu de Garin de Monglaive le fier.

Cependant il n'est pas impossible qu'il ait employé le mot geste dans l'acception habituelle de chanson historique: en tout cas il ne faut pas oublier que le mot geste, dans l'accep-

(') Publié par M. Achille Jubinal, dans le premier volume des Oeuvres de Rutebeuf, pag. 331 suiv.

(^) M. Jubinal se trompe en mettant en note: »0n voit que dès cette époque on distinguait les romans en romans de la Table rondes et romans d'aventure , c'est-à-dire probablement : romans de chevalerie , où les héros cherchaient des rencontres."

(^) Ce passage prouve à l'évidence que geste ne signifie pas ici lignage ou famille, comme le pense M. le Dr. Conrad Hoffmann, dans ses remarques sur Jourdain de Blaivies, pag. 231.

tion de Hrjuage^ n'était déjà plus généralement compris dans le 13« siècle, sans cela on ne trouverait pas dans la chanson de Garin de Montglanne (*) :

Jà sarés dont il fu, et dont et de quel gent, Et comment il conquist Monglane et Montiraut, Et la terre environ une j ornée grant, Qu'en ice tans tenoient félon et souduiant; Et qui fu celé dame dont furent li enfant Q^e on apele geste, très le commencement El roiaume de France.

Aussi les chansons de geste sont réellement des chansons liistoriques. Eauriel a déjà fait la judicieuse remarque (*) que voici: //Un fait général et qui me parait certain, c'est qu'il n'y a point d'épopée primitive qui ne soit, par quelque côté, l'expression d'un événement ou d'une idée". Et déjà antérieurement il avait dit (^): >rll est impossible de concevoir l'existence de ces romans [les chansons de geste], si on les suppose brusquement inventés et pour ainsi dire de toutes pièces, trois ou quatre siècles après les événements auxquels ils se rapportent. On ne peut les concevoir que comme l'expression d'une tradition vivante et continue de ces mêmes événements; si au douzième siècle le fil de ces traditions avait été rompu, il aurait été impossible de le renouer et d'j rattacher l'intérêt populaire". Enfin il déclare (^) que //les fictions karlovingiennes se rattachent à des faits historiques, non-seulement réels, mais importants, d'un intérêt vraiment national et populaire".

La comparaison de nos chansons avec les sources historiques doit avoir prouvé la vérité de ce raisonnement ; mais cette étude même doit nous mettre en garde de ne pas accorder une foi trop absolue à la fidélité historique des

(') Ms. la Vallière, No. 78, fo. 1, cité dans l'Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 440.

(*) Hist. de la Poésie Provençale, Tom. ILI, pag. 30. (5) Ibidem, Tom. II, pag. 262.

(*) Ibidem, pag. 365.

événements qu ils reproduisent. En premier lieu M. Dozy a dit avec beaucoup de jugement (*): //Les poètes, quand ils traitaient un sujet historique, s'abandonnaient à leur imagination; ils étaient dans leur droit; ils n'auraient pas été poètes s'ils ne l'eussent pas fait". Ensuite il faut tenir compte de l'effet du temps et des circonstances qui facilitèrent la fusion de traditions primitivement distinctes, ce qui occasionne une confusion de dates et de faits qui obscurcit la vérité historique d'un nuage qui souvent est à peine transparant.

Il est indubitable que //l'épopée primitive a souvent précédé l'histoire primitive", comme l'a dit M. Paulin Paris (2); mais quand ce savant écrivain avance que //la geste tient la

place que la chronique occupera bientôt; qu'elle réclame

la confiance comme l'histoire elle-même" (s), on ne peut souscrire à cette thèse qu'avec certaines réserves. //Elle doit répondre dans tous ses éléments à l'état des opinions contemporaines", dit-il lui-même; et c'est dans ce sens qu'on doit leur attribuer une grande valeur historique, et qu'on peut affirmer avec Pauriel (*) que //quant au sentiment général des faits et comme expression des émotions contemporaines, elles sont plus vraies que les chroniques; et dans ce sens du moins, on peut les qualifier d'historiques."

H en est des chansons de geste françaises comme de la poésie castillane, dont M. Dozy a si bien dit, avec cette finesse d'observation qui le caractérise (^): //Elle s'attachait à la réalité en ce sens qu'elle n'aspirait ni à l'idéal ni à l'infini; mais elle n'en imprimait pas moins à la réalité un

(') Eecherches sur l'histoire [politique et littér. de l'Espagne au moyen âge, Tom. I, pag. 393.

(*) M. Paulin Paris, Les Manuscrits françois, Tom. III, pag. 121.

(3) Hist. Littér. de la Prance, Tom. XXII, pag. 269.

(*) Hist. de la Poésie Provenç., Tom. II, pag. 366. Voyez M. Paris lui-même dans sa préface au roman de Berte aus grans pies, pag. XVIII— XIX.

(5) Recherches sur l'hist. polit, et littér. de l'Espagne au moyeu âge, Tom. I, pag. 651,

caractère poétique, elle eu relevait les couleurs de manière à faire disparaître les couleurs primitives; le prisme dont elle se servait, rendait les objets méconnaissables; elle se souciait si peu de la chronologie, qu'elle faisait remonter quelques-unes des prouesses du Cid au temps de Ferdinand".

Mais même evisagées sons ce point de vue, la valeur scientifique des chansons de geste n'en est nullement amoindrie ; car , pour terminer par une dernière citation empruntée à l'admirable travail du même auteur (*), //Le véritable historien ne dédaigne nullement les traditions populaires, les poèmes de quelque nature quïls soient; c'est là au contraire que se révèle le génie d'une époque, c'est là qu'il se dessine bien plus nettement peut-être que dans les écrits des graves et sévères historiens. Les écrivains qui regardent avec un œil de mépris ces récits tour à tour terribles ou charmants, mélancoliques ou joyeux, me font essez l'effet de vouloir faire ressembler l'histoire du moyen âge à une de ces îles dont parlent les anciens géographes , où il n'y avait pas de femmes, mais seulement des hommes. Sur ces îles, la vie doit avoir été souverainement triste et ennuyeuse, — précisément comme le serait Tliistoire si on la dépouillait de ces beaux et joyeux festons poétiques."

(') Ibidem, pag.

Laintenant parlons de la forme de nos chansons.

Personne ne s'étonnera que nous ne sachions absolument rien de leur rédaction primitive, de ces simples chants isolés qui n'avaient pas encore l'ampleur d'un poème épique; car 5 comme Pauriel l'a fort bien observé, il est de leur essence de se perdre ('). On ne peut donc que hazarder des conjectures sur leur forme et même sur la langue dans laquelle elles furent chantées.

De ce fait, que Charles Martel et la plupart des défenseurs de la France et du christianisme contre les Sarrasins, étaient à la tête d'//hommes du nord," comme ils étaient eux-mêmes, M. Tarbé tire la conséquence qu'aux provinces septentrionales de la France appartient la gloire d'avoir délivré le royaume, et //à leurs bardes le mérite d'avoir chanté les victoires nationales" (^). C'est dans les abbayes de Sens , de Beauvais, de St. Denis que les jongleurs déclarent avoir trouvé le fond de leur sujet, même ceux de Provence : ainsi, continue-t-il , //si les chansons de gestes écrites au Xm^ siècle sont la reproduction de poèmes plus anciens, ce sont des chants du nord qu'elles ont rajeunies. Aux Bretons, aux Normands, le mythe d'Artus et de la table ronde: aux Picards, aux Champenois, les légendes Carlovingiennes , les traditions françaises: aux troubadours, les rimes harmonieuses et tendres; mais aux trouvères, les chants guerriers, les inspirations de la conquête."

Il est vrai que plusieurs chefs qui ont combattu dans le

(') Histoire de la Poésie Provenç. , Tom. II, pag. 310.

(*) Le Roman de Girard de Viane, Introductiou , pag. XXIII.

Midi étaient de race franque, et même Guillaume d'Aquitaine; mais s'en suit-il nécessairement que leur gloire ne fat célébrée qu'en langue franque? Est-il raisonnable d'admettre que les populations du Midi, en proie à l'effroi continuel que devaient causer les invasions des Musulmans cruels, n'aient pas eu un cri de jubilation pour célébrer les victoires qui leur rendaient la liberté, leurs biens et leurs croyances? !Non certes; et il nous semble tout aussi naturel d'attribuer à leur enthousiasme les chants de guerre et de victoire. Cela saute aux yeux surtout pour les faits d'armes de Guillaume de Provence, et c'est du moins de cette partie de nos chansons qu'on peut dire avec M. Du Méril (*), que //malgré leur langue, elles étaient d'origine aquitaine" ou provençale.

Mais encore, en quelle langue étaient-ils composés? en latin ou en roman? M. Du Méril prétend que les chansons de Guillaume au court nez avaient une source latine (*) ; mais il n'a allégué aucun fait, aucune autorité pour prouver son sQstenu. D'ailleurs, vers le commencement du neuvième siècle déjà la langue romane commençait à refouler le latin , même comme langue littéraire (^) , et c'est tout au plus si le peuple comprenait encore ce qu'on écrivait //dans un latin trivial, plus qu' à demi barbare, et calqué sur les formes du roman , avec lequel il achevait de se confondre" ("*).

Xe nous arrêtons pas trop longtemps à des conjectures sur ces compositions primitives qui n'existent plus: passons à leur forme littéraire dans le onzième siècle, lorsque la tradition, devenue plus complexe, avait à peu près pris la forme qu'elle a encore de nos jours.

Il est impossible de déterminer si ces chants se sont développés jusqu' à devenir de véritables chansons de geste en langue provençale , puisque l'épopée méridionale a , comme

(') La Mort de Garin, Préface, pag. IX, note 5. (*) Poésies Populaires Latines, antérieures au douzième siècle, pag. 40, note 1.

(5) Vovez Pauriel, Hist. de la Poésie Provenç. , Tora. I, pag. 254, (*) Ibidem, pag. 249.

l'observe nou sans malice M. Paulin Paris (*), le défaut d'être perdue; mais en tout cas les branches du Couronnement ne peuvent avoir été composées qu'en romane du Nord. En tout considérant il est plus naturel d'admettre que la fusion des difierentes chansons, telle que nous la connaissons, s'est opérée dans le Nord: sans cela, comment expliquer cette grande confusion de personnages portant le nom de Guillaume, comment se rendre compte de cette très- vague connaissance des lieux qui perce dans la chanson de la Bataille ctAlescTians? Ce qui tend à confirmer cette supposition, c'est qu'il n'y a rien dans les allusions des poètes provençaux à Guillaume d'Orange, qui dénote l'existence de grandes chansons en langue d'oc sur ses faits d'armes. Dans les pièces sur les croisades , tant en Palestine qu'en Espagne , son nom ne figure même pas. Parmi les troubadours qui mentionnent les héros de notre cycle il n'y en a que trois d'assezz anciens, et encore ne dépassent-ils pas la moitié du douzième siècle: ce sont les deux Bertrand de Born et Raimbaut de Vaqueiras. Yoici les passages que nous avons en vue:

B,eis coronats que d'autrui pren livranda Mal sembla Arnaut lo marques de Bellanda, Nil pro.Guillem que conques Tor Miranda (^): Ensuite, Bertrand de Born le fils, dit ('): Miels saup Lozoics deslivrar Guillelme, e'I fes rie secors Ad Aurenga, quan l'almassors A Tibaut l'ac fait asetiar.

(') Li Romans de Garin le LoLerain , Tom. I, Préface, pag. VII.

(•) Bertrand de Born, cité par Pauriel, Hist. de la Poésie Provenç. , Tom. III, pag. 463. »La conquête de Tor Miranda, dit Fam-iel, est le seul fait clievaleresque de Guillaume qui l'on puisse supposer n'avoir été chanté qu'en provençal." Je ne vois pas trop pourquoi : Miranda signifie un donjon d'après Raynouard (Lexique Roman, Tom. IV, pag. 239); mais ici tor miranda pourrait bien être la tour oa la cité mirable de nos chansons , c'est à dire Orenge.

(') Cité par Raynouard, Lexique Roman, Tom. II, pag. 56.

Enfiu Raimbaut de Vaqueiras parle aussi de Thiebaut (*):

E sanc jorn fon enemic

Ane Tibautz ab Lozoic,

Non fets plaitz ab tans plazers

Com en quan sos tortz mes ders.

Remarquons que la première de ces citations est fort vague et n'implique nullement l'existence d'un roman provençal sur le héros; ensuite il faut observer que les deux dernières nomment le roi de France Louis et non Charles: or, cela semble indiquer que les poètes ont eu en vue des chansons en . lange d'oïl, parce que dans les poèmes provençaux Louis ne put être mis en contact avec Guillaume ni Tiebaut.

Enfin il est à remarquer que dans l'Histoire des Albigeois on lit:

Senhors, remembre vos Guilhelme al cort nés^ Co ab seti d'Aurenca sufrit tan desturbiers. Le surnom a ici une physionomie toute septentrionale, qui semble prouver que si Guillaume vivait encore dans les souvenirs du peuple, il n'était le héros d'aucune production littéraire.

Dans la vie de saint Honorât, écrite par Ramond Eeraud , il est parlé de la conquête de Xarbonne et d'Arles par Charlemagne, ainsi que de la bataille d'Aleschans qui précède ce dernier fait d armes (^), mais il paraît que la tradition est ici si confuse qu'on ne peut attacher aucune importance à cet écrit pour la solution de la question que nous avons posée.

Quoiqu'il en soit, dès la première moitié du onzième siècle les chansons sur Guillaume en romane du Xord étaient fort en vogue , et on les chantait non seulement dans toute la France mais même en Italie et en Angleterre. Nous renvoyons aux passages d'Ordéric Yital et de la Légende de Gellone cités ci-dessus: ajoutons que le fameux Robert Guiscard,

(') Cite par Faariel, Hist. de la Poésie Provenç., Tom, III, pag. 481.

(*) Voyez Pauriel dans l'Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 239.

le conquérant de la Fouille , se faisait répéter , vers la môme époque ,

Les vers de Guillaume au cort nez A clère vois et à dous sons (*).

C'est d'un siècle plus tard que date la rédaction que nous possédons, et qui, comme nous Tavons vu, ne difiere pas essentiellement des textes plus anciens.

Par rapport à la contexture de l'ensemble des traditions, M. le Dr. Hoô'mann a émis une opinion à laquelle nous devons nous arrêter un instant. //La chanson, dit-il (^), qui comprend environ les deux tiers du manuscrit de l'Arsenal, et dont la bataille d'Alesclians forme le noyau, renferme en dehors de celle-ci des éléments, qui dans les textes remaniés ont donné lieu à des branches distinctes, qui se rattachent à la chanson guerrière par des événements antérieurs ou postérieurs. D'après la nature si mouvante de l'épopée populaire , la critique circonspecte ne peut encore décider si, d'un côté, ce groupe de branches s'est développé de chansons primitives plus courtes, tandis que d'un autre côté elles furent fondues, sous la main des poètes picards en- une seule chanson plus étendue; ou si une seule chanson-mère fut divisée plus tard dans les branches que nous connaissons, et dont le manuscrit de l'Arsenal présenterait encore l'unité primitive."

Le manuscrit de l'Arsenal contient en dehors de la chanson principale: Le moniage Renouart et Le moniage Guillaume. Quant à ces éléments qui font suite à la bataille d'Aleschans qu'elle doit contenir , ils se composent de La Bataille de Loquifers^ qui, dans les textes plus récents, forme une branche distincte. Il suffit d'un coup d'œil sur le sujet de cette partie (^) pour s'apercevoir qu'elle n'est qu'une con-

(') Voyez M. Paulin Paris, Garin le Loherain, Tom. I, préface, pag. XII.

(*) Ueber ein Pragment des Guillaume d'Orenge, pag. 62.

(5) Voyez l'analyse de M. Paulin Paris dans le trosième volume de ses Manuscrits françois, pag. 157 suiv., ou dans le tome XXII, de l'Histoire litt. de la Prance.

tinuation des prouesses de Renouart , qui , sans aucun doute , ne peut pas être entrée dans une composition primitive. Quant aux éléments qui auraient donné lieu à des branches qui se rattachent en tête à la chanson d'Aleschans, je doute quun examen plus complet que celui auquel les circonstances ont permis M. Hoffmann de se livrer (*), constatera l'existence de ces éléments.

Nul doute que les plus anciennes branches que nous possédons ne présentent le développement de chansons distinctes, plus anciennes et plus courtes, qu'on n'a tâché de réunir et de coordonner que plus tard, comme l'a très-bien compris Fauriel {^), et auxquelles sont venus se joindre en premier lieu les expositions, tels que leCovenant Vivien; et les continuations, tels que la Bataille de Loq^iiifer; ensuite le récit des exploits des fils et des ascendants du héros principal. Il n'y a que l'ancienne chanson des Enfances Guillaume^ aujourd'hui probablement perdue, qui ait été lacérée pour former les deux nouvelles branches fort incomplètes que nous possédons actuellement.

D'après l'opinion la plus accréditée nos chansons portent en elles la preuve de leur descendance de chansons plus anciennes et plus courtes. H arrive souvent, dans la plupart des branches, comme dans une foule d'autres chansons de geste, qu'une situation est peinte deux', voire trois fois de suite, dans deux strophes ou tirades consécutives. D'où viennent, que signifient ces répétitions? Ces questions ont été longuement débattues par Pauriel (') , M. H. Monin (-») , M. Ferdinand Wolf (^) et autres ; et le résultat de leurs recherches est que ces variantes sont autant de restes de versions ou chansons populaires sur le même sujet, de sorte que ces

(*) Ueber ein Tragment des Guillaume d'Orenge, pag. 62. (*) Hist, de la Poésie Provenç., Tom. II, pag. 244. (^) Ibidem, pag. 292 suiv.

(*) Dissertation sur le Roman de Ronce vaux, pag. 69 suiv. (*) Ueber die Leistungen der Pranzosen fur die Herausgabe ihrer National-Heldengedichte , pag. 168 suiv.

poèmes se composeraient de //la réunion inintelligente de plusieurs autres" ( '). Il n y a , autant que nous puissions nous le rappeler, que M. Paulin Paris qui ait émis un opinion différente : il suppose que ces répétitions émanent des jongleurs, qui voyant certains passages applaudis, se conformaient au goût de leur auditoire en les répétant sur une rime nouvelle.

M. Ferdinand Wolf ne croit pas qu'une poète se serait donné la peine de répéter plusieurs fois le même thème avec de légères variations, puisquen premier lieu il se serait bien vite aperçu de l'inopportunité de cette tactique , et que d'ailleurs peu de jongleurs eussent eu à leur disposition une telle richesse de rimes (2).

A la première de ces objections on peut répondre que //le mode par lequel les productions littéraires agissent sur le plublic auquel elles sont destinées, doit avoir quelque influence sur leur forme" (^) ; ainsi ce qui ne serait pas permis dans un poème destiné à être lu, n'a souvent guère d'inconvénients dans un chant uniquement destiné à l'oreille. Quant à la seconde remarque, elle tombe devant les exemples de savoir-faire dont presque toutes les chansons de geste fourmillent.

Quant à nous, nous avons de la peine à nous faire à l'idée de ces diaskeuastes , enfilaut à plaisir l'une après l'autre plusieurs strophes d'autant de versions diflerentes d'un poème, sans autre but apparent que de délayer le texte. Au contraire, nos chansons, surtout celle de la Bataille d'Aleschans^ prouvent que les jongleurs aimaient à reproduire à plusieurs reprises, et cela non seulement dans des couplets consécutifs, les scènes émouvantes. D'ailleurs, si la supposition concernant les diaskeuastes était vraie , il s'en suivrait que les poèmes oii les répétitions abondent fussent les plus anciens , comme l'admet M. du Méril (*) : et c'est à quoi s'oppose une étude attentive des chansons du cycle de Guil-

(') M. Ed. du Méril, La Mort de Garin, Préface, pag. XIV.

(2) L. c. pag. 173.

(^) Fauriel, Hist. de la Poésie Provenç, , Tom. 111, pag. 221.

(*) La Mort de Garin le Loherain, Préface,, pag, LXV.

laume d'Orauge; car elles revienneut presque régulièrement dans la plus moderne des branches de notre recueil , la Prise (£ Orange^ se trouvent en bien moins grand nombre dans la Bataille d' AleschuTts ^ et n'apparaissent guère dans la plus ancieime rédaction du Motiiage Guillaume.

Avant de passer aux textes remaniés disons un mot des différences entre les systèmes rhythmiques des rédactions anciennes et plus modernes.

Toutes deux sont écrites en vers épiques de dix sillabes (*) et en tirades monorimes; la seule différence que présentent les textes les plus anciens, c'est que chaque tirade est terminée par un vers tronqué de six sillabes avec une désinence féminine (-).

Les textes remaniés suppriment ce vers, ou contiennent à sa place un, quelquefois deux vers complets; mais la comparaison des deux versions démontre que, sans aucun doute, c'est là une innovation. Nous pouvons renvoyer aux variantes pour la comparaison générale, mais il ne sera pas superflu d'alléguer ici quelques exemples pour démontrer que le vers tronqué terminait primitivement les tirades.

Yoici une couple de vers supprimés placés entre crochets : Vs. 68. Par mi ses plaies voit ses boiaus issir,

(En trois lieus ou en quatre.) Vs. 321. Dex ! quel damage, si hardiz homs ne fu (Très le tans Jéremie!)

(') Parmi ces vers réguliers on trouve quelques exemples de vers de douze sillabes. M. Hoffmann a fait remarquer que de tels vers se trouvent dans presque toutes les chansons anciennes (Amis et Amiles, pag. 102); cependant la comparaison des différents manuscrits prouve qu'ils sont dûs à des fautes de copiste, comme on peut voir dans nos variantes.

(*) Dans le Moniage Guill. vs. 169 on lit: Bien failli demi pie.

M. Hoffmann en conclut (Ueber ein Fragment des Guil. d'Or., pag. 4) que la désinence masculine est admise; mais comme c'est la seule fois qu'elle se présente , il est plus naturel de penser à une faute de copiste, comme le manuscrit en contient plusieurs.

Vs. 2122. //Non faz-je, sire, Jhesu vos soit garans!"

(Dist la dame honorée.) Vs. 6065. Mar senbloit home qui onques torchât pot (As grans cos que il done.) Un coup d'oeil suffit pour démontrer que les vers supprimés sont nécessaires dans la phrase, qui sans eux reste incomplète.

Voici quelques passages où le petit vers est remplacé: Vs. 2163. Fu onques dame tant éust sages dis, Com a ceste contesse !

(Fu onques dame tant fust de sages dis ! Or me consaut Dex et sains Esperiz.) Vs. 2904. Dist Tun à l'autre: //Guillaumes est marris, Jà fera diablie." (Mar le véismes entrer eu cest païs.) Vs. 4728. Si l'affubla, que li cuers li destine {var. devine) Car chou estoit ses frères.

(Qu'il est ses frères, mes n'en est nule fine.) Vs. 5757. Dit Renoars: //Or vois-je apreuant. Or irai à l'escole." (Dès ore iré mes cox plus adouçant.) Vs. 2315. Dex le conduie, qui fist ciel et rosée, Et sa mère Marie !

(Dame Guiborc a sovent regretée.) Le choix ne peut pas être douteux entre ces leçons: la clarté et la vigueur plaident efficacement pour le texte de l'Arsenal.

Enfin voici deux nouvelles et dernières preuves du peu de talent de l'arrangeur:

Vs. 899. De mon lignage ai perdu tôt le grain, Or n'i a mais que la paille et l'estrain. Que mors est li barnage.

Cela est poétique et clair, cependant les autres manuscrits ont préféré:

De mon lignage ai perdu tôt le grain; Ahi Orenge, or estes-vos envain Jà mes n'aurez secors de chastelain.

Guiborc, reine, Dex vos ait en sa main! Ne fa tel dame dès Adan et Evain.

Vs. 293. Not si fort home jusqu' à la mer betée, Fors Renoart, fils sa seror, l'ainz-née, Et Ancebier del puis de Grimolée; Cil sont fort à merveille.

Au lieu de ce dernier vers les autres lisent, sinon sans rime au moins sans raison:

Là fu la force del tinel esprovée.

D est donc indubitable que le^ tirades se terminaient originairement par un petit vers , qui fut supprimé dans les textes plus modernes.

Ce petit vers était évidemment destiné à avertir le musicien que la strophe était terminée; elle avait pris la place de Texclamation Aoi qui termine les stances de la chanson de Roland, et prouve que le poème était destiné à être chanté avec accompagnement se musique (*). Or, s'il est vrai que Vahsence de ce vers tronqué ne prouve pas nécessairement que le poème n'était pas destiné à être chanté (^) , il semble néanmoins naturel d'admettre que son rejet dénote que Ton a voulu approprier le texte au récit, probablement puisque l'usage de chanter les poèmes populaires était passé de mode, résultat que nous avons déjà obtenu ci-dessus par une autre voie.

M. Paulin Paris a clairement prouvé qu'il fut un temps oiî l'on chantait les poèmes épiques ('); encore vers l'an 1200 Jean Bodel parle de

Cil bastart jugleor qi vont par cez vilax A ces grosses vicies as despennez forriax. Chantant de Guiteclin; et le roman de la Violette, écrit vers 1225, nous dépeint un jongleur chantant avec accompagnement de la //viele" plu-

(') Voyez M. Diez, Altromanische Sprachdenkmale, pag. SI. M. Ferd. Volf, Ueber die Lais, pag. 26, 1S6, ]90.

(*) M. le Dr. Hoffmann, Ueber ein Fragment des Guil. d'Or, pag. 4.

(3) lli->l. Litt. de la Frauce, Tom. XXII, pag. 263— i.

sieurs tirades de notre clianson de la Balaille d^Alesckans. Remarquons cependant que, si dès 1150 Pusage s'introiduisit en France d'écrire deis poèmes en petits vers de huit sillabes, destinés à être récités ou lus, et non pas chantés, cela prouve que les mœurs et le goût avaient changé: ces vers destinés à la lecture répondaient évidemment à un besoin social, qui doit indubitablement avoir réagi sur le mode de produire les chansons de geste. Nous ne croyons donc rien hasarder eu admettant que dès cetto époque, et même un peu plus tôt , l'usage de chanter les grands poèmes tomba en désuétude , comme semble le prouver cette tendance à remplacer par des rimes plus exactes les assonnauces qui ne flattaient que médiocrement l'ouïe dès qu'il leur manquait le rhythme cadancé du chant. M. Hoffmann indique comme l'époque de l'apparition de la rime exacte dans les tirades monorimes, la fin du XI^ siècle (*), ce qui coïncide admirablement avec la remarque que nous venons de faire.

Il est probable que l'usage de chanter les gestes se soutint plus longtemps parmi le peuple, //par ces vilax", que parmi les classes élevées et polies; néanmoins paraît-il que dans les dernières années du douzième siècle un poème chanté faisait exception (*). Si les poètes se servent toujours du verbe chanter, en parlant de leurs compositions, il faut avouer, avec Pauriel ('), que //c'est une formule imitée de compositions antérieures auxquelles elle convenait plus strictement."

Enfin, au système rliythmique appartient encore la rime ou l'assonnanee. Nos chansons présentent à cet égard deux systèmes très distincts. Dans les trois premières de notre recueil l'assonnanee est très-libre; dans la cinquième la rime exacte prévaut à peu d'exceptions près; et la quatrième fait de visibles efforts pour arriver à la même exactitude.

(') Ueber ein Tragm. des Guil. d'Or. pag. 5. (*) Toutes nos chansons s'adressent aux barons, quelques unes aussi aux dames.

(5) Hist. de la Poésie Proven., Tom. II, pag. 290.

Or, une observation générale nous apprend que le système de l'assonnance libre est antérieur à la rime plus exacte (*) : faut-il en conclure que la rédaction de la Bataille (tAlesckans est postérieure à celle des autres branches de la geste? Nous ne le croyons pas. En premier lieu, de ce soin de la rime exacte on ne peut guère conclure que ce soit une forme plus moderne, puisque les autres branches, évidemment aussi remaniées, et même de composition plus récente, devraient alors manifester la même tendance. D y a d'autres chansons évidenmient très-anciennes qui sont rimées avec soin, p. e. Raoul ds Cambrai, Auhri le Bourgoing, Jourdain de Blaivies dans sa dernière partie (*); et M. Diez a déjà remarqué que les monuments les plus anciens de la poésie romane manifestent déjà une tendance marquée vers la rime exacte ('), comme le poème àeBoèce; et il en est de même de la Chanson d^ Alexis, qui remonte au onzième siècle (*). D'ailleurs, la Bataille d^Aleschans est bien plus sobre dans l'emploi de la rime féminine que les branches précédentes: sur plus de 8000 vers il n'y a que 24 strophes en désinence féminine, tandis que le C/tarroi d€ Nîmes en compte 14 sur moins de 1500 vers, et la Prise d'Orange 17 sur un peu plus de 1800. Et encore quelle difierence entre elles. Celles de la Bataille d'Alesckans sont de la plus grande simplicité: sept tirades en ée (une en ées), six en ie, quatre en ière, deux en aigne ^ une en ace, âge et de même une en ile, ine, enfin une très-courte en aille. Le Charrois et les autres branches, au contraire , n'ont chacune qu'une seule tirade en ée , et un coup

(') M. Diez, Altromauische Sprachdenkmale , pag. S4.

(*) Après le vers 2512. Taut-il en conclure que la rédaction de ce poème est due à deux mains différentes?

Nous ne parlons pas du Roman d'Aspremont, parce qu'il est d'une date plus récente: ce poème a cependant un grand air de famille avec nos chansons.

(5) L. c. pag. 84.

(*) Publiée par M. Wilh. Muller, dans Haupt's Zeitschrift fiir Deutschcs Alterthum, Tom. A' , pag. 302 suiv.

d'œil sur notre premier volume suffira pour prouver combien elles aiment les terminaisons molles. Eh bien ! la rime masculine, plus appropriée au chant, semble être un signe manifeste de haute antiquité ('), qui contrebalance bien Tinduction qu'on pourrait tirer de la rime exacte pour mettre en question Fancienneté de la Chanson (V Aleschans.

Il y a cependant encore une autre question que nous ne pouvons que poser, c'est celle-ci: le système rhythmique de cette chanson prouverait-il qu'elle descend directement d'un texte provençal ? La comparaison avec le roman de Ferahras, p. e., pourrait le faire croire; mais il nous semble incontestable que ce poème est , sinon une traduction , de la romane du nord, du moins inspiré par d'autres poèmes en langue d'oïl, qui lui ont servi de modèle (^).

Enfin, dans la seconde moitié du douzième siècle les anciens textes de nos chansons furent remaniés: on remplaça les expressions surannées par d'autres plus courantes, on supprima les terminaisons lyriques des tirades, on retoucha quelques descriptions , on délaya par-ci par-là quelques passages, et l'on introduisit quelques observations personnelles.

Les anciens textes étaient-ils depuis un certain temps demeurés oubliés et enfouis dans les bibliothèques des monastères, et les renovateurs les tirèrent-ils de leurs cachettes? Quelques branches de la geste répondent affirmativement à cette question. Le manuscrit de Boulogne de la chanson des Enfances p. e. affirme qu'un moine de l'abbaye de Saint-Denis avait renouvelé les vers qui depuis cent ans étaient restés en oubli dans le cloître (^). Dans une des rédactions postérieures du Montage Guillaume on lit, vs. 5:

(') Voyez M. Diez, Altromanische Sprachdenkmale , pag. 83.

(*) Si l'espace ne nous manquait, nous prouverions, sinon à l'évidence , du moins avec beaucoup de probabilité , que l'auteur du Ferabras avait sous les yeux les chansons mêmes de Guillaume d'Orange.

('^) Voyez le passage' ci-dessus, pag. 75.

L'estoire en est au mostier Saint-Denis, Moult a lonc tens qu'ele est mise en oubli.

M. Paulin Paris, s'armaut de ces allégations des jongleurs, en conclut (*) que ces compositions populaires //seraient sorties, sinon toujours, au moins fréquemment, des retraites monastiques. C'est là que les religieux auraient été, pour ainsi dire, en possession de les écrire, et, ce qui est plus inattendu, d'en traiter à Tamiable avec les jongleurs, ces comédiens du moyen-âge."

Comme d'autres chansons contiennent des allégations analogues , il dit ailleurs (*) : //Sans les églises de Brioude , de Gellone, de Mortara, de Saint-Faron, de Dortmund, peut-être n'aurions-nous pas. conservé les gestes de Renouart, de Guillaume d'Orenge, d'Amis et Amile, d'Ogier le Danois et de Renaud de Montauban."

Cependant pour admettre le fait il faudrait supposer que la tradition eût été oubliée pendant un laps de temps assez considérable, ce qui n'est guère probable; ensuite il faudrait une raison spéciale et indubitable pour qu'on reprit un genre de poésie tombé en désuétude, justement à une époque ou un autre genre devint populaire et refoula de plus en plus les anciennes traditions trop rudes et peu conformes aux nouvelles mœurs; et cette raison on ne l'a pas même cherchée.

M. Tarbé a demandé {^): //N'est-il pas naturel, qu'ils aient trouvé secours et encouragement dans les communautés religieuses? Pourquoi n'auraient-ils pas consulté les chroniques de Saint-Denys, et les poèmes écrits par ordre de Charlemagne en langue latine ou dans l'idiome national?"

jN'ous répondons simplement, à la seconde question: que nos poèmes, comme toutes les chansons de geste, sont puisés dans les traditions populaires et non dans les chroniques monacales: que les jongleurs n'ont probablement pas

(') Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 472.

(-) Ibidem, pag. 400.

(^) Le Roman de Girard de Viane, Introduction, pag. XXVIil.

tiré leurs sujets des chants uationaux dout Charlemagne avait ordonné la collection, puisque cette collection était déjà perdue à l'époque dont nous parlons; et que même si elle eût existé, les jongleurs du douzième ou treizième siècle n'auraient pas compris grand'chose à l'idiome du huitième. D'ailleurs, les moines n'étaient généralement pas portés à conserver ou propager ce qu'ils appelaient les mensonges des jongleurs : et sur ce point nous nous rapportons aux expressions de la légende de Gellone et d'Orderic Vital. Notre texte même de la Pm<? SOrenge prouve que les clercs contredisaient les chanteurs populaires:

Ge ne cuit mie que jà clers m'en desdie, Né escripture qu' en ait trové en livre. Au lieu donc d'ajouter trop naïvement foi aux assertions trompeuses des jongleurs, nous n'y verrons qu'un mensonge pour donner plus de poids et de crédit à leurs compositions, mensonge dont d'ailleurs Pauriel a déjà démontré le peu de valeur (*). Et à bon droit ; car à moins de révoquer eu doute la véracité des jongleurs, il faut pleinement ajouter foi à Gautrer Map lorsqu'il prétend puiser son roman de Lancelot dans les registres officiels des exploits des chevaliers de la table ronde, les livres des aventures^ écrits par ordre du roi Artus et ir gardés en Vaumaire de Salehwres'' (*) ; et il est douteux qu'on veuille aller jusque là.

Les textes remaniés sont-ils tous de la même main.»^ M. Tarbé est seul pour l'affirmer, et il faut avouer que l'éditeur des poètes champenois n'a pas la main heureuse dans ces sortes de questions. Il prétend que tous les poèmes de notre recueil non seulement, mais toutes les branches de ce cycle, en remontant jusqu'à Garin de Montglane, sont l'œuvre d'un seul homme, de Bertrand de Bar-sur- Aube. Les différences de langage ainsi que du système rhythmi-

(') Hist. de la Poésie Provençale, Tom. II, pag. 281—282. (*) Voyez mon édition du Roman de la Charrette, préf. pag.

que auraient dû le d^abuser; mais ce qui est inconcevable c'est quil semble admirer sou //gentil clerc", non comme l'arrangeur, mais comme le premier auteur de /rces poèmes qui ne forment qu'une seule épopée, écrite en l'honneur d'une même famille (')"'.

Le début du Moniage RaÎTiouart nous révèle un autre nom de trouvère:

Qui d'Aleschans ot les vers controuvez, Ot tout ces moz perduz et oubliez, Ne sot pas tant qu'il les éust rimez.

Or les vous a Gitillaumes restorez, Cil de BatfMumes, qui tant en est usez De chansons fère et de vers acesmez.

Par quoi l'ont pris maint jongléeur en hez, Qu'il les avoit de bien fère passez.

M. Hoffmann croit qu'il faut aussi lui attribuer le Moniage Guillaume (^), on ne sait trop pourquoi. Si cela eût été, on pourrait s'attendre à le voir mentionner l'œuvre précédente dans le préambule de l'autre, mais il n'en est rien. Au contraire, le début du Moniage Guillaume (^) rappelle toutes les chansons sur Guillaume à l'exception de celles du Moniage Renonart et de la Bataille de Loquifer. Cela a décidé M. Paulin Paris à attribuer ces deux branches au même auteur [*) , ce qui nous paraît beaucoup plus plausible.

Le Charroi» de Nîmes mentionne un second nom dans la leçon du manucrit de La Vallière N». 27, f». 96 b. Dans ce manuscrit les branches ne sont pas coupées de la même manière que dans les autres. Le Charrois ne commence qu'au vers 931 de notre édition, les précédents faisant partie du Couronnement Looys. La première strophe y est précédée de ce préambule, qu'on ne trouve pas dans les autres manuscrits:

(') Le Roman de Girard de Tiane, Introd. pag. XXVI.

(*) Ueber ein Fragment des Guillaume d'Orenge, pag. 40.

(5) Nous l'avons cité ci-dessus, pag. 146.

(*) Les Maniiscrits frauçois, Tom. III, pag. 167.

Seigneurs barons, or oies la devise Com faitement quens Guilaume a emprise D'aler à Nimes, qui par enginz fu prise, Si com orrez avant que guères lise.

Or est-il droit c'un petit vous descrise Com faitement la cité est assise.

En un val siet, s'a entour grant porprise, Mainte montaigne et mainte roche bise, Les murs d'entour furent fet par mestrise, ' Une fontaine i sourt d'une falise, Dont cent moulins mouloient de grand guise. Et dit Geraumes : or est droit c'on avise Com faitement la cité soit conquise.

Ce passage est extrêmement curieux: non seulement il nous apprend probablement le nom du jongleur du quatorzième siècle, Geraume^ qui arrangea le texte de ce manuscrit, mais il prouve qu'à cette époque ces compositions étaient réellement lues et non chantées.

Nous ne connaissons aucun détail de la vie des deux personnages nommés.

Au commencement du treizième siècle on tenait, à ce qu'il paraît, Chrestien de Troies pour l'auteur de la Bataille (V Aleschans : nous n'avons pas besoin d'ajouter que c'était à tort. Wolfram von Eschenbach, dans sa traduction de cette chanson, se croyant obligé de reprendre l'auteur de l'original de ce qu'il avait représenté Guillaume arrivant à Montloon dans un costume assez débraillé ('), s'exprime ainsi (^) :

Adramaliût und Arabi, die rîchen stet in Môrlant, solhe pfelle sint in unbekant, als sîn wâpenroc, mit steinen clâr, drûf verwieret her uut dar, daz man des tiweru pfelles mal

(•) Comparez notre premier volume, pag. 282 — 283. (^) Edition de Lachmann, 125, 12, pag. 480.

derdurch wol kôs al sunder twâl:

als was ouch drob daz kuisît.

Cristjâns ein alten tymit

im hât ze Munleûn an gelegt;

dâ mit er sine tumpheit regt,

swer spricliet sô nâch wâne.

Le savant éditeur dit à propos de ce passage (*) : //Il serait tout aussi surprenant que Chrestien de Troies eût composé des poèmes en longs vers, que de supposer un poème de Guillaume d'Orange écrit en rimes plates." Il semble vouloir donner à entendre que le Chrestien mentionné par Wolfram n'est pas l'auteur fécond des romans de la table ronde; il n'est toutefois pas impossible que le traducteur eût cette pensée, car au commencement du treizième siècle on attribua en Allemagne bien des choses à ce même Chrestien, qu'on avait appris à connaître par les imitations de Wolfram von Eschenbach et de Hartman von der Aue. Ainsi Heinrich von dem Turlin le nomme, avant 1242, l'auteur d'un ouvrage qu'il traduisit, et ^ui a pour titre: Der Ahentheiier Krone (^).

On peut néanmoins assurer sans trop de hardiesse que le minnesinger se trompait.

(*) Ibidem: Vorrede, pag. XL.

(-) Voyez M. Gervinus, Geschichte der deutschen National. Litteratur, Tom. I, 2e éd., pag. 491.

Après avoir étudié notre geste au point de vue historique il nous reste à la caractériser comme œuvre d'art.

Bien des personnes pensent encore fermement que Fart n'a rien à voir dans les productions littéraires du moyen âge, et même des personnes qui font autorité.

En parlant de nos vieux poètes en général, un sévère critique a dit qu'ils //n'offrent point de vastes créations, point de ces fables marquées au coin de l'inspiration grandiose ou d'une délicieuse fantaisie" ('). Par rapport à la chanson principale de notre collection M. Paris souscrit à cet arrêt en disant: //Il ne faut pas demander au viel auteur un grand art de composition; il n'y a d'autre récit que la grande bataille, et les beautés de détail peuvent seules expliquer l'intérêt très-réel de l'ouvrage" (^).

M. L. Vitet, qui par un article très-remarquable sur la Chamon de Roland, publié dans la Revue des Deux-Mondes (^), a prouvé sa compétence en cette matière, ne s'étonne aucunement que la muse épique du moyen âge soit en discrédit dans l'esprit de tant de gens , auxquels il donne grandement raison. Selon lui, la cause de ce discrédit, la voici: c'est

//Parce qu'on s'obstine à donner comme autant d'épopées d'insipides divagations, sans plan, sans mesure et sans fin.

//Suffit-il de quelques saillies , de quelques traits heureux ,

(') Journal des Savants, Nov. 1844, pag. 676, cité dans l'Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 269. (*) Hist. Litt. de la Prance, Tom. XXII, pag. 508. (3) Livraison du 1 Juin 1852.'

d'avantures sans cesse renaissantes, pour justifier ces pompeuses promesses? Ce qui fait une épopée, ce n'est pas un chapelet de quinze ou vingt mille vers commençant au déluge ou tout au moins à la prise de Troie; ce ne sont même pas quelques beautés épiques plus ou moins clairsemées. Qu'on donne à ces poèmes tous les noms qu'on voudra, loin de les dédaigner, nous aimons, nous admirons les trésors qu'ils renferment; mais les saluer du titre d'épopées, c'est leur rendre mauvais service, et pour l'honneur du moyen-âge il serait temps de les débaptiser" (*).

Je crains bien que le brillant auteur ne se soit laissé entraîner hors des voies de l'équité par prévention pour l'objet de son étude, la Clianson de Roland^ à laquelle seule, dit-il, le nom d'épopée convient et appartient. Qu'une bonne partie de cette tirade soit parfaitement vraie, on n'en disconviendra pas; seulement il sera permis de douter si elle est bien applicable à toutes, voire même à la majorité des chansons de geste. Je ne sache pas que ni la Chanson des Lorrains, ni celle d^Ogier d'Ardenne, de RaovZ de Cambrai^ ^Avbry le Bourgoing, de Girard de Viane^ ni de Guillaume d'Orange commencent au déluge ou à la prise de Troie. D'ailleurs, quiconque s'occupe sérieusement de l'étude de la littérature romane, sait parfaitement, car l'observation ne date pas d'hier, que tous les poèmes historiques ont subi l'action des amplificateurs et continuateurs à perte de vue, rimeurs cycliques, qui, méconnaissant les lois les plus naturelles de l'esthétique, ont ajouté branche sur branche au récit principal, ou l'ont fait précéder de la généalogie et de l'histoire de l'enfance du héros, ou d'une ennuyeuse préface , racontant au long des gestes antérieures , auxquelles le vrai poème ne faisait qu'allusion. Cela est vrai pour toutes les chansons de geste que nous venons de nommer; mais il suffit heureusement d'un peu de sagacité pour débarasser le vrai noyau du poème de tout ce fatras cyclique. Et ces noyaux, qui oserait leur appliquer l'épi-

(*) Ibidem, p^. 859—860.

thète d'//insipides divagations sans plan, sans mesure et sans fin" ? Il n y manque ni unité , ni ces événements plein de grandeur, ni cette narration grandiose dans sa simplicité, qui leur ont fait appliquer le nom d'épopée.

Mais il ne s'agit pas d'écrire un plaidoyer pour les chansons de geste en général, mais de mettre en lumière la valeur poétique des traditions sur Guillaume d'Orange.

Nous ne nous occuperons pas de toutes les branches de la geste, qui a été amplifiée en raison de sa popularité: nous nous bornerons aux chansons les plus anciennes, c'est-à-dire celles des Enfances et de la Bataille (TAleschans. Commençons par nous rappeler sommairenent le sujet de ces poèmes.

Un jeune homme de race noble, fils du comte de Narbonne , d'une stature athlétique , d'une valeur peu commune , plein d'ardeur pous se mesurer avec les infidèles qui tenaient sa patrie sous un joug déshonorant, se rend avec ses frères à la cour de l'empereur, oii sa valeur, éprouvée aux yeux de tous dans un combat singulier contre un champion étranger, le rend digne d'être armé chevalier par le monarque lui-même.

Avant d'arriver à la cour il avait rencontré des messagers de l'émir Tiebaut, l'ennemi redoutable qui menaçait Narbonne. Us venaient d'Orange, où ils avaient été demander la main de la belle princesse Orable pour leur seigneur. Un combat s'engage, dans lequel les messagers sont vaincus, et Guillaume, mû par le désir d'humilier son ennemi, renvoie ses confidents à Orange pour mander à la princesse qu'il se présentera devant elle aussitôt qu'il sera armé chevalier, pour l'épouser après avoir tué Tiebaut.

Celui-ci épouse en attendant la belle, et met le siège devant Narbonne, qui est défendue par Ermengard , la mère du héros. Guillaume, instruit de la position difficile où se trouve sa mère, revient à la tête d'une armée, défait Tiebaut et le force à s'embarquer pour l'Afrique.

Orable cependant est devenue amoureuse du jeune guerrier qui avait juré de venir l'enlever à l'émir; mais elle se

trouve enfermée dans Orange. Guillaume, par un coup hardi, s'en rend maître et épouse sa maîtresse, qui se fait préalablement baptiser et reçoit le nom de Guibourc.

Mais les mécréants ne le laissent pas eu jouissance paisible de sa conquête : par esprit de vengeance et dans l'espoir de reconquérir Orange et de punir Orable et son ravisseur, une armée formidable se jette sur la France, après que Vivien, le neveu du héros, les a poussés à bout en mutilant sans merci quelques centaines de prisonniers. Un combat furieux, une vraie bataille, s'engage dans la plaine de FAliscamp. Guillaume vole à la rescousse de son neveu, qu'il trouve expirant. Lui-même, après avoir vu tomber tous ses compagnons autour de lui , parvient à peine à se sauver , et regagne à force d'efforts héroïques Orange. Mais comme l'armée sarrasine ne tarde pas à mettre le siège devant ce refuge, il en sort clandestinement et va chercher secours près du roi de Trance à Laon. Le roi Louis a succédé à son père, après la prise d'Orange, et c'est à Guillaume qu'il doit la couronne, dont un redoutable parti avait voulu le priver. Cependant, il hésite à payer le tribut de reconnaissance à son défenseur, et ce n'est qu'après une scène tiès-passionnée que Guillaume le détermine à lui accorder ce qu'il désire. Une armée formidable est bientôt sur pié. Les infidèles sont battus, et Guillaume rentre dans la possession de son domaine conquis.

Nous le demandons avec confiance, sont-ce là d' //insipides divagations, sans plan, sans mesure et sans fin"? N'est-ce pas au contraire Tévéïietnent épique que Hegel donne pour base à l'épopée? Les idées, les sentiments, l'essence d'un peuple, a-t-il dit, exprimés dans la forme qui leur est propre et naturelle, et présentés comme ua événement historique, voilà le sujet et la forme de la poésie épique (*).

(') »Die gesammte Weltanschaunng und Objektivitat eines Yolksgeistes, in ihrer sich objektiç-ireiideii Gestalt als vrirkliches Begebniss vorûbergefùhrt, macht den lahalt und die Form des eigentlich Epischeu ans."

Hegel's Vorlesungen ueber Aesthetik, éd. Hotho, III, 331. II. 14

Or, quel poème pourrait mieux répondre à cette définition que les deux chansons de Guillaume d'Orange? Mais dans cette peinture épique il faut nécessairement un point central: ce point central c'est l'action individuelle d'un personnage éminent. Cette action ne peut pas être arbitraire ou fortuite, elle doit émaner nécessairement du caractère du héros et de la situation dans laquelle il se trouve. Eh bien ! les événements qui se déroulent dans le poème de Guillaume d'Orange se groupent autour de l'action individuelle du héros et en dépendent. L'idée générale du poème c'est la délivrance du pays des Sarrasins, mais cette idée se complique du désir de Guillaume de se rendre maître du domaine et de la femme du chef des ennemis, et de la peine que lui coûte la défense de ce bien, une fois qu'il l'a conquis.

Et quant au caractère du héros, il nous apparaît fort et complet: il a un véritable attrait parce qu'il exprime, non seulement les sentiments et les idées populaires d'une époque héroïque, mais aussi les sentiments les plus élevés de l'humanité. Si d'un côté il est sans pitié pour les ennemis de la foi (V. 1173), d'autre part il aime les siens d'un amour désintéressé, il est prêt à pardonner et oublier l'offense; s'il a l'âpre rudesse d'un homme de fer, cette rudesse même est la preuve de la noblesse de son âme; il est plein de bon sens et d'honneur; son dévouement à son seigneur légitime n'est surpassé que par son amour pour la vérité et la droiture; sa bravoure est à toute épreuve; et sa piété, brochant sur le tout, le fait, plus que tout autre qualité, le type du guerrier chrétien de son époque. On peut, avec M. Gervinus (*), se révolter contre la crudité de la scène qui se passe à Laon, contre la singulière morale d'Orable, qui renie ses Dieux, son mari et ses enfants pour se jeter dans les bras d'un mari chrétien; on peut se récrier contre la férocité que manifestent les héros, Guillaume aussi bien

(') Geschichte der poëtischen Natioual- Litteratur der Deutschen, Toni. I, pag. 433.

que Renouard, à Tégard des Musulmans, tout cela est compensé par les scènes attendrissantes entre Guillaume et son neveu mourant, son congé de Guibourc, son vif sentiment de la justice et de la loyauté, sa piété sincère, qui à chaque moment se font jour. Certes, le caractère de Guillaume d'Orange mériterait un examen détaillé, Tappréciation du poème ne pourrait qu'y gagner.

La variété d'heureux détails est assez généralement reconnue dans nos chansons, pour que nous n ayons pas besoin d'insister sur cepoint.

Qu'on n'aille cependant pas croire que nous sommes tellement préoccupés du poème que nous avons mis au jour que nous le tenons pour parfait : il y a loin de là. Même envisagé dans son antique unité il contient des défauts majeurs.

Si d'un côte la manière dont les poèmes populaires ont circulé a agi heureusement sur le ton et le style des chansons de geste en général, en le rendant clair, simple, harmonieux; en leur donnant la vraie couleur épique par l'absence d'observations, de raisonnements , qui nuisent à la marche du récit; ce même fait a amené, comme nous l'avons vu plus haut, des redites, des répétitions des passages les plus marquants, qui devaient nuire à la plasticité des tableaux , dès que ces poèmes n'étaient plus chantés à la foule émue. Une main habile et intelligente n'a pas fait disparaître ces vestiges d'une mode passée; elle n'a pas non plus comblé l'apparente lacune entre les deux chansons originairement distinctes, quoique cela eût été bien facile; elle n'a rien fait pour amener la transition du caractère de l'écuyer ardent de la chanson des Enfarices à celui du chevalier plus réfléchi, plus mûr de la branche dAleschans; elle n'a pas remanié certains traits à peine ébauchés, qui auraient mérité d'être mis en relief pour assurer l'harmonie totale; enfin elle ne s'est pas souciée de porter la lime sur le système métrique en efl'açant le disparate éclatant dans la manière dont les deux parties sont rimées.

D'ailleurs , si l'on ne veut pas s'arrêter aux deux branches

les plus anciennes qui forment une unité, si Ton veut baser son opinion sur la réalité de la fin du douzième siècle, sur la totalité des branches cousues à la suite l'une de l'autre sans trop de discernement et sans tact épique aucun. Ton est en droit de faire bien d'autres reproches encore à la geste de Guillaume d'Orange.

Car, quoique notre essai historique sur la formation et le développement des diverses parties de la tradition ait dû démontrer que l'opinion des savants allemands est erronnée lorsqu'ils prétendent que l'esprit des croisades a ressuscité les chansons oubliées de Charlemagne et des preux qui combattirent sous lui les Sarrasins {*) , puisque nous avons vu que pendant la première moitié déjà du onzième siècle les chansons sur Guillaume d'Orange étaient fort populaires et répandues, au point que nous devons en cnuclure que la tradition n'a jamais été interrompue, — M. Gervinus a néanmoins pleinement raison lorsqu'il fait observer que l'épopée héroïque au moyen âge a malheureusement toujours eu la tendance de s'assimiler à l'actualité, au lieu de se fortifier sur sa base naturelle , qui est l'antiquité (^). Au lieu de se perfectionner dans ses limites naturelles, l'épopée en général, et les traditions de Guillaume d'Orange en particulier, se sont toujours étendues, ont graduellement élargi km cadre, soit pour flatter l'orgueil de certaines familles, soit pour rester eu possession

(') Voyez M. Gervinus, Geschichte der Poetischen National-Literatur der Deutschen, Tom, 1, 2e édit., pag. 177.

(*) «Statt sich in sieh selbst zu vollenden, sahen wir das heroische Epos ohne Aufhôren sich enveitem, und ganz gegea aile Regel , ganz gegen alleu Vortheil, mit den Zeiten so fortrûcken, dasz wir es bei jeder Umgestaltung mit der Gegemvart gleich stehend fanden, Das Epos, als eine Dichtungsart , die sich mit der Vergaugenheit beschàftigt, was ihr allgemeinstes und festestes Kennzeichen ist, batte darum eben stets auf die Vergaugenheit gerichtet bleiben sollen ; dann hàtte sich Ailes zui Klarheit geordnet, die erzàhlten Begebenheiten hàtteu sich lebendiger dargestellt, und die Form hatte die Ruhe und das Gleichmasz der alten griechischen Gedichte sich wenichstens in einem hôheren Grade aneignen mûssen." Ibidem, pag. 304.

de cette popularité qu'elles ne croyaient se garantir qu'en se mettant perpétuellement à Tunisson des idées , des sentiments , des impressions du jour. Cela dut nécessairement nuire à la clarté et au fini du tableau, et cela donna lieu, le caractère historique aidant, à cette immense série de tableaux, souvent hétérogènes, qui aboutirent à une biographie éclatante et poétique, mais qui ruinèrent le caractère vraiment épique de la tradition, et la firent déchoir, dans sa dernière forme, du rang de Tépopée.

Mais enfin, quon accorde- à nos chansons le titre d'épopée ou non, on conviendra sans peine qu'elles contiennent une poésie grande et noble, qu'elles brillent par des scènes de détail du plus haut intérêt et d'une- plasticité émouvante.

Il en est de la geste de Guillaume d'Orange comme de toutes les chansons épiques populaires du moyen âge : //tombées depuis longtemps dans un discrédit général , il est douteux que le goût moderne consente à les remettre en honneur". Cependant, plus on étudie le moyen âge, plus on reviendra des préjugés qui l'ont fait méconnaître et déprécier ses productions artistiques et littéraires d'une manière trop absolue. Toute préoccupation hostile doit tomber devant la vérité; qui iinira par se faire lour par l'étude sérieuse des monuments empreints du cachet de ce génie populaire qui mérite toute l'attention, toute la sympathie des penseurs.

En attendant, nos chansons r.uron(; toujours leur prix, car //elles seront toujours étudiées avec un grand profit par l'historien, l'antiquaire, le philologue, le moraliste, et sans doute on jugera qu'à tous ces titres elles méritent une place considérable dans l'histoire du génie littéraire de la France" (*).

(') M. Paulin Paris, Hist. Litt. de la Frauce, Tom. XXII, pag. 272.

ÎIII.

Ne

lous avons parlé en commençant de l'intérêt des textes français pour la critique de la traduction allemande de Wolfram von Eschenbach. Quoiqu'il n'entre pas dans nos vues de nous occuper longuement de ce poème allemand et de l'étudier au point de vue esthétique, nous ne pouvons nous dispenser de démontrer rapidement que Wolfram a bien certainement travaillé sur les chansons en romane du Nord qui sont parvenues à notre connaissance, laissant aux littérateurs allemands de tirer les conséquences ultérieures pour l'appréciation de leur grand poète, non de ces données furtives, mais d'une étude plus approfondie de la matière.

Nous avons vu plus haut (*) que Lachmann n'avait pas d'opinion arrêtée sur la source de AVolfram, quoiqu'il penchât vers la négative pour ce qui concerne nos chansons. M. M. Gervinus (2) et Koberstein {^) soupçonnent de même que l'original sur lequel il travailla est perdu. Il n'y a que M. Mone qui affirme positivement que nos chansons ne peuvent être la source du poème allemand (-*). Voici ses rai-

(') Pag. 2, note 1.

(2) Geschichte der poetischen National-Litteratur der Deutschen, Tom. I, 2e éd., pag. 432.

(^) Grundrisz der Geschichte der deutschen National-Litteratur, 4e édit., pag. 217.

{*) Anzeiger zur Kunde Teutscher Vorzeit, Tom. V. col. 182: »Die teutsche Bearbeitung hat einen anderen Eingang, verschiedene Behandlung und andere Porm, nàmlich kurze Verse, Abschnitte von je 30 Versen, mit drei Gleichreimen am Schlusse (?) jedes abschnittes. Das franzôsische Gedicht war daher nicbt die Quelle des teutschen Werkes, hat auch keine dreitheilige Anlage, sondem 14 grosze Abtheilungen, worin die ganze Sage begriffen ist."

sous : le poème allemand commence difléremment , est autrement divisé en plusieurs branches, et suit un autre système métrique.

On voit qu'il n'y a que le premier de ces arguments qui mérite un examen sérieux: les deux autres ne valent pas la peine de s'y arrêter.

Effectivement le poème allemand commence d'une autre manière, et son auteur ne s'est occupé que d'une seule chanson, celle de la Bataille (PAlescham: mais il reste à examiner si la conclusion qu'en tire M. Mone est admissible.

Wolfram lui-même dit fort peu de chose de l'original sur lequel il travailla: il affirme seulement que le Landgrave Hermau de Thuriugue lui donna connaissance de l'histoire du héros, qui s'appelle en Français Cuetis Guillaumes d'Orange.

3,8. Lautgrâf von Diimgeu Herman tet mir diz maer von im bekant; er ist en franzoys gênant kuns Gwillâms de Orangis.

"Le héros, poursuit-il, est fort en honneur en France: car quiconque en ce pays connaît sa famille avoue qu'elle s'élève au dessus de celles de tous les princes, et que lui-même est le meilleur des Français, sauf Charlemagne" : 3,25. Man hœrt in Francrîche jehen swer sîn geslâhte kunde spehen, das stiiende iibr al ir rîche der fiirsten kraft gelîche.

sine mage wâru die hœhsten ie.

âne den keiser Karlen nie sô werder Franzoys wàrt erborn:

dâ fiir was und ist sîn prîs erkorn.

//Les Français les plus nobles ont témoigné de sa geste que jamais histoire plus attrayante ne fut contœ avec plus de vérité et de dignité. Point de fables ne l'ont altérée: ou en fait foi en France; nous allons la raconter ici: c'est une tradition vraie quoique extraordinaire."

5,8. rraiizoyser die besten

hânt ir des die volge lâii, daz sûezer rede wart nie getân mit wirde und ouch mit wârheit. underswanc noch underreit gevalschte dise rede nie:

des jehent si dort, nu hoert se ouch hie. diz msere ist wâr, docli wunderlîch.

Alors commence le récit. Le comte Aymeri de Narbonne avait sept fils, qu'il répudia en adoptant pour hoir l'enfant d'un des ses vassaux les plus fidèles , qui avait perdu la vie en son service. Il ne laissa à ses propres enfants ni château ni richesses; il les envoya loin de lui à la cour de l'empereur Charlemagne, qui devait avoir besoin d'eux, et chez qui leur vaillance pourrait leur valoir l'amour des belles dames et un renom chevaleresque.

//L'heur et le malheur qui furent leur partage, nous n'en parlerons pas, nous ne nous occuperons que du héros de la tradition, de Guillaume".

7,1. AVie vil si sorgen dolten,

und wass ouch freude erholten, und wie ir manlîchiu kunst wîbe minne und ir herzen gunst

mit ritterschaffc bejageteu

ml ich nu mîne rede sparn, und grîfen an den einen den diu âventiur wil meinen; Willalm der selbe hiez.

//Yous avez entendu ci-devant, et je n'ai pas besoin de vour renouveler ce récit, comment Guillaume entra en service à la g-raude satisfaction de beaucoup de cœurs bien nés : comment il gagna Orable , ce qui coûta la vie à bien des gens qui n'en purent mais : elle l'aima , i'cpous? , et se fit baptiser du nom de Guibourc. Son mari, le roi ïiebaut, fut bien dolent de la perte de son amour: il eut à regretter son honneur et sa femme, ses châteaux et son domaine. Sa douleur retentit jusqu'aux confins de l'Inde. La Provence

eu soufirit depuis, et la mer na pas autant de vagues qu'il y eut d'hommes tués pour cette cause." 7,'23. Ir habt ouch ê wol vemomeu

(es endarf iu uu niht maere komeii),

wie daz mit dienste sich gezôch,

des manec hôch herze freude vlôcli.

Arabeln Willalm erwarp,

dar umbe unsclmldic vole erstarp.

diu minne im leiste und ê gehiez,

Gvburc si sich toufen liez.

Waz hers des mit tôde engalt !

ir mau, der kùnic Tybalt,

minnen flust an ir klagete :

ûz freude in sorge jagete

mit kraft daz herze sînen lîp.

er klagete ère unde wîp,

dar zuo bûrge unde lant.

sîn klage mit jâmer wart bekant

unz an die ûzem Indîâ,

Provence her unde ouch dâ

gewan sît j amers kûnde.

des mères fluot der unde

mac sô manège niht getragen,

als liute drumbe wart erslagen.

//Guillaume y gagna los et honneur. Je me tais sur leurs aventures, et je vous parlerai de Farmée qu'amena le roi Terramer (Desramé)."

8,26. Swaz dâ enzwischen sît geschach ,

des geswîg ich von in beiden,

den getouften und den heiden,

und sage des hers iiberkêr,

daz brâhte der kiinec Terramer.

//Pour venger la perte d'Orable, celui-ci', qui était son père , vint en France avec une armée innombrable , et en la plaine d'Aleschans se firent tant d'exploits, qu'on peut bien appeler cette bataille une tuerie, si Ton veut choisir le vrai mot."

10,17. Zc Alitschauz ûf deu plâu,

dâ wart sôlcli ritterschaft getân, sol man ir geben rehtez wort, diu mac fur wâr wol heizen mort.

Après avoir énuméré les forces des ennemis, il s'écrie: //Ici je dois raconter la soufi'rance des bonnes gens en ce jour de mort, d'après la tradition véridique. En Aleschans on vit marcher à l'encontre de Desramé l'armée du marquis Guillaume avec une contenance virile:

13,2. Nu muoz ich guoter liute leit klinden mit der wâren sage, an ir urteillîchem tage.

Uf Aleschanz erzeiget wart gein Terramêrs ùbervart, daz man sacli mit manlîcher wer des marcgrâven Willalmes her.

C'est donc ici que le traducteur commence à suivre la tradition française écrite, diu wdre sage, c'est à dire la Bataille (T Aleschans; et les vers cités rappellent évidemment le préambule: En icel jor etc., comme semble aussi le prouver l'expression //an ir urteillîcliem tage".

Cependant, comme le poète allemand n'a pas parlé du combat antérieur de Vivien, ni des blessures que celui-ci avait reçues avant l'arrivée de Guillaume , il raconte ici comment Vivien faisait partie de l'armée de son oncle et vint avec lui en Aleschans; puis, comment dans une des premières joutes il fut blessé à mort par Nôupatris roi d'Oraste (22, 20). Les détails de ce combat sont complètement de l'invention de Wolfram , et ils n'ont aucun rapport avec le récit qu'on trouve dans la branche du Covenant Vivien, vs. 611 suiv.

Ce n'est que vers la 40^ tirade , pag. 440 de l'édition de Lachmann, que le poème allemand commence à suivre régulièrement le cours de la chanson française, non cependant sans plusieurs transpositions. L'espace nous manque pour produire la preuve que réellement notre chanson est la source du travail de Wolfram: une couple de citations

])arallèles ne suffiraient guère, il faudrait livrer une comparaison suivie. Nous ne pouvons que donner Tassurance que cette comparaison a été instituée , et qu'elle nous a donné la conviction pleine et entière que Wolfram a voulu reproduire notre chanson, et cela d'après le texte remanié, comme nous le prouverons par une couple d'exemples.

Vs. 402 suiv. de notre édition (Tom. I, pag. 225) le texte de l'Arsenal, que nous avons cru devoir suivre ici, dit très-simplement que Yivien, blessé à mort, fit une courte prière pour recommander son oncle à Dieu (vs. 410 — 413). Le texte remanié amène un ange à ces côtés pour le reconforter (voyez les variantes au vers 410). AVolfram a reproduit cette scène dans la 49^ tirade (éd. Lachmann, pag. 445).

Le texte remanié donne une brillante description de l'armure du payen Aerofle, vs. 1315 — 1354; elle ne se trouve pas dans le manuscrit de l'Arsenal, mais on en retrouve l'écho dans les strophes 77 et 78 de Wolfram (pag. 458). Les vers 1359 — 1361 sont de même une addition, cependant l'assertion

Avec tôt ce est de si grant biauté, Jà n'en auroie la moitié aconté, est rendue de cette manière:

Ich het iu vil ze sagenne von sîner hôhen werdekeit.

Les vers 3786 — 3865, tirés du manuscrit de l'Arsenal, sont remplacés dans les autres par un passage beaucoup plus court: la comparaison de la 201e strophe du poème allemand prouve qu'ici encore il suit le texte rajeuni.

Ces exemples doivent suffire à prouver péremptoirement notre sustenu.

Parmi tant de rapports entre les textes français et allemands il y a cependant bien des divergences: le minnesinger du treizième siècle a poK et adouci bien des crudités de l'original; ses personnages parlent et agissent beaucoup plus poliment; ses descriptions sont plus brillantes; mais cela n'attaque pas , dans son essence , la conception pri-

mitive. Ce n'est que dans la dernière partie, dans la seconde bataille d'Aleschans, qu'il ne suit plus le texte roman sur le pié; mais nos variantes feront voir qu'en cet endroit les manuscrits français eux-mêmes difi'ûrent beaucoup entr'eux; il ne serait donc pas impossible qu'ici Wolfram eût puisé dans une rédaction qui nous est inconnue.

Maintenant, l'identité du fil de la narration et de cette multitude de passages où les deux poèmes conviennent textuellement, est-elle l'effet d'un pur hasard, et les différences prouvent-elles que le poète allemand a suivi un autre modèle? Nous ne le pensons pas, puisqu'il y a une explication fort naturelle de ces différences. Elles ne nous étonneront plus lorsque nous nous rappelons que Wolfram, malgré son talent .hors ligne, ne savait ni lire ni écrire. Il l'affirme lui-même, p. e. Willelialm 2, 19 (Lachmann, pag. 424):

Swaz an den buochen stêt geschriben,

des bin ich kiinstelôs beliben;

niht anders ich gelêret bin:

wan hân ich kunst, die gît mir sin.

Et ailleurs, dans sa traduction du. Perche val , il dit plus explicitement encore {Parzival, 115, 27):

Ine kan decheinen buochstap.

Il dut donc se fier beaucoup à sa mémoire, et il n'est pas étonnant que celle-ci l'ait trompé assez souvent.

D'ailleurs, quoiqu'il ait passé une bonne partie de sa vie à traduire des poèmes romans, il paraît qu'il n'était pas de première force pour bien comprendre le Français. Il semble l'avouer lui-même, WilleJmlm 237, 3. Dans l'original une nouvelle tirade commence , vs. 4426 par ces mots :

Endemeutiers que il se vont lojant, ce qui fournit au traducteur l'occasion de dire:

Herbergen ist loschiern gênant,

sô vil hân ich der sprâche erkant;

ein ungefiieger Tschampâneys

kunde vil baz franzeys

dann ich, s\viech franzoys spreche.

Il y paraît bien. Au vs. 840 de la Bat. éPAleschans on lit : //Biax sire i\iés, tant vos avoit amé (Guiborc) .Vij. anz toz pleins gens à son costé. Quant je à tenues vos oi armes doné, Por vostre amor i furent adoubé Cent chevalier et d'armes conrée'.

Wolfram traduit, en brodant, Q2, 23:

//Ouwê, sprach er, Vivîans,

waz du nu stseter sorgen gans

Gyburge der kiinegin !

als ein vogel sîn vogelîn

anmiet unde briietet,

als het si dich behiietet,

almeistic an ir arme erzos:en.

Hey Termes min palas,

wie der von dir gehêret was !

micli dûht dîn hôher pris so wert:

ich gap hundert knappen swert

durcli dich, des muoz ich volge hân.

(Comparez cependant la variante Y, 4373.)

En racontant la mort de Vivien, le jongleur dit qu'après avoir fait sa confession, vs. 926:

L'ame s'en vet, n'i pot plus demorer:

En Paradis la fist Dex osteler,

Avec ses angles et mètre et aloer.

Wolfram se laissant guider par le son de ce dernier mot, traduit, 69, 10 :

Sîn jungez lebn

erstarp: sîn bîhte ergienc doch ê.

Eeht als lign aloê

al die boum mit fiwer waem enzunt,

selch wart der smac an der stunt,

dâ sich lip und sêle schiet:

sîn hinvart alsus geriet. L'épée d'Aerofle, vs. 1344,

Rois Plantamor la dona Salatré,

Et Salatrez, li rois â^ antiquité,

Cil la dona Tamiré Acéré.

Wolfram ne comprenant pas bien les mots soulignés, dit, 77, 24:

Ein swert der kûnec Pantanor

gap dem kunege Salatrê :

der gabz dem kunege Antikotê:

der gabz Esserê dem emerâl.

Ainsi Willehalm 40, 24 — 26 prend le contrepié de nos vers 72 — 73; et la strophe 223, vs. 20—23 exprime bien mal nos vers 4231 — 4233, oïl il est parlé des payens et non des défenseurs d'Orange.

Nous osons espérer que ces deux causes réunies suffiront à expliquer la conformité et les divergences des deux poèmes. Enfin , il paraît que Wolfram ne connaissait pas la branche du Covenant Vivien, puisqu'il ne s'en sert pas, et que cependant elle n'eût pas nuit à l'unité de la conception. II fait mention du Charroi, 298, 14:

Ich was sô lange ein koufman,

unz ich Nîmes gewan, die guoten stat,

mit wagen ; dar nâch ich bat

in gevancnisse ir minne

sîn wîp die kûeneginne.

Il résulte même de ce passage qu'il a en vue le Charroi suivi de la Prise (F Orange, comme il se trouve dans nos manuscrits.

Quand Guibourc donne, dans notre chanson, une armure à Renouart, vs. 4756,

Qui fu son oncle l'armiré Tornifier, c'est à Synagon qu'elle a appartenu selon Wolfram 293, 28:

Ez truoc der kùnec Synagon

in dem sturme do er den markîs vienc,

da diu grôze schumphentiure ergienc,

do der kiinic Tybalt wart entworht.

De prime abord ce passage pourrait faire croire que Wolfram a eu connaissance du Montage Chùllaume, mais le dernier vers prouve le contraire, comme ils résulte surtout des

vers suivants. Les manuscrits français contiennent plusieurs allusions à la captivité de Guillaume auprès de Sjnagon: probablement Wolfram s'en est servi mal à propos , ensuite il a imaginé une solution telle quelle pour ses compatriotes qui ne comprendraient pas l'allusion.

Nous avons vu ci-dessus (pag. 217), que le poète parle des enfances: il n'a pas besoin de répéter le récit des amours de Guillaume et d'Orable, puisqu'il était connu en Allemagne. L'ensemble du passage , où il est en même temps parlé du service où Guillaume entra pour subvenir à ses besoins ,

wie daz mit dienste sicli gezôch, rend plausible la supposition qu'il veut parler de cette première rédaction de la chanson des Enfances^ dont nous avons signalé l'existence; et il est fort remarquable que Wolfram lui-même nous dit que cette chanson était répandue en Allemagne, naturellement dans une traduction. Il est toutefois probable qu'elle se perdit ou tomba dans l'oubli, puisque dans la seconde moitié du treizième siècle deux poètes, d'un talent contestable, reprirent en sous-œuvre la tâche de Wolfram, en traduisant les autres parties de la geste de Guillaume d'Orange. Ces poètes étaient Ulrich von Tûrheim et Ulrich von dem Tûrlin. D'une autre traduction en Bas- Allemand il ne reste que quelques fragments (*).

(') Voyez M. Koberstein, Grundriss der GescMchte der Deutschen National-Litteratur , pag. 217, et M. San-Marte, Leben und Dichten Wolframs vou Eschenbach, Tom. U, pag. 81.

iious terminerons cette dissertation déjà si longue et cependant encore incomplète, par quelques observations sur notre mode de publication.

Il existe plusieurs manuscrits de la geste de Guillaume d'Orange, tous malheureusement plus ou moins incomplets. M. Paulin Paris en a signalé six à la bibliothèque impérale, dont cinq contiennent toutes les branches que nous avons mises au jour (*). Un septième se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal. En dehors des grandes collections de Paris on trouve un huitième manuscrit , extrêmement intéressant, à Boulogne-sur-mer, dont M. Mone a publié la description et quelques fragments (^); un neuvième se trouve à Berne, signalé dans le catalogue de de Sinner et par M. Achille Jubinal (^). Enfin, la bibliothèque de Saint-Marc à Venise possède un dixième manuscrit, qui ne contient que la Bataille cTAlescham (-*).

H nous a été impossible de consulter tous ces manuscrits, ce que nous regrettons surtout pour le No. 7535 de la bibliothèque impériale, qui doit contenir un texte ancien et pur. Nous avons fait usage des quatre suivants:

(») Hist. Litt. de la France, Tom. XXII, pag. 547. Ce sont les Nos. 7535, 7186% 7535*-*, 6985, (8202)', La VaUière 23.

(*) Anzeiger zur Kunde Teutscher Vorzeit, Tom. V, col. 181 smv.

{f) No. 296, in-4'', écriture du treizième siècle. Voyez le Rapport à M. Le Ministre de l'Instruction Publique, par Achille Jubinal, 1838, pag. 20.

(*) Voyez M. Adalbert Keller , Komvart , pag. 29—38, où le commencement a été reproduit.

Xo. 71S63 (A), du treizième siècle, décrit par M, Paulin Paris, daus le sixième volume de ses Manuscrits François;

No. 6985 (B), également du treizième siècle, décrit dans le troisième volume de l'ouvrage remarquable cité;

Na 23 du fonds de La Yallière (V), deux magnifiques volumes in-fo. du quatorzième siècle;

No. 185, Belles lettres françaises, de la bibl. de l'Arsenal (Ar.), in-8*' du commencement du treizième siècle.

Comme nous l'avons déjà remarqué, ce dernier manuscrit contient le texte le plus ancien ; nous n'avons cependant pas pu en faire la base de notre édition pour plusieurs raisons:

1**. parce que ce manuscrit ne contient pas les branches I — IV de notre recueil;

2°. parce que les tirades de cette leçon finissent par le vers tronqué qui a été omis ou refondu dans les autres manuscrits, ce qui aurait amené une disparate dans la forme des textes que nous publions;

3**. parce qu'enfin le manuscrit de l'Arsenal présente de grandes lacunes, indiquées dans nos variantes.

Cependant, vu la supériorité de la leçon de ce manuscrit, nous nous en sommes servi autant que possible pour restituer au texte de la Bataille iVAlesclians sa simplicité primitive et en élaguer les additions postérieures.

Nous avons pris pour base de notre édition le texte du manuscrit A , que nous avons généralement suivi : les lacunes qui le déparent ont été comblées par le manuscrit B, qui découle évidemment de la même source, quoiqu'avec de légères difierences de dialecte; néanmoins le texte de B est moins correct et un peu rajeuni.

Là où le manuscrit B nous faisait défaut nous avons puisé dans V. Ce beau manuscrit en deux volumes in-fo., écrit vers le millieu du XIV^ siècle, a puisé à une bonne source, et présente plus d'afiinité avec Ar. qu'avec AouB; il porte cependant toutes les traces d'un remaniement littéraire. Il est modernisé en tant , qu'on y remarque une tendance prononcée à substituer la rime exacte à l'assonnance , à prévenir le hiatus, à écarter la césure féminine, ce qui IL 15

s'obtient le plus souvent en délayant le texte primitif, en substituant deux vers à uu seul. Enfin à plusieurs reprises on y trouve intercalé un vers pour expliquer une expression trop concise ou confuse.

Nous avons, autant que possible, ramené les différentes leçons dont nous avons fait usage à l'orthographe du manuscrit A. Assez souvent cette leçon omet Vs final du nominatif: la comparaison des autres manuscrits nous a permis de le restituer presque toujours. Nous n'avons pas cru devoir avertir toujours de ce changement, qui repose toujours sur la majorité des manuscrits. Quant aux autres modifications de notre texte, nous en avons scrupuleusement rendu compte dans nos Variantes.

M. Lenormand s'est plaint de ce que //jusqu'à ce jour, on a rarement appliqué à nos écrivains du treizième siècle les procédés de la critique comparative."

M. Paulin Paris a relevé cette phrase pour la combattre (*). //En quoi difiere, demande-t-il , la critique comparative de la critique ordinaire?" Et il assure ensuite à bon droit qu'il n'a pas n'égligé de soin ni de critique dans la comparaison des manuscrits des anciens poèmes qu'il a publiés.

Cependant M. Lenormand n'a pas entièrement tort: et voici comment.

M. Paris et M. du Méril ont publié la meilleure partie de la Chanson des Lorraim: ils ont consulté plusieurs manuscrits, sur lesquels ils ont reconstruit le texte avec beaucoup de sagacité, mais ni l'un ni l'autre ne nous font part des leçons qu'ils ont rejetées. Si leur texte est le fruit d'une comparaison critique des manuscrits, le lecteur n'est pas à même de comparer à son tour, et doit se reposer sur le tact des éditeurs ^-). Or, quelque grande que puisse

(*) Les Manuscrits françois, Tom. IV, pag. 424.

(*) A propos de l'édition du Garin de M. Paris , M. Mono disait (Anzeiger V, 361): «Hâtte Paris die Lesarteu dcr àltesten Hss. vollstaudig mitgetheilt, so kônnte man sich den Text selber machen, jetzt ist man der Einsicht des Herrn Paris Lingegeben, und weisz nicht welche Hs. man in seineni Teste vor sich hat."

être la confiance en leur science, ce procédé est contraire à une étude consciencieuse, qui exige aussi de la part du lecteur cette critique comparative dont parle M. Lenormand.

Yoilà pourquoi nous avons imprimé les variantes à la fin de ce volume ; nous avons cependant cru pouvoir nous dispenser d'y ajouter les raisons qui nous ont fait préférer telle ou telle leçon: un examen attentif rendra toute explication superflue. Nous nous sommes laissé guider dans notre choix par le bon sens et les exigences esthétiques et historiques; on nous saura gré, sans doute, que nous avons laissé de côté toutes les allusions aux branches que nous n'avons pas admises dans notre collection.

Un dernière remarque par rapport aux pages précédentes, c'est que nous espérons qu'un étranger, écrivant par nécessité dans une langue étrangère, n'a pas besoin de faire valoir ses excuses pour les nombreux barbarismes et solécismes de son style. D'ailleurs, les preuves de bienveillante urbanité que nous avons reçues de la part des érudits français lors d'une publication précédente, nous font livrer celle-ci au public avec confiance.

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